ET INOCULATIONS
Nous sommes arrivés maintenant au point le plus controversé, et aussi le plus délicat, de l'étiologie de la carcinose. Peut-on produire des tumeurs, ou une dialhèse se manifestant par des tumeurs, en inoculant des sucs ou de petites parcelles d'une néoplasie cancéreuse? C'est là un point jusqu'ici en litige, quoique les premières expériences qui aient été faites remontent plus haut en date qu'on ne pourrait le supposer. Depuis 1773, les savants et les médecins de tous les pays se sont mis à l'œuvre, et des faits qu'on aurait le droit de croire plus nombreux, sont venus, soit intirmer, s(»it confirmer les conclusions premières, si bien qu'au milieu de cette masse de documents il est assez difficile de se faire une idée bien nette. Cependant sans préjuger la question, nous pouvons dire que nous croyons la chose probable, quoique non prouvée encore.
Pour permettre à nos lecteurs de se faire une idée à eux, et ne pas les obliger à prendre, sur le sujet, l'opinion des divers auteurs, nous transcrirons m extenso les expériences que nous avons pu trouver, et donnerons les résumés des autres. Dans une question expérimentale, les faits étant tout, l'interprétation doit venir ensuite. C'est la marche que nous nous proposons de suivre dans cette partie de notre travail, en citant les expériences par ordre chronologique, en la terminant par des faits inédits, dont quelques-uns sont dus à M. Liouville qui a bien voulu nous les communiquer avec une gracieuseté dont nous de saurions trop le remercier.
Expérience I. (Peyrilhe) (1). — « Je pris environ deux (1) Peyrilhe, Disseriatio academica de camro, § 38, p. 33, 1774.
drachmes di^ virus exprimé d'une mamelle cancéreuse, et ayant blessé un chien sur le dos, je l'introduisis autant qu'il me fut possible, à l'aide d'une seringue, dans le tissu cellulaire qui environnait la plaie. Je la fermai ensuite de mon mieux à l'aide d'un emplâtre agglutinatif et d'un bandage. Trois jours après, je levai cet appareil. La rétraction de la peau laissait voir un ulcère qui sentait déjà très-mauvais ; sa couleur était d'un violet noir, et sa circonférence était emphysématc-œdémateuse. Je refermai la plaie avec le même emplâtre, et 48 heures après, je la découvris pour la seconde fois. Les symptômes étaient graves alors: toute la peau, de la têteàla queue, était distendue par un œdème emphysémateux; un peu dematière ichoreuse, noirâtre, découlait de la plaie; les yeux étaient brillants et la soif pressante; ce pauvre animal jetait des cris perçants. Enfin ma servante, autant dégoûtée par la puanteur de son hôte qu'attendrie par ses gémissements, jeta dans les latrines cet animal que sa plaie me rendait précieux, et m'ôta ainsi l'occasion d'observer les phénomènes ultérieurs de cette maladie factice, jt)
Ainsi cette première expérienceconduit à un résultat négatif; et les phénomènes observés sont é ndemment ceux d'une gangrène qui eût tué l'animal si la servante de Peyrilhe n'avait pas hâté sa fin. Viennent maint'jnant les expériences faites par Alibert, et entreprises dans le but de prouver la non-contagion.
Expérience II (Alibert) (1) . — Le 17 octobre 1808, à Saint- Louis, il s'inocula, au bras droit, de l'ichor cancéreux provenant du carcinome du sein droit, chez une femme de 60 ans, qui était expirante. En. même temps qu'à lui, il pratiqua aussi l'inoculation sur un étudiant nommé Fayet, et sur deux personnes présentes, le Noble et Durand.
Une demi-heure après, il ressentit de légères douleurs lancinantes, se renouvelant plusieurs fois, au niveau de la
(1) Alibert.
piqûre, qui s'entoura d'une aréole rouge, s'accompagnanl d'un léger gonflement.
