‹ Étienne Vacherot, 1809-1897Chapitre 2 sur 4 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

M. Ollé-Laprune avait été chargé par AL Arsène Vacheroty au cornas de Vannée 1897, d'écrire^ pour V Association des anciens élèves de V Ecole normale supérieure , la Notice sur il/. Etienne Vacherot ; il la lut en janvier 1898, à la séance annuelle de V Association

Devenu, en décembre 1897, successeur de M. Etienne Vacherot à V Académie des Sciences morales et politiques, dans la section de philosophie j il se préparait, lorsqu^il fut surpris par la mort, à publier da^is la Revue des Deux Mondes certains écrits inédits de M. Etienne Vacherot, et à

VIII AV£HTISSEMBNT

écrire^ pour V Académie des Sciences mo-

rales^ une seconde Notice sur son iirédécesseur.

C'est la Notice lue à l'Ecole normale qu'on trouvera dans le présent opiiscide.

On a cru répondre à la pensée de V auteur en restituant^ dans le texte de cette Notice^ certains paragraphes que M. Ollé" Laprune avait ^ "pour des raisons de brièveté^ supprimés du manuscrit primitif .

On a cru répondre au vœu, des lecteurs en ajoutant en renvois^ de-ci de-lày certaines notes^ que M. Ollé-Laprune avait déjà jetées sur le papier en vue de la Noticepour P Institut.

On s'est proposé de remplir un devoir^ de piété envers la mémoire des deux philosophes ; on espère y avoir réussi.

ETIENNE VAGHEROT

Ne le 29 juillet 1809, mort le 28 juillet 1897, Etienne Vaclierot a, durant cette longue vie de quatre-vingt-huit ans, connu des régimes politiques bien diiïérenlset des fortunes bien diverses.

Enfant au moment de Tinvasion, après les gloires du premier Empire; élève de TÉcole normale dans les dernières années de la Restauration ; professeur de philosophie en province, à Versailles, puis directeur des études à rÉcole sous la monarchie de Juillet et jusqu'aux approches du second Empire;

ETIENNE VACIIEROT

brisé pour refus de serinent après le* coup d'État, réduitalors adonner des leçons pour vivre ; mis en prison, en 1800, pour son livre Iai Démocratie ; en 1808, successeur de Cousin à rAcadémie des Sciences morales; maire du Y* arrondissement de Paris pendant le siège et jusqu'au 24 mai 1873 ; député de Paris à l'Assemblée nationale ; journaliste vers 1880, et collaborateur de revues ou de feuilles quotidiennes où Ton ne s'attendait point à le voir écrire : le cadre est varié, attirant, j'allais dire aussi, déconcertant; dans ce cadre, quelle noble et attachante figure! Vacherot a observé beaucoup et beaucoup pensé: il a conçu, il a dit, il a écrit, il a fait, ou encore il a souhaité, espéré, rêvé des choses qui se contrarient, ce semble, mais où un regard non prévenu démêle une indéniable unité. 11 a suscité l'ad-

miration, provoqué la colère. Jeune ou dans sa première maturité, il déroulait ceux qui, lui voulant du bien, se fâchaient que ses audaces leur rendissent difficile de servir ses inlérêls. Parvenu au sommet de la vie et voyant au pouvoir ses amis et ses idées, il a comme eu lidile d'encourir l'impopularité parce que la réalité lui paraissait trop au-dessous deTidéal et qu'il Ta dit. 11 s'est exposé, ce qui est plus pénible encore, a rindifférence publique. Quiconque Ta vraiment connu, l'a estimé et aimé. Seuls les gens légers et distraits se sont mépris sur son compte, et ce sontceux-là seuls qui, dans les dernières années, se retiraient de lui.

Torcenay est on petit \illage Toisin de Langres. Cest le lieu de naissance de Vacherot. Ses parents, de bonne souche, étaient de très honnêtes paysans, très peu aisés. Il coûta la vie à sa mère en naissant; vers cinq ans il perdit son père. Une tante maternelle, qui habitait lângres, le recueillit. De sa petite enfance un seul souvenir demeure : « Né pour Taction », c'est-à-dire «. pour la guerre >», nous conte-t-il luimême, et en vers,

Encore ea robe il se battait.

Après une lutte mémorable avec un « grand »,

On mit le vainqueur en culotte Malgré sa mine un peu pûlotte.

En 1814, en 1815,

Il vit l'étranger sans frémir ; Pour en faire un enfant de troupe, Un cosaque le mit en. croupe.

Et le cosaque l'emmenait, et Ton crut Tenfant perdu: on ne le retrouva qu'assez longtemps après.

De bonne heure, Vacherot apprit un métier : il Fallait le mettre en état de gagner vite sa vie. Mais, en 1822, c'est au collège que nous le trouvons. Un protecteur quelque peu influent de la famille a remarqué son intelligence, son ardeur au travail. Il est en septième. Il a treize ans.

ETIENNE YACHEROT

Les vénérables palmarès du vieux « Collège de la Ville de Langres » se sont retrouvés dans ses papiers. Ils attestent ses succès et rétonnante rapidité avec laquelle se poursuivirent des études commencées si tard. En 1823, il achève sa cinquième avec le prix d'excellence, le premier prix de thème, le second de version. En 1824, c'est sa troisième qu'il fait, et le premier prix de grec, cette fois, accompagne le second prix d'excellence. En philosophie, il réussit avec éclat.

En 1827, àdix-huit ans, il entre à l'École normale, ou, comme on disait alors en langage officiel, à l'École préparatoire; car notre École, supprimée en 1822, venait d'être rétablie, en 1826, par M«' Frayssinous, mais sans recouvrer encore son nom. Le cours des études durait deux ans.

ETIENNE VACIIEROT

Vacherot rencontre dans sa promolion Adolphe Berger, avec quî commence une amitié qui ne finira qu'à la mort de Berger, en 18G0. A la promolion de 1828 appartient le seul des camarades de Vacherot qui lui survive, le vénéré M. Charles Bénard, le doyen de l'Association des anciens élèves de rÉcole normale supérieure.

Ce qu'otait TÉcoIe à cette époque, Vacherot Ta dit dans les pages très jeunes qu'il donnait, il y a ti*ois ans, h notre Livre du Ceiilenaire ^ Dans des papiers inédits dont je ferai connaître i)lus loin la nature et le prix, nous lisons : « Je vins à Paris, et j'eus pour maîtres, à l'École normale, Michelet, dont les conférences sur la psychologie écossaise nous charmaient; à la Sorbonne,.

ï Notice sur Victor Cousin, par Etienne Vacherot, dans la publication : Le Centenaire de VEcole Normale (1795iSOô)^ Paris, Hachette.

