‹ Étienne Vacherot, 1809-1897Chapitre 3 sur 4 · É1*1ENNE VACHEROT · texte numérisé non relu

É1*1ENNE VACHEROT

DOS doctrines contre un parti qui ne comprend pas que l'ordre, la justice, la liberté sont les premières conditions d'existence d'un régime républicain. Nous sommes tout disposés & suivre le gouvernement dans la voie du bien, tout en combattant ceux qui veulent le maintenir dans la voie du mal. Nous n'attendons une restauration monarchique que de la volonté du peuple, désabusé en même temps que menacé d'une révolution sociale. Si jamais notre monarchie vient, ce ne sera que pour recueillir l'héritage d'une république dont nous n'aurons pas avancé les jours d'une heure.

Qui peut nous faire un crime d'espérer que notre France trouvera une planche de salut, au moment de sombrer dans l'abtmc d'une démocratie révolutionnaire* ? »

1 La Démoçralie libérale^ partie I, ch. ui, pp. 82 et 83.

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C'esl assez clair, je pense. L'évolution esl complète, elle est franche, et les raisons de Taccomplir sont dites très haut. Et passant en revue Tune après l'autre toutes les questions, toutes les institutions, il cherche partout la solution, le remède, le progrès dans la vraie liberté. Sur Taristocralic cl les moyens de la renouveler tous les jours, « engendrée perpétuellement par la démocratie qui la porte dans ses flancs » , il a des pages superbes *. Il étudie l'administration, Tarmée, le clergé, l'Université ; il aborde la question sociale ; partout c'est de la liberté qu'il attend le salut. Il détache de l'État l'Université, il rejette tout monopole de l'État, toute tutelle aussi, et il aspire au moment où « notre société française montrera qu'elle peut se suflîre à

1 Ibid., partie I, ch. ii, pp.-45 et suivantes.

elle-même ». Il salue a celte grande Université libre, qui aura Thonneur de se gouverner elle-même ». Et il s'écrie : « J'ai en tout le goût, je dirais volontiers la passion de TUnité. Seulement, je ne la veux pas, comme l'entendent nos républicains, par la suppression de la liberté. »

11 entre dans le détail de la réorganisation qu'il rêve. « Ce ne sera plus, dit-il enfin, l'Université tour à tour impériale, royale, républicaine. Ce sera l'Université nationale, plus digne que jamais de ce nom, parce qu'elle ne sera la servante d'aucun gouvernements »

J'essaie, par ces échantillons, de donner quelque idée du souffle qui circule dans les pages de son livre. Il attaque de toutes parts « cette centralisation dont notre race

1 Ibid,, partie III, ch, vi, pp. 273, 276, 281, 282, 285.

semble avoir tellement pris Tbabitude qu'elle ne songe point à remuer bras et jambes sans la permission de TÉtat* », et, voulant assurer cette bienheureuse liberté contre les attentats de la licence ou du despotisme, il ne la conçoit plus existante que dans la royauté et par la royauté. Et il le dit.

Imitant sa franchise, et parlant sans doute un peu hors de propos, puisque mon avis personnel n'est pas ici en cause, je dirai que d'avoir désespéré de la République je ne le loue pas. Avec plus de clairvoyance patiente, ne se fût-il pas dit que, si les grandes réformes des mœurs et de Tesprit public, par lui jugées nécessaires, doivent, de son aveu, se commencer sous le régime existant dont il se garde de pré-

* La Démocratie libérale^ p. 283.

parer ni même de souhaiter la fm violente^ rien n'empêche que ces mêmes réformes n'améliorent et n'affermissent la République et ne la mettent en état d'accomplir elle-même le beau programme tracé plus haut? Mais un courage a manqué à cet esprit généreux, un seul, celui de surmonter ici sa déception. Quoi qu'il en soit, ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il a en vue l'honneur et la sécurité de la France, la justice et la liberté, et cela seulement.