Le 2"^'^ jour, cessation de la douleur, augmentation de l'aréole et du gonflement; il se forme du pus. Le 3"'^jour, les symptômes diminuent, le gonflement est à peine sensible; le 4me jour le pus se dessèche, et la croûte tombe le laissant une tache rouge.
Expérience IIL — Le 24 octobre 1808, c'est-à-dire huit jours après, il recommence l'inoculation sur lui-même, et sur les deux bras du D'Biett. Le résultat, pour Alibert, fut identique à celui de Texpérience II, mais Eiett éprouva, le 3"^ jour, de légères douleurs le long des lymphathiques, à la partie ininterne des deux bras. La piqûre de droite s'enflamme légèrement, le soir il fut pris de frissons, et le mouvement fébrile se prolongea deux jours encore. Les ganglions de l'aisselle et du cou furent engorgés ; mais bientôt tout cessa, les douleurs s'éteignirent et les blessures furent cicatrisées.
En somme, aucun résultat quant à l'inoculation du cancer; et cependant on avait opéré d'homme à homme, se meltant ainsi dans les meilleures conditions de réussite. Il n'y eut qu'un cas de lymphangite î Nous ne pouvons expliquer celle absence de résultat chez cinq expérimentés; nous la signalons, et la rangeons cependant au passif de l'inoculation du cancer.
Dupuytren vient ensuite, qui apporte les résultats de ses expériences à l'appui de la théorie de la non-inoculabilité. Nous n'avons pas trouvé d'indice bibliographique qui nous permît de les consulter; nous pouvons, dire simplement qu'il opéra, et en injectant du pus dans les veines, et en introduisant des portions de tumeur cancéreuse dans l'estomac de chiens. Ses expériences furent négatives, quant au résultat. Après lui (jeuge, Valentin et Vogel ont renouvelé les tentatives d'inoculation sur des animaux, et sont encore arrivés à des résultats semblables.
En somme, rien jusqu'ici ne permettait de conclure à la contagion du cancer; bien au contraire, les auteurs étaient en droit d'affirmer la négative, d'autant plus que les observations cliniques avaient démontré que le cancer n'était pas contagieux.
Mais voici que de nouvelles expériences sont survenues, qui ont, de nouveau, remis la question en discussion ; nous sommes encore, à l'heure qu'il est, dans cette seconde phase. En effet Langenbeck, suivi de près par Lebert, a rapporté des expériences qui, au contraire des premières, avaient complètement réussi :
. Expérience IV (Langenbeck) (1). — Le 10 juin 1839 cet expérimentateur, après avoir trituré, dans un mortier, une tumeur encéphaloïde provenant de l'humérus d'un jeune homme qui avait subi l'opération deux ou trois heures avant, a placé le contenu du mortier sur un linge grossier, et a exprimé ainsi la tumeur, de façon à en séparer la trame et les différents grumeaux qui pouvaient mettre obstacle à l'opération. Il a obtenu ainsi 15 grammes de suc cancéreux, avec les caractères qu'on lui connaît, c'est-à-dire lactescent, de consistance crémeuse, miscible à l'eau, etc. Ce suc a été mêlé à 250 grammes de sang défibriné, qu'il venait de retirer de l'artère fémorale d'un gros chien.
Après avoir intimement mélangé ces deux liquides, il les a injectés dans la veine fémorale du même chien, ('elte injection détermina de la dyspnée, qui disparut en quelques heures, et, sept ou huit jouj-s après, la santé de l'animal paraissait parfaitement rétablie; mais, quelque temps plus tard, bien qu'il continuât à manger de bon appétit, il maigrit beaucoup et fut sacrifié le lO août, soixante jours après l'injection.
{{) Langenbeck, in Schinidt's JahrbiirJi.er dev geso,mmfen meiicin, Lei 1840, Bd. XXV, S.
