‹ Étienne SaulnierChapitre 16 sur 27 · LE SUPPLICE ET LA MARIÉE · texte numérisé non relu

LE SUPPLICE ET LA MARIÉE

Le plus beau soleil de France luisait alors sur les toits de Paris; la Seine reflétait ses rayons dorés et brillans; les bateliers chantaient en conduisant leurs barques ; les en-

fans jouaient et remplissaient l'air de leurs cris de joie; c'était une de ces journées d'automne, chaude et légère comme en un jour d'été; chaque passant semblait aller à un bonheur, ou en revenir ; chaque jeune fille, qui apparaissait aux vitraux de sa fenêtre, était rayonnante et belle.

Cependant, au miUeu de cette féerie de la nature, parmi tous ces faux-semblans de bonheur, bien des cœurs étaient brisés, bien des esprits abattus. Au loin, du côté de la sombre prison du Châtelet et sur les deux rives de la Seine, une foule immense était répandue de tous côtés, se dirigeant vers la place de Grève.

Là, les gardes, les archers du roi et le grand -prévôt attendaient un homme qui allait mourir.

Les cloches de la cathédrale résonnèrent avec fracas, midi sonna, et elles changèrent leur bruit éclatant en un tintement lourd et sombre... c'était la cloche qui appelait le patient à son agonie!...

— Viendra-t-il bientôt! dit une femme, qui , depuis le point du jour, était là , sur le premier rang, afin de ne pas manquer de voir... Je commence à être fatiguée, reprit-elle avec humeur. Que diable! avec leur procession, ils n'en finiront pas.

— C'est que, voyez-vous, dit un homme qui arrivait du parvis Notre-Dame, tout-à-c l'heure seulement le condamné est parti de l'église... Ça ne se fait pas si vite que vous croyez, parbleu; il faut du tems à tout. Cet Etienne Saulnier est un diable d'enragé!... Si vous l'aviez vu, la tête haute, la

démarche ferme , s'agenouiller devant la croix, sans vouloir prononcer aucune des paroles que l'évêque s'obstinait à lui faire dire. Ah 1 ce n'est pas une femmelette, celui-là; il a tenu bon... on a été obligé de se remettre en marche. Bravo! j'aime les gens qui font comme cela : du courage et de la fermeté. Parbleu, nous allons tous à la mort ; un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'est-ce que ça fait!... ni vous ni moi, nous ne serons rùtis comme il va l'être. On nous portera en terre dans une bière, avec un drap noir dessus; voilà la différence... Et ma foi le résultat est, comme dit l'autre, ni plus ni moins tout pareil.

— Ah ! tu dis donc qu'il n'a pas voulu faire amende honorable, le démon qu'il est.

— Non, de par sairxt Louis, il n'a jamais

voulu. Puis monseigneur l'évêque , et le grand-archidiacre, et les chanoines, et je ne sais plus qui , après l'avoir sommé plusieurs fois de parler, voyant qu il ne voulait pas absolument, lui ont administré une volée de discipline sur les épaules, et le sang a jailli jusqu'à moi... Hé! regardez, j'en ai encore sur mes hauts-de-chausses.

— Et il n'a pas voulu parler?

— Oh! bien, oui, encore moins. Alors, quand ils ont été las de se tenir sur cette grande place , sans bouger , et de se faire rire au nez par un homme qui ne voulait pas céder , ils ont repris leur marche, et... Tenez, voilà la procession; gare à vous, place à messeigneurs les évoques et aux chanoines de Paris... Rangezvous, voilà la procession qui passe.

Les docteurs de l'Université, divisés en deux bandes , précédaient les prêtres , les pénitens et les différens ordres religieux, qui formaient le cortège ordinaire des autoda-fés.

Après eux tous, Etienne Saulnier, vêtu d'une longue robe de toile grise, la corde au cou, les pieds nus, marchait d'un pas ferme et assuré, et regardait le bûcher qui s'élevait en face de lui.

Le Père Fa])re , cet homme qui n'avait compris aucune félicité de la terre et qui ne concevait que ses douleurs, marchait à côté du docteur Saulnier, jetant sur lui des regards de désespoir; les larmes inondaient son visage; il prenait de temps en temps une main d'Etienne et la baisait avec

respect. Etienne , par un triste regard, le remerciait sans rien dire.

Plus de cent mille personnes étaient répandues sur les ponts, dans les rues qui avoisinent la Grève.

Bientôt, aux yeux de tous , et enfin aux yeux du jeune docteur , apparut le bûcher, élevé de quelques pieds au-dessus du niveau de la terre; une croix, dressée au milieu de la place , était placée là comme pour donner force et courage au malheureux qui allait mourir.

Alors, arrivé aux confins de la vie , jetant un regard d'adieu sur les amis qui l'accompagnaient mystérieusement dans la foule , et qu'il contenait encore par son autorité , Etienne Saulnier embrassa le Père Fabre et

s'avança au supplice ; il demeura un instant debout, les bras croisés sur sa poitrine, et paraissant absorbé dans la vue d'un objet qui le troublait beaucoup.

L'hôtel de Souvrey s'élevait en face de lui.

Eclairé par les rayons du soleil, il semblait une apparition. 11 regarda iong«temps cette maison , comme abîmé dans les pensées qu'elle lui rappelait.

— Oh! Marthe, adieu! s'écria-t-il, adieu!

Il monta sur le bûcher d'un pas ferme et rapide.

Mais une femme, qui avait suivi la procession et qui paraissait à moitié folle, fut remarquée en ce moment d'une façon plus

particulière , car elle faisait des eiforts inouis pour percer la foule et arriver au lieu du supplice.

Triomphante, elle y parvint enfin. Déjà la flamme s'élevait en colonne brillante autour du docteur Saulnier. Elle courut au bûcher et s'y précipita.

— Au secours, cria Saulnier en reconnaissant Marthe; au secours! au secours!

dit-il avec angoisse. Amis, j'ai refusé votre aide pour moi, mais pour elle!... Sauvezla, sauvez-la, sauvez-la donc, elle va périr.

— Ecoute, lui dit-elle d'une voix déjà moitié mourante, je suis depuis hier l'épouse du président Minard : dis, crois-tu que je puisse vivre ?

En entendant ces paroles, Etienne poussa un cri affreux. A moitié brûlé déjà, il fit un effort pour arriver à elle... la prit dans ses bras, l'attira à lui et l'embrassa en rendant le dernier soupir.

— Dieu soit loué î dit Marthe en expirant dans les flammes.

Un moment après le bûcher croula

La fumée s'éleva épaisse et lourde , tourbillonna en colonne grise et pourprée , puis bientôt tout s'éteignit, et un monceau de cendres resta seul au milieu de la place de Grève !

Le lendemain le peuple, en passant sur la place , chantait et riait comme de

coutume; il avait déjà perdu le souvenir du drame épouvantable qui venait de s'y passer.

Page 1