Dans un hymne assez étrange à son patron saint Etienne, commentant les paroles du martyr qui meurt les yeux levés vers le ciel ouvert, il dit que, pour lui, il a le regard fixé sur le sol, et qu'est-ce qui l'y attache ainsi?

Un coin de terre, un lambeau de ma France.

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Ce « lambeau de sa France » lui cause de perpétuelles angoisses. Pour que « la France reprenne sa place », comme il dit, pour que « tout se fasse par la liberté », comme il dit encore', pour prévenir le retour d'un César et d'une invasion et d'une Commune, toujours constant dans son amour pour le pays et dans sa passion pour la justice et pour la liberté, il a été d'un parti, et puis il a voulu n'en être plus: c'était sa manière de rester fidèle à la même cause.

1 La Démocratie libérale^ préface, p. xxiii.

A-t-il, en philosophie et en religion, accompli une évolution analogue?

Un jour, il y a une douzaine d'années, il venait de me parler longuement : je le vois s'arrêtant sur le seuil de sa porte, pour me dire : « Tout ceci sur le terrain social, car philosophiquement je n'ai pas changé. On le verra bien, je prépare mon testament pliilosophiquc. »

Ce testament, où est-il ? Dans les pages sans doute que la confiance de son fils m'a mises entre les mains en me désignant pour cette Notice.

Le Nouveau Spiritualisme^ en 1884, avait paru le résumé final de sa philosophie ; mais, puisque sa vie se prolongeait, un autre livre, plus court, plus compréhen" sif aussi, le hantait : là il mettrait ses plus chères idées sur toutes choses, en leur état dernier. A la fin de 1894, il se mit à écrire. Ses forces physiques déclinaient ; un soir, sortant de chez un ami, il lui avait fallu prendre une voiture pour regagner sa demeure ; c'était la première fois. Je vois encore de quel air il me contait, le lendemain, cet événement et son chagrin, et presque sa honte. Bientôt la réclusion allait commencer, et les loisirs du penseur croîtraient avec sa solitude.

Nous avons cent vingt-trois feuilles écrites d'une main ferme. Ce sont bien ses suprêmes réflexions, ses Ultima verba.

Voyez les titres, qui sont de lui : après Ma Préface^ qui s'arrête au bas de la quatrième page, au milieu d'une phrase sur Cousin, voici, par ordre : Ma Psychologie (29 pages), où un parallèle entre Renan et Taine, a\ l'avantage de Taine, attire le regard ; ensuite, Ma Cosmologie (20 pages) et Ma Théologie (22 pages), les deux points culminants ; Ma Morale et Mes Idées sur la Justice 'pénale (36 pages) ; Mes Idées sur ta Charité publique (12 pages), et deux pages sur Notre Histoire^ beau commencement d'une étude trop vite interrompue.

Ces écrits se trouvent avoir leur date ; il écrivait volontiers sur des billets de faire part. Il y en a de la fin de 1894, il y en a de 1895, le dernier du 23 juillet*. 11 disait,

1 Dans le chapitre Ma Psychologie, il y a une page du 15 janvier 1895, une autre du 16 février : la chemise qui enveloppe le chapitre est un billet de faire part du 20 sep-

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vers le début de 1896, qu'il « assistait au déclin de la mémoire en lui et au progrès de Toubli », et qu'ainsi « il vérifiait par sa propre expérience la distinction établie par les philosophes entre la pensée dépendante des souvenirs et la pensée pure ».

C'est vers celte époque qu'il a dû cesser d'écrire. Le petit livre n'était pas fini. On y trouve des pages achevées et très intéressantes.