A l'aiitopgie, les poumons paraissaient d'abori sains; mais eD regardant avec attention, on s'aperçut quG de chaque côté, sur la face antérieure du lobe supérieur de chaque poumon, existaient deux ou trois petites tumeurs aplaties, arrondies, blanches et grosses comme des lentilles. Une tumeur plus grosse existait sur le lobe moyen du poumon droit. Cette dernière tumeur est dure et présente une vascularisalion à la coupe. Le microscope montre que ces diverses productions étaient formées d'un trame de tissu lamineux, dans laquelle se trouvaient disposées ce qu'on appelle les cellules cancéreuses et semblables, bien qu'un peu plus grandes, à celles qui constituaient le cancer de l'humérus, enlevé le 8 juin, et qui avait été injecté dans le sang du chien.
Cette expérience bien nette n'est pas démonstrative pour Virchow, qui dit reconnaître dans les caractères de ces tumeurs ceux du cancer spontané du chien. Y avait-il donc là coïncidence, ou bien, en changeant de terrain, le produit morbide n'avait-il pas changé de nature? Il est difficile de répondre affianalivementà la première de ces questions, mais la seconde peut toujours se faire, car des tumeurs de même apparence ne sont pas toujours de même nature intime. Ainsi, par exemple, les tumeurs cancéreuses, à leur première période, à ce que Virchow appelle le stade d'indifférence, présentent à l'examen microscopique les mêmes petites cellules et noyaux que la granulation grise tuberculeuse; elle s'en dislingue un peu plus tard par l'apparition de gros éléments.
Expérience V (Langenbeck). ™ Il injecte, par la veine crurale d'un chien de deux ans, du suc cancéreux provenant d'une tumeur de l'utérus qui avait été extirpée deux heures et demie auparavant. Le suc, obtenu par le même procédé que dans l'expérience précédente, avait été mélangé à une petite quantité de sangdéfibriné d'un chien, et il en avait été injecté une once environ. L'animal était rétabli au bout de dix jours,
après avoir éprouvé un peu de dyspnée et de fièvre ; mais il maigrit rapidement. Deux mois plus tard, on sacrifia l'animal, et on trouva dans le poumon gauche, deux ou trois noyaux aplatis, grisâtres, de la grosseur d'une lentille; dans le lobe droit, un noyau de la grosseur d'une fève. L*eKamen microscopique fit reconnaître dans ces tumeurs des fibres et des cellules; malheureusement les caractères n'en ont pas été suflisamment étudiés pour qu'on puisse être fixé sur la nature de ces productions.
Expérience VI (Follin (1) et Lebert — o: Le 28 novembre 1848 j'injectai dans la veine jugulaire droite d'un chien, du suc cancéreux provenant, d'une masse enlevée de l'aisselle d'unb femme, le matin même, par le professeur Velpeau. Cette tumeur était une seconde récidive, dans l'aisselle, d'un cancer mammaire. A chaque opération on avait trouvé des cellules cancéreuses. Ce tissu cancéreux, coupé en petits morceaux, a été broyé dans un mortier; le suc, étendu d'eau et filtré, a été injecté, à la dose de oO grammes, dans la veine jugulaire droite de l'animal. Il n'y eut point d'accidents immédiats ; mais dans les premiers jours après cette injection, l'animal fut abattu, ne mangea pas, et eut de la fièvre; puis une partie de ces accidents disparurent, et il ne conserva qu'une assez grande torpeur.
3) L'animal fut sacrifié le 12 décembre 1848, et voici ce qu'on constata ; Dans le poumon on trouva cinq ou six granulations du volume d'une tête d'épingle, translucides, opalines, assez dures, mais se laissant écraser en pulpe. Ces granulations sont formées par un amas de cellules cancéreuses disséminées autour des fibres pulmonaires. On trouva dans le foie ces mêmes granulations, ei dans l'épaisseur des parois du cœur il existait des masses indurées d'un blanc grisâtre, granuleuses,
(1) FolMn, Traité de fathologie externr,i, I, p. 303- Paris, 1861, iii-8".
