CHAPITRE CINQUIÈME
Il faut avouer que l'accusation portée contre le conseil secret ne manque pas de Contre u conseil secret, vraisemblance. Il était naturel que le prévôt des marchands s'appuyât sur ses amis et ne mît pas ses adversaires dans le secret de ses desseins. La passion du lemps fit des conciliabules criminels d une réunion assurément légitime, puisqu'on n'y faisait que concerter en secret les mesures qui étaient ensuite proposées au grand jour du conseil. Quoi de plus naturel que les bourgeois qui y siégeaient fussent les maîtres, puisqu'ils étaient les plus nombreux, les plus capables et les plus résolus? Mais ces conférences préparatoires n'en devinrent pas moins un des principaux griefs du dauphin, et quand, plus tard, ce prince accorda des lettres de rémission à la ville de Paris, il eut soin d'en excepter les membres du conseil secret, comme coupables de haute trahison.
Il faut bien le dire, le comité des trente-quatre réformateurs fut bientôt réduit L'archevêque de Reims de moitié, et ne contint plus, avec les plus hardis des bourgeois, que l'evêque de Laon, tout dévoué à Marcel, l'évêque de Paris, qui n'aurait point osé ne pas le paraître, et le sire de Picquigny, âme damnée du roi de Navarre, qui tenait à avoir un pied dans les deux camps. Celui de tous dont la retraite fut le plus remarquée, c'est l'archevêque de Reims. Jusqu'alors Pierre de Craon cravoit été l'un rrdes plus grands maîtres :n par son dévouement à la cause populaire, par son zèle pour les réformes, il avait mérité, comme on l'a vu, l'honneur de porter la parole au nom des états. Mais, quand il vit le mécontentement des provinces et la retraite d'un grand nombre de ses collègues, il suivit l'exemple des nobles et de la plupart des évêques en abandonnant le parti populaire; plus hardi ou moins scrupuleux que tous les autres, on le vit même, dès le lendemain, à la tête du parti opposé. « Il fit tant qu'il fut principal au conseil de monseigneur le duc(l),n où les amis de ce prince reprenaient de l'assurance; il y parla avec plus d'emportement que personne contre les idées dont il s'était fait l'interprète, et contre les hommes dont il avait eu la confiance. Ces hommes cependant n'avaient commis encore aucune des injustices, aucun des crimes qu'ils reprochaient au pouvoir royal; mais l'archevêque de Reims n'était pas libre d'être équitable; pour se faire pardonner ses erreurs et mériter les bonnes grâces de son maître, il devait brûler ce qu'il avait adoré.
Le retour de ses anciens amis rendit quelque confiance au duc de Normandie. Le dauphin s'enhardit. Quand il eut mesuré ses forces, il voulut, pour en faire l'essai, rétablir dans leurs emplois tous les officiers suspendus, à la réserve toutefois des vingt-deux dont les états avaient ordonné qu'on fît le procès. Comme ils n'avaient demandé que la suspension provisoire des autres, les réformateurs purent feindre de croire
(1) Grandes Chroniques, t. VI, p. 60.
ao.
que le temps de cette épreuve était passé, et que c'était se conformer à l'esprit des résolutions prises que de rétablir les employés subalternes dans leurs emplois. On pouvait sur ce point céder sans faiblesse, puisque les vingt -deux grands coupables restaient poursuivis.
ses Mais la commission n'avait pas calculé que son silence inviterait le duc de Nor-
aux bourgeois. mandie à oser davantage. Vers le milieu du mois d'août, ce prince fit appeler Etienne Marcel, son frère Gile, Charles Toussac et Jean de l'Isle, qui passaient pour les chefs du conseil secret, et leur reprocha amèrement d'avoir mis obstacle à la fabrication de sa monnaie. Le courage lui manqua pour se plaindre qu'ils l'eussent privé de ses plus fidèles serviteurs, mais il annonça à ceux qui l'écoutaient qu'il voulait à l'avenir conduire le royaume sans curateur, et qu'il ne leur permettrait pas de se mêler davantage du gouvernement.
Tant de hardiesse déconcerta les chefs de la bourgeoisie. Ils comprirent qu'il n'y avait d'autre moyen de résister que d'en venir à une rupture ouverte, et, malgré les complots dont on les accuse , ils n'étaient point prêts pour cette extrémité. Robert Le Coq, plus hardi peut-être que n'était Marcel, sinon pour agir, du moins pour arrêter les plans de l'action, jugea lui-même les choses si compromises, qu'il se retira volontairement dans son évêché. Il n'était point cependant en rupture ouverte avec le dauphin, dont il obtenait au contraire de nouvelles faveurs; mais ce il voyoitbien, disent les chroniqueurs, qu'il avoit tout honni M, n c'està-dire tout gâté. Que telle ne fût pas sapeusée, c'est ce qu'il prouva par la suite, en poursuivant ses projets de réformes; mais que tout fût gâté, même au sens des auteurs, c'est ce qu'il est difficile de soutenir, puisqu'il suffisait d'un mot du dauphin pour disperser ceux qu'il appelait ses ennemis et qui n'étaient que ses adversaires.
voyage <iu dauphin On ne saurait nier que, si le duc de Normandie rencontra de nouveaux obîes provinces. stacles, ils lui vinrent moins des hommes que des choses. Il ne servait de rien d'avoir réduit les meneurs de la bourgeoisie à l'impuissance, si la nécessité de leur tirer de l'argent le forçait à subir leurs conditions. Mais, avant de s'y soumettre, et malgré une expérience récente, il voulut encore une fois tenter la fortune et voir si la réaction qui s'était faite n'avait pas rendu son prestige à la royauté. Il se flattait d'obtenir des provinces les sommes qu'elles refusaient aux états, s'il allait les réclamer lui-même. Il imagina ce de chevaucher par aucunes ce des bonnes villes, et leur fit requête en sa personne d'avoir aide d'eux t1'. n
Il pouvait être dangereux de quitter Paris le lendemain d'une victoire encore mal assurée, et, en ôtant au peuple abattu la vue de ses maîtres, de lui donner
(1) Grandes Chroniques, t. VI, p. 60.