Icmbrc 1894. Dans le chapitre Ma Cosinolor/ie, il y a des billets de Taire part de février et d'avril 1895. Dans le chapitre Ma Théologie, 1ns billets employés sont de février, mars, mai et du 23 juillet 1895. Dans le cahier Ma Morale , il n*y a qn*iin seul billet de faire part employé : il est du 2 décembre 1894. Le» Idées sur la Charité sont enfermées dans une chemise du 23 octobre 1894. — Tout fait croire que, dans ce travail, Vacherot commença par résumer ses idées sur la Justice et la Charité, c'est-à-dire ses idées sociales et politiques. Ce que rien ne permet d'élucider, c'est qu'elle devait être, dans sa pensée, la première partie du livre. Car il inscrivait le numéro II sur le cahier Jlfa Psychologie y — numéro effacé ensuite, c'est vrai, mais représentant bien un classement sérieux, puisque les cahiers qui suivent portent les numéros III, IV, V. Est-ce la Préface qu'il avait en vue, et dont il faisait le numéro 17

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C*est là, si l'on en rapproche dix pages de La Démocratie libérale^ et certaines confidences faites à des amis, que Ton aura sa dernière pensée sur la religion et la philosophie. Ce n'est pas une indiscrétion de la chercher, puisque, dédaigneux de l'outrage ou de TindifTérence, accoutumé à affronter la colère des puissances établies ou celle des hommes de son parti, mais très soucieux que sa pensée ne fût jamais équivoque pour ceux dont il prisait l'estime, il a tenu à ce que ceux-ci ne se méprissent pas sur son compte.

Dans ce travail d'examen intérieur, il note les influences exercées sur lui : les très anciennes dont Teffct persiste, les récentes qui, par leur fraîche date,

> La Démocratie libérale^ partie III, chap. m, pp. 309 à 31/.

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occupent son attention. Dès les premiers jours de sa vie pensante, ses maîtres avaient fait sur lui des impressions qu'il se plaît à retracer et à reconnaître. Et, chaque jour, en vieillissant, il prenait contact avec des hommes et des choses qu'avant 1870, par exemple, il ne connaissait guère. En philosophie proprement dite, il faisait des lectures qui Tintéressaient, et, comme il avait Tesprit ouvert et une très grande sincérité, il cherchait à voir comment des vues qui pouvaient le déconcerter s'accordaient néanmoins avec sa pensée constante et comment il pouvait s'instruire sans se démentir. Mais, de peur que ses amis oïl anciens ou nouveaux ne le crussent plus changé qu'il n'était, il a, par égard pour eux comme par sincérité avec lui-même, regardé très attentivement dans sa cons-

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cience et, dans ces dernières pages, dit très haut ce qu'il a vu.

La religion Ta toujours préoccupé, et, même dans ceux de ses écrits où le christianisme est fort méconnu, il en parle comme d'une très grande chose, avec respect, même avec sympathie. Il y a, dans le livre de La Religion^ des pages ^ où ce sentiment est particulièrement visible : ne rendant pas justice au christianisme, il lui rend hommage, et Thommage est sincère.

Mais pourtant, avant 1870, il ne parlait ^uère de choses chrétiennes que d'après ses souvenirs d'enfance ou d'après la politique pratiquée sous la Restauration, donc par sentiment ou avec quelque aigreur.

Après 1870, il fait chaque jour des découvertes qu'avec sa sincérité habituelle il

1 Pages 338, 339

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proclame tout aussitôt. Alors du christianismC) du catholicisme il aperçoit, il touche, il déclare la vertu sociale, la nécessité sociale. En même temps son vieux libéralisme s'indigne des premiers indices d'une hostilité sectaire à Tégard du clergé, de TÉglise, et sa sympathie pour la religion s'en accroît ; il est volontiers du côlé de ce que Ton opprime, et les causes vaincues lui plaisent. Le crucifix est chassé de l'école, il le regarde avec respect et amour*.

Puis, comme ce publiciste, ce politique est un penseur, il ne tarde pas à reconnaître que cette bienfaisance et cette

* De )à les discours & rAssemblée nationale où il flétrit ceux qui veulent dominer le peuple en flattant ses passions, et qui, par haine aveugle pour « la doctrine du Cruciflé », font de « renseignement populaire un instrument de propagande corruptrice et dégradante ».

