‹ Étienne SaulnierChapitre 26 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Je suivais la route où ma voiture m'entraînait. A tous momens, je voulais retourner vers elle 1 . . .

Le souvenir des jours amers que cet amour m'avait donnés , me rendait du courage ; puis un instant après, je regrettais ces mêmes douleurs , qui me paraissaient moins redoutables que celles que j'allais souOVir. Car vivre seul, vivre sans aimer, m'avait paru la plus cruelle existence ! j'allais donc m'y vouer encore !

Cependant Dieu triompha; et je triomphai de moi même.

Quand la per-sée de Jéromia, revenait en maîtresse dans mon cœur , celle de Dieu y revenait bientôt en souveraine.

J'avais enfin senli oue tout est en lui

pour l'homme, que plus nos facultés sont puissantes , plus notre âme est ardente , plus nous avons besoin de nous attacher à lui , pour être heureux. Je le remerciai presque, d'avoir permis mes fautes, afin que je pusse apprendre, ce que c'est que la vie, pour avoir droit de la mépriser , ce que c'est que la vertu, afin de mieux apprécier ce qu'elle vaut.

Enfin les Alpes se firent voir dans le lointain, et la cime du Saint-Bernard m'apparut!...

Port de salut, asile où j'allais vivre désormais sinon aussi calme , du moins plus seul encore qu'autrefois ! Car je ne cherchais pas à m'étourdir, sur ma nouvelle existence. Je savais bien que je serais troublé par mes souvenirs, par le monde dont le bruit viendrait jusqu'à

moi... Par l'amour qui n'était mort, que parce que je voulais y renoncer.

J'arrivai à la fin du jour. Tous les religieux étaient au chœur ! Un jeune novice qui était de garde , et que je ne connaissais pas, me fit les honneurs de l'hospice. Je voulus aller à la chapelle.

Là tous mes frères priaient Dieu dans le silence. C'était l'heure de la méditation. Le père Vincent était toujours là , aussi doux, aussi résigné qu'autrefo.s. La place que j'occupais au chœur était rempî se maintenant, par un religieux, qui jadis était le plus jeune des novices.

Tous mes frères étaient là, aucun ne manquait qu'un seul, mort sans doute!.,. Le père Vincent lut le premier qui me re-

connut, en sortant de i'égiise. Je me jetai à ses genoux; j'étais si heureux de le revoir. Tous les religieux m'embrassèrent; c'était l'heure de la récréation du soir. On m'entourait, on me faisait mille questions , sur mon absence, sur mon retour, sur tout... On n'y comprenait rien. Le père Vincent répondit pour moi, il devina que je n'avais pu m'arranger du monde... îl le dit à ses frères. Je me mis à sourire tristement, et ils virent tous , que le supérieur avait dit vrai.

On pria pour moi le soir, et moi , je priai pour Jéromia !

je ne voulus plus habiter l'hospice, je ne me trouvais pas digne de vivre parmi mes frères; moi transfuge de la vie mondaine, au milieu d'eux, qui l'avaient méprisé pour la charité!

Je bâtis une petite cabane, dans la montagne, à côté de la sépulture des religieux , près de la grand morgue du Saint-Bernard.

J'étais là depuis six mois environ , lorsqu'un soir d'hiver , étant retiré dans ma cellule, occupé à lire les écritures, j'entendis une voix qui m'appelait. Mon nom répété dans ces montagnes, me fit une impression qui me glaça malgré moi. J'ouvris ma porte et je vis à quelques pas, une femme, seiile, qui gravissant avec peine à travers les glaces et la neige , arrivait enfin jusqu'à moi.

Je la devinai , avant même de l'avoir aperçue, quelle autre que Jéromia aurait eu un tel courage. C'était elle ! elle était là près de moi , à mes genoux , elle les tenaient fortement serrés contre sa poitrine, et me suppliait de l'écouter. Mais la pauvre femme

épuisée de fatigue, ébraoiée surtout par l'émotion qu'elle éprouvait, n'avait pas la force de parler.

Je sentis que j'allais faiblir!, je vis que mon courage m'abandonnerait encore, jamais elle ne m'avaitparusi séduisante et si belle!

Oh ! cette femme ! quand j'y pense ! quand son souvenir vient rencontrer le mien, à cette heure silencieuse où rien ne me reste d'elle, que ce souvenir! ce quelle fut pour moi, ce jour mémorable où je la vis devant moi suppliante, malheureuse, délaissée de tous, me conjurant de revenir à elle, de lui rendre le bonheur, elle qui n'en avait plus sur la terre.

