‹ Étienne SaulnierChapitre 13 sur 27 · MARTHE ET LE PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

MARTHE ET LE PRÉSIDENT

Mademoiselle de Souvrey était retenue prisonnière chez elle depuis l'heure du jugement de Saulnier.

Cette rigueur l'inquiéiait beaucoup, non pour elle, mais parce qu'elle devinait que celle mesure n'était prise que pour l'éloigner du prisonnier.

Dès qu'il lit jour, le président Minard se rendit chez mademoiselle deSouvrey.

Elle ignorait la sentence qu'il avait prononcée la nuit précédente.

— Dieu soit loué, s'éeria-t-elle, le voilà donc.

En entrant dans cette vaste maison, le silence et l'abandon où elle était, firent une impression profonde sur le président Minard.

Plusde bruit, plus de traces de grandeur, dans cet hôtel féodal ; les pages et les varlets avaient déjà été chercher un nouveau mai-

Ire... et déjà mademoiselle de Souvrey n'était plus qu'une étrangère sous le toit de ses pères.

Cette chambre, dégarnie et pauvre où il trouva la jeune llile, jadis si brillante, aujourd'hui sans soutien, pâle et amaigrie par les larmes et les douleurs , l'émeut un moment et ii s'applaudit des projets qui le faisaient venir, car il était un de ceux qui regardent la fortune comme le premier bonheur.

— Demoiselle deSouvrey, dit-il avecquelqu'embarras, je ne vois pas sans peine et sanspilié la position dans laquelle vous vous êtes volontairement réduite. Je ne croyais pas que vous vous étiez ainsi dépouillée de tout et vouée à un si profond dénuement.

— Ceci n'est rien, monsieur, ditrclle,

rien, en comparaison du bonheur que je vous ai demandé pour toutes ces richesses que je vous laisse... D'autres choses plus graves réclament mon attention et ma sollicitude. Pouvez-vous m'expliquer comment retenue ici depuis deux jours prisonnière , sans aucune nouvelle de vous, sans savoir si Etienne Saulnier est libre, je suis livrée à l'inquiétude et à la persécution, sans avoir mérité ni compris une telle conduite. Vous venez me donner quelque nouvelle, sans doute; parlez, je vous en prie, parlez vite.

— Etienne Saulnier sera sauvé ce soir, ainsi que je vous l'ai promis. Sa sentence a été prononcée tout -à -l'heure, devant la Chambre Ardente et le peuple; mais...

— Sa sentence! dit-elle effrayée; voua

m'avez trompée , monsieur , indignement trompée...

— Silence, dit le président, silence, jeune fille. Vous ne comprenez pas qu'il a fallu agir ainsi... il faut de la prudence. La reine-mère veut le perdre; elle perdra celui qui le sauvera, comprenez-vous?

— Ah! dites-lui donc alors, dites-lui que c'est moi seule qui l'ai sauvé , et qui ai donné tout pour lui. Ne parlez pas de vous, ayez l'air de tout ignorer... Conduisez-moi prisonnière à ses pieds. Me voici, dit-elle en se levant. Monseigneur, liez -moi les mains, et conduisez-moi à la reine.

— Cela est impossible, madame, impos- 11. i2

sible. Il faut toujours que j'aie l'apparence d'un droit pour posséder \os héritages; vous ne pensez jamais à cela. Vos parens viendraient me les enlever, et votre volonté serait nulle, quand vous ne seriez plus là pour la faire valoir.

Marthe demeura pensive et abattue.

— Que faire donc? dit-elle avec douleur*

— Ma visite, reprit le président, a un but qui ne peut manquer de réussir ; et si vous acceptez ce que je vous offre, c'est alors que le docteur Saulnier sera libre»

Il dit ensuite avec quelque embarras :

— Vous pouvez disposer^ de votre main >

et le mariage que je vous propose n'a rien que de convenable pour vous, madame.

— Moi, un mariage! qu'est-ce que vous voulez donc dire, monsieur ?

— Je vous propose de m'épouser , de me rendre par-là naturel possesseur de tous vos biens, de votre nom , de vos grandeurs. Je sais bien que je n'ai aucun avantage pour espérer une telle faveur, que vous me connaissez trop peu pour ap précier encore tout ce que je puis être; mais le temps vous attachera sans doute à un homme qui fera tout pour vous rendre heureuse. Acceptez donc ce que j'ose vous offrir; c'est seulement à ce prix que vous pouvez encore sauver Étieune Saulnier.