ÉTIENNB YACDEROT

CoQsin, dont les leçons sur la philosophie de rhisloire nous entraînaient. »

Yoilà, prises sur le fail et marquées d'un trait précis, les grandes admirations, les influences subies et aimées. De ces conférences de psychologie de Michelet, rien n'est Tenu jusqu'à nous^ Pour Cousin, c'est du cours de 1828 qu'il s'agit, puis du cours de 1829. Nous les avons. Victor Cousin remonte dans sa chaire de Sorbonne après un silence forcé de six années : il y apporte de grandes vues, une parole enflammée, je ne sais quoi de solennel, de prophétique ; dans ses leçons comme déjà danslaPr^/hc^ des Fragments en 1826, il « entraîne » les esprits séduits par une éclatante vision ; c'est qu'avec lui et en lui

■ Vacherot écrivait en 1895 : € Micheiet, quel maître ou plutôt quel ami I II était presque aussi jeune d'âge que se» élèves, plus jeune d'esprit et de cœur. >

ETIENNE VACIIEROT

transparaissent Schelling, Hegel, qu'il vient de visiter, et cette hardie et engageante et enivrante philosophie allemande dont il est plein ; tout cela avec la claire et belle allure française, ce qui achève Fcnchantement. Le provincial d'hier est remué, troublé, conquis, emporté. De cette impression, Vîicherol ne reviendra jamais. Cousin changera, non point Vacherot. On verra plus tard Cousin s'assagir et renier ses origines : Vacherot, lui, déclarera que, la seconde manière lui gâtant l'autre, c'est l'autre qui compte, et il prétendra ainsi être fidèle à Cousin, plus que Cousin, malgré Cousin.

Je parlais tout à l'heure de la Préface de 1826. Il y a là un morceau qui est cité au moins quatre fois dans le grand ouvrage de Vacherot : La Métaphysique et la Science.

Les derniers cahiers manuscrits laissés par

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Vacherol le reproduisent encore, abrégé, mais avec lout Tessentiel. « Je gardai toujours dans un coin de mon esprit la célèbre plirasede monmaltre revenu derÂllemagne, la tête pleine des doctrines de Schelling et de Hegel : Le Dieu de la raison n'est point un Dieu abstrait relégué sur le trône d'une éternité silencieuse; c'est un Dieu vivant, fîni et inOni, un et plusieurs, substance et cause à la fois, qui n'est rien, s'il n'est tout. » Rarement parole de philosophe et de poète tout ensemble entra aussi profondément dans un esprit, y laissa une trace aussi obstinée, et y opéra dans le secret avec une égale puissance.

Un troisième grand nom, qui revient souvent dans les papiers inédits de Vacherot sur sa jeunesse, c'est celui de Jouiïroy; mais Vacherot, élève à TÉcole, ne parait

ETIENNE VACIIEROT li

avoir remarqué de Jouffroy que le célèbre article : Gomment les dogmes finissent. Il n'y a aucun indice d'une aulre influence exercée sur son esprit par la parole ou les écrits de celui en qui il saluera plus tard « un homme qui n'a pas d'égal en ce siècle pour l'analyse et la critique ». Seules les vues de Jouffroy sur la religion le préoccupent, et naturellement il en a une connaissance très incomplète, puisque la crise religieuse dont il parlera si souvent n'a été révélée qu'en 1842, par le Mémoire posthume sur V Organisation des sciences philosophiques.

Entré à l'École le 14 octobre 1827, Vacherot en sort le 20 octobre 1829. Il avait été malheureux h l'examen de l'agrégation pour les classes supérieures des lettres; il est, le 26 octobre, nommé provisoirement

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régent de troisième au collège de Chàlonssur-Marne. Juste un an après/le 26 octobre 1830, un arrêté signé du duc Victor de Broglie, Ministre de l'Instruction publique, lui confie la chaire de philosophie du collège royal de Cahors, où il va retrouver Berger, professeur de rhétorique à dix-neuf ans.

a La Révolution de Juillet, c'est Yacherot qui parle (dans ses papiers inédits), a fait de moi un professeur de philosopliie, grâce à Cousin, nouveau conseiller de TUniversilé, chargé de réorganiser renseignement philosophique. » À celle nomination il y avait une condition : le Ministre, faisant remarquer au jeune professeur l'importance de Cahors, lui enjoint de justifier le choix dont il est l'objet en obtenant le titre d'agrégé au prochain concours; dans la lettre ministérielle, à n'en pas douter.

c'est Cousin qui parle. 11 faudra réussir.

Cousin y tient. Mais comment réussir, se demande Vacherot avec effroi en juillet 1831, quand il a donné tous ses soins a un enseignement « auquel il n'était pas préparé », et que la nécessité de se présenter au baccalauréat es sciences « a pesé toute Tannée comme un lourd fardeau sur ses épaules »? « Je n'ai fait que rédiger; je n'ai pu composer^ à mon grand regret; or, M. Cousin nous a dit à l'issue du dernier concours (celui de 1830) que le style nous manquait. » Grande est sa perplexité; il la confie à Guigniaut, directeur de l'École depuis la Révolution de Juillet, lequel avait été, en 1828-1829, son directeur des éludes.

S'il ne se présente pas h l'agrégation, on lui enlèvera le poste que pourtant « il n'a pas indignement occupé ». S'il se présente,

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ce sera « avec des armes inégales », et cela lui répugne. Il demande « qu'on le juge équilablement, qu'on apprécie son efibrt ». Il ne se présente pas, et il est maintenu à Cahors. C'est en 1833 seulement qu'il est reçu à l'agrégation. 11 l'est avec éloge.

Alors tout lui sourit. Nommé à Angers le 2 septembre 1833, il est envoyé comme suppléant à Versailles, le 21 octobre. L'arrêté porte qu'il aura 1.500 francs de traitement fixe avec une part dans l'éventuel, et, comme sans doute c'étaient là des conditions presque trop belles, vu l'avantage d'être sitôt à Versailles, l'arrêté ajoute que « le Conseil royal de l'Instruction publique examinera s'il y a lieu d'y joindre les 400 francs d'agrégation ». On ne gâtait pas les gens en ce temps-là.

La précision des détails et des dates

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doit causer quelque élonnement. Vacherot n'était pascollectionneur,elc'était sa femme qui conservait les papiers qu'elle jugeait précieux. Pourtant, c'est bien lui qui a eu le soin de recueillir tous les documents relatifs à ses différentes étapes de 1827 à 1851. M"*' Vacherot était morte en 18G9, et c'est en 1874 qu'il a fait ce travail : il a pris la peine, quand les pièces originales manquaient, de les remplacer par des copies ou par des certificats qu'il s'est procurés soit au Ministère de l'Instruction publique, soit à rÉcole dont Bersot était le directeur. Il a ainsi reconstitué son passé universitaire, et c'est ce qui m'a permis d'en faire l'histoire avec une exactitude presque étrangement minutieuse.

A Versailles il suppléait Danton, le brillant Danton, plus jeune que lui de cinq

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ans, chargé de couronnes au collège (en seconde, il avait eu tous les premiers prix au Concours général), reçu le premier à l'École, le premier à l'agrégation de philosophie. Le suppléé et le suppléant se plurent, se lièrent, et quelques années plus tard Vacherot épousait la sœur de Danton.

En 1836, il est docteur es lettres. La thèse latine a pour titre : De rationis auctoritate^ tum in se, tum secimdum sanctum Anselmum consideratœ. La thèse française étudie la Théorie des premiers pri7icipes selon Aristole. Le platonisme transformé d'Aristote devait lui plaire et il y cherchait des vues ou des formules en harmonie avec sa propre pensée ; il aimait dans Aristote Yimmanence des idées substituée i\ la transcendance.

Cependant il ne se pressait point d'en-

treprendre quelque grand ouvrage. Il se contentait de se faire l'éditeur de Cousin ; il publiait le Cours d'histoire de la philosophie morale au xviii* siècle^ professé en 1819-1820. Un premier volume paraissait en 1839 : Y École sensualiste; un autre préparé avec la collaboration de Danton, en 1840 : V École écossaise; et en 1841, il donnait les sept premières leçons de 1820 *, contenant, sous le titre d'Introduction^ la doctrine morale du mattre ; un curieux Avertissement est en tête de ce petil volume.