Elle était sur le seuil de ma cellule, n'osant pénétrer dans ce sanctuaire , dont je lui défendais l'entrée, avec la croix que je tenais

â la main, elle pressait mes mains dans les siennes; je croyais à chaque instant la voir mourir, tant elle était faible et languissante.

Ht

Je résistai cependant à ces prières , qui me brisaient le cœur.

— Sortez d'ici, ma sœur, Oh! ma sœur fuyez moi, m' écriai-je tout-à-coup avec une force dont je fus surpris moi-même! ayez pitié de tous deux ! Songez au passé, que nous avons conuu si triste ! n'est-il pas là entre nous pour nous prédire l'avenir! ii serait pis encore ! car je n'ai plus d'amour pour vous ! Je suis rendu au seul amour qui pouvait faire battre mon cœur, quand il ne battrait plus pour vous. Chrétienne, ayez la force de renoncer à la terre , chrétienne sortez de la demeure du prêtre... arrière

tentation, dernier regard Jeté sur le monde , adieu ma sœur, montez à l'hospice du Saint- Bernard, allez y demander asile ! fuyez et laissez moi.

Je fermai iaportede ma cellule, et J'écoutai si elle reprenait le chemin ducouvent, décidé à îa suivre de loin, afin d'êire sûr qu'il ne lui arrivât aucun accident !

Après avoir écouté long-temps , et n'entendant aucun bruit , je me hasardai à rouvrir ma porte ! .

J'aperçus Jéromia étendue par terre , au seuil de cette porte, n'ayant fait aucun mouvement pour se retirer, depuis qu'elle s'élail si rudement fermée sur elle !

J'approchai ! elle était morte !

Je l'emportai dans ma chambre solitaire ! elle pouvait y entrer maintenant ! . . .

Oh ! sainte martyre du cœur ! voilà donc quelle fut votre destinée ; vous qui deviez être si heureuse! vous qui jadis, à cette même place où vous veniez de mourir, aviez fait entendre à mon oreille l'accent d'une félicité si belle! Oh! ma bien aimée ? Je vous voyais là , à cette heure ; morte pour moi , qui vous avais délaissée... morte, n'ayant pu supporter l'idée de me perdre !

îJisère humaine, vous voilà bien toute entière, nous avions souhaité et connu bien des jours heureux! c'est ainsi qu'il devaient finir!

Jepassaiia nuit à prier auprès du corps... quandle jour vint, je coupai tousses che-

veux, et je les suspendis au mur de ma cellule, ils y sont encore !

Puis à la fin du jour, je creusai près de là , une fosse sous les neiges amoncelées... et ayant enveloppé le corps dans un linceuil , je l'y déposai, saintement recueilli, dans une douleur qui n'avait peut-être pas d'égale.

Jeune homme de trente ans à peine, j'ensevelissais , dans cette solitude , une femme adorée , morte la veille pour avoir refusé d'y vivre près d'elle, et avec elle! J'accomplissais un martyre, aussi, moi ; car je souffrais jusque dans la moelle de mes os ! . .

Je fis une croix de bois de cyprès , et la plantai sur sa tombe!.... qu'aucun nom , qu'aucun cénotaphe ne vint honorer ni em-

beliir. Rien que mon éternelle douleur.

Et je suis resté seiii , toujours seul ! depuis ce jour , le dernier de mes jours d'amour, le premier de mes jours solitaires !

Oh ! Dieu , vous m'avez tenu lieu de tout , et vous me suffisez ! merci , mon seigneur ! merci, pour un tel bienfait !

A présent, j'attends en repos l'heure de mon départ, car il viendra, comme celui de tant d'autres. J'ai vaincu la mort; je ne la redoute plus , je ne tiens plus à rien sur la terre !

Je n'ai plus de commerce avec le monde , je ne vais plus même au milieu de mes frères. Au Saint-Bernard , il y a encore un reflet de ce monde, qui me fait mal. Le bruit de la voix humaine me fait pleurer Je ne veux

plus que le repos , lui seul est devenu tout pour moi. J'attends la mort, qui me sauvera de mes maux, écîaircira mes doutes, me fera connaître ces choses mystérieuses , dont je rêve ici-bas les grandeurs.... et ie saurai

tout enfin ! . . .

Page 1