LA MERE ET LE FILS
L'Université de Paris, si puissante depuis plusieurs siècles, Tétait encore, quoiqu'ayant déjà beaucoup perdu de ses pri-
viléges. Elle n'avait plus le droit de punir sur quelque comte, ami et favori d'un grand roi , le tort fait à Tun de ses docteurs, par les pages ou varlets de ce seigneur; elle n'était plus souveraine des opinions du parlement et du peuple; mais elle avait encore du pouvoir, en s'unissant à la puissance royale, qui commençait à grandir.
Par cela même que sa puissance était moins redoutable, elle trouvait près du souverain, qui la craignait moins, plus de véritables secours.
Les rois de France, long-temps humiliés et dominés par cette Université de Paris , si fameuse dans le monde chrétien, lui rappelaient maintenant avec fierté, que
le seizième siècle, qui venait d'ouvrir un si vague champ aux progrès de l'esprit humain, n'avait vu aucun de ses hommes extraordinaires sortir de ses écoles.
L'imprimerie , la découverte d'un nouveau monde, les verres à lunettes et les télescopes, qui apprirent à l'homme à trouver une nouvelle route dans le ciel ; le génie de Luther, enfin, tant de grands progrès, tant de' grands hommes, n'avaient pas été formés par elle , aux choses qu'ils avaient accomplies.
Mais , quoique humiliée par les Universités d'Allemagne, qui s'honoraient depuis le dernier siècle, de tant de disciples fameux, l'Université de Paris, n'en était pas moins encore une des plus puissantes de l'Europe; et le soupçon d'hérésie, quelecrime
d'un de ses membres , pourrait lui attirer injustement, devait être combattu par elle, avec d'autant plus d'acharnement, que son intérêt pouvait le demander.
Aussi ^ dés que l'hérésie du docteur Saulnier fut connue elle comprit le mal qu'elle avait à redouter pour elle-même.
Les ouvrages de ce jeune docteur furent brûlés dans îa cour de la Sorbonne, avec tous les rires d'usage. L'Université en appela au parlement, pour juger celle cause et demanda elle-même la peine de mort. Dans la rage de ne pouvoir trouver sa victime , le parlement ordonna que la maison où le coupable avait vu le jour, serait livrée aux fiammes: « En » expiation, disait l'arrêt du parlement, de
« ce que rhoslie vivante ne poqvaît être » offerte à Dieu immédiatement, ppijr » apaiser sa colère. »
Lorsque Etienne Saulnier quitta si subitement mademoiselle de Souvrey, il avait donc bien deviné que c'était la maison de sa mère qui brûlait î
La demeure d'Etienne était proche de celle de sa mère- Il parcourait les rues voisines, dans une telle agitation, qu'il ne pouvait reconnaître le chemin qui y conduisait. Il ne savait où il était.
Bientôt les cris et les imprécations qu'il entendit, l'odeur de la fumée, la lueur des flammes, projettant leur lumière ardente au milieu de la nuit, le guidèrent promptement à la maisoa n^atero^Ue » d'où il était
sorti maudit et où il rentrait peut-être orphelin!
— Mort aux hérétiques ! disait le peuple en furie , mort à l'impie! qu'il périsse par le feu de l'enfer : que Dieu soit vengé , que sa maison, sa mère, tout ce qui lui appartient soit anéanti... Anathème !.... Mort aux Calvinistes!...
Le père Fabre était au milieu de cette troupe en délire, et personne n'écoutait sa voix.
• — Oh ! mes enfans, disait-il , vous êtes plus criminels qu'eux tous; vous êtes injustes...
Il essayait en vain de leur faire comprendre, que la mère du docteur Saulnier était bonne et zélée catholique.
Ces paroles de paix n'étaient pas entendues. Est-ce que le peuple, quand il peut être cruel , accepte sitôt de ne l'être plus?
Le pauvre vieillard avait essayé vainement de dresser une échelle,, pour monter à l'appartement de Catherine , et la tirer de ce gouffre de feu , d'où il savait qu'elle n'avait pu sortir; mais sa faiblesse et ses bras trembîans^ avaient.empêché sa charité, et il demeurait confondu.
Tout-à-coup un homme se précipite au milieu des flammes , et montant rapidement à l'échelle dressée par le père Fabre, il veut pénétrer dans la maison.
Le père reconnaît Etienne et tremble ; il le saisit par le bras et le fait descendre brusquement.