1 Le texte de ces sept leçons, tel qu'il fut donné en 1841, n'est pas conforme de tous points à la rédaction authentique qu'en avait conservée Tun des auditeurs de 1820, M. Delcasso. M. Janet, dans son livre sur Victor Cousin et son œuvre^ indique les suppressions qui furent pratiquées dans cette rédaction primitive. « J'ai interrogé sur ce point M. Vachorot, ajoute-t-il; mais il n'a conservé aucun Souvenir qui j)ntsse servir à expliquer le fait. W est très probable que ces documents étaient déjà triés lorsqu'ils ont été remis entre ses mains (p. 124). »

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Cousin, dont Vacherol s*occupe tant en 1840 et 1841, avait en 1838 changé, si Ton peut dire, sa destinée. 11 Tavait brusquement tiré de sa chaire de Versailles^ pour le faire, le 4 janvier 1838, directeur des études à rÉcole normale, avant trente ans.

i Vacherot, n*étant encore que proresseur à Versailles, avait déjà une certaine notoriété, puisque, envoyant & Guizot, en octobre 1837, un discours qu'il venait de prononcer, il recevait de Guizot le billet suivant : « Je serais fort heureux que toutes mes paroles vous en inspii'asscnt de pareilles. Je sais du reste. Monsieur, que vous u*avez pas besoin dlnspiralion et que les bonnes pensées vous viennent de vous-même. »

Chargé, comme conseiller de TUniversilé, de la haute surveillance de l'École, de 1830 à 1835, Cousin avait succédé à Guigniaut en 1835 dans la direction effective. Il avait mis Viguier à la direction des études : ne s'en tendant plus avec lui, il se cherche un autre collaborateur. Il ne le choisit pas souple. Vacherot, très bon avec de la candeur, est fort jaloux « de ne penser et de ne faire qu'à sa tête », et il a « une répugnance visible pour tout ce qui est administration ». C'est le témoignage qu'il se rend.

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« Cousin a dirigé mon inexpérience et soutenu ma faiblesse avec une sollicitude paternelle. Quand on lui parlait de mes distractions, il répondait : « Non, il n'est (( pas distrait, il est abstrait; il pense à la <i philosophie. » 11 voulait bien me dire mes vérités dans son cabinet. Il ne souiïrait pas qu'on parl&t mal devant lui de son directeur des études. J'étais pour lui une àme aimante et enseignante, mais surtout aimante. Pourquoi Cousin ne m'a-t-il jamais pardonné mon penchant pour une doctrine qui avait été la sienne? Parce que, si agréable que lui fftt ma personne, ma doctrine était un obstacle à l'œuvre de philosophie universilaire à laquelle il... *. » La page où s'achève la phrase manque; en achever le sens n'est

1 Papiers inédits, dans la préface d'un livre projeté dont je parlerai tout à Thetre.

pas difllcile, mais ce serait anticiper sur les temps. Entre Cousin et Vacherot, il y a eu des heurls, cela se devine ; mais les choses ont marché, après tout; chez Vacherot, il y avait pour Cousin une admiration de son haut talent et une gratitude sincère qui calmaient ou prévenaient les justes impatiences; et Cousin, de son côté, avait pour la belle àme de Vacherot une estime, mêlée de respect et de sympathie, qui interdisait les grands éclats*.

Avec Dubois, successeur de Cousin qui était devenu Ministre, ce fut l'entente parfaite; collaboration de dix ans, de 1840 à 1850, amitié qui devait durer jusqu'à la mort de Dubois, en 1874. Ce fut Vacherot

> On trouve dans les papiers de Vacherot une lettre de Cousin, non datée par lui, mais avec le timbre de la poste de Juillet 1848, disant à Vacherot : « Priez Jacques de lire avec vous votre manuscrit. Je trouverai bien tout ce qui vous aura paru tel. »

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gui, en janvier 1875, danslaséance annuelle de r Association des anciens élèves de TÉcole normale supérieure, rendit hommage à Dubois. Sabelle Notice fait revivre l'homme, le directeur, l'écrivain, et en particulier le fondateur de cette Association, qui en avait été le président de 1850 à 1866; elle est écrite avec cœur, pleine de faits et d'idées; on y trouve l'écho du sentiment public et l'accent de l'affection personnelle; et Vacherot y célèbre éloquemment « cette religieuse tradition des souvenirs qui font l'honneur et aussi la force de notre École ». Il saluait en finissant << l'admirable femme dont Dubois avait fait sa compagne ». Aujourd'hui encore, je le sais, elle parle avec émotion du vieil ami Vacherot, devant ses visiteurs ravis de trouver dans la contemporaine de tant d'illustres disparus des souvenirs si

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présents, une àme si jeune et cette grâce d'autrefois, faite de bonté non moins que d'esprit et d'exquise politesse.

Je reviens à Vachcrot directeur des éludes.

De la façon dont il s'acquittait de sa tâche, tous ceux qui ont passé par l'École de 1838 ù 1851 rendent témoignage. De la sûreté pénétrante avec laquelle il jugeait les élèves, M. Gabriel Monod nous donnait il y a quatre ans, dans son étude sur Taine, une preuve saisissante : c'était cette note sur l'élève Taine retrouvée dans les archives de l'École par les soins de son infatigable historien, M. Paul Dupuy. J'ajouterai un trait d'une tout autre sorte. Vacherol savait s'intéresser à certains candidats qui ne réussissaient point à entrer. J'ai vu Bersot avoir des sollicitudes pareilles. Vacherot était capable d'y mettre si bien son âme qu'une

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fois ce fut l'occasion et le commencement d'une longue amitié. Les vers latins, dont Gibon était constitué le gardien sévère, avaient trahi les espérances d'un jeune homme qui avait Tesprit bon et qui aimait l'histoire. Vacherot, coulent des autres compositions, fait les derniers efforts pour le sauver. Il rencontre une inflexible opposition ; ne pouvant ouvrir l'École a celui dont il devinait la valeur, il lui donne son amitié. Je tiens le fait de M. Royé: il a de bonnes raisons pour en être sûr.

C'est pendant ces laborieuses années que Vacherot commence, poursuit, achève son premier grand ouvrage. L'Académie des Sciences morales avait mis au concours l'histoire de l'École d'Alexandrie. Ce beau sujet tente Vacherot. De 1839 à 1842, il joint h la direction une conférence d'his-

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loire de la philosophie ; il y étudie les Alexandrins. Ses notes subsistent en partie, non pas ses leçons, mais les analyses des auteurs lus. Couronné en 1844, le mémoire devient un livre. Les deux premiers volumes paraissent en 1840, le troisième en 1851 *. L'intérêt du sujet, Tabondance de l'érudition, l'audace de la pensée, attirent sur l'ouvrage et sur Tauteur l'attention publique. Jules Simon venait d'exposer la même histoire dans un livre paru en 1845. Les deux ouvrages ne se

1 Ernest Ilavet demandant à Vacberot, le 20 mai 1851, le troisième volume de V Histoire de VÈcole dC Alexandrie^ lui tVrivait : « Je serai bien heureux de posséder un travail où de si hauts sujets sont traites par un esprit large et pénétrant, rpii cherche sincèrement la vérité, qui s'y intéresse vivement, qui ne se paye point de phrases et de style, et qui, par cela niéme, écrit si bien et beaucoup mieux que ceux qui ne veulent qu'être éloquents. Vous savez d'ailleurs depuis lonfTicmps quelle est ma vive sympathie pour vos idres libérales; je me sers d'un vieux mot, mais ce qu*il exprime est encore malheureusement bien nouveau et bien rare. »

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nuisent pas. Les regards se tournent avec plus d'ardeur sur TÉcole d'Alexandrie et s'y fixent plus longuement, puisque deux philosophes, si diiïérents et d'ailleurs si brillants, en font l'objet de leur élude.