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nécessité sociale de la religion ne sont pas choses temporaires. Autrefois, avec le Jouiïroy de Tarticle Comment les dogmes finissent^ il a dit que le christianisme serait la dernière des religions : il n'y en aurait pas d'autre, car c'est la plus excellente, mais de celle-là, comme de toute autre, l'humanité ayant atteint l'&ge viril se passerait, et déjà l'élite s'en passe, remarquait-il, l'élite, c'est-à-dire les philosophes ^ Maintenant, à sa théorie de la religion il fait une retouche; avec Jouiïroy encore, avec le Jouffroy du Cours de Droit naturel^ il déclare que le christianisme durera autant que l'humanité : sa tâche n'est pas finie, elle ne sera jamais finie ; on ne se passera pas de lui, et il n'y a d'exception pour personne. Le voilà donc

> La Religion, p. 318.

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qui, comme Jouffroy, ajourne indéfiniment le règne tant souhaité de la raison et de la science ; et, plus expressément que Jouffroy, il explique pourquoi.

« L'homme est né religieux. » Cela veut dire que c'est à l'essence même de l'humaine nature que tient la religion. Ce ne sont pas seulement les misères et les souffrances de l'humanité, ou ses infirmités, ou ses facultés inférieures qui rendent la religion nécessaire ; c'est le cœur^ c'est la conscience. Grande y est, sans doute, la place des symboles, et jusque dans ses derniers écrits, Vachcrot a quelque mépris ou quelque pitié « pour ceux qui ont besoin de tout voir par les yeux de l'imagination, de tout saisir par les prises de la sensibilité », surtout « pour ceux qui s'en tiennent à des formules accréditées qui

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leur paraissent avoir force d'axiomes ». Il se sait gré encore de la « transition douce, naturelle », par laquelle de croyant il s'est trouvé incrédule, « n'ayant point eu, comme JouiTroy, sa nuit de décembre » ; et le rationaliste demeure si entêté de son préjugé qu'il dit encore avec Jouffroy :

(c Quand la foi se retire d'un esprit, c'est pour n'y plus rentrer. » Et il ajoute :

<K Si l'on a vu tomber une à une ses croyances, comme des feuilles mortes, sous le vent du doute, c'est fini. On a perdu la faculté de croire. On est devenu philosophe pour le reste de sa vie, à ses risques et périls. Ce n'est plus la foi, c'est la raison qui gouverne la vie, quand ce n'est pas la passion qui la domine. » L'orgueil philosophique n'est pas mort. Cependant la nouveauté introduite dans la

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théorie esl importante : non seulement il fait « de Tespèce toujours croissante des prétendus libres penseurs qui ont plus de prétentions que d opinions raisonnées » un portrait digne do Platon nous donnant le signalement des sophistes : il a toujours eu en horreur les Voltairiens ; là n'est pas le vrai progrès : c'est ce qu'il dit du cœur et de la conscience qui modifie la théorie :

du moment que c'est surtout le cœur^ la conscience que la religion intéresse et qu'ainsi elle est chose essentielle, nul ne peut s'en passer ni ne s'en passe, nul, pas même le philosophe, car si le philosophe se passe des symboles^ il ne renonce ni au cœur ni à la conscience; et Vacherot dit expressément « qu'il faut que le cœur s'unisse à la raison, que la philosophie sassocie à la religion pour que l'Humanité,

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peuples et individus, puisse accomplir sa destinée sur celte terre* ».

Je sais bien qu'ici sa philosophie se retrouve. Dans son système, Tldéal absolu, qui est le vrai Dieu, le Dieu de la conscience, le Dieu que Tllumanité adore^, n'a d'existence que dans l'homme, en sorte que le divin réside dans le cœur et dans la conscience de l'homme de bien comme dans la tète du sage. Et cœlum et virtus^ aime-t-il à répéter^. « Le ciel dans le cœur du juste comme dans la pensée du sage. » Et ainsi « la théologie n'est qu'une psychologie supérieure ». N'oublionsdoncpas que son rationalisme persiste, et ce rationalisme persistant autorise et justifie à ses yeux je

» Papiers inédits, Préface^ Ma Théologie, et pour la dernière citation, La Démocratie libérale, p. 316. ^ La Métaphysique et la Science, t. H » Papiers inédits. Ma Théologie, p. 17.