-^ iO —
— Sauve- toi, Etienne; Etienne, tu es perdu, si tu restes ici. Sauve-toi; tiens, laisse moi monter. El le pauvre vieillard reprenant une force surnaturelle, pose son pied sur l'échelle , et se dispose à monter; mais Etienne le saisit à son tour , sans lui répondre, et monta promptement.
L'incendie avait fait de tels progrès, qu'il était impossible d'y pénétrer; la fumée, les poutres qui tombaiant de tous côtés, encombraient le passage.
Il parvint enfin dans la maison , et il aperçut sa mère, debout , au milieu des flammes , ne poussant' pas une plainte, priant Dieu avec un calme sublime.
— Ma mère... ma mèreî.... dit Etienne avec
joiej elle est sauvée... Venez.., venez \ite, ma mère! et avec eftbrl il sautait par-dessus les pierres écroulées qui le séparaient d'elle.
— Va-t-en, s'écria-t-elle avec une colère inouïe; hérétique, ne m'approche pas; laisse-moi mourir.
— Oh! Dieu, dit-il en la prenant dans ses bras et en cherchant à l'entraîner malgré elle; mère, vous me maudirez; mais laissez-moi vous sauver.
— Laisse-moi, dit-elle, et elle se dégagea des bras de son fils, en tenant toujours son long rosaire.
— Que voulez-vous donc faire? dit-il dans un désespoir affreux.
— Mourir... répondit Catherine avec résolution. La mort , c'est tout ce qui reste à la mère de l'impie et du sacrilège !...
A peine avait-elle dit cela , que les solives embrasées tombèrent avec un bruit épouvantable ; un horrible craquement avertit que la maison allait s'écrouler.
En voyant le plafond tout en feu , les poutres tomber à chaque instant, et faire entr'eux comme un abîme....
— Sauve-toi^ dit-elle tout-à-coup avec un cri déchirant qui partit enfin de ses entrailles de mère; sauve-toi vite; au nom du ciel, sauve-toi, car tu vas périr!...
Etienne alors voyant sa résolution, sauta par-dessus les pierres et les solives embra-
sées, et s'avança décidé à l'emporter de force.
11 s'approche d'elle... elle court aussitôt à l'autre bout de la chambre. Il s'élance, et au moment de l'atteindre , une dernière solive enflammée tomba entre sa mère et lui et engloutit Catherine sous ses ruines.
Etienne vit cela, et ne perdit ni le courage ni la vie! 11 est des momens de désespoir , où on dirait qu'elle devient double en nous!
Il vécut, pour survivre[à sa mère !. . . morte pour lui.... pour ses erreurs.... et ses fautes offerte elle-même, comme une
hostie propitiatoire.
Il regardait la place où elle venait
d*êlre écrasée, et se demandait comment
il vivait? lui, qui aurait tant voulu
mourir !
Mais il avait encore une destinée à remplir sur la terre; cette mort la lui traçait davantage, car elle rompait le seul lien qui existait encore entre lui et la religion de ses pères...
Bientôt le parquet s'ébranla sous les pieds de Saulnier. Il songea alors à sortir de cette fournaise, d'où il ne pouvait plus sauver
personne ïï sauta par une ouverture
sur un tas de pierres, et regagna la maison qu'il habitait, sans que personne songeât à l'arrêler; car l'inquiétude que cet incendie donnait aux voisins de la maison, avait promptement remplacé les pensées de vengeance , et à celte heure , dans
cette profonde &uit, le docteur Sâulnier , mêlé au peuple inquiet maintenant sur ses propres intérêts, put regagner paisiblement Tasile qui devait le sauver.
CALVm.
Dans une grande et vaste cimmbre d'une
des maisons les plus simples de Genève ,
deux hommes, assis en face l'un de l'autre,
paraissaient animés dans une discussion
très sérieuse.
L'un d'eux, âgé de 50 ans à peu près, était d'une très petite taille; ses yeux vifs et perçans contrastaient avec la langueur de ses paroles et de ses mou vemens; il n'avait l'air ni d'un apôtre ni d'un philosophe; en l'écoutant parler on ne se sentait dominé par aucun enthousiasme, car lui-même n'en avait pas; on n'aurait su bien dire à quelle classe cet homme appartenait , à quelle destinée il marchait, tant il était facile de voir qu'il jouait sur la scène du monde, un rôle qui n'était pas de son choix.
