CHAPITRE TROISIÈME
de la justice; Robert de Lorris, grand chambellan, accusé de s'être fait rendre par le roi Jean 5o,ooo chaires ^ d'or que Pierre des Essarts, père de sa femme, avait dû payer autrefois à Philippe de Valois pour des malversations et des délits qui l'avaient fait condamnera cette amende; Nicolas Braque, maître de l'hôtel du roi, auparavant trésorier et maître des comptes; Enguerrand du Petit- Cellier, bourgeois de Paris et trésorier de France; Jean Ghauveau, de Chartres, trésorier des guerres; Jean Poillevilain, bourgeois de Paris, maître des comptes du roi et principal instrument de ce prince dans toutes les falsifications des monnaies. Les six premiers, à des degrés divers, avaient trempé aussi dans les malversations financières qui étaient le grand grief de ce temps-là. Les juger et les condamner était une satisfaction que réclamait depuis longtemps la conscience publique, et qui n'avait rien d'extraordinaire : ces rigueurs n'étaient guère moins communes au moyen âge que la dilapidation des finances (2). Mais comme, en attendant un jugement tardif, ils auraient pu persévérer dans les mêmes scandales, les états demandaient qu'ils fussent destitués sur-le-champ et vissent leurs biens confisqués; mesure nécessaire peut-être, mais qui s'accorde mal avec l'idée que nous nous faisons de la justice '3). Quant au chancelier, dont les attributions, se développant chaque jour, tendaient à devenir exorbitantes, on voulait que, quel que fût le titulaire de cette charge, ce il ne se mêlât plus que du fait de la chanceler lerie, de voir et corriger ses lettres, et du fait de justice tant seulement, v L'archevêque de Reims dut ajouter, pour calmer les inquiétudes que ces poursuites devaient soulever, que tous les autres conseillers du roi, fonctionnaires de la couronne, membres du parlement, etc. seraient respectés, et que les états attaquaient seulement a ceux qui sont les racines dont dépendent tant de mauvaises ff branches, d Par une de ces subtilités dont il semblait que notre temps eût découvert le secret, ou, pour mieux dire, par un respect instinctif et traditionnel de la majesté royale, les états, moyennant le sacrifice qu'elle ferait de ces serviteurs
(l) Chaires, autrefois chaères; pièces de monnaie on ne les avoue. D'ailleurs, la seule autorité sur
ainsi nommées parce que le roi y était représenté laquelle repose cette accusation invraisemblable,
sur une chaire, c'est-à-dire sur un trône. c'est le chroniqueur Pierre d'Orgemonl, un des
w Parle 1 a6 article d'une ordonnance de 121 5, officiers poursuivis, et qu'on ne peut croire sur Louis le Hutin avait promis la destitution et la pu- parole, dans une cause où il est rapporteur, juge nition des officiers royaux, baillis, prévôts, ser- et partie. Voici au reste le texte même : rr Et régents et autres qui se trouveraient avoir malversé crquistrent les diz esleus que commissaires fussent dans leurs charges, sous réserve, il est vrai, d'une «• donnés tels que il nommeraient et procéderaient enquête qu'il se proposait d'ordonner. (Mayer, rr contre les dis officiers sur le cas que les dis esleus Etats généraux , t. IV, p. t bailleraient. Et se les dis officiers estoient trouvés
3) Il nous paraît impossible d'admettre l asser- rrcoupables, si feussent punis; et se il feussent tion des Grandes Chroniques, que, si les officiers irtrouvés innocens, si vouloient que il perdissent étaient reconnus innocents, ils déviaient perdre rrtous leurs dis biens et demourassent perpétuelleurs offices et leurs biens. C'est prêter aux états, rrment sans office royal. « [Grandes Chroniques, sans parler de l'injustice, une naïveté trop grande. t. VI, p. 37.) — De telles choses, répélons-lc, si De telles choses, si on les fait quelquefois, jamais elles se font, ne s'écrivent ni ne se demandent.
suspects, ne la rendaient point responsable des fautes commises et des abus dénoncés. Les conseillers payaient pour leur maître, et aucun grief n'était relevé contre celui-ci, quoiqu'on en eût assurément de fort grands. Quant à eux, rr ils «se sentaient coupables ou ne croyaient pas chez les autres à la justice, qu'ils ne cr pratiquaient guère eux-mêmes, r> car, dit Froissart, cr ils ne se laissèrent mie rr trouver, si firent que sages, mais se partirent du royaume de France au plus lot qu'ils purent, et s'en allèrent en autres nations demeurer, tant que ces cr choses fussent revenues en autre état(1).n Le seul tort des crélus,n comme on appelait les Quatre-Vingts, fut de préjuger la condamnation en ordonnant, au préalable, que les biens des prévenus fussent confisqués; on ne se montrait, d'ailleurs, si sévère envers quelques serviteurs qui n'avaient fait, sans doute, qu'exécuter les ordres reçus, ou abuser des licences accordées, qu'afin de n'en point rendre la royauté responsable, curieuse distinction, qui montre dans les esprits un respect instinctif de la majesté royale.
Délivrance du Navarrais Pour que le bien fût possible, il fallait que ceux qui faisaient le mal fussent
demandée. 1 * *
réduits à l'impuissance. C'est ainsi que les états firent de la destitution et du procès des officiers royaux leur première condition. Par la seconde, ils demandèrent que le roi de Navarre fût remis en liberté. Le guet-apens de Rouen avait soulevé l'indignation générale, et personne n'eût compris que les députés ne fissent pas justice eux-mêmes, puisque le duc de Normandie ne voyait pas ce que le soin de son honneur exigeait de lui. 11 ne faut donc pas supposer que personne eût pour lors le dessein de faire du roi de Navarre un roi de France; la suite des événements fera voir que Marcel était bien éloigné de ce projet, et Robert Le Coq luimême vivait avec lui dans un tel accord, qu'on ne saurait dès lors lui attribuer des vues qui auraient mis tant de différence dans leurs desseins. Il est seulement permis de croire que les politiques des états espéraient se servir du roi de Navarre, soit pour obtenir son appui dans des circonstances difficiles, soit pour tenir en échec le duc de Normandie, et triompher avec moins de peine de ses résistances aux vœux exprimés.
Ces vœux, en effet, devaient paraître exorbitants à un prince qui ne trouvait dans les traditions de sa famille que le gouvernement du bon plaisir. Les courtisans, les officiers, les conseillers dont il s'entourait, flattaient sa faiblesse et lui persuadaient que rien n'était plus sacré que ses caprices. Tant qu'on n'aurait pas renouvelé cette cour pernicieuse, il ne fallait pas attendre que le dauphin comprît mieux la limite de ses droits et l'étendue de ses devoirs.
conseil royal. Le roi était assisté , pour les soins du gouvernement , d'un grand conseil qu'il
Froissart, tiv. 1, part. 2 , ch. lu.