Marthe demeura tremblante et consternée!

— C'est impossible, dit-eile enfin; impossible!... Lui-même, un jour, me maudirait de lui avoir conservé la vie à ce prix. Je ne puis accepter, monsieur.

Un moment de silence régna entre eux, et le président Minard se leva pour se retirer.

— Ohî vous êtes un homme infâme, dit Marthe en l'empêchant de sortir. Infâme et misérable, quoi donc! faut- il tant de choses pour vous empêcher d'envoyer un homme à la mort! Monsieur le président, je ne m'attendais pas à une telle cruauté de votre part ; vous m'avez indignement trompée. Oh! Dieu, s'écria-t-elle, qui donc m

protégera contre vous? qui donc prendra ma défense, et parlera hautement pour apprendre au monde votre perfidie? Mais, dit-elle brusquement, mais je me vengerai, croyez-le ; j'ai encore des alliés puissans qui peuvent me soutenir. Toute dénuée et pauvre comme vous m'avez faite, j'ai encore une famille qui viendra plaider pour moi... Je suis encore mademoiselle de Souvrey, dit-elle en se relevant avec fierté, et ma voix pourra parler haut contre vous.

— Pour vous, sans doute!... dit-il avec calme ; mais pour lui... cela n'est plus en "votre pouvoir. J'ai sa vie entre mes mains!

Marthe retomba à genoux; car il disait vrai !

— Etienne Saulnier est condamné à

mort, et l'arrêt doit être exécuté dans deux jours. Si vous m'épousez , il est sauvé ; si vous me refusez , je le perdrai dans ma vengeance. Il est inutile de chercher un autre moyen de défense, conlinua-l-il , en voyant Marthe absorbée dans ses réflexions, vous n'en avez plus d'autre. Moi seul je puis le sauver, et je ne le veux qu'à ce prix.

— Je quitterai la France, dit-elle en joignant ses mains et en le regardant d'un air suppliant ; je m'en irai avec lui bien loin de ma patrie, vous laissant paisible possesseur de tous mes biens. Je ne les réclamerai pas, allez, soyez tranquille. Oh! jamais, jamais; gardez - les paisiblement, puisque vous y attachez tant de boniieur! Heureux ! de le placer dans si peu de choses. Laissez-moi partir, pauvre et seule,

avec lui , avec lui sauvé et libre ; voilà tout ce que je vous demande, et je vous bénirai encore toute ma vie... car, vous aussi, vous m'aurez donné le bonheur.

— Vous oubliez toujours, madame, que ce n'est pas vous que je crains. Je saurais bien vous mettre dans l'impossibilité de me dénoncer ou de me nuire j ce sont vos parons que je redoute, et vous ne pouvez me laisser votre fortune sans qu'elle m'appartienne légitimement. Ainsi , demain vous serez ma femme, ou demain Etienne Saulnier sera perdu. Choisissez.

Marthe, consternée, ne pouvait rien répondre. Elle voyait que tout était perdu en effet, et que de quelque façon qu'elle pût agir, une barrière insurmontable se plaçait entre elle et son amant, pour les séparer sur la terre, et jusque dans l'éternité.

Elle ne savait que résoudre!... elle voulait mourir, la pauvre inconsoiabie!...

Mourir!... mais est-ce que les malheureux peuvent mourir? Où sont donc ces heureux de la terre qu'on a vu mourir de l'excès de leurs peines? et qui , de la force même de leurs douleurs, ont trouvé celle de gravir au lieu de l'éternel repos?

Non, Marthe ne put mourir; elle vécut pour boire jusqu'à la lie, le calice de la vie; pour faire partie ensuite , dans le Ciel, de ces glorieux cœurs brisés qui sont les premiers au pied du trône du Crucifié.

— Veuillez, madame, lui dit enfin le Président, décider du sort d'Etienne et du vôtre; il faut prononcer en cet instant si vous voulez le sauver... demain il serait trop tard.

Marthe frissonna et, levant les yeux

au ciel, elle les reporta sur un portrait de Saulnier, qui était placé en face d'elle; puis elle dit, d'une voix faible et tremblante :

— J'obéirai , monseigneur!... puisque sa vie est à ce prix!...

XTIIÎ.

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