‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 78 sur 186 · CHAPITRE QUATRIEME. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME. U

trente-quatre réformateurs elle-même fut bientôt réduite de moitié : il n'y resta, des deux ordres privilégiés, que l'évoque de Laon, l'évèque de Paris et le sire de Picquigny.

Dans les environs d'Avranches et de Saint-Lô, les commissaires chargés de recevoir l'impôt furent arrachés sanglants des mains des paysans; à Montbrison, dans le Forez, ils furent reçus à coups de flèche et forcés de s'enfuir par les toits des maisons. Mais en même temps, par un singulier effet de la confusion qui régnait alors, le comte d'Armagnac, lieutenant du roi pour la langue doc, se croyant tenu d'obéir aux ordres du dauphin et non à ceux de son père prisonnier, faisait pendre un certain nombre de bourgeois révoltés, pour forcer la province de payer le subside. Le duc de Normandie, désireux d'y rétablir la paix, se vit contraint d'envoyer le comte de Poitiers, son propre frère, tenir la place d'Armagnac.

Ce fut un coup terrible pour les hommes généreux qui avaient rêvé d'affranchir leur pays, que de se voir abandonnés par les provinces et réduits à leurs propres forces, ou, pour mieux dire, à leur faiblesse, car Paris ne pourrait tenir longtemps contre tant d'indifférence chez les uns et tant d'acharnement chez les autres. Mais leurs âmes vigoureuses n'étaient pas prêtes encore pour le découragement. Comptant sur la mobilité française, ils espéraient d'heureux retours. Etienne Marcel poursuivait avec zèle l'œuvre si nécessaire des fortifications de Paris : de petites murailles s'élevaient par-dessus les grandes; sur les tours on plaçait des balistes, des garreaux, des canons et d'autres machines de guerre A l'intérieur de la ville, des chaînes étaient tendues chaque soir dans les rues et les carrefours, afin d'opposer un premier obstacle à ceux qui tenteraient un coup de main; on pouvait craindre une attaque des nobles qui habitaient encore Paris, avant que les bourgeois pussent s'armer et soutenir le combat de leurs fenêtres. Toutes les portes étaient closes la nuit. Même le jour, on n'en ouvrait que trois du côté du Grand-Pont^. Le signal de la lutte pouvait, d'un jour à l'autre , venir du dehors: on disait que les commissaires du roi, l'archevêque de Sens, les comtes d'Eu et de Tancarville. rassemblaient des hommes d'armes contre Paris, moins pour exécuter les ordres de leur maître que pour se venger eux-mêmes.

Il fallait opposer à tant d'ennemis une résistance vigoureuse. Etienne Marcel donnait donc tous ses soins à l'organisation des milices bourgeoises, qui existaient depuis longtemps, mais qui manquaient de discipline. Il imposa à chaque quar-

(l) Conlinunleur de INangis, p. 2 6 5 . — Les balistes étaient des machines qui lançaient des pierres d'un poids e'norme; les garreaux, de grosses flèches qu'on lançait avec des halisles. La

haliste était employée déjà par les anciens, qui la chargeaient quelquefois avec des corps d'hommes et de chevaux.

(2) Grandes Chroniques , I. VI, p. 57.

tier un chef militaire qui, sous le nom de quartinier, commandait aux cinquantainiers, lesquels commandaient à cinquante hommes, et aux dizainiers, qui commandaient à dix. Ainsi, les ordres du prévôt des marchands, communiqués directement aux quartiniers, l'étaient par ceux-ci aux cinquantainiers, et par les cinquantainiers aux dizainiers, qui pouvaient en peu de temps réunir leurs hommes et se tenir prêts à tout événement. La charge de quartinier avait pris par là une grande importance; Marcel voulut la relever encore, d'abord en la rendant élective, ensuite en donnant le droit à ceux qui en étaient revêtus de prendre part à l'élection du prévôt, et même d'aspirer, en sortant de charge, aux fonctions de premier échevin pour l'année suivante M.

Maures Ces soins importants ne détournaient pas Etienne Marcel des moindres détails

pour la propreté 1

des rues. de l'administration municipale. On le voit, dans le même temps, enjoindre aux Parisiens, par une ordonnance, de maintenir la propreté dans les rues, chacun devant sa maison, et de ne point laisser leurs pourceaux en liberté, s'ils ne les voulaient voir tués par les sergents. Ces instruments de sa police devaient se réunir deux, trois ou quatre ensemble, suivant le besoin, et parcourir la ville trois ou quatre fois la semaine, afin de mettre les délinquants à l'amende. Mais il devait être facile de déjouer leur surveillance : l'itinéraire des sergents étant tracé et connu d'avance, tout se trouvait en ordre quand ils passaient (2).

Affluence L'attention que le prévôt des marchands donnait aux moindres détails était

des campagnards 1 1

à Paris. d'autant plus nécessaire qu'à ce moment la population de Paris s était accrue d'un grand nombre d'habitants des campagnes qui venaient y chercher un abri. Les religieux mêmes, jusqu'alors respectés, fuyaient devant les voleurs et les compagnies, dont les exploits de grand chemin rappelaient ceux qui avaient rendu si célèbres et si redoutables, au xne siècle, les routiers et les brabançons. On vit arriver successivement les sœurs de Poissy, de Longchamps, de Melun, de Saint- Antoine, les mineures de Saint-Marcel et jusqu'à des moines, qui auraient pu se défendre (3). Ils se plaignaient amèrement du dauphin, qui ne faisait rien pour les protéger (4). Cette subite affluence pouvait produire la famine et par suite la peste, son inséparable compagne dans ces anciens temps. Il est honorable pour la bour-

M. Le Roux de Lincy émet un doule sur la (4) rrDuce Normanniœ, qui rempubticam et reg-

question de savoir si cette dernière disposition était rrnumjure hereditario, videlicet domino karolo pri-

déja adoptée du temps d'Etienne Marcel. (Voy. His- rrmogenito régis, defendere et regere tenebatur,

toire de l'Hôtel de Ville de Paris, p. 200; Paris. snulla remédia apponente. — Dolentibus prœposito

18A6.) L'élection des quartiniers était faite par les mnercalorum villœ Parisiensis et civibus quod per

cinquantainiers et les dizainiers. rfregentem et nobiles qui circa eum erant non reme-

(2) Secousse, t. III des Ordonnances des rois de frdiabatur. — Qui optime eis lacère promittebat,

France, p. 96. tfsedeffectuspereumnullatenussequebatur.»(Con-

l3) Contin. delVangis. p. 2/17. tin. de .Nangis, p. 2/16-2/47.)

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