‹ Étienne SaulnierChapitre 10 sur 27 · LE PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER

Etienne Saulnier avait été reconnu et arrêté quelques heures après être sorti de la maison de René.

Le cachot où il était en ce nîoraent, res-

semblait à tous ceux de ces temps de cruauté politique, où l'homme persécuté par l'homme ne conservait de -vie que pour souffrir toutes les privations qui lui étaient imposées.

Mourir dans ces prisons noires et humides, privé d'air et de soleil, avait été le sort de bien des malheureux qui y étaient venus attendre un autre genre de mort.

Celui d'Etienne était , selon la nature de sa faute, un des plus noirs et des plus malsains. Partout, en ce lieu funèbre , la pensée de la mort était peinte; sur les murs, les noms de plusieurs victimes étaient écrits, comme pour prédire à celui qui devait venir ensuite, le sort qui lui était préparé. Nul secours humain , nul ami qui

parut de temps en temps au seuil de cette tombe anticipée; rien que les ténèbres d'une prison, et le pas lent et mesuré du geôlier qui, une fois le jour, entrait pour lui jeter sa nourriture comme à une bête féroce.

Est-ce donc par la civilisation que l'homme est grand et élevé au-dessus de tout dans l'univers? Quelle autre créature exerce envers sa race, une si incroyable rigueur, que l'homme à l'égard de l'homme? Pour un peu de cœur et d'amour qu'il donne en passant à quelque créature, et comme à regret, que de haine profonde, de cruautés sans nombre forment l'histoire du passage de l'homme sur la terre? Le christianisme même, ce grand symbole de tous les amours n'a pu en adoucir la barbarie, et le

guider dans cette voie de tendresse et de bonté, où le Christ est mort sans trouver de disciple pour le suivre.

Au temps où Saulnier vivait, il y avait encore à côté des cruautés les pi us grandes, un enthousiasme qui consolait ceux qui étaient persécutés , parce qu'ils étaient sûrs de trouver quelques cœurs assez généreux pour les plaindre et les aimer encore.

Mais Etienne n'eut pas ce bonhe' ' là ; il ne voyait aucun être partager si? jort, ni le plaindre , et l'unique amo ie sa vie, Marthe de Souvrey, il la vo}.. perdue pour lui , non-seulement par la mort qui allait l'enlever à elle , comme à toutes les choses de ce monde; mais par l'oubli.... cette mort qui commence l'autre.... mille fois plus affreuse encore.

Alors , en pensant à cela , il jetai l sur le passé un regard douloureux ; et, pour comble d'infortune, la faiblesse, qui s'empare quelquefois des malheureux, s'empara de lui ! il pensa à ceux qui étaient heureux, et cette pensée causa à son a me une douleur désespérée. Il croyait voir tour-à-tour passer devant lui ses amis d'autrefois, se promenant en chantant dans des plaines délicieuses. Avec eux, les femmes qu'ils aimaieiît, gaies et riantesaussi, et le bruit de leur joie, le délire de leur félicité arrivaient jusqu'à lui; le soleil, avec ses rayons , et les délicieuses ombres des bois; l'odeur des fleurs printannières , des herbes parfumées qu'on foula aux pieds en marchant devant soi... libre dans la nature!

C'est à celle heure silencieuse que se

présentaient devant lui , les rêves de sa folie religieuse.

Il recevait la triste assurance que ni la la solitude ni la société ne sont faites pour rendre plus ou moins heureux l'homme qui voyage sur la terre ; mais que l'une et l'autre sont les chemins de traverse, qui le conduisent au grand rendez-vous de l'éternité. Celte profonde solitude fut pour le pauvre jeune homme des jours de terreur et d'épouvante ; car l'ame ardente craint également le bruit du monde et le silence; l'ame qui donne en aimant une si grande part d'elle-même à la terre , ne peut vivre dans l'isolement. Les cœurs froids et insensibles sont seuls faits pour la solitude.

Il jeta au passé un de ces bouquets funéraires que les opprimés lui jettent

toujours. Des larmes, les premières qu'il ait versées de sa vie pour lui-même, lui vinrent aux yeux. Il souffrait de ce que personne ne songeait à lui ; de ce que nulle voix humaine ne venait plaindre son sort ; il n'osait accuser personne; et en pensant à Marthe : Oh ! s'écria-t-il , si elle eût été persécutée, je serais près d'elle à cette heure.

La pensée de Marthe ne le quittait plus. A présent il était faible, et la crainte de l'avoir perdue à jamais , la crainte de n'être plus aimé d'elle, s'attachait tellement à cet amour, dont il avait triomphé dans le bonheur, qu'il se disait avec amertume : si elle m'aimait encore , je l'aurais vue déjà.