C'était Calvin, le second père de la réforme, le chef, ou pour mieux d're, le roi de Genève.
L'autre était le docteur Saulnier , arrivé depuis la veille près du réformateur.
Calvin n'était pas nécoïuaae Luther, pour
attaquer les puissances et pour créer une réforme. 11 n'avait pas ce génie créateur qui domine les âmes en les attirant, et qui fit de Luther le premier homme de son siècle. I! lui eut été impossible d'accepter la lutte formidable que celui - ci soutint toute sa \ie. 11 manquait, comme l'a dit un homme d'esprit, de l'audace qui renverse, du génie qui invente, de l'éloquence qui entraîne; mais il sut habilement profiter du courage et de l'habileté des autres, sinon diriger les événemens, au moins les saisir. Luther et Farel lui ouvrirent un vaste champ dans lequel il travailla le dernier ; il profita du courage de l'un et de l'autre, et comme il avait sur eux l'avantage d'une force de logique et d'une prudence extraordinaire, il acheva l'œuvre luthérienne, ou plutôt il y substitua la réforme calviniste, qui bientôt fit beaucoup plus de prosélytes, par cela
seulement qu'elle s'éloignait davantage de la religion romaine.
Souverain de Genève, chef paisible et honoré d'une grande république et d'un grand parti religieux, Calvin avait trop estimé cet avantage pour le sacrifier aux intérêts de quelques hommes, et accepter l'existence d'un réformateur; celle que Luther avait choisie, dans laquelle il était mort, consumé de chagrins , abreuvé d'amertumes et d'ennuis.
Quand le docteur Saulnier vint le supplier de passer en France , et par ses lumières et la magie de sa renommée, d'aider à la révolution morale qui s'opérait peu à peu, Calvin n'écouta les paroles du jeune homme que comme des rêveries, et un autre motif
encore le rendit opposé a toute tenlative de mission dans ce pays.
Calvin avait tenté le premier d'y prêcher la réforme et en avait été repoussé, pour mieux dire n'avait pas été écouté. Cette humiliation était encore vivante au fond de son cœur.
Un autre homme arrivant après lui, déjà victorieux là où il avait été vaincu , ne pouvait que lui porter ombrage.
— Ainsi, dit le docteur Saulnier après un instant de silence, ainsi, vous croyez que les idées évangéliques ne peuvent avoir de succès en France ?
— Non, reprit Calvin. Et crois-tu donc que s'il en eût été autrement, j'aurais
choisi une autre patrie que la mienne, un autre peuple que celui de mes pères ? Les Français sont incapables de raisonner assez pour nous entendre.
Ils imitent tout ce qu'ils voient ! que l'Europe se convertisse, et ils imiteront la vertu comme autre chose.
— Ne dites pas cela , reprit vivement Saulnier. C'est ainsi que par de telles idées vous abandçnnez la France à elle-même et la laissez périr. Là plus qu'ailleurs les amés y sont fortes et généreuses, car elles sont hraves, ardentes et vraies.
Il y eut entre ces deux hommes un silence assez long. Calvin dit ensuite :
— Docteur Saulnier, quels sont tes pio-
jets pour ser\'ir glorieusement la cause du Tout-Puissant?
— Hélas! reprit le jeune homme, mes projets , mes espérances sont dans la protection de Dieu. levais au hasard, prêchant la sainte parole à mes frères , priant Dieu de la faire fructifier, et incertain de ce qu'elle doit amener pour moi.
Calvin lui dit froidement :
— Tu te perdras sans réussir ; tu te livreras à la furie des papistes , et tu n'auras converti personne.
