‹ Étienne SaulnierChapitre 9 sur 27 · LA SOLLICITEUSE · texte numérisé non relu

LA SOLLICITEUSE

Mademoiselle de Souvrey arriva au Châlelel , et demanda le président Minard. On la conduisit à travers dos détours , des couloirs étroits , où le jour ne pénétrait jamais,

et dont l'obscurité avait quelque chose de lugubre, qui était en harmonie avec l'hôte de ces tristes demeures.

Le cœur lui battait violemment , car Etienne était en ce lieu aussi ! Etienne enchaîné, souffrant , malheureux. En passant devant une grande porte doublée de laine noire , il lui sembla entendre un gémissement ; elle s'arrêta glacée.

— Qu'est-ce que ceci , dit-elle en tremblant, à l'huissier qui la conduisait.

— Je n'entends rien, répondit le vieux conducteur, qui assistait^ depuis quarante ans, à toutes les scènes de torture qui se passaient au Châtelet.

— Oh! j'entends, j'entends, dit elle avec

une angoisse indéfinissable... J'entends encore... oui, c'est une voix d'homme

Oh I mon Dieu, on dirait que c'est la

sienne!

Elle tomba à genoux, l'oreille collée contre la porte, écoutant avec une cruauté inouïe pour elle-même! si elle reconnaissait bien la voix! si ces plaintes étaient bien celles

qu'elle avait cru reconnaître Elle ne

respirait pas; elle écoutait, avec tant d'attention et de douleur , qu'on eût dit une statue de marbre, placée là comme pour faire croire à ceux qui devaient sortir, qu'au moins quelqu'un compr:tissait à leurs peines, et venait de plaindre leurs tortures. Elle écoutait , mais tout était redevenu silencieux.

— Venez, madame, venez, dit l'huissier en entraînant Marthe.

Il entendait marcher à l'intérieur j il comprenait que la porte mystérieuse allait s'ouvrir. Elle obéit, et elle saisit le bras de son conducteur; elle arriva chez le président Minard , le visage bouleversé, car quoiqu'elle n'eut pas reconnu la voix d'Etienne, il lui semblait encore que ce cri devait être le sien.

La porte où elle s'était arrêtée^ était celle de la torture.

Le président Minard était assis à une grande table couverte depapiers divers. Pas de livres, nulle trace de science, aucun vestige d'arls^ dans cette grande chambre, tribunal redoutable, dont l'autre n'était que l'écho!

monceaux de papiers, une écritoire

d'argent, des plumes... c'était en effet tout ce qu'il fallait, avec le bûcher de la Grève, pour accomplir la mission que Minard avait choisie sur la terre.

11 comprit bientôt le but de la visite de Marthe, cl il serait inutile de répéter les paroles insignifiantes qu'il dit , pour foire croire à son refus; les paroles plus positives, qui firent comprendre qu'il acceptait. Marthe alors respira et leva les yeux au ciel !

— Il est donc sauvé, s'écria-telle. Elle regardait le président Minard comme un ange... elle eût en ce moment donné à cet homme , la première place du monde, si elle eût été en son pouvoir.

Minard, de son côté, était loin de s'atten-

dre à ce coup de la fortune. Celte jeune et confiante créature lui semblait dans ses intérêts une Providence céleste; et ces deux êtres se trouvaient en face l'un de l'autre pour la première fois de leur vie , chacun attendant de celui qu'il ne connaissait pas, l'accomplissement de sa destinée!

Mademoiselle de Souvrey déroula d'abord un parchemin, et voulut lire haut la première feuille; mais elle était trop émue... de bonheur... la pauvre femme; et elle passa le papier au président^ qui lui ce qui suit:

« Le château et la seigneurie de Souvrey, en Tourraine, renfermant la seigneurie et haute baronnie deMarinviliers, de Suzenay et de Briançon ; les bois et les dépendances de Morvilliers , et l'héritage et la vicomte

de Pommersil ; les droits de vasselage et de suzeraineté , abandonnés à Pierre de Souvrey, maréchal de France aux armées du roi François 1^% chevalier de l'Ordre de Saint-Michel, etc. »

Le président Minard crut rêver en lisant, ligne par ligne, ces titres d'honneur et de grandeurs humaines, qui allaient devenir les siens; mais comment pourraientîls le devenir? Plus, mademoiselle de Souvrey était riche et puissante , moins la famille à laquelle elle appartenait, et que par cet abandon elle devait frustrer de ses droits, s'en laisserait dessaisir.

11 allait refuser tous ces biens, qu'après un moment de réflexion il lui était impossible d'acquérir librement, lorsqu'une pensée lui vint à l'esprit :

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— Il est jeune encore!... Marthe est libre... c'est par celte alliance qu'il deviendra possesseur de tous ces grands biens auxquels il aspire...

Il se garda bien de laisser pénétrer à Marthe ce projet, et il accepta tous les titres sans rien dire davantage.

Les domestiques de Marthe avaient reçu l'ordre d'apporter aux pieds du président les pierreries et les vaisselles d'or. Minard frissonna de la tète aux pieds , devant ses nouveaux trésors... Une larme ardente, heureuse, coula le long de ses joues flétries, et alla se cacher de honte dans sa longue barbe noire.

Marthe pleurait aussi.., de joie et d'espérance î...

Le président Minard refusa de déposséder Marthe de l'hôtel qu'elle habitait et exigea qu'elle ne le quitterait point.

Alors elle se leva pour sortir , et lui dit:

— Maintenant, monseigneur, donnezmoi le moyen d'arriver au docteur Saulnier, et de lui apprendre qu'il est libre.

— Cela n'est pas possible aujourd'hui, reprit>il avec embarras.

— J'attendrai à demain, dit Marthe avec persistance.

— Demain , à la bonne heure , répondit-il; vous comprenez que cette affaire est des plus difficiles; la reine-mère semble en avoir fait sa cause particulière; j'ai besoin , pour ne pas compromettre ma vie,

de sauver la sienne avec une grande prudence; il faut réfléchir mûrement sur les moyens de le faire échapper ; comptez sur moi , cependant , et soyez sûre qu'il sera sauvé.

— Mais quand donc, dit Marthe avec inquiétude; chaque heure, chaque minute, amènent une difficulté nouvelle; si son procès commence, il est perdu, et vous n'avez plus même le pouvoir de le sauver.

— Ceci est une erreur, reprit froidement le président , une grande erreur; c'est au contraire alors que cela deviendra plus facile.

— Allons, dit-elle en s'éloignant, à la volonté de Dieu!... et de la votre, monseigneur. Toutefois , reprit-elle avec quelque

méfiance, n'oubliez pas que mon intérêt est de me taire sur tout ce que vous avez accepté de moi s'il est sauvé, et de parler si vous me trompez un jour.

— Ah! fiez-vous à moi, madame, dit le président d'un ton qui semblait blessé de ce doute; fiez-vous à moi, je vous en conjure.

Marthe salua le président, et revint chez elle attendre ce lendemain tant désiré.

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