CHAPITRE TROISIÈME
début ne promettait rien de bon, et il refusa de s'engager au silence. Les états, mécontents, auraient pu rompre immédiatement l'entrevue et renvoyer leurs explications à la séance publique, où leur adversaire se fût trouvé sans armes et sans force contre eux, puisqu'il n'était point d'usage qu'aucune discussion y lût engagée; mais ils voulurent faire preuve de modération, et, malgré la résistance qu'ils éprouvaient au premier mot, ils prièrent l'archevêque de Reims de poursuivre w.
Certains historiens soutiennent que ces communications ne furent pas complètes, et que l'orateur des états multiplia les réticences. Cette assertion fût-elle prouvée, on ne saurait faire un crime à l'assemblée d'avoir pris des mesures contre les indiscrétions du dauphin, puisque le secret était nécessaire pour quelquesunes des réformes poursuivies, et singulièrement pour la destitution des officiers royaux. Mais de quelle valeur sont ces affirmations partiales, et celles mêmes d'un procès-verbal rédigé dans le premier moment de colère, presque sous la dictée du prince, au prix du silence que gardent à ce sujet les Grandes Chroniques, qui contiennent pourtant le récit le plus détaillé de cette entrevue et qui sont un acte d'accusation continuel contre le parti populaire ?
L'archevêque de Reims commença fort habilement d'exposer les résolutions des subside accord
• , . parla commission
états, en faisant d abord connaître au duc de JNormandie ce qui! avait le plus à cœur, à savoir qu'ils lui accordaient le subside demandé, et que, malgré l'opposition des nobles, qui estimaient que vingt-quatre mille hommes suffiraient, ils en entretiendraient trente mille, à raison d'un demi-florin d'écu par jour et pour chacun, montrant ainsi ce que peut oser une assemblée qui, au lieu de représenter des classes qui défendent leurs privilèges, a ses racines dans la nation même. Le dauphin, satisfait à cet égard (car trente mille hommes, c'est-tà-dire quatre-vingt mille, en comptant les suivants de chaque et lance, ^ formaient, pour le temps, une armée considérable), put se convaincre en outre que les états avaient réglé dans un grand esprit de justice la répartition de ce subside. Le clergé et les hôpitaux n'en étaient point exempts; ils devaient payer un dixième et demi de leurs bénéfices ou héritages, et se voyaient ainsi frappés d'un impôt de i5 pour 100. La part des nobles était établie dans la même proportion. Quant aux bonnes villes et au plat pays, comme on disait, dans la langue d'oil, pour désigner la campagne et ses habitants, chaque centaine de feux devait équiper et soudoyer un homme d'armes, à raison d'un demi-florin d'écu. Mais, comme le souvenir était encore dans toutes les mémoires des difficultés et des troubles qu'avait soulevés la perception du précédent subside, les représentants des trois ordres parurent ne pas se reconnaître le droit d'engager leurs commettants, et ils
Grandes Chroniques, t. VI, p. 36.
ajoutaient : « Au cas que lesdites aides plairaient aux gens des trois états par lestf quels ils avoient été envoyés, n
Certes, Etienne Marcel et ses amis ne songeaient aucunement à la souveraineté populaire, dont ils n'avaient pas même l'idée ; mais ils en dépassaient, sans le savoir, les conditions, telles qu'on les conçoit dans les démocraties modernes, car on y donne force de loi aux résolutions des députés, tandis qu'ils réservaient aux commettants le droit de ratification.
En même temps, ils trahissaient des inquiétudes sur l'obéissance des provinces; il était donc nécessaire d'offrir des garanties sérieuses pour le sage emploi des sommes votées, et d'assurer tant de pauvres gens, qui allaient faire un nouveau sacrifice, contre le retour des graves abus qui avaient provoqué leur mécontentement.
Poursuite Le seul moyen de supprimer ces abus était de remonter à la source, et, par
les offid^royanx. conséquent, d'introduire de profondes réformes dans l'administration et le gouvernement du royaume. Celle dont les états demandèrent d'abord l'exécution immédiate au dauphin, ce fut de renvoyer les officiers qui jouissaient de sa confiance, et de permettre qu'ils fussent mis en jugement devant une commission composée de membres des états. Les états eux-mêmes se chargeaient de fournir les chefs d'accusation. C'était surtout pour cette mesure qu'ils auraient voulu obtenir le secret; car il était à craindre que, avertis du danger qui les menaçait, la plupart de ces officiers ne s'y dérobassent par la fuite, et n'eussent plus d'autre souci que de reconquérir leurs dignités et de satisfaire leur vengeance. Ainsi, par un respect instinctif et traditionnel de la majesté royale, les états déchargeaient le roi de la responsabilité des abus et des fautes, et la faisaient peser tout entière sur ses conseillers. On accusait ceux-ci d'être vains, cupides, incapables, indifférents au bien public; on leur reprochait de vouloir pour eux tous les avantages, de ne point donner les ordres les plus indispensables pour l'expédition des affaires, de violer toutes les promesses de leur maître, de se jouer des engagements les plus sacrés, en un mot de dégoûter les honnêtes gens du service du roi, et d'être cause que beaucoup ce de Français étaient devenus Anglais. -n
Ces coupables officiers, contre lesquels les états demandaient des poursuites immédiates, furent nominativement désignés, avec une entière franchise. Les députés en poursuivaient sept : il leur eût été facile d'augmenter indéfiniment ce nombre; mais, avec une modération dont il est juste de leur tenir compte, ils ne s'en prenaient qu'à ceux dont la culpabilité était la plus manifeste, la plus scandaleuse et la plus redoutable par les conséquences : c'étaient le chancelier Pierre de LaForest, archevêque de Rouen, qu'on a vu ouvrir deux fois les sessions des états et qui occupait la principale charge du royaume; le premier président du parlement, Simon de Buci, qu'on rendait responsable de la mauvaise administration