Vacherot entre dans la célébrité. On le loue. On l'attaque. L'apparition du dernier volume déchaîne l'orage. Les temps ne sont pas favorables aux audaces. Cousin s'assagit, se tempère de plus en plus, et de sa philosophie, qu'il contenait par esprit de gouvernement sous la monarchie de Juillet, il veut faire maintenant, sous un autre régime, quelque chose d'acceptable pour les plus rigoureux tenants de l'orthodoxie. Il voudrait ôter de ses anciens écrits tout prétexte à l'accusation de panthéisme:

€e n'est pas lui qui viendra au secours de l'admirateur des Alexandrins. Vacherot,

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au contraire, trouve tout naturel d'aller jusqu'au bout de sa pensée. Il y va. Les Alexandrins ont des points de contact avec les Pères de TÉglise. Il serait prudent de ne pas le voir, du moins de ne pas y insister : Vaclierol voit, regarde, dit ce qu'il voit, insiste. Cousin, même avant ce qu'on appelle la réaction de 1852, faisait tout pour éviter les conflits entre la religion et la philosophie: Vacherot se môle du dogme, prétend en découvrir non seulement les analogies avec certaines idées philosophiques, mais la parenté; tel dogme, et le dogme fondamental, reçoit quelque chose de la philosophie. La théologie se dresse contre lui.

Aux textes sont opposés les textes, les mêmes. Vacherot cite, traduit, interprète:

voici une citation plus complète, et le sens littéral exact, et la juste interprétation:

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tout ceci, questions de fait; bientôt c'est Texégèse même qui est en cause; et le rationalisme et la tradition, une certaine philosophie et la théologie catholique sont aux prises. L'abbé Gratry, aumônier de rÉcole, estime que son « devoir* » est de parler; il parle, dans ses entretiens particuliers avec les élèves, dans ses conférences, et il prépare un livre. Il en avertit M. Vacherot^, puis donne sa démission.

Les journaux se mêlent du débat, l'enveniment. Malgré le soin que prend Gratry de « ne pas laisser dégénérer une polémique scientifique en une querelle universitaire » — ces mots sont dans une lettre d'un normalien, 16 juin 1851 — , l'opinion

I Lelh^e à M. Vav.herot, avant-propos et pages 1 et 2.

s 11 propose à M. Yacherot de lire cette réfutation: si M. Yacherot, convaincu de ses erreurs, retire son volume, Tabbé Gratry ne fera point paraître le sien.

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publique s'émeut, le Minisire intervient, et, le 29 juin i851, Vacherot est mis en disponibilité. Le 7 juillet suivant, la Lettre (le Tabbé Gralry à M. Vacherot paraissait.

Transportons-nous à vingt ans de distance de Tévénement. C'est à une séance de TAssocialion des anciens élèves de TÉcole normale supérieure, en janvier 1872. Un normalien, qui porte soutane, y vient : il rencontre Vacherot, qui a été son maître.

Le P. Gralry était malade, à Montreux.

Vacherot, avec un aiïectueux intérêt, s'informe de ses nouvelles. Peu de jours après, les cordiales paroles de l'ancien directeur sont portées à l'ancien aumônier. La réponse du malade est belle, très belle*.

' € M. Vacherot me demande avec un alTectucux intérêt des nouvelles de notre malade. Dés mon premier entretien avec le Père, je tins à lu reporter les cordiales parolse

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Yacherot en fut touché, et toujours il se souvint de 1872 plus que de 1851. Le normalien, c'était Adolphe Perraud, de l'Oratoire, aujourd'hui évêque d'Autun et cardinal. Il aimait Vacherot, et Vacherot Taimait. Au printemps dernier, Vacherot, le lendemain d'une visite de son ancien élève de passage à Paris, disait avec ce sourire et ce geste gracieux que ses amis n'ont pas de peine à se représenter : « Le cardinal Perraud, je le porte dans mon cœur. »

Et maintenant, apaisés par ceux mêmes

que m'avait dites à son sujet l'ancien directeur de rËcolc. « Cher enfant, me répondit-il, quand vous retournerez à « Paris, portez-lui de ma part le baiser de paix. Je le lui « aurais porté uioi-môme si j'avais pu. 11 y a quelque temps, « je voulais lui écrire pour lui dire combien j'étais touché « de l'attitude si noble, si loyale, qu'il a prise à l'Assem* « bléc. » Il ajouta ensuite : « Oh I la charité, la science « do réunir les hommes ! Depuis trois mois, comme j'ai « pensé à cette science ! Et il me semble que je l'ai trou- « vée. » Le P, Gralry^ ses derniers jours, son testament spiHtuel, par le P. Adolphe Perraud, prêtre de l'Oratoire et professeur à la Sorbonne. Paris, 1872, pp. 65 à 67.

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qui furent les acteurs de la lutte, revenons à )a lutte : lutte d'idées et de principes, nullement rivalité d*influences. C'est ce qu'on voit quand on envisage bien en face ces deux hommes : fougue naturelle, esprit prompt, très vite sous les armes, ressources d'une dialectique tenace, toutes choses qui leur sont communes, tous deux les mettent au service non d'eux-mêmes, mais de ce qui est d'ordre supérieur. Aussi se frappentils sans cesser de s'estimer. Le spectateur impartial du débat entre dans des sentiments pareils. Lorsque Vacherot dit : « Ce livre ne recherche pas les questions qu'une philosophie par trop circonspecte tient pour indéPmiment réservées; mais, quand il les rencontre, il ne les décline pas* »> :

I Histoire cntique de V École (VAlexandne^ t. III, aTantpropos, p. II.

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on sait bien que ces barrières dont il s'affranchit étaient élevées surtout par la prudence, et Ton aime mieux son audace que TindifTérence ou l'hypocrisie. Lorsqu'il dit que : « ce livre est » dans sa pensée <i œuvre de science, non de parti ^ », on Ten croit ; et Ton souscrit à cette maxime :

a A la science tout autre intérêt que celui de la vérité est indifférent; tout autre joug lui est intolérable*. » Mais, sans compter qu'il ne faut point abuser des mots dé « science » et de « savant », ici, en fait, est-ce la « science » qui est attaquée, et n'en serait-ce pas plutôt le « contraire », si des contresens sont signalés au traducteur, des méprises à l'exégète ou de témé-

< Histoire ciHlique de VÉcole d'Alexandrie, t. 111, avantpropos, p. II. 3 Ibid., p. III.

