‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 77 sur 186 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

de tourner toutes ses forces contre ses dangereux adversaires. Le a3 mars, une trêve ayant été conclue à Bordeaux avec les Anglais, les comtes d'Eu et de Tancarville venaient d'être chargés, avec l'archevêque de Sens, de la promulguer à Paris. Certain <jue son fils n'aurait plus à faire face aux dangers de la guerre, car Philippe de Navarre ne paraissait plus redoutable, malgré son refus de poser les armes, depuis que le roi d'Angleterre s'engageait, pour toute la durée de la trêve, à ne le point soutenir, Jean eut l'idée d'un acte habile que les folies de son règne ne permettaient guère d'attendre de lui. Il aperçut les fautes faites par les bourgeois, et conçut le dessein d'en tirer parti. H voulut que ses commissaires défendissent en son nom d'exécuter les ordres des états. Il recommanda surtout (pie l'assemblée ne fût point réunie de nouveau et qu'on s'abstînt de lever le subside.

C'était avouer qu'on repoussait pour le pouvoir royal toute limite et tout contrôle, et que le subside même, s'il ne devait être employé qu'aux besoins de la guerre, n'avait pas pour le roi et sa cour le même prix que si on leur en eût laissé la libre disposition. Mais où éclate l'habileté fort inattendue de Jean ou de quelqu'un de ses familiers, peut-être d'un Anglais, c'est dans la pensée qu'il pouvait impunément résister aux états, s'il renonçait au subside, et que le peuple resterait insensible à la défaite de ses députés, s'il pouvait espérer de garder son argent. Comme il y avait apparence que Paris soutiendrait les représentants des trois ordres, fût-ce par les armes, on pouvait espérer, en outre, de le brouiller avec le reste du royaume.

Tous ces calculs étaient justes, même celui d'un soulèvement à Paris. Le Soulèvement i Pai .

credi après Pâques fleuries (5 avril), des lettres ouvertes y furent criées, proclamant la Irève et les volontés du roi : aussitôt, dans tous les quartiers, les têtes s écliauffèrent, on s'assemblait dans les rues, ou criait à la trahison. L'archevêque de Sens, les comtes d'Eu et de Tancarville, insultés, menacés, se virent contraints de prendre la fuite. Cette population intelligente et résolue n'hésitait pas à résister au roi pour obéir aux états W.

Quand Etienne Marcel fut assuré qu'il ne manquerait pas d'être soutenu, il se rendit avec l'évêque de Laon chez le duc de Normandie pour lui représenter le les défenses du

Le dauphin révoque

L) "Et disoit la plus grant partie du peuple de "Paris que c'estoit fausseté et traïson de publier irque les dites trièves fussent données ne accordées, rrel de empescher la dicte assemblée des trois estas - ne à lever le dit subside. Et par la commocion et irdesroy qui fu lors en la dite ville, il convint que "le dit arcevesque et conte s'en alassent assez hasrctivement : lesquels se absentèrent. Et pour ce que x aucuns disoient qu'il estoient moult dolens de la

«vilenie qui leur avoit esté faite, et que pour ce il «assembloient gens d'armes et avoient entencion et rr volonté de grever aucuns de ceux de Paris, l'en fist regarder soigneusement la dite ville tant de jour tcomme de nuit, et n'y avoit de la partie devers ctGrant-Pont que trois portes ouvertes de jour ; et de rrnuit elles estoient closes toutes." (Grandes Chroniques , t. VI , p. 07. )

danger qu'il y aurait à opposer la volonté d'un roi captif aux résolutions du seul pouvoir qui pût obtenir de l'argent et sauver la France. Le 8 avril, veille du jour de Pâques, il arracha au dauphin la révocation des défenses de son père(1). Robert Le Coq, que les auteurs du temps appellent en cet endroit le principal gouverneur des états, reçut mission d'annoncer, dans une proclamation officielle, que. nonobstant les défenses du roi et par ordre de son lieutenant, le subside continuerait d'être levé et que les états s'assembleraient, comme il avait été convenu, le lundi de la Quasimodo.

Il est manifeste que le dauphin ne céda point sans répugnance, et qu'étant simple lieutenant du roi son père, il avait un prétexte excellent de résister; s'il ne l'osa faire, c'est qu'il subissait la loi de la nécessité, et par là il montra plus de sagesse qu'il n'en paraît alors dans la plupart de ses actes; mais de cet usage qu'il lit de sa liberté, en prenant des mesures sans attendre l'agrément du prisonnier, et en révoquant celles que ce dernier avait prises, il résulte que le titre de lieutenant ne réduisait pas assez les pouvoirs du dauphin pour qu'on puisse le décharger de toute responsabilité dans les luttes de cette période et rejeter sur le roi Jean ce redoutable fardeau.

Résistance Malheureusement , tandis qu'Etienne Marcel l'emportait à Paris par son énergie,

des provinces. - . 1 -, 1..

les provinces, ayant a choisir entre deux ordres contradictoires, se prononçaient presque toutes pour celui qui les dispensait de payer. Par là rr commencèrent les rr réformateurs à décliner et leur puissance à apeticier('2). n On imagina mille excuses de cette faiblesse : la bourgeoisie parisienne ne songeait qu'à elle et ne voulait qu'opprimer le pays; le duc de Normandie n'avait pas été libre; quand le roi avait parlé, c'était à lui seul qu'on devait obéir. Les officiers royaux destitués ou suspendus, leurs parents, leurs amis, leurs créatures, répétaient à l'envi ces arguments de l'avarice et de la servitude, et les faisaient accepter des esprits les plus rebelles. Ils allaient annonçant partout que monseigneur le duc les avait autorisés à dire qu'il serait bien aise, malgré sa dernière décision, qu'on s'abstint de payer le subside aux collecteurs des états. La bourgeoisie des villes et des campagnes les écouta par goût pour l'épargne, la noblesse et le clergé par jalousie des progrès et de la puissance de Paris ; enfin le subside rendit à peine la dixième partie de ce qu'on en attendait.

soulèvements Cet échec enhardit les mécontents timides. De toutes parts éclatèrent des dés-

(!;ms les provinces.

ordres secrètement fomentés. Les châteaux s'armaient et se fermaient, le clergé fulminait l'excommunication contre les fauteurs des états, et la commission des

''' rrPar le conseil ou contrainte des dessus dis rrdu prévost des marchans et de aucuns autres. n " trois estas, c'est assavoir : du dit evesque de Laon (Grandes Chroniques, t. VI, p. 57.) crqui estoit principal gouverneur des dis trois estas, (i) Grandes Chroniques, t. VI, p. 5g.

Page 1