TOME II
vent seuls, retirés dans leurs cellules ; tantôt étudiant les langues mortes et les langues vivantes , traduisant les ouvrages des philosophes des âges oubliés , et les différentes cosmogonies professées sur le globe depuis sa création; tantôt philosophes eux-mêmes, sages par la méditation et l'étude, ils écrivent des ouvrages sublimes , pour réfuter les auteurs dont la doctrine s'est étendue en Europe , et qui détruit tout, en voulant tout établir. — Ces ouvrages , jetés dans le monde, sans nom d'auteur, sans distinction , sans orgueil , sont à eux seuls, l'histoire de ces hommes admirables , humbles , simples , dépouillés de toute idée terrestre.
Parmi eux , on remarquait, à la fin du siècle dernier, le frère Emmanuel, jeune homme de vingt-cinq ans , qui avait prononcé ses vœux nouvellement.
Il était beau, d'une taille hauteet élégante, il était né riche et noble, et son père, le comte de Candheilles , étant mort depilis quelques années , le frère Emmanuel , son unique héritier , n'avait voulu ni retourner dans le monde, ni en entendre parler; se vouant à la sublime existence de ceux qui l'avaient élevé, il venait d'embrasser, comme eux l'austère existence des religieux du Saint- Bernard .
Jusqu'alors , Emmanuel n'avait compris qu'une vie, la sienne; qu'une félicité , celle d'être utile aux autres.
Le bonheur d'offrir un bienfait lui semblait le premier de tous ; il plaignait presque ceux qui devaient le recevoir. ,
Il acceptait avec ardeur tout ce que la cha-
rite lui dictait ; et il remerciait Dieu de l'avoir appelé à une vocation, où le servant ciimme un sage, il pourrait encore être utile à l'homme comme un frère!
On r.e le voyait pas , comme les autres religieu assister à aucune des assemblées savantes, ou des discussions scientiflques qui avaient lieu au monastère , entre les plus distingués des frères.
Pour le frère Emmanuel, la science n'était rien encore. Son âme, chastement endormie sous les ailes de son ange gardien , ne connaissait du monde, que ce que les livres saints lui en avaient appris, et au-delà des glaces de ses montagnes , il ne comprenait rien , et ne désirait rien dans le monde.
Chéri de ses frères, estimé de tous , quand
les vieux pères le raillaint quelquefois de son aversion pour l'étude , de sa tranquille gaîté et de son insouciance , le jeune homme souriait doucement , baisait la croix d'ivoire qui pendait au bout de son long rosaire , et appelant un gros chien qui ne le quittait pas ^ il s'enfonçait avec lui dans les déûlés des montagnes. Il gravissait les rochers avec une intrépidité étonnante; prêtant l'oreille au moindre bruit, pour distinguer si une voix humaine n'annonçait pas quelque malheureux en danger; il écoutait tranquillement tomber dans quelque précipice l'avalanche qui avait manqué l'engloutir... Puis au milieu de cette nature désolée , seul , dans ces neiges épouvantables , il priait avec ferveur il remplissait son devoir avec enthousiasme, et rentrait le soir , fatigué , transi de froid , souffrant toutes les incommodités qu'il avait été chercher pour les éviter aux autres!
Ainsi sa vie s'était écoulée depuis son entrée au monastère. Il faisait envie à tous les jeunes religieux qui avaient moins de calme au-dedans de l'âme* que lui ; mais les plus vieux disaient en frémissant , que la paix du cœur d'Emmanuel , était un sommeil, et dans la sagesse que l'expérience leur avait donnée ils priaient plus souvent pour le frère Emmanuel , que pour aucun autre !
Le plus occupé de tous de la destinée d'Emmanuel, c'était le père Vincent, supérieur du couvent; homme qui avait passé sa jeunesse dans les camps , et qui depuis quarante années, étaient solitairement retiré du monde, gouvernant comme un père, les religieux qui l'adoraient.
Souvent , eii voyant son jeune disciple si heureux de tout , simple dans sa piété et dans sa loi , facile à vivre , bon pour ses frères, vi-
Tant au jour le jour, sans prévoyance , sans souci, redoutant pour lui le danger de celle vie paisible il lui disait : « Frère Emmanuel , pense donc un peu au malheur ! »
Mais le jeune homme ne comprenait pas.
