‹ Étienne SaulnierChapitre 25 sur 27 · TOME H · texte numérisé non relu

TOME H

fut moi qu'il frappa le premier. Nous n'étions pas nés l'un et l'autre pour vivre paisiblement coupables. Jéromia m'aimait trop pour se repentir; mais moi, qui la voyais triste au milieu de notre bonheur même ; moi qui jugeais son avenir redoutable, et le voyais prêt à l'engloutir ! je fus le premier à comprendre le remords ; parce que je vis enfin dans quel abîme j'allais jetter cette femme, qui me répétait souvent avec effroi:

— Dieu veuille que mon mari ne sache jamais combien je vous aime; il serait terrible !

Quoique jeusse de la peine à m'imaginer la jalousie sans amour, je ne pouvais cependant nier que cela fut souvent ainsi , et je trembiais en y songe.^nt. Mais Jéromia m'effrayait par son calme apparent. Elle avait

«ne petite fille , enfant de deux ans à peine , et qu'avant de méconnaître elle aimait uniquement ; aujourd'hui elle oubliait presque pour moi , qu'elle était mère ! sa jeune vie désenchanté, se rattachait à l'amour comme à l'unique félicité d'un cœur de vingt ans ! E}le prévoyait bien qu'un orage affreux la menaçait , et calme, resignée, s'apuyant sur moi, comme sur sa providence, elle souriait tristement et me disait :

— Emmanuel , aime moi toujours, et je ne serai jamais malheureuse!

Mais moi j'étais déjà bien malheureux. Le remords était entré dans mon âme, pour n'en plus sortir.

Je me reprochais ma vie coupable , celle de Jéromia surtout ; car déjà le monde avait compris notre secret ; et cette femme , jadis

si honorée, si iRtéressante , était» tombée dans cette foule où tant d'autres qui ne la valaient pas , la repoussaient aujourd'hui avec cruauté , pour se venger d'elle et du passé.

Jéromia ne voyait rien de ces cruelles cUoses ; oy du moins elle méprisait tout cela pour moi, et se disait heureuse encore. Je ne l'étais plus. Je pleurais son avenir , sa vie brisée, elle qui ne pensait pas à elle ! j'y songeais moi! Je lui parlai de mes remords... Elle ne les comprit pas... Elle n'avait pas de remofds ! . . Cela me désespérait , car je vouais me séparer d'elle, et je sentais que je n'aurais jamais, à moi seul, la force d'en venir là.

J'aurais voulu mourir ! je ne pouvais plus

supporter la vie, ainsi que je me l'étais faite!..

Le remords est pour plusieurs , je le sais , une chose tout-à-mit incomprise 'et voilée. De toutes les émotions du cœur , elle est cependant la plus forte, et d'autant plus puissante , qu'elle brise et anéantit toutes les autres. Le remords domine toutes les passions. Il éteignit mon amour ! j'aimais encore Jéromia comme une martyre, je ne l'aimais plus comme une femme. Je commençais à voir en elle le tentateur qui devait me fermer pour toujours les portes de la bienheureuse éternité. Je trouvais qu'elle ne pourrait me rendre ce qu'elle m'ôtait. Cet affreux souvenir f cporté sur ma vie passée , ma vie innocente et pure , me poursuivait avec angoisse nuit et jour. Je la voyais

toujours entre le ciel et moi... je la haïssais presque... de son amour et du mien !

Alors je sentis pour la première fois que la voie par laquelle Dieu m'appelait à lui, avait été brisée , que j'étais né avec les passions les plus vives, mais qu'il m'avait donné, aussi , une force inconcevable pour les vaincre !

J'osai tenîer cette victoire. Je pensai sérieusement à retourner dans ma solitude ! J'avais assez du monde !

Puisque Jéromia n'avait pu me donner un bonheur complet, je ne l'espérais plus sur la terre. Il y avait en moi une soif de félicité > qu'elle ne pouvait éteindre.

