II
Le crime commis à Saint-Severin avait nécessité un jugement public, et le peuple, avide de ces spectacles , dont il était ordinairement exclu, encombrait la salle d'audience et les cours du Châtelet^ pour voir passer le condamné , car il l'était par contumace.
La beauté de ses traits, la noblesse et le calme de son visage , la trace des longues souffrances qu'il avait endurées, ne purent toucher ces hommes du peuple, habitués eux-mêmes à souiïrir , et qui ne doivent la dureté qu'ils ont au cœur, qu'à la privation qui les habitue à toutes les rigueurs. Un mouvement de haine et d'indignation s'échappa du milieu de la foule, lorsque le prisonnier arriva.
— Le sacrilège! l'impie!.., répétait-on de toutes parts.
Il jeta sur tout ce monde qui le maudissait, un de ces regards humides et profonds, qui sont à eux seuls tout un amour ou toute une haine , puis il les rabaissa vers la terre et parut ne plus s'occuper de rien.
Sur des gradins élevés, la noblesse assislait aussi à ce jugement, et, du moins, il trouva au milieu d'elle un silence qui ranima son cœur brisé par les injures qu'il venait d'entendre. Là, dans l'ombre, bien desconsciences approuvaient peut-être la sienne en secret. Eu jetant un coup-d'œil rapide dans la salle, il reconnut plusieurs de ses amis et de ses disciples, qui semblaient encore plus malheureux que lui.
Après un si long abandon , après une solitude si cruelle, ce regard fut pour Etienne
une consolation. Un faible sourire effleura ses lèvres pâles; il regarda encore une fois ses amis , leur envoya encore un sourire et prit place sur le banc de fer qui lui était destiné devant les juges.
Le silence le plus profond fut imposé par le président Minard , et l'audience commença.
*— Qui es-tu? demanda-t-il d'abord au jeune homme, quel est ton nom et ta qualité?
— Etienne Saulnier, docteur de l'Université de Paris , reprit celui-ci.
— Tu n'es plus membre de cette grande
0 mpagnie , elle t'a rejeté de son sein. N'astu pas d'autres litres et d'autres qualités?
— La première de toutes, dit Etienne fièrement, je suis chrétien.
— Tu es accusé devant le parlement et cette chambre royale d'être hérétique, impie et blasphémateur.
Etienne ne répondit pas.
Le président lut tout haut les crimes dont il était accusé : comme ayant commis un sacrilège en renversant les hosties consacrées, dans l'église de Saint-Severin , à Paris, prêché la doctrine de Calvin et suscité des insurrections parmi le peuple.
— C'est vrai , répondil-il avec fermeté, je l'ai fait.
— Pourquoi as-lu semé le levain de la division à Paris et dans d'autres lieux?
— Parce que je vous ai vu tous dans l'erreur et que j'ai voulu vous instruire.
— Veux-tu rentrer dans ie sein de l'église romaine, faire pénitence de tes fautes, et abjurer ton hérésie?
— Je ne veux pas, dit Etienne, en levant la tôle et en regardant autour de lui.
— Si tu persistes dans ton refus, lu sais sans doute la peine qui t'es réservée ?
— Oui , répondit-il avec un sourire sublime.
— Pour la dernière fois , je te somme de me dire si tu es de la religion catholique, apostolique et romaine?
— Je suis calviniste.
— Yeux-tu rentrer dans le sein de 1 eglise ?
— Jamais.
Après cet interrogatoire la cour se retira pour la délibération.
En voyant le président Minard passer devant lui, Etienne Saulnier dit avoir quelque chose de haute importance à lui communiquer.
Minard s'approcha.
— Écoute , lui dit tout bas Saulnier , je sais ta conduite infâme à l'égard de mademoiselle de Souvrey. Le président devint
pâle et voulut partir. Etienne le retînt par sa longue manche d'hermine.
— Ne pâlis pas ainsi , lui dit-il avec raillerie. Jure-moi de rendre à l'instant tout ce que tu as accepté d'elle... jure-le par le Christ, par cette croix que tu révères, et que pour avoir profanée, tu vas sans doute m'envoyer à la mort. Jure-le et je me tairai; mais sans cela je te dénonce au milieu de cet auditoire.
Le président parut hésiter, cependant il dit un moment après :
— Je le jure , je lui rendrai tout.
— Par la croix et l'ombre de ta mère.
— Par la croix et l'ombre de ma mère.
— Va donc , dit Saulnier en retour-
nant à sa place ; va , et que le reste s'accomplisse, il n'importe plus!
Après une heure, la cour rentra, et chaque juge vint reprendre silencieusement sa place.
Le président Minard paraissait fort ému; on ne s'expliquait pas cette pâleur et cette crainte que son visage bouleversé trahissait malgré lui, pour la première fois. De temps en temps il jetait dans l'auditoire des regards inquiets, comme s'il craignait d'y rencontrer un être dont il avait peur.
Cependant, après avoir lâché de se remettre un peu , fl lut ce qui suit d'une voix haute et assurée :
. . . . A ces causes justes, et à ces mouvantes , ayant eu déUbération de con-
seii , et après avoir invoqué le nom de Dieu pour faire droit au jugement, ayant les Saintes-Écritures devant nos yeux, disant : Au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit, par cette notre définitive sentence, toi, Etienne Saulnier, ex-docteur à l'Université de Paris, ex-docteur ès-lettres, ès-sciences, maintenanthérétique, blasphémateur, sacrilège, impie, étant convaincu d'avoir pratiqué les doctrines de la nouvelle hérésie ; d'avoir , l'annéederniôre, blasphémé le nom de Jésus- Christ, et foulé aux pieds son saint corps et son précieux sang , prêché la doctrine de Calvin au peuple , et l'avoir excité à la rébellion , te condamnons à devoir être brûlé vif avec tes livres , tant écrits de ta main qu'imprimés, jusqu'à ce que ton corps soit réduit en cendres , et ainsi finiras tes jours, pour donner exemple aux autres que tel cas voudraient commettre.
Et à vous, notre lieutenant et grand-prévôt, ordonnons la présente sentence d'être mise à exécution après deux jours révolus. Laissons au condamné le temps de se repentir et de faire à Dieu une réparation satisfaisante.
Amen.
— Amen , répéta Etienne Saulnier en regardant la croix qui était devant lui.