Autrefois elle me disait : Etienne, si tu es malheureux, je serai malheureuse avec toi ; si tu es persécuté, c'est alors que je serai près de toi. Pauvre abusé, pourquoi donc

ai-je cru à ces sermens de femme; jeune et belle, pourquoi ensevelirait-elle ses jours de roses, dans mes jours de mort? moimême, que de fois j'ai refusé ce sacrifice? et si je la voyais malheureuse, ne le seraisje pas plus encore. Oh! non, cependant, non!... qu'elle m'aime, et je serai heureux.

Tout-à-coup, au milieu de ses pensées, il entendit ouvrir les portes de la prison; et malgré l'obscurité, il aperçut dans le fond du cachot, une petite main blanche, qui se dessinait dans l'ombre, et semblait chercher à tâtons la place où il était.

c'est elle!...

Etienne, dit une voix tremblante, Etienne , êtes-vous là.

Il ieta un cri de joie; Marthe tomba à «es pieds.

Elle baisa ses mains et ses pieds chargés de "chaînes; et telles sont les indéfinissables émotions du cœur, qu'en revoyant Etienne si malheureux, elle pleurait de

bonheur! et n'avait été de sa vie, si

heureuse qu'elle était alors!...

Et tous deux, en silence, perdus sous le poids de la douleur et de la joie, se tenaient fortement embrassés, comme deux heureux de la terre, qui ont ensemble une longue suite de beaux jours à parcourir.

Bientôt Marthe jeta autour d'elle des regards affreux et épouvantés; ses yeux, déjà habituésà robscurité,parvinrent à distinguer l'horrible cachot où son aniant était retenu; une large flaque d'eau arrivait jusqu'à lui, et mouillait ses pieds et ses membres amai-

gris; un morceau de pain noir était sa seule nourriture.

— Explique-moi donc, lui dit-il, explique-moi comment tu es venu ici; comment, du sein de l'abandon et de l'infortune , je fus assez heureux et béni de Dieu , pour te \oir arriver dans cette prison... comment es-tu venue ici, Marthe?

— Je ne sais pas bien , dit-elle avec un sourire triste, je ne sais plus ce qui m'y a conduite; mais j'y suis, j'y suis enfin. Oh! dit-elle, en penchant sa tête contre lui ; oui, lu es bien là, toi! toi , mon amour, mon trésor, toi, que je vais sauver... je ne t'ai pas vu depuis bien des jours, ditelle tout-à-coup, en passant sa main sur son front.

— Oh ! ne me fais pas de reproches. J'aî Lion souffert loin de toi; mais, dit-il avec inquiétude, mais tu vas partir, ma bienaimée ; lu vas encore quitter le prisonnier? la nuit est venue, je crois, le geôlier va te faire sortir.

— Je reviendrai demain, dit Marthe, demain seulement, car après tu seras libre... tu vas être libre, reprit-elle en baisant son front.

Etienne la regarda tristement.

— Enfant, dit-il, d'oser croire une telle chose; moi sauvé! moi libre demain. Oh! non, non, la mort pour moi, l'Éternité! voilà ce qui m'attend demain.

Elle lui dit alors tout ce qu'elle avait

fait pour lui, et les promesses du présideBl.

— Qu'as-tu fait , dit-il avec douleur ; Marthe , tu te perds avec moi ! voilà tout ce que tu recevras de ton dévouement. On te dépouille de tout^ et pour avoir ta fortune légitimement, ils te perdront aussi. Voilà où tu es réduite pour celui qui fut si dur pour toi , ange qui pardonne toujours! Et le voilà donc aujourd'hui

sans soutien, sans secours aucun, car je vais te manquer aussi. Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'as-tu dit cela, s'e'crîat-il , en laissant tomber sa tête sur ses deux mains. Pourquoi ai-je appris un si affreux sacrifice.

Marthe n'avait pas songé à la peine que cette nouvelle pourrait lui causer. La gêné-

rosité qui part du cœur, a cela d'étrange, qu'elle ne conçoit aucune modestie ; plus on aime , moins on pense à cacher le bien qu'on a fait , tant on oblige toujours pour soi !

— Il fallait me laisser à mon sort, ditil avec amertume; rien ne peut le changer, ma pauvre amie , prépare-toi bien à cette cruelle séparation, car elle arrive, voici peut-être mon dernier jour; peut-être au premier soleil je serai avec les âmes, mes sœurs et les tiennes, au sein de l'éternelle paix.