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raires conclusions à T historien ? 11 s'aventure en des matières complexes et délicates et ardues, croyant avoir, mais n'ayant pas celte préparation indispensable partout, indispensable ici, je pense, comme ailleurs pour le moins. On peut contester à Gratry certaines de ses vues philosophiques ; mais, à moins de le juger sans Tavoir lu, il faut reconnaître que, sur plus d'un point, c'est lui qui fait œuvre de science et de critique. Quant au sentiment qui l'anime, c'est le zèle du chrétien et du prêtre ; et tout ce qui dégraderait la discussion est si loin de lui que, dans ses plus grandes vivacités, il a « devant l'esprit » — je cite textuellement — « l'homme dont il honore, avec lous ceux qui le connaissent, le caractère moral el la sincérité * » ; et ce n'est pas là

1 Lettre à M, Vacherot, p. 1. Cf. pp. 164-165.

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de la politesse, pas plus que les duretés ne veulent être des injures.

Ainsi en jugeaient les catholiques de rÉcole. Nous avons leur impression toute vive. « M. Yacherot nous a fait ses adieux mercredi... Il était fort ému... H nous a serré à tous la main, et à nous en particulier avec une vive sympathie. Nous n'avons pas cru que nous autres, qui avions été mêlés h ces aflaires, nous fussions dispensés d'une visite particulière par la visite générale. J'allai chez lui, le lendemain, lui renouveler en particulier avec Yignon * la reconnaissance et TafTection que nous gardions pour lui. 11 fut fort sensible à cette démarche et nous assura à son tour, en nous serrant cordialement la

1 Aujourd'hui professeur honoraire de rhétorique du lycée de Lyon.

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main, qu'il se souviendrait toujours de nous et qu'il nous suivrait dans nos carrières avec le même intérêt. Le fait est qu'il est impossible, pour nous catholiques, d'avoir un directeur qui nous fût plus favorable. » Et, dans la même lettre, nous lisons : « J'estime et j'aime M. Vaclierot. » Tout ceci est écrit à l'École même, le 7 juillet 1851, et ce mercredi, jour des adieux, est le mercredi 2 juillet. L'auteur de la lettre, c'est un ardent admirateur du P. Gratry, Cambier, qui devint prêtre de l'Oratoire et mourut missionnaire en Chine :

il écrit h son ami Adolphe Perraud, sorti de l'École depuis un an et alors professeur d'histoire à Angers*.

< Il y aurait encore bien des choses intéressantes à prendre dans ces lettres. Je citerai du moins la lettre du 11 mai où il est question d'un passage de saint Jean Damascène sur lequel Vacherot s'était étrangement mépris.

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Le 30 juin, le Minisire de rinstruction publique, M. de Crouseillics, avail écrit à Yacherol: « Monsieur, c'est avec un extrême regret que j'ai dA prendre une mesure dé-

Yacberot fait appeler Cauibicr. « Mon ami, c'est vous sans doute qui avez copié le texte de saint Jean Dauiascéne que Taine m'a apporté ce matin. «Taiiie était le cacique^ il n*avait pas nommé Cainbier.) — Oui, dis-je, mais je Tai copié sur une autre copie. — En répondez-vous ? — J*en réponds, car elle vient de M. Gratry ipii Ta copié lui-même ponctuellement à Sainte-Geneviève. — Ehbienl... vohs avez raison, mon ami. votre tradiirtion est exacte, c*e8t moi qui me suis trompé. Je u*avais pas vu tout ce qui précédait. Mais je ne veux pas laisser dans mon livre une erreur si capitale. Je ferai reprendre tous ceux qui sont donnés ou vendus, je ferai changer les deux pages. Dût cela me coûter 3 000 francs, je le ferai. » Et il le fit. Admirable loyauté. Mais un esprit prétNtcupc se dégage malaisément : Terreur, ùtée de la préface, se retrouve dans le volume, page 40, dans une phrase que ce texte mal compris inspire et appuie, ainsi que le remarque le P. Gralry ilans sa Lettre^ page 82. Canibier raconte encore que, dans ce même entretien, Vacherot dit « que Télude des Pères csl une grande élude, qu'il ne les avait pas tous lus, il s'en faut, surtout les Pères grecs : ils sont trop longs, trop peu inléressanls ». Ce qui ne rcuip«**chait pas d'ajouter : m, (^cst égal, je maintiens mon opinion. » Comme tout cela le peint ! Cette générosité qui va jusqu'au sacrifice, cette fraiit!hise, ces aveux, et aussi le préjugé qui entête, et là même de la candeur: tout est pris sur le vif dans ces détails coulés au jour le jour.

terminée par des considérations que j'ai eu l'honneur de vous faire connaître. Je désire, Monsieur, que vous trouviez dans l'un des deux arrêtés ci-joints la preuve des sentiments qui l'ont inspiré : beaucoup d'estime pour votre personne, le souvenir de vos services et le désir de pouvoir le plus tôt possible vous conférer les nouvelles fonctions auxquelles l'administration a l'intention de vous appeler. »

L'arrêté auquel le Ministre fait délicatement allusion conservait à M. Vacherot son traitement de directeur des études à l'École normale, en attendant qu'un nouveau poste lui fût assigné. Vacherot eut des scrupules ; ce traitement sans la fonction alarmait son exacte probité. Le Prince- Président ne tarda pas î\ lui fournir l'occasion de la rassurer.

Le coup d'État éclate ; le serment est exigé de tous les fonctionnaires ; Vacherot le refuse, il est par le fait môme destitué.

C'est la gêne, et très étroite. Dans le plus que modeste appartement de la rue Copeau on ne mangera pas tous les jours & sa faim. Il faut donner des leçons. L'ennui de prendre des élèves en pension permet de mieux loger, de mieux nourrir la famille.

Une conférence à Sainte-Barbe ajoute un peu aux ressources, beaucoup à Tbonneùr, puisque tous ceux qui l'ont suivie en ont

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gardé un vif souvenir : M. Albert Sorel m'en parlait dernièrement avec une admiration reconnaissante; un autre élève de Sainte- Barbe, M. Ernest Dupuy, aime à se rappeler entre autres une causerie sur Vigny à propos du stoïcisme dans la poésie. Vacherot préparait à la licence pour la dissertation française : il prodiguait là des trésors de savoir varié, de sagacité, de bon goût, avec des vues souvent profondes et originales. Et, malgré tant d'occupations, le travail personnel continuait : 1858 voit paraître La Métaphysique et la Science^ deux gros volumes, et 1859, La Démocratie.

Ainsi, vers la cinquantième année, prennent cours les deux pensées dont il €st possédé, Tune spéculative, l'autre d'ordre social et politique. Le métaphysicien est très admiré et très contredit Pour

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soutenir, pour développer IMdée qui lui est chère, recueillie autrefois sur les lèvres de Cousin qui maintenant la rejette, il est tour à tour psychologue, dialecticien, érudit ; il devient éloquent ; il a des élans de poète : c'est Plotîn au xix* siècle, Plotin initié à la science moderne et à la critique, ayant lu, après Descartes, Kant, s'étant complété et exagéré par le commerce avec Schelling et Hegel, et parlant français. A une date que je n'ai pu retrouver. Michelet avait écrit à son ancien élève : « J'ai été l'autre jour pour vous dire ce que je pensais de vos admirables articles... Oh !

que vous avez gagné ! Quelle grande et subitetransformalion!...Je le sens... Vous irez très haut. » Le 31 octobre 1858, venant de recevoir sa Métaphysique^ il lui écrit :

« Je vous lirai, cher ami, et je serai bien

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heureux, après avoir eu Thonneur d'être voire maître, de devenir votre disciple.