J'étais saisi d'une tristesse profonde. J'avais essayé de tout, et rien ne m'avait char-

mé ! Je voyais avec effroi , que mes seules années heureuses, étaient écoulées...

Quelle pensée, amère pour un homme qui les avait perdues par sa faute !

Un jour , Jéromia accourut chez moi , désespérée!... Ils sont partis!... me dit-elle.

Je compris aussitôt son malheur. Déjà, elle avait eu plusieurs explications avec le comte d'Olben ; il avait exigé qu'elle retournât en France, elle avait refusé. Elle avait demandé sa fille , voulant se séparer de son mari , et à son tour , pour sa vengeance, il lui avait refusé sa fille. Le comte d'Olben était parti la veille , avec leur enfant , et elle!... elle n'avait pas eu le courage de me

quitter, et de les suivre ! . . . Elle était restée ! elle venait ià, mainten-mt ! chez moi ! . . .

C'était le seul asile qu'elle put désormais réclamer; le seul que l'amour pouvait lui offrir, et que la pitié n'osait lui refuser !

— J'ai tout laissé pour vous, me dit-elle avec l'accent d'une tendresse profonde.

Je pleurai avec elle , et pour la première fois, elle s'aperçut de ma tristesse ; elle fut effrayée, et m'en parla.

Je lui dis avec franchise toutes mes souffrances... Elle écouta tout, elle ne pleura pas, elle fut forte,, sublime, étonnante!

— Emmanuel , dit-elle avec véhémence , vous ne m'aimez donc-plus? parlez, je m'y soumettrai !

Je n'eus pas le courage de lui avouer en ce moment le changement que les remords avaient faits dans mon âme !... d'ailleurs je l'aimais bien encore !

— Si je vous aime ? ai-je répondu en tâchant de lui cacher l'émotion que j'éprouvais. Ne vous dois-je pas un amour éternel , pour tout celui que j'ai reçu de vous ! pour tous les biens que vous avez laissés pour moi?

Elle me regarda , et parut plus préocupée que tranquille, par cette réponse , faite sans doute d'un ton où la pitié se laissait voir plus que l'amour.

— Je comprends! me dit-elle avec résignation, entre Dieu et moi tu viens de choisir, n'est-cepasEmmanuel! j'ai fair cela hier aussi moi !...

Et l'amertume avec laquelle elle prononça ces • ristres mois, me fit penser qu'elle avait îoul deviné. Je ne répondis rien.

Depuisce jour nous devînmes horriblement malheureux. Il m'était encore réservé l'affreu3e douleur de la voir, à son tour , livrée aux remords et au désespoir. Femme , elle avait pu ne pas entendre le cri de sa conscience d'épouse ! . . . Mère, elle ne put étouffer celui de l'amour maternel. Je la vis bientôt pleurer et dépérir. Elle ne pouvait supporter la vue d'un enfant , sans que le souvenir de sa filie ne vînt déchirer son cœur... Elle voulait alier près d'elle , elle l'appelait de cet élan d'amour qui ferait faire des miracles aux mères... Puis, en me regardant , elle frémissait... elle n'avait pas la force de vivre sans moi... elle m'aimait encore plus que tout le reste !

Moi , j'avais pour ma solitude, pour mes neiges délaissées, pour le toit sacré où mes frères m'attendaient encore , pour la chanté qui avait été la passion de ma vie, le même élan , le même amour irrésistible , que cette mère, pour son petit enfant. Nous nous consumions tous deux devant un amour éteint , et dont les cendres brûlaient encore, rien que par souvenir!

Nous restions quelquefois des heures entières l'un devant l'autre , comme deux statues ; ne pouvant nous arranger ni du crime ni du remords. Car elle l'avait enfin compris, par les regrets de l'amour maternel !