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ne sais quel mysticisme où il s'engage, je ne sais quel fidéisme où il incline. Étrange complexité de doctrines, de tendances, de sentiments^ !

Or, pendant qu'il ne parvient pas à reconnaître h Dieu une existence indépen-

1 C'cfit sur ce caractère imoginatir et mystique du ralionalisincrle Vnchcrot que M. OIlé-Laprnnc comptait revenir dans la Notice quMl préparait pour Tlnstitut :

« Je voudrais, écrivait-il peu de jours avant sa mort, montrer, dans ma Notice pour Tlnstitut, que Vnchcrot n'a jamais conçu la véritable « idée pure » dont il parle tant. Il n'a pns dépassé la région de rinmgination, il n'a compris Icxistcncc que se déployant dons l'espace bu dans le temps. Il a mis le divin dans la nature, puis et surtout dans l'homme, (^cst un stoïcien, — mais un stoïcien psy- <*Jiologue. Il dit bien quand il dit que la théologie, disons la science, n'est qu'une psychologie supérieure... Verrionsnous, dans la doctrine de Vachcrot sur l'opposition du Dieu idéal et du Dieu réel, une sorte d'essai d'arracher à nos prises trop grossières la très pure essence du divin? serait-ce une manière d'ôter les points de contact entre notre pensée humaine finie et le parfait incommunicable, mystérieux ? Pour Vachcrot, ce n'est pas la réalité infinie qui «st inaccessible et objet de respect et d'adoration; c'est l'idéalité parfaite, laquelle, sans doute, n'existe que dans «t par la pensée finie, mais n'en a pas les souillures, si l'on peut dire.

« Étrange mysticisme d'un philosophe rationaliste I »

{Note des Éditeurs.)

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dante de l*esprit qui conçoit et du cœur qui aime Tldéal, le Christ, qui est l*ètre réel où ridéal divin trouvela plus complète expression, le Christ l'attire*. Dans ces derniers papiers, nous le voyons aspirant h une double unité, faite, pense-t-il, non sur les ruines des diverses églises et des diverses écoles, mais avec leur ftme même : un christianisme unique, le christianisme vraiment catholique, pure religion du Christ, religion de Tamour, et aussi une philosophie unique, à laquelle il cherche un nom, et qu'il nomme stoïcisme^ parce que de tous

i Au revers de la page 2, du manuscrit Ma Préface, qui est liarrée, il y a des choses curieuses : « Si le Christ est rilouuue-Dieu pour le théologien, il reste rUoiuuie divin par excellence pour le philosophe. K est-ce pas toujours la divinité ? (Et ceci est barré dans le texte primitif.) Pourquoi les deux sœurs ne se donneraient-elles point le baiser de paix, ayant la même œuvre à faire, qui est de relever et de consoler Thumanité abattue ou souffrante?» Et encore ridée ci-dessus, entre les lignes, puis barrée : € Si je vois une différence de doctrine entre T Homme-Dieu du théologien et liiomme divin du philosophe, je ne vois pas d*opposition. »

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les noms d*écolcs c'csl le plus populaire et que cette doctrine est la seule d'ailleurs où ridée morale dans toute sa pureté ait primé.

En attendant, il se désabuse non pas du fond de sa métaphysique même — à laquelle il sait gré de l'avoir fait renoncer, croit-il, à toutes les idoles et de lui permettre aujourd'hui d'évoluer, sans se démentir — , mais de la dialectique, mais des constructions des philosophes. Par moments il pousse bien loin la désillusion.

