I . ,, • i i • i i i i qu'offrait la féodalité
vaincus par les vainqueurs, et 1 usurpation des droits de la plupart des conquérants par leurs chefs investis de la puissance militaire, qui n'offrît à ses membres certaines garanties dont les autres classes étaient dépourvues et dont les effets protecteurs ne pouvaient qu'inviter celles-ci à les revendiquer. Ce consentement du vassal, qui devait être renouvelé à chaque génération, ces obligations bien déterminées qu'il ne contractait point sans les connaître, ce principe admis que nul
(I) Les capitulaires appelaient scabini des juges qui étaient en même temps des administrateurs dans la cite' romaine: le nom et la chose y subsistent encore, alors que. dans les comtés et les cantons , l'un et l'aulre ont disparu devant le ré-
gime féodal. Or c'est du mot scabini que vient celui d'échevins, dont il va être question. (Vov. Augustin Thierry, Considérations sur l'histoire de France, en tête des Récits des temps mérovingien* , p. 288, 99A, 35/t.)
n'est tenu de payer les taxes ni d'obéir aux lois qu'il n'a pas consenties, ce jugement des contestations entre propriétaires de fiefs par leurs pairs, ce droit qu'avait tout membre de la société féodale à rompre l'association en renonçant à ses avantages comme à ses charges c'étaient autant de garanties à vrai dire aussitôt méconnues qu'instituées, mais qui, déposées dans le sein de la société comme autant de germes, y devaient tôt ou tard fructifier.
Déveioppemcni Traditions et exemples n'amenaient encore dans les esprits que des comparaisons i . 81 vagues et des désirs confus au début de ce moyen âge qu'un de nos historiens
le commerce en France,
compare à un vaste creuset où l'on essayait toutes choses : la théocratie avec Grégoire VII, le pouvoir absolu avec les rois, la haute aristocratie avec les grands vassaux, l'aristocratie municipale dans les municipes, la démocratie dans les communes^. Seuls capables, parmi les déshérités, sinon de comprendre leur misère, au moins d'aspirer à en sortir, les bourgeois, durant six siècles, étaient restés serfs des leudes, ou vassaux des chapitres et des abbayes, n'ayant d'autre alternative que l'esclavage féodal ou l'esclavage ecclésiastique. Ceux qui parvenaient à se faire marchands, et à conquérir ainsi une ombre d'indépendance, restaient, en réalité, les jouets des vainqueurs, de qui ils différaient par la race, par la langue, par les idées, par les mœurs, par les intérêts. Peu à peu, cependant, ils se groupèrent dans des villes, soit pour s'assurer la protection du seigneur en vivant au pied de son manoir, soit pour se mieux défendre les uns les autres, et ils sentirent bientôt les mille avantages de la vie en commun. Ils n'avaient alors et ils n'eurent longtemps, sous forme de coutumes, que quelques garanties pour le trafic des denrées locales ou l'exercice des plus indispensables métiers; mais ce point de départ leur suffit pour s'avancer, par les voies du négoce , vers la prospérité. Après avoir travaillé pour subvenir à leurs modestes besoins, ils travaillèrent pour fournir à ceux de la noblesse, qui commençait à avoir le goût du luxe et des plaisirs; puis, en vue de se procurer les produits du dehors ou d'écouler les leurs, ils agrandirent le cercle de leurs relations. Communiquant soit entre eux, de ville à ville, suivant qu'ils habitaient sur des routes praticables, ou le long de ces cours d'eau , qui sont, pour employer le mot de Pascal, des chemins qui marchent, soit, quand ils habitaient près des frontières ou de la mer, avec leurs voisins étrangers, ils développèrent à la fois leur trafic et leurs idées (3).
les Pnys voisins. Par des circonstances diverses, les sociétés limitrophes de la société française avaient marché plus rapidement qu'elle et fait aux classes laborieuses une condi-
(1) Guizot, Histoire de la civilisation en France , (1) Mignet, Essai sur la formation territoriale et t. IV, p. 65-8o. politique de la France , dans les Mémoires historiques,
(2) Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, p. 200; Paris, i85/ï. p. af>7-S!76.