— lOS —
formées d'un amas de cellules assez volumineuses, à un ou deux noyaux, comme les cellules du cancer. >
Il est juste d'ajouter que Follin, malgré les apparences de réalité des résultats obtenus, disait que cette expérience avait besoin d'être confirmée par des faits analogues pour bien établir qu'il n'était pas tombé sur un cas de coïncidence. Lebert, lui, semblait conserver quelque doute sur le résultat, si on en juge d'après ces paroles : « Un seul fait, en pareil cas ne prouve rien ; car, comme le cancer est fréquent chez le chien, et qu'on ne sacrifie en général que les animaux sans prix, il se pourrait que le chien eut été cancéreux auparavant, et nous soupçonnons quelque chose d'analogue dans l'expérience de Langenbeck. ))
Les expériences qui viennent ensuite, par ordre chronologique, sont celles entreprises par Weber.
Expérience VII (Weber) (1). — Il injecte le suc extrait d'un fongus médullaire dans la veine fémorale d'un chien ; et en mêm.e temps, il introduit, par une incision faite à la peau, un petit morceau de la tumeur dans le tissu cellulaire sous-cutané. Au bout de seize jours il se développa, au niveau de la plaie, une masse fongueuse de la grosseur du poing. L'examen microscopique montra des cellules arrondies, petites, présen tant pour la plupart un noyau ; ces éléments ne sont pas caractéristiques et, d'ailleurs, la tumeur se gangréna et disparut. Comme Tanimal se sauva, on ne put pratiquer l'autopsie.
Expérience VIIL — Il introduit sous la peau d'un chat, entre l'artèreet la veine fémorale, une portion d'un cancer épithélial ayant envahi ie maxillaire supérieur; là encore il se forma une tumeur fongueuse de la grosseur d'une noisette, qui présenta des cellules épilhéliales analogues à celles de la tumeur inoculée ; mais le chat se lécha si bien que cette tumeur disparut, et la plaie se cicatrisa quatorze jours après l'opération.
(1) Weber, in Dict. enc.ycloii.; art. Carmomf.
L'animal mourut deux jours plus tard, et à l'autopsie on ne trouva que de l'œdème pulmonaire.
Il fit encore d'autres expériences par injection dans les veines de suc cancéreux, dans lesquelles il se produisit des infarctus de poumon n'ayant rien de spécifique. En somme ces expériences, soumises à un examen attentif, comme Billroth l'a fait, n'apportent rien à la connaissance de la transmissibilité du cancer de l'homme aux animaux.
Billroth, alors, entreprit une série d'expériences sur les inoculations d'éléments de diverses tumeurs de nature maligne. Et d'abord il essaya des greffes.
EœpérienceW (i de Billroth) (i). — Sur un petit chien, on inocula avec la lancette, au nez, aux gencives, le suc laiteux d'une tumeur épilhéliale de la joue et du maxillaire supérieur. Trois mois plus tard, aucune tumeur n'était apparue dans les parties inoculées, et à l'autopsie pratiquée 15 mois après l'expérience, on ne trouva rien d'anormal.
Expérience X (ii de Billroth). — On introduit sous la peau du dos d'un jeune chien une fine tranche d'une tumeur épitliéliale de la joue. 11 y eut pendant quelques jours une suppuration sanieuse. La plaie guérit, et le chien fut tué cinq mois plus tard. On ne trouva rien d'anormal au lieu d'inoculation, non plus que dans les viscères.
Expérience XI (m de Billrodi). — Une transplantation analogue est faite le 7 janvier avec un sarcome provenant du dos. — Les résultats sont négatifs. Le chien fut tué trois mois et demi plus tard, tous les organes étaient sains.
Ainsi dans trois expériences d'inoculation, il obtient trois insuccès. Voyons s'il sera plus heureux dans celles d'injections inlra-veineuses. Ces dernières ont toujours été faites 20 minutes
(1) Billroth, in Wiener medizinisvM Zeitschrift, n" li et 73, 1 867. Extrait de la GazHte hebdomadaire 4 867, no 45, p. 7'17.
après l'extraclion de la tumeur; celle-ci était conservée dans une éluve cbaulï'ée à 37°, réduite en bouillie, mêlée à du sang, mise dans une seringue également chauffée, et introduite rapidement dans la veine de l'animal soumis à l'expérience.