11 sent, à la façon de Pascal, à la façon aussi de Maine de Biran, la vanité des systèmes. Dans Ma Psychologie^ il écrit : « Le monde des phénomènes étant le monde de la science, il n'y a au-delà que les fantômes de la métaphysique. Je les connais, ces fantômes ; il y a beau temps qu'ils ne hantent plus mon esprit. » On ne s'étonne

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pas alors que, trois ans auparavant, il ait écrit, dans Im Démocratie libérale, sans un mot de bh\me, que « Pascal croyait peu & la métaphysique et ne souiïrait la raison que dans la science ». Il avait ajouté que « sa théologie était tout entière dans son cœur, et que c'est au cœur qu'il réservait la connaissance de Dieu^ ». Ce « mysticisme » — il emploie le mot — lui agrée.

Lui-même, avec Pascal, « médite sur la doctrine, la vie et la mort du Christ », et pourquoi ? « pour en être pénétré^ ». Tous

> La Démocratie libérale^ p. 310.

s Ibid.^ p. 309. — Il Taut citer, aussi, celte ébauche de parallèle qu*U tentait entre les derniers instants de sa femme et les souQ'rances de rilomme-Dieu, dans une pièce de vers qu'il adressait au prêtre qui avait assisté M"' Vacherot & ses derniers moments :

A M. Vasseur, prêtre de Saint-Sulpice,

Elle aussi, pauvre femme, a gravi son calvaire. Se traînant à genoux, elle a porté sa croix.

Vous lui parliez du ciel, elle oubliait la terre ; Rien ne la consolait autant que votre voix.

Elle aussi s'écriait : « Mon Père, sauvez-moi ! »

les ans, pendant la grande semaine, il relil la Passion. C'est écrit. 11 écrit aussi et puis répète en causant que « le Christ aura son dernier regard * ». A ses visiteurs il montre le Crucifiement de Munkaczy, placé dans sa modeste chambre, de manière à être vu de son lit ; il m'en a un jour détaillé la religieuse beauté ^. Il aime à dire <( qu'il mourra dans sa foi philosophique »,

Ce fnt (oiijmirs le cri de rhnmAÎne iiAture ; L'Ilommr-Dicu l'a pouRSé dtnii son ardente foi. « Sauvez-moi ! • répétait la ehère eréalurc.

Elle aiisni, je l'ai vue au fort de at douleur, Se ronnant en Dieu, murmurant sa prière ; Pour retrouver fia forée avec sa douce humeur, Elle n'avait qu'à dire : « A votre gré, mon Père... »

{Monsieur Charles Vassew^ prêtre de la communauté de Saint-Sulpicet i824'i89i. Paris, librairie de TOEuvre Saint- Paul, 1893, p. 7i.)

* La Démocratie libérale^ p. 31i, et les papiers inédits, Ma Théologie,

3 El, dans La Démoa^atie libérale^ p. 311, il dit dans une note : « Quels artistes qu'un Munkaczy et un Rossini I J'ai toujours la scène du Calvaire dans Tœil, comme j'ai la lamentation du Stabat dans Toreille. » II avait une sorte de passion pour la musique.

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et il explique « comment il se sent redevenir chrétien sans cesser d*être philosophe ». 11 n'arrive pas au Credo de Nicée, il n'adhère pas, j'allais dire il adhérerait encore moins à la Profession de foi du vicaire savoyard^ mais il fait pourtant « une profession de foi » qui « rapproche sa religion de celle de Pascal », et cela « sous la réserve d'une liberté philosophique que l'on ne connaissait pas du temps de Pascal^ ».

Toujours le même état d'àme:« la superbe », comme aurait dit Pascal, la satisfaction de penser sans qu'aucune autorité ait rien à y voir, et cela s'appelle raison, science et philosophie ; et en même temps, néanmoins, l'aspiration vers Dieu et vers le Christ, le Christ qu'il se platt h nommer

1 La Démocratie libéraleyi^. 311.

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de ce nom très doux, Jésus, ou de ce nom très grand, TIIomme-Dieu. Et & son ami, M. Uoyé, dans une allusion claire à ses Tunérailles, il dit : « Je ne contristerai pas les chères âmes qui m'aiment. Ne scanda- Uzaveris. Il ne me répugne pas d'être traité en chrétien... que j'ai essayé d'être. »

Pendant ses longs mois d'acheminement vers la mort, il n'a jamais fermé sa porte aux amis chrétiens et même prêtres qui venaient le voir. Par sa volonté, ses obsèques ont été religieuses.