— Non, non, Etienne, non, cela ne se peut pas , ne perds pas ainsi tout espoir; Je sais depuis long-temps, que ce n'est pas la première fois que cet homme, qui doit te sauver, a fait sauver des malheureux dans la même situation que toi

— Ainsi, dit Etienne sans écouter ce que disait Marthe, ainsi, pauvre Hère, te voilà attaché au chêne, malgré lui ! malgré tous les efforts que j'ai faits pour séparer ta destiné de la mienne; pour ne pas l'envelopper dans mon linceul!... l'y voilà, malgré tout... Oh! Dieu, êtes-vous juste et suis-je assez malheureux. Marthe s'écria :

— C'est affreux, Etienne, c'est bien mal à vous, de me dire tout cela...

Il tomba dans une mélancolie profonde et la regarda tristement.

— • Nous aurions pu , disait-il en répondant toujours à sa pensée, nous aurions pu vivre si heureux!... l'avenir était si beau!... Marthe , Marthe , songez à ce que nous

pourrions être, et à ce que nous sommes; à ce qu'était la vie pour nous!... et à ce que j'en ai fait !...

— Ne parle pas de cela, dit-elle en essuyant ses yeux baignés de larmes.

— Je t'aurais vue, continua-t-ii , entourée d'une famille d'anges , aux cheveux blonds et bouclés comme toi , aux yeux noirs comme les liens ; je t'aurais vue courir, libre et heureuse, avec eus, sur cette pelouse verte et belle, où, petits en fans tous deux autrefois , nous allions jouer ensemble... te souviens-tu de ces jours où je t'apportais des fleurs, où tu les baisais, et lu mêles rendais, quand j^ te quittais pour aller à mes études universitaires; lo soir, tu m'accueillais au retour par tonso.iii'csi doux, et nous restions, à coté Tua do

l'autre, de longues heures à parler de notre bonheur. Ma mère était là, alors, et ma mère parlait d'avenir , à toi , à moi :

nous deux à elle aussi Oh! Dieu, s'é-

cria-t-il avec désespoir, Dieu, ma mère!... et toi!...

Le bruit de ses chaînes, qu'il remua avec violence , résonna dans le cachot et Marthe frissonna.

— Oui, dit-il, voilà ce que j'ai fait de tant de félicités!... Il me restait au moins dans ma misère une consolation profonde; je t'avais sauvée jusqu'ici, toi du moins; jusqu'ici mon amour avait été assez fort pour me faire renoncer à toi, afin de ne pas te perdre aussi... hé bien... non... il a fallu que tu devinsses aussi misérable que moi; je n'ai pu être malheureux seul ! ... et ton

existence brisée s'en va comme la mienne au gré des volontés humaines! Marthe relira sa main, qu'il tenait depuis long-temps dans les siennes, et dit :

— Saulnier, je ne vous reconnais plus... vous êtes au-dessous de vous-même en ce moment , pour oser accueillir ainsi le peu que j'ai fait pour vous sauver... Oh! ditelle avec amertume, je vous remercierais , moi, si vous aviez agi ainsi 5 car il ne faut pas tant parler de cela. N'auriez-vous donc pas fait de même pour moi, vous? Vous êtes bien dur en ce moment; quand je ne serai plus là , vous sentirez peut-être que vous venez de me faire bien du mal.

— Oui, tu as raison, dit -il, tu as raison. Viens donc , viens dans mes bras et pardonne-moi. Oui, lu dis vrai, l'a-

niour ne veut point de partage, et deux êtres qui s'aiment , n'ont plus le droit de séparer leurs destinées. Bénissons Dieu d'avoir été fidèles à cet amour. Oui , j'accepte enfin ton sacrifice. Viens et mourons ensemble , puisque le bonheur n'est pas à nous à nous la mort, à nous l'éternité, ensemble le môme tombeau. Nous n'aurons pas connu du moins les amertumes de l'inconstance et le remords affreux de faire couler les larmes de ce que nous avons jadis aimé!... Mourir jeune c'est presque ne pas mourir; c'est passer de suite d'une vie à une autre , n'est-ce pas?

voilà tout.

— Oui , reprit Marthe , ensemble, toujours. Oh ! si ta avais toujours dit cela , nous ne serions pas où nous sommes! Je t'aurais sauvé de toi-même; unis dans la

même foi religieuse et la même foi humaine ; nous serions calmes et heureux aujoud'hui. Mais j'espère encore

j'espère. Non, cet homme ne peut pas être un traître, il te sauvera. Espérons , mon Etienne, l'avenir est à nous encore.

— L'avenir oui, il en est un pour

nous et celui-là ne nous manquera pas,

dit Etienne en regardant le ciel.

En ce moment on vint rappeler à mademoiselle de Souvrey , que l'heure était venue de se retirer.

— Adieu, dit-elle à Saulnier, adieu, ami, à demain.

Etienne la pressa contre lui avec ardeur.

— Je nesais pourquoi, dit-il, je crois que demain je ne te verrai pas ; je n'ai pas foi en demain , reprit-il avec un sourire sinistre. Adieu, Marthe, priez pour moi.

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