Expérience XII (iv de Billorth). — Le 21 octobre 1866, le suc exprimé d'un carcinome glandulaire à grosses cellules de la mamelle est injecté dans la jugulaire d'un gros chien noir et blanc. Le 14 janvier 4877 (plus de trois mois après l'opération), le chien fui tué. Tous les organes étaient sains.
Expérience ^lll (v. de Billroth). — On injecte, le 24 octobre 1866, dans la jugulaire d'un chien de moyenne taille, les détritus d'une tumeur épiihéliale de la muqueuse nasale et du maxillaire supérieur. On tue le chien le 7 janvier 1867 (deux mois et demi après l'opération), on trouve dans les poumons quelques petits nodules de la grosseur d'une tête d'épingle, contenant des fibres de tissu conjonctif (reliquats d'embolies pulmonaires). Tous les autres organes sont normaux.
Expérience XIV (vi de Biilrolh]. — Le 31 octobre, on extirpe un carcinome glandulaire du rectum, et l'on injecte des détritus dans la veine jugulaire d'un chien. L'animal est tué le 14 janvier (deux mois et demi après) et à l'autopsie, on trouve tous les organes sains.
Expérience XV (vii de Billroth). — Un adénolympliome des glandes de l'aisselle est extirpé le 11 novembre 1866. On injecte dans la jugulaire d'un chien des détritus de la tumeur, on ne trouva rien d'anormal à l'autopsie, deux mois après l'opération, à l'exception de quelques nodules, comme dans l'expérience XIII.
Expérience XVI (viii de Billroth), — Oii fait avec les détritus d'un sarcome à cellules étoilées (tumeur à corps tibro-plastique) siégeant au dosj une injection dans la jugulaire d'un
Hi
petit chien. Trois mois plus tard, le chien fut tué. L'aulopsie donna des résultats entièrement négatifs.
Même insuccès complet que tout à l'heure ; et cependant Billrolh s'est bien gardé de conclure de ces échecs que le cancer n'est pas transmissible de l'homme à l'animal.
Presque en même temps, en France, M. Goujon entreprenait des expériences, à l'Ecole pratique, expériences que nous trouvons relatées dan^s sa thèse (1). Nous citons textuellement cet auteur.
Expérience XVII (i de Goujon). — « Je rapportais un matin, de l'Hôtel-Dieu, la moitié d'une tumeur encéphaloïde provenant d'un testicule dont M. Jobert venait de pratiquer l'ablation. Je plaçais immédiatement un fragment de cette tumèur sous la peau d'un gros rat blanc. Deux mois après cet animal meurt ; l'autopsie en est faite, et on trouve dans la poitrine une tumeur grosse comme une petite amande, adhérente au sternum et comprimant très-fortement les poumons et le cœur, qui n'ont pas la moitié du volume qu'ils devraient avoir. Cette tumeur paraît assez vasculaire et laisse écouler par l'incision un liquide lactescent, légèrement rosé, qui, examiné au microscope, se montre entièrement formé de cellules épiihéliales avec un ou plusieurs noyaux, des noyaux libres, et quantité de gouttelettes d'huile; la trame de la tumeur est très-peu abondante.