Est-ce que l'innocence sait prévoir?
Puis le vieuii^prévôt se rassurait encore, il se disait qu'il n'est déjà pas si nécessaire d'instruire des choses du monde une jeune âme qui ne les sait pas ; que dans la vie simple etlaborieusedu frère Emmanuel, il y avait peut-être plus de vraie sagesse que dans aucune autre ; qu'il se sauverait mieux dans l'ignorance du mal, que parles combats et victoires difficiles.
Alors il le bénissait de loin, il tâchait de détourner l'orage qu'il voyait planer sur cette
tête blonde et rieuse, tout en pensant avec effroi que la bénédiction du père , ne sauve pas toujours le fils du danger...
Mais le frère Emmanuel avait une âme trop ardente, une organisation trop supérieure , pour passer ainsi comme une ombre ici bas. Il devait connaître les souffrances de ses pareils, les combats de l^sprit actif, les innombrables douleurs de l'homme isolé; ces incertaines pensées où la vertu, tantôt reine, tantôt esclave, s'élève, s'abat, se relève ou meurt, selon quel'homme a su la gouverner ou l'oublier.
Il fallait à celui qui n'avait rien connu de la vie , toutes ces épreuves ! Au bout de quelques temps , le frère Emmanuel sentit en lui une de ces révolutions soudaines, que l'homme ne peut ni définir ni concevoir. li fut
abattu , vaincu par la tentention , sans comprendre encore ce que c était que la tentation.
Uu jour une voiture d une extrême élégance s'arrêta à l'hospice du Saint-Bernard. Deux personnages en descendirent, et demandèrent asilepourquelques jours. C'étaient le comte et la comtesse d'Olben ; jeunes , riches, nouvellement mariés, et qui ayant quitté lltalie six mois après leur mariage , se rendaient à Paris , pour voir cette vieille cité qu'il faut que tout le monde voie.
Dans la disposition d'esprit où Emmanuel était en ce moment , il les remarqua plus qu'il n'avait jamais remarqué de voyageurs. Pour augmenter le danger , il arriva que la comtesse, fort jeune et fort déUcate , s'étant trouvée fatiguée du voyage , fut obligée de séjourner au Saint-Bernard plusieurs jours.
On la rencontrait avec son mari dans les cloîtres elles cours du monastère, à l'entour de ces solitudes , d'où le voyageur arrivé au sommet, semble ne plus oser sortir. Toujours ensemble, toujours gais et heureux, ces deux êtres semblaient le portrait vivant de nos premiers parens dans le paradis terrestre. Ils paraissaient trouver si doux de vivre qu'il en faisaient envie.
Un soir le frère Emmanuel rentrant comme à l'ordinaire de ses courses lointaines, remontait lentement la montagne, pensif et préoccupé , Le soleil couchant dorait en ce moment la cime du Saint-Bernard, et le faisait briller comme ces cristaux de Bohème d'une teinte rougeàtre, qui ressemblent à une pierre précieuse.
Le silence de cetle solitude n'était troublé
que par les aboiemensdu chien d'Emmanuel, joyeux de rentrer au logis , et par la voix de deux personnes qui causaient ensemble. C'étaient les deux voyageurs.
Emmanuel s'arrêta un moment , pour les écouter.
— Regarde donc, disait la comtesse à son mari , regarde Paul , comme ce reflet de soleil est magnifique sur ces glaciers. Que c'est beau! Mais regarde donc dit-elle en faisant une petite moue charmante.
— Je ne vois que toi, reprit le jeune homme en la pressant dans ses bras. Toi seule au monde pour moi. Eh! que m'importe cette nature ? tu es mille fois plus belle que je ne la verrai jamais. Ma bien aimée, oh! que nous sommes heureux! n'est-ce pas
Jéromia que nous sommes bien heureux ?
La jeune femme ne répondit rien , d'abord. Elle paraissait si émue en écoutant son mari, qu'elle semblait l'écouter encore même après qu'il ne parlait plus.
— Oui , dit-elle enfin à voix basse ; Oui , bien heureux.
Elle appuya sa tète sur l'épaule du comte, et resta ainsi long-temps.
— Oui, reprit-il, le bonheur nous 1" avons compris. Grâces éternelles en soient à Dieu.
