CHAPITRE CINQUIÈME
Etats du 3o avril (1 357 )• — Opposition des provinces. — Accusations contre Marcel. — Contre le conseil secret. — L'archevêque de Reims au conseil. — Le dauphin s'enhardit. — Ses reproches aux hourgeois. — Voyage du dauphin dans les provinces. — Ordonnance sur la vente des charges. — Le dauphin ne'gocie son retour à Paris. — Rentre'e du dauphin. — Il cède à Marcel. — Efforts pour la périodicité des états. — Convocation des états (7 novenibre). — Retour de Robert Le Coq. — Conférence secrète. — Délivrance du Navarrais demandée. — Retraite de plusieurs députés. — Picquigny délivre le Navarrais. — Le Navarrais à Amiens. — Il rentre à Paris (29 novembre). — Son discours. — Les Parisiens favorables au Navarrais. — Démarche en sa faveur. — Les chefs de la bourgeoisie chez le dauphin. — Réconciliation des deux princes. — Départ du Navarrais. — Funérailles d( ses amis à Rouen. — Mauvaise foi du dauphin. — Sourde hostilité entre les deux princes. — Travaux de Marcel à Paris.
11 avait été réglé par la grande ordonnance que les états s'assembleraient de étais de i357. nouveau pendant la quinzaine de Pâques ; leur réunion n'eut lieu que le dernier jour d'avril 1 3 5 7 . Nous ne savons ni les causes de ce retard, ni ce qui se passa dans cette session. Toutefois on peut supposer que la perception du subside souf- Irait de grands retards et retenait dans les provinces la plupart des députés qui en étaient cliargés. Quant à l'ordonnance qui devait résumer les travaux de cette nouvelle assemblée, elle manque à nos annales, et l'on sait seulement, par les comptes de Robert de Riom, receveur général en Auvergne, que ces états octroyèrent encore un subside et que la province d'Auvergne y avait envoyé cinq députés, dont un pour la noblesse, un pour le clergé et trois pour les bonnes villes. Si, comme il est probable, la proportion était la même dans les autres provinces, on en pourrait conclure que la supériorité du nombre restait acquise au tiers, et que, malgré un mécontentement déjà sensible, les deux ordres privilégiés n'avaient pas encore rompu complètement avec la bourgeoisie.
On peut croire que les travaux de cette assemblée seraient mieux connus, s'ils avaient été considérables. Ce n'est pas qu'il n'y eût plus rien à faire, car, si étendue que fut la grande ordonnance, on ne pouvait se flatter d'y avoir tout prévu. Mais les mesures qu'il restait à prendre étaient trop hardies et trop violentes pour
(jue les états n'hésitassent pas à s'engager dans cette voie. En outre, ils étaient cruellement partagés entre la nécessité de se procurer de l'argent et la défaveur qu'une pareille demande, après tant d'autres de ce genre, jetterait sur leurs résolutions et sur l'institution même des états.
opposition Rien ne peut donner l'idée de l'esprit d'opposition qui régnait dans les provinces :
es provinces. . , . .
les habitants relevaient avec aigreur des détails sans importance, par exemple les cr gages n que recevaient les députés chargés de lever le subside, et qu'on trouvait excessifs, quoiqu'ils fussent loin de l'être'1'. On osa même accuser Marcel et les siens de ne se servir de leur pouvoir que pour piller le royaume et amasser des richesses immenses. Personne ne voulait voir que, pour soutenir ses idées et fonder le gouvernement sur des principes raisonnables, la bourgeoisie parisienne n'épargnait pas les sacrifices et courait à sa ruine. Sans autorité pour rendre ces calomnies vraisemblables, Zantfliet et Villani prouvent du moins, par leur témoignage, qu'elles étaient, dès ce moment, très-répandues en France^.
Ce fut surtout dans les campagnes qu'on y ajouta foi. Elles y étaient apportées par les nobles qui fuyaient Paris, et qui trouvaient moins de crédulité dans les villes. Ceux qui désertaient le conseil des réformateurs en révélaient, sans être contredits, les prétendus mystères, et soulevaient l'indignation des bonnes gens qui les croyaient sur parole. A les entendre, ce conseil n'était plus libre, il s'y était formé une réunion secrète des seuls amis de Marcel, que le prévôt présidait lui-même, et les Parisiens ne connaissaient plus d'autre autorité. N'était-il pas honteux, pour des gentilshommes d'ancienne maison, et quelquefois de nom illustre, d'obéir à des bourgeois qui portaient des noms nouveaux et presque ridicules, Charles Toussac, Philippe Giffart, Pierre Bourdon, Jean Belot (c'étaient les quatre échevins), Jean de l'Isle, Joceran de Mâcon, Pierre Gile et Jean Prévost?
Ainsi, sous l'influence d'événements nouveaux, s'effaçait déjà, dans une population mobile comme l'étaient les Gaulois, ses ancêtres, comme le devaient être plus tard les Français modernes, ses descendants, le souvenir de cette honte de Poitiers qui avait ôté son prestige à la noblesse et tant servi l'œuvre des étals. Ainsi se montraient déjà ces défauts, difficilement séparables de toute démocratie, la violence, le soupçon, la jalousie, la calomnie, avant même qu'un gouvernement démocratique fût parvenu à se constituer. Les bourgeois des bonnes villes ne suivent plus Paris qu'avec hésitation , les châteaux s'arment et se ferment , le clergé fulmine l'excommunication contre les fauteurs des états.
(1) Grandes Chroniques, t. VI, p. 59, Go.
(2) On peut juger de l'impartialité de Secousse par ce fait, qu'après avoir dit combien Zantfliet et Villani sont peu dignes de foi , il admet aveuglé-
ment toutes leurs accusations contre Marcel et ses amis, tandis qu'il repousse sans examen tout ce qu'ils disent sur la faiblesse et la déloyauté du dauphin.