— Hé bien , reprit Saulnier le cœur serré de cette insouciance , si je meurs j'aurai accompli ma destinée; sans doute il m'était refusé de faire ce que vous avez fait. Je m'y soumettrai. Mais , voyez-
vous , mon maître , peut - être devant Dieu, le pauvre jeune homme obscur sera jugé moins sévèrement que vous , grand docteur des âmes , qui n'avez pensé à elles que pour vous élever ; qui n'avez voulu les rendre meilleures que pour en être considéré davantage. Oh! mon maître, est-ce ainsi que j'avais compris votre ame, à ce jour où vous m'apparûtes si grand, si pur, si dégagé de toute pensée humaine. J'étais heureux alors, une vie de bonheur s'offrait à moi tout entière; la richesse, la gloire, l'amour m'avaient été donnés par la Providence , et peut-être, en lesacceptant lui aurais-je mieux obéi !.,. Mais vous m'avez fait croire que mon
devoir était de sacrifier tout à Dieu je
l'ai fait... je n'ai plus rien aujourd'hui... plus de mère , plus d'amour , plus de patrie D'où vient donc que vous avez encore tous ces biens-là? Que, souverain dans
la ville, maître au repos, quand tous vos disciples sont au travail , vous parlez si bien du détachement de toutes choses , quand vous n'avez rien quitté. Savez-vous ce que c'est que d'être seul sur la terre, quand on était aimé et adoré ? que de faire couler des larmes à qui n'en fit jamais répandre?... Savez-vous ce que c'est que de porter le deuil d'une mère... quand cette mère est morte pour vous ?... Ah! dit Etienne, ne savez-vous pas que j'ai causé la mort de ma mère?. . . Et aujourd'hui que seul et accablé, je viens vous supplier de me soutenir dans cette lutte épouvantable , votre grandeur vous fait oublier mon danger ; à l'ap-
proche du péril, vous contemplez les travaux et les œuvres de vos frères, et cela vous suffit.
—•L'imprudence de Luther, reprit Cal-
vin , a arrêté le progrès qu'il devait faire : je profite de son inexpérience pour mieux diriger mes actions.
— Ah! reprit Etienne, le grand réformateur, notre père à tous, celui qui vous ouvrit le chemin de la gloire, sans lequel vous n'eussiez rien pu faire, a vécu des jours plus amers que les vôtres; il est mort obscur , oublié , traînant dans la misère son immortalité. Il ne craignait pas la mort, il la désirait; l'exemple du Christ sur le Calvaire, lui disait assez , que le philosophe qui veut instruire les hommes, a besoin de les étonner d'abord , pour les convaincre ensuite ; et jamais une secte n'a fructifié qu'en germant dans le sang de quelques martyrs de sa cause.
~ Saulnier, reprit Calvin, tous ceux qui
ont travaillé pour les hommes en ont été mal récompensés. Bien fou, dit l'Écriture, celui qui met son appui sur un roseau fragile et gâté.
Ceux que tu veux servir ne t'en remercieront pas. Ils ne comprendront ni la grandeur de tes paroles ni celle de ton courage.
— Eh qu'importe, dit Saulnier vivement,
qu'importe, si je les sauve ? iVh! ne voyezvous donc pas le bonheur de s'exposer pour celte humanité qui, se dégradant de jour en jour, s'en va comme une (leur que le vent dessèche et flétrit. Plus rien de grand, de pur, d'élevé dans l'ame des hommes d'aujourd'hui. L'Europe est déjà souillée par les crimes et les passions humaines; et la parole du Christ n'est plus entendue (ju'â travers le bruit et le tumulte des plus odieux plaisirs. Qui est-ce qui pense vrai-
ment au ciel? qui est-ce qui a fait de !a pensée éternelle , la première , la seule pensée de son cœur? Oh! père d'une nouvelle et si sainte cause , croyez - vous avoir accompli votre mission sur la terre?...
Les lois rigoureuses que vous avez établies sont-elles en rapport avec l'évangile qui ne prêche d'autres devoirs que ceux de l'amour et du pardon. Michel Servet, conduit par vous au supplice, sera-t-il votre accusateur ou votre avocat dans le ciel' ?
^ Calvin avait établi à Genève des lois sévères et sanguinaires 5 plusieurs vices étaient punis de mort , ou subissaient des peines temporelles , la prison , l'exil ; la vie la plus austère était imposée à la pointe de l'épée.
Voilà la tolérance dont les réformés se sont tant fait gloire I
Calvin se leva subitement et devint plus pâle encore que de coutume ; le souvenir de Michel Servet lui était odieux.
— Saulnier, dit-il sèchement, es-tu venu ici pour donner des leçons ou pour en recevoir?
— Pour vous écouter, vous obéir , ô maître, reprit le jeune homme; mais aussi pourquoi ne vous dirais-je pas toute ma pensée, hélas! Il y a deux ans, lorsque je vins ici vous écouler et vous admirer, j'étais bien jeune alors et mal instruit de mes devoirs; mais aujourd'hui je les comprends mieux ; je vois que nous marchons à la plus grande époque sociale qu'on ait encore vue sur le globe; à l'affranchissement de la pensée , à l'intelligence du grand ouvrage de Jésus-Christ , à la pureté du cœur, à la science divine, enfin. Nous allons à ce grand
et miraculeux avènement; mais, pour y arriver, il faut une force, une patience, un courage persistans. H faut tant de zèle, d'activité; se reposer un jour, c'est détruire tout l'ouvrage. Les hommes oublieront ce que vous dites, lorsqu'entre la morale de la veille et celle du lendemain, vous laisserez place aux plaisirs et aux intérêts de la terre.