Métaphysicien hardi, puissant logicien, (ime aimante, caractère droit, capable de résolutions héroïques sans repentir, spéculatif, méditatifs comme on disait autrefois, et avec cela, passionné pour l'action,

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pour la politique : quelle richesse I Quelle yariété dans un même homme, et que de contrastes! Si on ne Tétudie qu'un peu, les contrastes éclatent, et on le soupçonne de s'être contredit. Si on Tétudie davantage^ ces contrastes s'atténuent parce que les parties maîtresses se montrent mieux ; on voit alors où est vraiment le conflit et comment au fond il y a unité.

C'est un puissant esprit. Il mérite ce qu'en disait Taine dans le beau portrait de M. Paul à la fin des Philosophes du XIX* siècle. Oui, il a bien cette force a d'apercevoir beaucoup de choses d'un seul coup » ; oui encore, « il démontre avec une suite, une énergie..., qui ne se rencontrent guère ailleurs ».

De rhomme il faut dire : c'est un honnête homme. Et, puisqu'il a eu la faiblesse, si

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Ton veut, de tracer lui-même son caractère^ empruntons son langage, ses vers :

Ce fils de paysan avait du gentilhomme ^

Rien de bas, rien de vil ne salit sa mémoire.

Intraitable au vainqueur,

Surtout point courtisan, si ce n'est du malheur.

C'est bien lui, n'est-ce pas?

Mais il ne faudrait pas le poser en Gaton.

Ce n'était point Alceste, encore moins Philinte.. U ignorait la feinte.

El ce dernier vers où la prosodie fait défaut, mais non pas la vérité :

Jusque dans le devoir il mettait \a passion.

Ajoutons & ces trails la bonté : il a aimé

1 Dans ses notes concernant son procès de presse, nous trouvons : « Je n*airae pas le bruit, et je n'ai jamais rien fait, dans la politique comme dans la science, qui puisse me faire soupçonner de rechercher la popularité. »

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ses amis et il n'a gardé rancune à personne ; il a été doux, il a eu, dans ses rapports avec ses semblables, grftce et bonne gr&ce ^

Mais ce puissant penseur est un a Imaginatif ». Et, avec son esprit prompt et cette double intrépidité du logicien et de rkomme, il va jusqu'au bout d'idées, ou reçues ou siennes, qui ne sont parfois que des images fortes : il en est d'autant plus facilement dupe que la vigueur logique qu'il

1 Qu'on rapproche, ici, quelques notes ébauchées par M. OUé-Laprune en vue de la Notice (|u'il préparait pour 1 Institut :

« Remarque sur remploi des majuscules. — Lui simple, sans affectation, comme il grandit volontiers les objets par ce procédé typographique 1

« Cela donne plus de consistance aux idées. Cela réalise, cela substantialise, individualise, pcrsonnifte, au besoin divinise.

« C*est vnaginatif,

« Et c'est solennel. 11 y a de lu solennité rhcz cet homme simple. Il est candidement solennel. J*iiiiagine que dans rantiquité, à Uome, non en Grèce, on était solennel comme cela : bonhomie, ingénuité, puis un ton haut, une gravité solennelle, un oracle de la raison, de la sagesse. Le Sage antique. » (Noie des Êditeure.)

déploie pour les développer et les soutenir lui en dissimule la première origine.

C'est ainsi que j'explique l'empire que prit sur son esprit Cousin, dont la « diplomatie philosophique » ne cessa pas d'ailleurs de le choquer. Il sut résister à Cousin, mais pour être plus fidèle aux premières impressions reçues de Cousin. Des phrases où l'image est plus vive que n'est distincte l'idée, des mots brillants ou frappants restent dans un coin de sa mémoire, il le dit lui-même à quatre-vingt-six ans, et c'est comme un germe qui travaille dans son esprit, et opère secrètement, efficacement.