Cependant, nous ne pouvions nous affranchir de nos propres cœurs ; nous étions d'autant plus malheureux, que nous n'avions la force ni d'oublier nos douleurs , ni de nous y

soustraire. Nous avions trop d'auiour encore pour être vertueux tout- à-fait, et pas assez de mauvais sentimens en nous, pour ne l'être qu'à demi !

Enfin, un jour vint, qui décida mes incertitudes et mes hésitations. C'était le jour de Pâques. Les cloches sonnaient de tous côtés dans iaville!.. et cette fois, leur voix pieuse et solennelle , me fit une impression si forte , que je ne pus résister au désir d'aller prier Dieu aussi , comme autrefoisje le priais.

Depuis mon départ du couvent , je n'étais pas entré dans une église.

Je partis donc sans rien dire à Jéromia ; elle était toujours si inquiète , lorsque je m'éloignais, que je pensai bien qu'elle

me suivrait à l'église , mais cela m'occupait peu.

Je n'osai pas y entrer ; je restai à genoiîx sur les marches, sans avancer.

Le clergé chantait en ce moment le salut de Pâques.

Des enfans de chœur , habillés de mousseline blanche , et d'écharpes roses ; les prêtres vêtus de blanc, comme des apparitions ; l'archevêque officiant ; les pompes des cérémonies catholiques , que tout catholique que j'étais , je voyais aujourd'hui pour la première fois, n'ayant jamais assisté qu'à celles de notre chapelle ; tout cela me fit une telle impression, que je faillis me trouver mal, et je fondis en larmes.

Je pleurai donc enfin ! mais je ne pleurai

plus de tristesse ! Une vie nouvelle, ou plutôt ma vie passée, renaissait en moi; j'étais sauvé!...

Agenouillé devant la croix , que j'apercevais de loin , lumineuse et brillante, je revenais à Dieu, à la vertu, au devoir. Je me croyais somnambule !

Il m'était impossible d'unir dans ma tête, l'idée de ce moment délicieux , avec celui delà veille!

Oh ! Dieu, m'écriai-je alors, il est donc bien difficile de vous résister , vous vous vengez bien ! Anges, emportez-moi sur vos ailes; conduisez-moi dans le sein de Dieu, d'où je n'aurais jamais dû sortir !.. je renonce au monde ! car il n'a rien pu faire pour me rendre heureux. Chastes âmes , emportez-moi ! Enme-

nez-moi loin d'ici , enlevez-moi à cette terro que je déteste et que je maudis.

Je dis ces mots, me croyant seul, dans une sorte de vertige et d'extase . J'entendis un soupir long et prolongé derrière moi , je me retournai ; je vis Jéromia. Elle était appuyée contre un pilier ; le désespoir silencieux qui se peignait sur son visage, jadis si rose et si gai, me fit mal. Mais Jéromia était ma sœur, maintenant !... Rien ne pouvait changer ma résolution. Je la lui confiai, elle l'avait déjà devinée ! . . .

Elle ne me fit aucun reproche , elle ne me dit rien de tout ce qu'elle pouvait me dire.,. Seulement , quand je lui fis part de la détermination où j'étais de la quitter , et de retourner à ma solitude, je la priai en même temps de permettre que . laissant dans le

monde une fortune considérable, qu'étant la cause de ce qu'elle avait entièrement perdu la sienne, je fusse assez 1-eureux pour l'en laisser maîtresse absolue; mais elle refusa , et tout fut donné aux hôpitaux de Naples et de Rome.

— Je ne vous demandequ'une seule chose, me dit-elle froidement, c'est de me cacher le jour et le moment de votre départ.

Elle sortit en disant cela, et je la vis partir avec un serrement de cœur qui faillit m'ôter tout mon courage.

Le lendemain, à quatre heures du matin, j'avais dis un éternel adieu à Naples, à Jéromia, au monde !

ra.

11 ne me fut pas si facile que je l'avais cru, de me séparer de Jéromia. Elle devenait à son tour , un de mes remords , maintenant ; car je l'abandonnais! et elle avait tout quitté pour moi.

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