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE. 5 tion plus tolérable. En Angleterre, les nobles, prépondérants comme en France, mais plus modérés et plus sages, avaient su tous ensemble imposer une charte à leurs rois et s'unir à la bourgeoisie pour former avec ses chefs une aristocratie puissante. L'esprit de délibération avait dominé dès les premiers jours, et la royauté, au lieu de s'épuiser à réduire des fiefs indépendants, n'avait eu qu'à rendre plus régulières de libres institutions. En Italie, les témoignages de l'ancienne domination des Romains parlaient aux yeux : dans l'exarchat de Ravenne subsistaient encore, sous la domination pontificale, les municipes à peu près tels que les avait vus le Bas-Empire. Ce pays, peuplé de cités florissantes et mieux défriché que les autres, s'était aussi mieux défendu contre les barbares : ils n'avaient pu ni répandre comme ailleurs tous les maux de l'invasion, ni établir leur domination d'une manière durable. Des populations intelligentes, tout occupées de leur commerce, à l'ombre d'institutions tutélaires, étaient parvenues aune richesse, à une grandeur, à un éclat qui sont comme un soulagement pour l'esprit, quand on lit les annales si troublées du moyen âge. Cette civilisation brillante pénétrait par la mer et les côtes dans les contrées méridionales de la France, et par la voie de terre sur les bords du Danube et du Rhin. Quant aux habitants des Flandres, d'humeur calme et rassise sans cesser d'être énergiques, ils avaient tiré de la prospérité commerciale les enseignements qu'elle contient pour la vie civile, et gouverné les affaires publiques de leurs villes avec le même ordre et la même méthode que les affaires privées de leurs maisons, de leurs comptoirs, de leurs ateliers.
C'est pour les imiter, c'est pour s'assurer une protection plus efficace que celle Progrès accomplis
1 m 1 . . durant Ips croisades.
des seigneurs et moins chèrement achetée, qu'on vit, dès le xie siècle, beaucoup de villes de France s'organiser en communes. Il s'agissait de rejeter l'écrasant fardeau des taxes arbitraires, d'acheter sans l'agrément du maître, détester sans entraves, de marier librement une fille, de destiner selon son gré un fils à l'état ecclésiastique, de s'assurer, en un mol, les droits dont se compose la vie civile, et, pour quelques cités, d'obtenir, comme d'autres qui avaient mieux conservé les traditions romaines, l'élection de leurs magistrats. Durant cent années, grâce aux croisades qui éloignaient et décimaient les nobles, la bourgeoisie des villes conquit ces garanties en même temps que la royauté prenait des forces et multipliait ses empiétements. L'une et l'autre s'allièrent d'instinct contre l'ennemi commun pour arriver plus sûrement et plus vite, celle-ci à la domination, celle-là à son affranchissement.
Ici une distinction est nécessaire entre les villes du midi de la Fiance et 1 eS Municipes du midi
■ni loi* il m i i • • • '' 'e,lrs modèles.
villes du nord. Sur les rivages de la Méditerranée, les anciens municipes, en rapports, chaque jour plus fréquents, avec les villes si florissantes alors d'Amalfi et de Pise, de Venise et de Gènes, prennent d'elles le goût du commerce et des institu-
tions politiques qui en favorisent l'essor. Arles et Marseille, Saint-Gilles et Montpellier, Narbonne et Barcelone même reçoivent les idées de ces villes italiennes en même temps que leurs produits : les constitutions consulaires sont remises en honneur, et, sous un régime encore aristocratique, la population de ces contrées, plus que celles du nord, jouit de l'égalité. Malheureusement, d'énormes distances sans routes tracées, de hautes montagnes sans passages frayés, limitent les bienfaits de cette résurrection aux lieux où elle s'est accomplie. Aussi, malgré des antécédents romains qui ne sauraient être contestés n'est-ce point aux niunicipes perfectionnés de l'Italie républicaine, et par l'intermédiaire des municipes rajeunis de langue d'oc, que nos provinces de langue d'oil prirent part à ce réveil de la vie urbaine; leur modèle, ce fut l'association germanique, surtout celle des marchands, qu'on appelait indifféremment gihk ou hanse, et qui reçut bientôt le nom de commune jurée.
commuas du nord A nos portes, les Flandres industrieuses et commerçantes étalaient l'instructif
et leurs modèles.