Imaginatif avec tout l'appareil réflexif, il est facile à recevoir l'action de ce que Malebranche eût appelé imagination dominante et contagieuse, et il excelle à développer rationnellement un préjugé.

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Préjugé aussi que cette maxime ou cet axiome jamais contrôlé, jamais examiné, que, pour faire œuvre de raison, il faut penser seul, et que tout ce qui n'est pas science proprement dite ou raisonnement philosophique est pur symbole. 11 prétend échapper à Timagination et à la sensibilité non moins qu'à Tautorité quand il rejette toute foi religieuse, et c'est l'imagination sans doute encore, mais d'une autre sorte, et l'autorité encore, mais d'une autre sorte, qui le mettent sous le joug des maximes dominantes de son temps.

Dans l'exposition même de sa métaphysique, l'imagination met à la place et sous le nom d'idées pures des fantômes. Eût-il tant répété que l'Être infini est tout, si ce mot « tout être » ne lui eût pas toujours

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offert l'image d'un réservoir immense et inépuisable ? Et eût-it à l'Idéal suprême, à l'Être parfait refusé l'existence de peur de le dégrader, si, en concevant l'existence, il se fût défait de l'image des êtres existants dans l'expérience et des conditions de cette existence inférieure? Se fût-il enfin obstiné à chercher dans l'homme de bien, ou dans le sage, le seule réalisation de l'Idéal, s'il se fût détaché des images où toujours s'enchaînait sa pensée, et s'il eût compris que les êtres existants, avec les abstractions ou les idées que les meilleurs d'entre eux portent dans leur tête, n'épuisent pas nécessairement la réalité?

Mais cette force imaginative ne le maîtrise pas tout entier ; il a, d'autre part, les moyens de s'y soustraire en quelque mesure.

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D'une intelligence ouverte et d'une courageuse sincérité, il est docile aux enseignements de l'expérience, aux leçons de la vie. Et enfin, il a l'àme profonde.

A mesure donc qu'il avance, il se désabuse de beaucoup d'apparences, et son &me va s'épurant, s'agrandissant, s'approfondissant; elle s'élève aussi. Où ne l'eûtelle pas conduits! son imagination, frappée depuis les premières années de sa vie pensante, ne l'eût retenu sous le joug de certaines maximes et de certains mots 1 Voilà où est le conflit. De par cette imagination, de parles influences subies, de par le pli contracté et gardé, il a certaines idées auxquelles il tient comme h lui-même ; et de par T&me, d'accord avec ce que la pensée a de plus pur et de plus haut, il a de quoi se déprendre de ces idées et

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main le divin ; malgré lout il écrit, dès 1858 : <( L'homme n'est grand, fort^ sage, saint, que de la grandeur, de la force, de la sagesse, de la sainteté qu'il puise à la source de toute vie, de toute lumière, de toute vertu * » ; et, en 1892, répétant ces mots du Christ : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » ; il répond : « Non, divin Maître, tant qu'il y aura des fils d'Adam pour les recueillir », et il se plaît — c'est encore lui qui parle — î\ « contempler le Fils de Dieu sur le chemin de la Croix où son cœur le suit^ ».

» La Mélaphijsique et la SciencCy t. II, p. 518. L'accent de Tàme, si Ton peut dire, corrige ici le système et rend aux mots leur portée. C'estaumème endroit presque, page 548, que se trouve le beau passage sur « l'erreur et le crime du panthéisme », (|ui détruit la distinction entre le bien et le mal, en marquant tout également du sceau de la Divinité. Il prétondait sincèrement, en dépit des apparences de sa doctrine, maintenir la liberté humaine et le devoir absolu.

2 La Démocialie libérale, pp. 313-314.

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N'est-il pas vrai qu'il nous a livré lui-même le secret de sa vie et qu'il nous en laisse saisir, dans les profondeurs de son être, l'unité ?

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