‹ Étienne SaulnierChapitre 18 sur 27 · TOME H li · texte numérisé non relu

TOME H li

Los moines du moyen-âge ont marqué par tant d'actes divers leur passage sur la terre, qu'oî? ne peut refuser son admiration à ces hommes solitaires, dont la voix s'est fait entendre aux extrémités du monde moderne, enseveli dans l'ignorance, et l'indifférence de savoir.

Mais après l'hommage rendu à ces premiers génies de notre ère nouvelle, on se demande s'il était nécessaire de revêtir la robe sainte, de s'enrôler sous l'étendart de la croix , pour verser sur le monde ignorant, des flots de sciences et de lumière. 11 semble que la vocation religieuse imposait à ses disciples une toute autre existence.

Vie formée sur le modèle du maître, né pauvre, mort pauvre et obscur, n'ayant appris à la terre aucune science que celle de la

vertu ; ayant paru ignorer tout le reste. Les proioncics études des moines, furent les premières causes du relâchement dés mœurs dans les monastères. Dès qu'ils furent savans ils ne furent plus humbles. Do là, plus vertueux. L'étude leur fil oublier la plus grande des lois divines, devenue humaine tant elle était nécessaire à l'homme , la Charité !

Cependant, ces solitaires étaient des Chrétiens , enrôlés tous sous la loi de l'amour et de la charité. On ne devait donc les entendre parler que d'amour et de charité. Et que sert en effet le reste pour le ciel ?

Les moines ont rendu de grands services au monde, en l'éclairant d'avantage; mais ont-ils su consoler les cœurs? C'était là qu'était leur véritable mission!

lis oiil coiisené ics souvenirs des lomps passi's, l'histoire de bien des choses qui seraienl , saus eux , tombées en oubU.

Qu'avons-nous îi^agné à cela?

Les bienfaits de la religion doivent se reconnaître au plus ou moins de bonheur que l'homme en reçoit ici-bas Sage mère, elle a pensé aux malheureux avant tout... Et les moines les ont oubliés. Ils firent de la solitude UNE AFFAIRE, il n'en firent pasl'accompiisscment d'un principe.

La grande morale du ChrJst vint se briser et s'éteindre, contre ces grilles de ier, qui ensevelissaient la vie active, dans la vie rêveuse, l'ardente volonté d'être utile aux autres, au froid bonheur de ne songer qu'à SOI.

Le moine, eu se livrant à ia passion de l'étude , laissait derrière lui le premier devoir du chrétien. C'est en vain que sur la terre il entendait retentir de toutes parts les plaintes de ses frères malheureux; au lieu de répondre à ce long cri de détresse , il bâtit la grille claustrale, et se retira derrière ce voile noir, qu'aucune justice humaine n'eut bientôt plus^le droit de soulever ! . . .

Au lieu de secourir le pauvre, il imagijia de se faire mendiant lui-même!... Élranae vertu, aussi fausse dans son principe que dans ses résultats.

Alors, dans les villes et les campagnes, aux portes des châteaux, aux demeures des grands de la terre, îe m(tine mkndiant, ar-

riva , prit la place du pauvre , et tendant ses mains oisives, osa demander, au nom du Christ, le patrimoine de la veuve et celui de l'orphelin.

De toutes les habitations féodales, le pauvre fut repoussé , et le moine en fut la cause. 11 s'enrichit aux dépens des malheureux , et la mysticité cacha tous les forfaits des cloîtres, sous le voile de la religion et de la science.

Oui, le monde savant doit beaucoup aux religieux , mais ne disons pas que la pieté leur doive autant. Ne leur donnons pas une gloire qu'ils n'ont pas méritée. La religion a été ébranlée par eux dans ses plus fortes bases. Leur mission était de rendre l'homme meilleur et non de le rendre savant. En devenant des docteurs, ils peuplèrent les univer-

sites. Ont-ils pefuplôle ciel de beaucoup de Saintes âmes?

La science est un trésor pour tous les hommes, sans doute. Elle est surtout une consolation ; et c'est déjà bien quelque chose. L'Évangile , en nous affranchissant de toutes les servitudes, devait nécessairement concourir au progrès de l'esprit humain. Flamme divine , émanée de Dieu , l'esprit ne pouvait s'éteindre sous la bannière de la croix. Mais ce n'était pas dans la science, cependant , que Jésus avait placé le bonheur. Il ne l'a ni défendue, ni ordonnée. Il avait compris que tout ce qui élève l'homme au - dessus de ses semblables , est pour lui , la' cause d'une infortune profonde; et il vit dans le précepte de la charité , le seul moyen de rendre l'homme heureux.

Mais les moines n avaient pas assez nié-

dite l'Évangile , pour bien comprendri Gela.

Heureusement, dans tous les cloîtres, la morale évangélique ne fut pas ainsi oublié;^ et méconnue. Un ordre s'éleva au-dessus de tous les ordres, un monastère domina tous les monastères , par la vertu de ses disciples , comme il dominait le monde , sur la montagne de neiges, où pour être utile à l'homme, l'homme lavait bâti.

Des religieux de l'ordre de Saint-Augustin, conduits par l'archidiacre d'Aoste , s'établifent au mont-Jou (*) en l' année 970. Ils cherchaient à unir la solitude à la charité; le bonheur de l'étude à la philantropie; les travaux de l'esprit au dévoûmentdu cœur.