spectacle d'une prospérité dont elles n'étaient redevables qu'à leur volonté et à leur travail. Si, pour parler comme Sismondi, elles avaient une liberté sans patrie, tandis que les Italiens avaient une patrie sans liberté ®, elles se sentaient toiles contre leurs princes, qui, désespérant de mieux faire, secondaient leurs aspirations, au lieu de les combattre; elles étaient bienveillantes aux marchands étrangers et même aux chevaliers, dont, en retour, elles obtenaient la neutralité ou la protection. L'intolérance française repoussait maladroitement les uns et les autres de ces rivages de la Normandie qui, faisant suite à ceux des Flandres, auraient dû, ce semble, participer aux mêmes destinées; mais nos pères surent du moins imiter les constitutions communales de leurs voisins et en propager le mouvement. De Cambrai, de Beauvais, il atteint bientôt Noyon et Rouen, Amiens et Laon, Soissons et Saint-Quentin, Sens, Dijon, Beaune, Montbard et Semur, Trêves, Metz, Toul et Verdun. De Rouen il s'étend vers Niort et Poitiers par terre, vers Bordeaux et Bayonne par mer, d'où il se communique à toutes les contrées du sud-ouest. Seules les villes du centre y restent étrangères; ne sachant s'affranchir au même degré, elles s'efforcent de prospérer, quoique avec moins de liberté, sous l'égide du pouvoir royal. Obtenir le droit de s'armer pour se défendre, en un temps où le droit de porter les armes était un privilège de la noblesse, et reconquérir les franchises perdues, à l'exemple de cités voisines, tel fut l'objet et le but de cette révolution communale, dont il ne suffirait pas d'avoir
01 Les historiens d'Amiens nous apprennent que, dans celte ville, sous la deuxième race de nos rois, les usurpations continuelles des seigneurs firent disparaître les institutions municipales reçucs des Romains. (Histoire d'Amiens, par le
P. Daire, 2 vol. in-4°; Paris, 1767. — Histoire de la ville d'Amiens, par Dusevel; Paris, 18/19, 1 vol. in-8°.)
(â) Sismondi. Histoire des républiques italiennes, t. 1. p. hoh.
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE. 7 indiqué le caractère, si nous n'ajoutions un mot sur les constitutions qu'elle entendra
Le gouvernement des communes, renfermé à l'intérieur de leur enceinte, consistait dans l'assemblée générale des habitants. Ils se réunissaient, quand la ville n'avait qu'une population peu nombreuse, pour décider de toutes choses, et, dans le cas contraire, pour élire des magistrats qui les décideraient en leur nom. En l'absence de toute règle bien déterminée pour fixer les droits et les devoirs des élus, il n'y avait d'autre recours contre eux, quand ils abusaient de leur pouvoir ou quand ils n'en usaient pas au gré de leurs commettants, que l'insurrection et l'émeute, sans cesse fomentées par la haine, l'envie, le goût de l'instabilité et de la force brutale. Les garanties qu'on avait cherchées contre l'ennemi du dehors eussent fait complètement défaut contre les rivaux du dedans, si, dans la société déjà fort restreinte de la commune, ne s'étaient formées des sociétés plus restreintes encore, les corporations, opposées les unes aux autres par esprit de caste, mais protégeant chacune ses membres, non sans les opprimer.
Organisation de la commune.
Aucun accord, d'ailleurs, entre les communes, et les plus notables différences dans leurs institutions. Nulle part les moyens employés ne sont les mêmes ou ne produisent les mêmes résultats. Si l'on nomme partout les magistrats à l'élection, l'élection a des variétés infinies; le plus souvent elle se fait à deux degrés, ce qui ne rendait moins dangereux les entraînements de la multitude qu'en amoindrissant la vie politique. Le mouvement communal éclate-t-il dans deux villes voisines et de condition semblable, il triomphe dans l'une, il échoue clans l'autre; il est éphémère dans celle-ci, durable dans celle-là, alors même qu'il procède d'une origine identique, guerre ou paix, insurrection ou transaction. Toutes les communes diffèrent par la somme d'égalité, de liberté, d'indépendance qui leur est concédée, inconvénient dont il faut voir la cause dans l'isolement où l'on vivait en ce temps-là, et surtout dans ce fait, plus d'une fois signalé par les auteurs, que la commune étant d'ordre primitif, en ce sens que les relations de voisin à voisin sont les plus naturelles et les plus anciennes de toutes, les hommes, qui créent les empires par un effet de leur volonté, créent les communes presque sans réflexion, d'instinct, comme ils respirent®. Ce que les communes durent à la
Isolement »les communes.
