UN APPEL
Cependant mademoiselle de Souvrey attirait l'attention de la jeune noblesse de France, et plusieurs seigneurs demandaient sa main.
Son projet de mariage avec le docteur
Saulnier avait toujours été un mystère j l'opposition que ses parens et ia reine-mère devaient mettre à une alliance si contraire aux usages de cette^époque les avait toujours effrayés.
La vie extraordinaire et retirée que Marthe menait depuis son enfance faisait bruit à la cour.
On parlait avec étonnement de cette belle et docte jeune fille , absorbée dans l'étude des sciences les plus abstraites , et vivant dans la plus entière solitude.
Celte vie retirée était le sujet de mille contes les plus extravagans; les uns disaient que la comtesse de Souvrey était une sainte, qui, fuyant !es honneurs et les plaisirs du monde , vivait dans i'iiulcl de ses pères ,
chantant des cantiques , et faisant des prières pour le triomphe de l'Egh'se romaine; les autres disaient le contraire : on prétendait qu'élevée par une bourgeoise de Paris, elle avait acquis une grande indépendance d'esprit, une grande facilité à mépriser les préjugés de son temps, et qu'elle était secrètement disciple de la nouvelle hérésie. D'autres fables se débitaient encore, sans que les unes et les autres ayant été connues de Marthe de Souvrey, l'aient fait varier un instant dans le genre de vie qu'elle s'était choisi.
Mais le nom du docteur Saulnier acquit une célébrité à laquelle celui de Marthe se joignit tout naturellement ; un regard jeté sur cet intérieur de famille éclaira promptement la reine-mère. Il ne lui fut pas difficile de comprendre l'éloignement dans le-
quel vivait mademoiselle de Souvrey ; son refus constant de venir auprès d'elle 5 enfin celui plus formel encore de n'accepter aucune des alliances qui lui étaient proposées.
Le comte de Saint-Gelais contribua beaucoup à éclaircir cette affaire ; il connaissait Etienne et Marthe , et avait deviné leur attachement et leur projet d'avenir. Le comte de Saint-Gelais avait toujours désiré l'alliance de mademoiselle de Souvrey , et la présence d'Etienne Saulnier l'avait seule empêché de parler de ses sentimens à la jeune fille , qu'il savait bien éloignée d'y répondre.
Le bruit qui se répandit d'ailleurs qu'elle était devenue calviniste , et qu'elle suivait en secret les nouvelles doctrines, décidèrent Catherine de Médicis à la faire venir
près d'elle pour lui demander une explication.
Il était important pour la reine que les grands noms de France, et les femmes principalement , n'acceptassent pas l'hérésie ; leur puissance et leur influence sur les hommes rendaient cette crainte bien fondée.
Marthe , inquiète et surprise de cet appel , ne sachant que soupçonner et craindre , se rendit cependant en toute hâte aux volontés de la reine.