Je pensais hier, en voyant ces pauvres moines , morts avant de mourir , ensevelis vivans au milieu des chosese terrestres, je disais: merci, mon Dieu, merci!
J'aurais pu comme eux, embrasser une vie
fausse et mensongère , me laire une vertu de la solitude et de la souffrance; tandis que vous n'avez tout créé que pour m'en faire jouir ! J'aurais pu passer de ce monde à vous sans connaître le bonheur et l'amour! Vivre sur la terre comme ces malheureux, sans biens, sans famille!... Et j'ai tout cela; et Jéromia m'aime ! . . . Et nous avons vingt ans. Salut , oh ! mon Dieu , à votre ineffable miséricorde.
— Hé bien ! dit-elle à son tour, Paul , j'ai pensé comme toi ! et je disais cela hier aussi, en même temps que toi ! Oui , hier au soir, à la prière, en regardant ces ombres vivantes s'agenouiller une à une au pied du tabernacle, mes yeux se sont mouillés de pleurs!... je disais aussi à Dieu :
Merci ! car j'aurais pu vivre sans aimer!
Elle embrassa son mari en disant ces derniers mots.
Et le bruit de ce baiser conjugal alla se perdre dans l'espace, ne laissant de souvenir , que dans les deux cœurs qu'il avait remplis de bonheur. , . Et dans celui du jeune
religieux, qu'il venait d'enlever à jamais à la vie solitaire!...
Le comte et la comtesse d'Olben rentrèrent au couvent. Emmanuel les regardait s'éloigner, comme il les avait écoutés... Rêveur et stupéfait! C'en était fait de ses incertitudes... Cette scène d'amour avait affaibli sa vertu , bien plus souverainement encore, que les rêves qui l'accablaient depuis six mois. Il voulait du bonheur aussi... Lui qui n'en avait jamais eu, le croyait aussi facile à trouver que dans les contes de fées. Oh ! cette
>oix de femme , ces paroles de femme , avaient bouleversé son être ! et cet homme si heureux.... Pourquoi donc ne le serait-il pas aussi?... lui, pauvre solitaire , qui n'a jamais été aimé de personne au monde ?..
Il se disait que la vie devait cependant avoir des bonheurs réels ; que tout n'y pouvait être mensonge et déception.... Que si elle est remplie de jours calamiteux et misérables, uae seule heure de félicité les efface peut-être...
Rien que ce qu'il en avait vu , de ce bonheur de la terre, lui paraissait déjà mille fois plus délicieux , que tout celui que la vertu donne. . . Cette délicieuse union des âmes , cet intérêt confondu, cette fervente dévotion de deux cœurs l'un à l'autre!... Ces époux sans
inquiétude, lieureuv en même temps et par le devoir et par l'amour !
Assis à la porte du monastère les bras croisés sur sa poitrine tout humide de pleurs qu'il ne pouvait plus retenir , Emmanuel accablé de ses pensées, restait immobile, et contemplait dans le désespoir, ces lieux où tant de fois il avait béni Dieu d'être venu ; cet hôpital oùs'eleva son enfance, et dont il voudrait maintenant voir crouler les niurailles, pour l'engloutir ouïe délivrer! Il se rappelait avec une profonde amertume , de l'émotion qui l'animait autrefois, lorsque rentrant de quelques courses de charité , il contemplait de loin le toit de son couvent hospitalier, entouré déneiges et de glaces éternelles, semblant une nouvelle Sion, au milieu de la corruption générale.
Il était content alors ! 11 regagnait joyeux sa demeure et ses frères ! hélas ! peu de jours ont suffi pour détruire cette paix profonde. Les pensées de la terre ont déjà troublé le cœur heureux qui ne les connaissait pas. Une voix humaine a brisé l'autel qu'il avait élevé à la vertu, et tout est détruit ! saintes promesses , projets généreux , vie chaste du religieux fervent, tout s'anéantit devant ce fiévreux bonheur que l'innocence rêve toujours si délicieux.
Voilà donc la puissance et la force de l'homme! si fort, devant la douleur, si faible devant la joie ! roi dans le martyre. . esclave dans lafiélicité. . . bizarre assemblage de vices et de vertus!., inexplicable dans l'un comme dans l'autre!