J'ai déjà lu et admiré votre préface, merveilleusement lumineuse et spirituelle, si féconde d'ailleurs ! Une seule objection, non contre vous, mais contre Spinosa et ses nis allemands : S'i7 est le Dieu du touty pourquoi pas du cœu7^ aussi? Le cœur est-il hors du fout? ie vous embrasse. » Renan, le 8 novembre, lui écrit : « Je ne veux nullement supprimer la métaphysique, pas plus que la poésie ; seulement notre siècle est si peu dirigé en ce sens que j'hésite à en faire et à conseiller d'en faire. C'est aux audacieux comme vous à prouver que l'exception existe. » Et, après lui avoir fait quelques objections, il déclare « qu'il envisage ce livre comme un événement dans l'état présent des esprits », et lui promet

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de marquer, daqs un prochain article de la Revue des Deux Mondes^ a la place si ^considérable qu'il a prise daos la direction de la pensée contemporaine par son caractère et ses écrits ». Emile Saisset, le 9 novembre, le remercie de Tenvoi de « ces deux imposants volumes » et se déclare <( en présence d'un des événements philosophiques les plus considérables», llavet, <|ul lui reproche de faire, après la part de la critique, celle de la croyance (c'est, aux yeux d'Havet, un reste d'illusion), lui dit néanmoins : « Votre livre est fort. Il l'est même là où il ne convainc pas, par la puissance avec laquelle vous analyse/ et vous enchaînez vos idées ; vous marchez au-dessus de l'abîme sur des rebords où d'autres ne pourraient pas seulement se tenir debout... Dans une grande partie de

l'ouvrage vous avez toute raison, et vous avez raison d'une façon neuve, décisive et supérieure... Le style, digne de Tàme et de rintelligence qu'il exprime, est un style original et vrai qui s'empare irrésistiblement du lecteur... J'ajoute que vous êtes véritablement clair ; j'entends quand vous parlez pour votre compte, car j'avoue que vous n'arrivez pas iï faire le jour dans la nuit de Hegel, du moins pour mes yeux; vous rendez seulement les ténèbres visibles. »

Un billet de Fustel de Coulanges contient ces mots « : Cher maître, je vous remercie du beau livre que vous m'envoyez. Voilà une lecture qui m'élèvera au-dessus du terre à terre où la pauvre histoire me retient. Chercher des faits est bon ; penser «st encore mieux, et, en votre compagnie, on ne peut s'empêcher de penser. » Je ne

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sais si ce billet, daté du 24 octobre, mais sans indication d'année, se rapporte à La Métaphysique; en tout cas, il exprime ce qui était Timpression générale : ce livre était Tœuvre d'un homme qui pense et fait penser.

Il pense, mais d'une manière qui trop souvent n'est conforme ni aux vraies données de l'expérience, ni aux vrais principes de la raison : voilà ce que, dans des écrits fort remarquables, lui montrent ses contradicteurs. Pour ne citer ici que les critiques qui lui viennent de l'Université, Caro, dans L'Idée de DieUj institue toute une réfutation brillante, pénétrante ; M. Janet, qui, en 1860, avait publié ses Études sur la Dialectique dans Platon et dans Hegel ^ procède, dans sa Crise philosophique ^ en 1865, à un examen serré des principes et

des conclusions de la philosophie nouvelle ; et M. Ilavaisson, dans son célèbre Rapport de I8G7, présente d'une façon très haute de très forl(3S objections.

Voilà pour le métaphysicien. Au publicisle, c'est le gouvernement impérial qui fait la guerre, et sur Theure. La Démocratie est de 185U. L'année n'était pas achevée que l'auteur est traduit devant le tribunal de la Seine. On retrouve dans ses papiers les notes préparées pour sa défense et toutes les péripéties de l'affaire rédigées de sa main, sous ce titre : Histoire d'un procès (le presse. Il avait pris pour défenseur Kmile OUivier. Après le réquisitoire l'avocat se lève et dit : « Messieurs, je ne répondrai point au Ministère public. Ha fait appel aux passions, cela est mauvais. »

Le Président somme M* OUivier de se ré-

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tracter, M* OUivîer refuse; une interdiction de trois mois le frappe. Le soir même, Taine écrit à Vacherot : « Cher maître, un homme très On qui connaît bien le barreau et le monde, et à qui je viens de raconter Taudience, vous offre le conseil suivant :

Ne pas prendre d'avocat pour vendredi; et prononcer vous-même cette phrase :

« Messieurs, après ce qui s'est passé à la « dernière audience, je considère que la « défense n'est pas libre, j'y renonce, faites « de moi ce qu'il vous plaira. » Réserver toutes vos forces pour la Cour d'appel, prendre alors pour avocat M* Marie et surtout M* Dufaure, un logicien précis, et qui a du poids auprès des juges. » Yaclierot suit le conseil. Seulement c'est par une lettre au Président qu'il s'en remet à la justice de ses juges. La lettre est dans ses papiers.

Le G janvier 18G0, le tribunal condamne Tauleur a un an de prison et ordonne la destruction des exemplaires saisis. Vacherot en appelle de ce jugement. M* Marie plaide devant la Cour. Il « met dans sa plaidoirie tout son talent et tout son cœur », dit Vaclierot : « mouvements entraînants , discussions larges , citations heureuses et écrasantes. Rien ne manque...

C'est élevé, noble, fort, éloquent. » La Cour, le 29 février, « met l'appellation au néant, ordonne que le jugement dont est appel sortira eiïet, néanmoins réduit la peine de Temprisonnement à trois mois ».

Le livre est réimprimé à Bruxelles, cette même année 1860 : les éditeurs sont allés au-devant de l'auteur, et ils ont bien fait les choses. C'est soigné, c'est beau. Cette seconde édition, fort augmentée, mei^en

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italiques les passages incriminés et condamnés, les commente en note, et donne à la fin le texte des jugements rendus en France contre l'ouvrage. A cette date, le succès devait être grand. Il le fut. Vacherot trouvait, dans les régions où sa philosophie ne pouvait être approuvée, des admirateurs de son courage civique. Le 24 décembre 1859, Monlalembert, qui venait d'avoir un procès semblable pour des causes diverses, lui écrivait : « Je suis infiniment touché, Monsieur, de Taccueil que vous voulez bien faire à un sentiment trop naturel et, j'ajouterai même, trop intéressé pour mériter de tels remerciements. Mais permettez-moi de profiter de celte occasion pour entrer en relations personnelles avec. vous avant de partir pour la campagne. » Montalembert était

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trop souffrant pour faire des visites. Il disait à Vacherot : « Si vous voulez me faire Thonneur de passer chez moi, vous procurerez une vraie satisfaction à celui qui vous offre l'expression bien sincère de sa haute considération. » Grande fut aussi la satisfaction de Vacherot. Il revint ravi.

L'impression, renouvelée peut-être en il'autres occasions, fut de celles dont le souvenir se garde, car M. Arsène Vacherot m'a répète que son père trouvait Montalembert plus remarquable encore dans la conversation qu'à la tribune :

c'était la même éloquence, mais dans la causerie étincelante, sans solennité; si le souffle était aussi puissant, il y avait plus d'abandon, c'était plus beau.