{*} Aujourd'hui le Saint Bnnard

La destinée de l'homme, ne leur avait paru complète quen vouant à Dieu, leur avenir et leur vie à l'humanité.

Les dangers où les voyageurs sont exposés en traversant les Alpes, ces monts escarpés, où la nature semble avoir oublié ses enfans , et la providence ne se fait plus sentir, où tout est mort , silencieux , désert , leur parut le lieu le plus propre à leur généreux dessein .

Et depuis neuf siècles ils sont là ! . . se succédant de générations en générations , mourant presque tous par des accidens, ensevelis sous les avalanches oudans quelques crevasses formées par les glaces rompues, ou engloutis dans quelques précipices.

Hosties propitiatoires , ûgures symboliques, perpétuant chaque jour le souvenir du

passage du Christ au milieu dès hommes [

Leur àme ardente ne sut pratiquer l'Évangile que par l'amour, comme le maître !

Ainsi , au sommet des Alpes, ces majestueuses reines de notre vieille Europe, à sept mille deux cents pieds au-dessus du niveau delamer, dans ces froides régions où nulle verdure ne vient plus revivre, où le chant des oiseaux ne s'entend plus, oùlavoixdel'homme ne parvient aux oreilles de l'homme, qu'avec l'accent de la douleur et de la mort, des hommes, pleins de jeunesse d'avenir et de talent quelquefois , sont venus là, de leur propre choix , de leur pleine volonté, et s'abriiant contre ces murs de giace , se créant un asile au milieu des neiges, iis ont crié aux habitans des vallées et des riants séjours «Ne craignez plus, frères, venez, nous sommes

« ici pour vous secourir et vous sau\er. »

Ainsi la nature a été vaincue par l'homme encore une lois! et dans ce long et difficile combat, il en triomphe par la charité. .

Gloire inouïe que l'Évangile seul pouvait faire rêver et choisir.

ils n'ont pas, comme les autres solitaires les frais ombrages du jardin monastique ; les prairies et les vallées délicieusesne s'étendent pas devant les fenêtres de leur cellules; le parfum des fleurs, les rayons chauds du soleil de leur patrie...

Rien de tout cela n'arrive au sommet du Saint-Bernard ! . . Rien des coquetteries de la nature pour les habitans de ces tristes demeures !.. La poésie de la vie , qui tient une si grande place dans la vie. n'existe pour eux

(juc dans le bonheur d'être utiles. Us li en ont pascherché d'autre!

A les voir gravir avec tant d'ardeur, le sommet des Alpes ; descendre les murs de glace, et enfoncer jusqu'à la ceinture dans les neiges , pour chercher un malheureux qui va périr, on croirait voir des êtres occupés à quelque grand intérêt personnel; ou des contrebandiers que nul danger n'arrête, tant il pensent à eii\ mêmes.

Pour deviner tout d'abord, que ces hommes courageux sont occupés de l'intérêt d'un autre , en oubliant si complètement le leur, on ne le peut sans une aussi grande élévation que celle qui les conduit. La charité semble môme, ne devoir pas aller jusque-là.

Mais ce qu'on ignore, au premier moment où le regard s'arrête sur ces généreux cou-

rages, c'est que quoique enseveli vivant dans les neiges éternelles, séparé du monde par lant de choses infranchissables , le religieux du Saint-Bernard, est cependant de tous les membres des ordres monastiques le plus exposé aux tentations du monde, aux tableaux dangereux des plus riantes vies heureuses.

Chaque jour il voit arriver dans sa solitude, quelques transfuges aes calons des grandes villes ; des fiches opulens, fatigués des plaisirs ; des familles entières, voyageant réunies et heureuses! Des êtres dont l'amour est toute l'existence, partis deux, voyageant deux, pour être plus à eux seuls ! Mondains que le souffle du monde n'a cas encore gâtés, et qui le fuient pour faire durer un jour de plus , cette félicité qu'il détruirait sitôt !

Le religieux assiste au spectacle de toutes

ces histoires particulières. Devant lui , i'opulence étale toutes ses jouissances, l'amour , toutes ses tentations ; la famille, tous ses trésors 1 D'un côté du monastère , on entend le chant des psaumes , les prières du chœur; on voit errer comme des ombres , ceux des frères qui ne sont pas occupés pour le moment, aux œuvres de charité; puis de l'autre, le son d'un piano , d'une harpe, dont les harmonies vont se perdre dtns le silence de ces grandes solitudes ; souvent une voix de femme, jeune, fraîche comme celle qui chante, fait entendre les paroles amoureuses d'une romance de madame Valmore, et d'une cavatine italienne.

La vie du monde, riche, joyeuse, complète; la vie religieuse , froide , solitaire , glacée comme les neiges devant lesquelles elle doit passer et s'éteindre!...

Voilà ce qu'on voit au Saint-Bernard ; voilà ce que les passions et les intérêts personnels , d'une part, et la charité de 1 autre, offrent aux regards du voyageur , qui traverse, pour se rendre en Italie , la longue chaîne des Alpes , où le grand empereur grava de la pointe de son épée , sur le granit de ces vieilles montagnes .

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