Leurs différences.
;1) Chronique de Cambray, dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XIII , p. A8g. — Histoire de Deauvais, par Ed. de La Fontaine, t. II, p. h\ 1860, 2 vol. in-8". — Aug. Thierry, Considérations sur l'histoire de France, p. 3o5, 3o8, 329, 338, et Essai sur l'histoire du tiers état, t. I, p. 27. — Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. IV, p. 308, et en Europe,
p. 212. — Miguel, Essai sur la formation, etc. — Kervyn de Lettenhove, Histoire des Flandres, t. I. p. 210, 2.53. — Henri Martin, Histoire de France, t. 1U, 238, 2G1, 263.
(2) Henrion de Pansey, Du pouvoir municipal, ch. 1. — Barante, Des communes et de l'aristocratie, p. 2. — Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1. 1, p. 70.
grâce royale, ce n'est pas leur constitution, c'est le droit d'exister, de se défendre elles-mêmes, et, pour qu'elles en fussent capables, d'entrer dans cette fédération féodale qui reconnaissait le roi pour son chef. Considérées comme des êtres collectifs, elles se trouvaient ainsi assimilées aux seigneurs, ce qui était une nécessité du temps, ce H fallait alors, a dit M. de Barante, n'être pas moins que souverrrain pour pouvoir être libre C'est pourquoi encore, partout où le pouvoir royal s'exerçait sans conteste, les communes ne parvinrent pas à s'organiser. Paris, de même que les autres cités du centre, vit ménager ses corporations, sa justice bourgeoise, mais n'eut jamais d'attributions politiques. Les villes dont Louis le Gros et ses successeurs proclamaient l'indépendance, c'étaient celles de leurs vassaux ®.
C'est ainsi qu'on s'explique et l'appui que la royauté donna d'abord aux communes contre les barons intéressés à les renverser, et, plus tard, dès qu'elle put mieux faire, son médiocre empressement à maintenir ou à défendre des privilèges qui la gênaient.
Ses progrès annoncent donc pour les communes une ère de prochaine décadence, car il ne semble pas qu'elles aient cru se pouvoir soutenir par leurs propres forces. Soit gratitude envers ses protecteurs, soit sentiment de son impuissance, la bourgeoisie s'attache aux rois, ses milices combattent pour eux à coté des nobles, prennent part au triomphe de Bouvines comme au désastre de Crécy, et protègent à Montlhéry Louis IX encore enfant, que les barons voulaient enlever. Ces petits propriétaires, ces marchands nous étonnent par la modération de leurs vœux, par leur patience à en attendre l'accomplissement, par leur zèle et leur énergie dans la défense des intérêts communs qu'ils ont embrassés. Ils ont les armes à la main presque aussi souvent que les outils de leurs métiers; ils savent sacrifie]' certaines de leurs prétentions pour mieux soutenir les autres; ils ont l'instinct des nécessités, des conditions de tout gouvernement, en un temps où l'Etat , qui les ignore, ne peut sortir du chaos ni de l'anarchie; mais, timides et craintifs, n'osant parler avec fermeté, se croyant inférieurs aux seigneurs dont ils ont secoué le joug, ils bornent leur horizon à celui de leur ville, n'ont point l'idée d'intérêts plus généraux. Quelque homme ou quelque événement les entraînet-il hors de leur cercle, ils ont hâte d'y rentrer, car ils sont accablés sous le poids de la responsabilité. Ils traitent à bon marché, en sorte qu'on ne les redoute guère. Il faudra les circonstances les plus imprévues et les plus graves pour que, au xive siècle, ils surmontent un moment cette faiblesse de leur caractère; le temps n'est pas venu encore où, mûris par l'expérience, le malheur et l'étude,
11 Baranle, Des communes et de l'aristocratie , 186. — Guizot. Histoire de la civilisation en |>- France, t. IV, p. 1 3-2 . — Aug. Thierry. Lettres sur
Miguel . Essai sur la formation , etc. p. 169. l'histoire de France, p. 2A9.