En 1865, Emile Saisset meurt ; sa mort laisse vacant un fauteuil à l'Académie des

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Sciences morales et politiques, dans la section de philosophie ; Yacherot se présente.

D'une lettre qu'il écrit alors à Cousin et dont la copie s'est retrouvée dans ses papiers, je détache ceci :

a Je ne suis pas heureux, mon cher maître. C'est une faute en ce que je n'ai jamais connu l'art d'être habile en restant honnête. Tout ce que vous me faites l'honneur d'appeler les grands partis de ma vie, je l'ai pratiqué très simplement et très naturellement. Si j'ai publié le dernier livre de l'École d'Alexandrie qui a provoqué ma retraite de l'École, c'est que je regarde comme un devoir de l'écrivain de dire toute sa pensée sur le sujet qu'il traite. Si j'ai refusé le serment, c'est que j'en suis encore à comprendre les sophismes inventés pour men-

tir à sa conscience. Si j'ai fait un livre sur les conditions de la vraie démocratie, c'est que je souffrais trop de voir prodiguer ce nom à la réalité actuelle. Si j'ai pris parti dans les dernières élections, c'est pour arracher à un candidat de la fausse démocratie, à M. Guéroult, les suffrages populaires de mon quartier. J'avoue que je n'ai pas du tout réussi. Enfîn, pour tout vous dire, mon cher maître, s'il m'est échappé parfois des paroles de regrets contre voire circonspection philosophique, c'est que j'entendais avec tristesse les éloges des ennemis et les critiques des amis de la philosophie. »

Trois ans après, en janvier 1868, Cousin mourait, et l'Académie lui donnait pour successeur Vacherot.

L'année suivante, il publiait un gros

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volume intitulé : La Religion. Il y disait à la dernière page « qu'en ce temps de diplomatie philosophique bien des sages ne lui sauraient pas gré » de Tavoir écrit. Il y reprenait la thèse soutenue déjà dans La Démoci^atie^ à savoir que la religion ne convient point à Tàge viril de l'humanité *.

Je rejette sa thèse, mais j'aime sa protestation contre une façon mesquine de philosopher qui interdit au penseur les questions vitales.

^ Vaclicrot, au terme de ce livre, dit que « la religion répond & un état, non à une faculté propre de Tesprit humain >, et il en conclut « qu'elle est un phénomène transitoire, non une loi immuable, dans la vie générale de rilumanité, aussi bien que dans la vie parlioulièrc de l'individu. Dès lors, sans être prophète, on peut savoir à quoi s'en tenir sur Vavenir religieux du monde moderne. A moins qu'il ne soit condamné à finir avant d'avoir atteint Vâge virilj on peut prédire qu'un jour l'institution religieuse ne sera pas plus nécessaire aux sociétés qu'elle ne l'est aujourd'hui à certains individus dont elle s'est définitivement retirée pour faire place a la philosophie et à la science. »

Bientôt après, c'est un livre d'une autre sorte qu'il présente au public. Sous ce titre, La Science et la Conscience^ il recueille une série d'articles publiés, en 1869, dans la Revue des Deux Mondes. Très attentif aux nouveautés scientifiques (il y a dans ses papiers de nombreux extraits de savants en vogue), très curieux et très heureux des progrès de la physiologie et de l'usage qu'en font les psychologues, il maintient eiilre les observalions incontestables et les conclusions téméraires une ferme distinction, et il estime que des découvertes récentes et du déterminisme scientifique le libre arbitre n'a rien à craindre. Il a sur la conscience de soi, vraie source de la psychologie, des pages vraiment profondes :

il dit aussi bien, parfois mieux que Jouffroy, que le meilleur Jouffroy. Il défend, preuves

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en main, dans le domaine psychologique, pois dans celui de Thistoire, la liberté humaine.

Ce livre remarquable fut peu remarqué.

La préface porte la date de janvier 1870.

L'Empire croule. Vacherol s'en réjouit; mais, toujours généreux, il s'indigne, au sortir de la Chambre des députés, de voir d'anciens courtisans insulter à la puissance abattue. Il espère en la résistance nationale contre l'envahisseur. Les désastres qui se succèdent font à son âme de patriote une incurable blessure. Enfermé dans Paris pendant le siège, maire du V* arrondissement, il se multiplie pour faire face à une tâche pour lui bien nouvelle. On m'a conté qu'un meunier de

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Bièvres, je crois, ayant eu à traiter avec le maire du Panthéon, avait dit : « C'est un homme qui a beaucoup d'esprit, mais il n'entend rien à la meunerie. » Certes, il n'entendait rien à la meunerie, ni à quelques autres choses ; mais, avec ce que le langage populaire appelle de l'esprit^ il avait du cœur : aidé d'hommes comme lui, que son choix avait désignés, Lorquet, M. Royé, il lit beaucoup et bien. Le souvenir en est vivant.

Quand la Commune éclata, Vacherot, navré, vit sans hésiter où était le devoir.

Il ne se laissa point leurrer par de vaines espérances de conciliation. Il se refusa à admettre qu'avec les nouveaux maîtres de Paris on pût traiter sans crime, et, dans un discours aux maires de Paris dont nous avons la minute, il expliqua très nettement

sa conduite. La Commune vaincue, il ne cessa de flétrir « l'abominable insurrection qui avait mis notre pauvre France dans le plus grand péril qu'elle eût jamais couru ». C'est ainsi qu'il en parle, six années après, en faisant l'éloge de son vieil ami Delacour, son adjoint, et son successeur îi la mairie du V" arrondissement ; et ce sont aussi ses propres sentiments qui éclatent dans cet hommage rendu à son ami : « Qui fit plus de démarches que Delacour pour l'adoucissement de peine ou la libération des coupables repentants? Qui fit plus de propagande d'humanité pour les familles des criminels et des insensés ? Et cependant qui avait plus souffert, dans son cœur de citoyen et de patriote, de cette guerre civile donnée en spectacle à notre ennemi triomphant ? » Tout cela, c'est ce

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que Yacherota ressenti, et lui-même, venu de Versailles, où le retenaient ses devoirs de député, à la mairie où il apprend que je ne sais qui songeait à réclamer du maire, au sujet de certains de ses administrés, je ne sais quels renseignements dénonciateurs, n'avait-il pas répondu : « Nous ne sommes ici ni pour les couvrir ni pour les découvrir » ?

A TAssemblée nationale, nous le trouvons Fadversaire résolu de toute mesure oppressive et sectaire, le défenseur ardent de tout droit et de toute liberté. 11 fait tout un discours pour établir qu'au Conseil supérieur de Tlnstruction publique il faut des évoques. 11 proteste contre les lois dites existantes, au nom desquelles « des citoyens français sont mis hors du droit commun, et de pieuses filles hors d'un ser-

vice de charité ». Ce sont ses paroles en 1892, quand il veut résumer une politique qu'il déclare odieuse ' et qu'il n'a cessé de combattre. Peu à peu, il çsl devenu impopulaire dans son parti. Il s'en étonne, avec candeur ; avertir, blâmer même, est-ce donc trahir? On lui tourne le dos. L'Assemblée désigne les sénateurs inamovibles, le duc de Broglie lui dit : « Vous n'êtes pas de la Droite, mais vous nous permettrez bien de vous porter sur notre liste. » Il trouve cela naturel. De vieux amis, à qui il le conte, s'en alarment. Son parti, qui ne voulait plus de lui, en prend prétexte pour rompre. Son nom ne figure pas sur la liste républicaine. Ce fut pour lui un chagrin. II était peiné de voir que, parmi des hommes qui avaient, sous un autre régime, tenu un

1 La Démocratie libérale^ 1892, préface, p. iv.

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langage si libéral, sa Gdélité à la vieille cause fût si mal reçue et que la franchise du langage ne pAt être su|>porlée dans une République. 11 demanda à la presse une autre tribune.