Saulnier parla long-temps; Calvin l'écoutail froidement sans répondre. A cet enthousiasme, aux paroles ardentes du jeune homme, il opposait une indifférence que Saulnier vit enfin avec désespoir.
Tout était fini dans l'histoire du réformateur; l'avenir n'avait plus rien à lui donner, et ne l'inquiétait plus.
Malade, insouciant, las de cette vie active et agissante contre laquelle il avait murmuré tant de fois, Calvin était arrivé à ce but de toutes choses, où le corps, devenu vieux, se trouve bien dans le repos, et mal partout ailleurs. Moins apôtre que révolutionnaire, moins désireux d'éclairer les âmes que de les attirer à lui, il avait reçu d'elles tout ce qu'il pouvait souhaiter, et au-delà.
Les idées du docteur Saulnier trouvaient donc auprès de lui une répulsion complète. Sa conversation avec le jeune docteur avait duré fort long-temps. Il se leva, comme pour lui faire sentir qu'il en avait assez.
Saulnier, se voyant alors abandonné de lui , se jeta à ses pieds.
— Puisque vous ne voulez pas écouter l'humble prière que je vous fais, lui dit-il avec chaleur , puisque le danger de vos compatriotes, le salut des âmes, la gloire de Dieu ne vous touchent plus ; ô maître , apprenez-moi du moins où sont vos disciples et mes frères; quel progrès fait la parole évangélique dans ces lieux où ils ont le bonheur de la porter ; de quels moyens se servent-ils? Enseignez-moi celui de tous qui paraît le plus rempli de l'esprit de Dieu, et j'irai le trouver, j'irai m'associer
à sa glorieuse mission Puisque vous ne
me trouvez pas digne de votre confiance , au moins, je vous prouverai, en me soumettant aux ordres et aux volontés d'un autre, qu'en agissant seul, je n'avais d'autre but que celui d'un apôlre; et que l'ambition d'être quelque chose, dit-il avec mépris, n'entra jamais dans mon cœur.
Veuillez m'instruire au moins des pays à parcourir; de ceux des nôtres que vous estimez davantage et qui peuvent être mes meilleurs guides... Car, dit-il avec amertume, je ne sais rien de ce que vous savez tous! J'ai commencé cette vie de missionnaire sans réflexion, sans calcul aucun; j'ai vu l'Église romaine, j'ai vu ses erreurs, ses crimes et l'ignorance!... et j'ai parlé... voilà tout.
Mais je n'ai cherché , avant de déclarer
ainsi la guerre à toutes les puissances de la
terre, ni un appui, même auprès de vous,
ni des amis parmi nos frères. Seul , j'ai
levé en France la bannière réformée;
seul j'irai encore, s'il le faut, dit -il en
regardant Calvin avec l'inspiration d'un
homme qui ne craint plus rien des choses
de ce monde, n. 3
L'enthousiasme est le sentiment le plus généreux du cœur humain; c'est lui qui crée toutes les grandes actions et toutes les nobles pensées. Jamais l'homme , quelque mauvais qu'il soit , n'a pu se garantir de son magnétisme et de sa puissance.
Vaincu enfin par Saulnier, Calvin alors lui exposa l'état de la nouvelle Église. Il apprit au jeune missionnaire les succès de la réforme en Suisse, en Allemagne, en Suède et sur les bords du Rhin ; Ecolampade à Baie, Swingle à Zurich, Farel à Berne, Bucer et Capito à Strasbourg, travaillaient avec un inconcevable courage et des succès complets.
Mais Calvin ne donna à Saulnier aucun espoir de l'aider dans la mâssion qu'il choisissait.
— Adieu donc, dit Saulnier avec courage; adieu, maître. Si je meurs, accablé par îc nombre de mes ennemis, sans secours, sans protection , sans vous, enfin, qui m'auriez peut - être sauvé , je vous pardonne , et n'emporterai aux cieux aucune amertume. Adieu, mon maître.
En disant ces paroles, il prit congé de Calvin, et quitta Genève le même soir.