Il avait donné & la Revue des Deux Mondes de très beaux articles de haute politique. Le dernier est de 1880. La Revue ne suffit plus à son ardeur. A la date du 17 septembre 1881, François Beslay, qui avait été son élève à Sainte-Barbe, lui écrit : « Cher et respecté maître, je ne résiste pas au plaisir de vous dire quelle pure joie de Tesprit et de la raison vous avez procurée à tous ceux qui ont lu votre lettre. C'est d'une élévation, d'une précision admirables I Si la reconnaissance de l'un de vos anciens élèves, vous remerciant cette fois au nom de la liberté et de l'honneur de son

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pays, peut vous être agréable, je vous en adresse la vraie et très sincère expression. » Il s'agit (l'une Lettre éloquente en réponse à un discours de Paul Bert au Cirque d'Hiver. Où a-l-elle paru le matin même?

dans le Courrier du Dimanche *. Cependant Beslay, en la reproduisant dans le Français^ pourra, avec raison, remarquer que ce qui ajoute à « l'importance de cette protestation contre la politique fanatique

I « Je lis attcnUvcmcnt toutes vos lettres du CoMiriere/ti Dimanche j écrivait à Vacherot, le 15 novembre 1881, son ancien collègue de FAsseniblée, M. Buisson. Je ne me lasse point d'admirer votre bon sens^ Vélévalion et le courage de votre polémique^ et la toujours jeune activité de votre esprit^ au milieu de circonstances politiques, dont le seul résultat logique semble le dégoût, c'est-à-dire la paralysie intellectuelle. Mais c'est plus que du contentement que j'ai éprouvé à la lecture des conclusions de votre lettre sur la critique religieuse et M. Paul Bert. Je me suis senti vivement ému par Texprcssion du sentiment d*At<mtlité plus que philosophique qui vous porte à. vous trouver faible et petit devant ces chrétiens dont vous appelez la vie sainte. » M. Buisson continue en déclarant que, comparant tant de chrétiens aux Littré, aux VOicherot, « franchement il ne trouve pas les différences suffisantes. . . Je ne m'exalte pas, je me sens profondément humilié. »

de certains républicains » , c'est que « M. Vacherot est républicain lui-même, et de plus vieille date que beaucoup de ses détracteurs de la gauche ». Mais bientôt Vacherot s'anime davantage. 11 lui faut les journaux quotidiens : il écrit dans le Soleil, dans le Figaro. Sa politique ne s'arrête plus aux actes du gouvernement ou ù la législation ; il s'en prend à la République même. La royauté lente son patriotisme; et, comme il a l'habitude d'embrasser avec ferveur ce qu'il juge souhaitable, voilà que, dans le Correspondant^ cette fois, puis dans un livre, il trace de La Démocratie libérale^ triomphant grâce à la monarchie traditionnelle transformée, une vive esquisse. Les articles du Correspondant sont de 1887, le livre de 1892.

Il a donc bien changé ?

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Une quinzaine de jours avant sa mort, il disait a son ami, M. Royé, non sans quelque solennité : « Mon ami, nous avons beaucoup bataillé sur la forme, nous nous accordons sur le fond. » Cette parole vaut la peine d'être retenue.

Parvenu au sommet de la vie et voyant SCS idées et ses amis au pouvoir, il a critiqué les uns et révisé les autres : c'est que, ayant beaucoup espéré de ses amis et de ses idées, très grande, très vive a été sa déception de trouver celles-ci trop souvent courtes, ceux-là trop souvent infidèles à leurs propres maximes. En même temps, prenant contact avec plus d'hommes et plus de choses, s'il perdait des illusions, il perdait aussi des préventions. Il avait toujours aimé ardemment son pays et la liberté :

homme politique maintenant, il avait à la

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servir efOcacemcn t. Son programme était:

a Gouverner la démocratie, relever la France, restaurer les fmances, assurer la paix sociale et religieuse ^ » Eh bienl il a peur que son parti n'échoue à remplir i^ette tâche; il croit voir que son parti y devient obstacle.

Philosophe, il avait toujours distingué entre le fait et la vérité^ la réalité et Vidêal^ c'était comme le fond de son système ; publiciste, n'est-ce pas la même distinction qui explique son attitude ? La République, sans doute, demeure le gouvernement par excellence de la société normale ; mais, la réalité donnant k la théorie des démentis, ne faut-il pas s'attaclier à ce qui de la théorie môme est la raison, ici à la liberté et à la justice, donc

^ La Démocmiie libérale^ 1892, préface, p. xxiv.

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préférer à la lettre l'esprit, donc renoncer à ses idées propres ou à celles d'un parti, pour demeurer (idèle aux convictions profondes, aux principes, à Tldéal supérieur ?

Voila bien ce qu'il a prétendu faire. Et c'est pour cela qu'ayant écrit, en 1859, La Démocratie^ il écrit maintenant La Démocratie libérale. Écoutons ses propres déclarations, dans la préface :

« J'ai publié, sous le second empire, un pelil livre qui a fait quelque bruit, grftce à la saisie de l'ouvrage et à la prison de l'auteur. Le litre en était la Démocratie tout court. Je croyais tout dire en un seul mot.

Démocratie libérale me semblait un pléonasme, sous un régime républicain. Ce livre était la simple explication du symbole de 89 : liberté, égalité, fraternité.

C'est toujours la même doctrine que je

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professe, en ajoutant au titre une cpithète dont Texpérience du régime actuel m'a démontré la nécessité. J'avais connu la démocratie impériale. J'ai appris à connaître la démocratie républicaine. Cela m'en a fait désirer une troisième qui sera la démocratie libérale. Celle-ci difTérera des deux autres en un point essentiel. Elle ne laissera à l'État que les attributions strictement nécessaires à l'accomplissement de sa mission. J'avais toute confiance en l'État républicain. Je lui faisais trop large part aux dépens de la liberté. Dans ma démocratie libérale Je restitue à la société toute la part qui lui appartient. Mes anciens amis, républicains libéraux, dont je ne suis séparé que par un mot, voudront bien me pardonner d'avoir été plus fidèle à notre cause qu'à notre parti. Cette cause, c'est la

liberté dont la République nous avait paru le gouvernement par excellence. Vingt ans d'expérience m'ont enseigné que la République, au moins en France, n'est pas ce gouvernement. D'autre part, une période quasi-séculaire de centralisation m'a édifié sur les mérites de cette administration impériale, rigoureusement conservée par Ions les régimes qui ont succédé au grand empire, y compris la République actuelle ^ »

Et il s'écrie en fmissant cette préface :

« Nous croyons que la monarchie reverdira un jour en pleine terre de France...

Une cause n'est jamais perdue, quand le salut du pays dépend de son triomphe^. )> Dans le livre lui-même, nous lisons:

« Nous avons défendu nos principes et

1 La Démocratie libérale^ 18'J2, préface, p. ii. • /6icf., p. XXVI.

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