Tous les ganglions lymphatiques ont un volume au moins !:i;)!e de celui qu'ils ont à l'état normal, et sont constitués par leur épithélium, dont les cellules sont devenues plus volumineuses. On ne trouve rien dans les poumons et les autres viscères, si ce n'est une très-grande quantité de graisse accu^ muléedans l'abdomen et dont on peut expliquer la présence par la faiblesse de la fonction respiratoire. Le point dans lequel
(1) Goujon, Tk, Paris, 866, iio 255.
on avait placé le fragment cancéreux ne présentait qu'une petite cicatrice, et il fut impossible d'y trouver autre chose que du tissu cicatriciel ; le fragment de tumeur avait donc été complètement résorbé, car l'animal n'avait pas eu d'abcès sur ce point. »
Expérience XVIIl (u de Goujon). — « Le 17 mai 1866, M. Théophile Anger, interne à la clinique de la Faculté, apporte au laboratoire une tumeur encéphaloïde de la mamelle que M. Nélaton avait enlevée le matin même : j'en plaçai immédiatement un petit morceau gros comme la tète d'une épingle sous la peau d'un cochon d'Inde, dans la région cervicale, à un travers de doigt de l'occipital. L'animal ne paraît nullement incommodé les jours qui suivent, il mange comme avant, et sa plaie se cicatrice sans suppurer ; mais il maigrit bientôt, et meurt le 12 juin^ vingt-cinq jours après l'opération. Examiné alors avec le plus grand soin, il présente d'abord dans le point où l'inoculation a eu lieu une tumeur bilobée qui fait saillie sous la peau, et lui adhère par le lobe le plus groSj qui est aussi le plus superticiel, et gros comme un pois. L'examen histologique de cette tumeur la montre entièrement formée de cellules épithéliales et de noyaux de même forme et volume que ceux de la tumeur de M. Nélaton. Il y avait eu dans ce cas certainement une véritable greffe du fragment, qui était devenu par la suite le centre de production de nouveaux éléments anatomiques.
5) Sur l'une des parties latérales delà trachée existe également une tumeur ovoïde de la grosseur d'un haricot et qui est, je crois, un ganglion de cette région ; tous ceux du voisinage sont également plus volumineux qu'ils ne doivent l'être. Ils sont tous durs, et, incisés, ils ont un aspect lardacé ; en raclant celte surface avec un scalpel, on obtient un liquide épais, dans lequel on trouve au microscope Tépithélium nucléaire des ganglions qui est devenu très-granuleux, et dont les cellules ne
sont guère plus grandes qu'à l'état normal. Une grande quantité de granulations fines et brillantes nagent dans ce liquide, et enfin beaucoup de tissus fibreux constituent la charpente de ces petites masses.
)) Comme on le voit par ce qui précède, on trouve dans ces ganglions à peu près tout ce qui constitue l'adénite. Etait-ce simplement une adénite ou un premier degré de l'altération qu'auraient, subi les ganglions si l'animal eût vécu plus de vinl-cinq jours, et que la tumeur cervicale fût arrivée à ses phases de ramollissement ? Les poumons et les viscères de l'abdomen ne présentent rien de spécial ; le volume des ganglions méseatériques, cependant, est de beaucoup augmenté et ils ont la même structure que la précédente. »
Expérience XIX (tu de Goujon). — Un lapin reçut dans la cuisse un fragment de tumeur cancéreuse récemment enlevée: il mourut du phlegmon en trois jours: son autopsie j.ne présenta rien de spécial à noter.
ExpérieîiceXX. (iv de Goujon}. — «Dans la veine fémorale d'un jeune chien, j'injecte deux fois le contenu de la petite seringue de Pravaz de suc cancéreux provenant d'une tumeur enlevée peu d'heures avant par M. Nélaton et exprimée au travers d'un linge après l'avoir pilée. Pas d'accidents immédiats ; mais le point où l'injection a été pratiquée est bientôt le siège d'un ulcère profond, aux bords saillants et donnant le sang par le moindre contact. Cette plaie finit par se cicatriser; mais il s'est développé dans ce point une petite tumeur assez analogue à un tubercule anatomique.
5) A mon grand regret cet animal disparut un jour du laboratoire et il me fut impossible d'en faire l'autopsie ; il y avait alors deux mois que je lui avais fait l'injection dans le sang. »
Ainsi donc, de ces quatre faits un seul semble avoir quelque valeur, c'est celui relaté dans l'Exp. XVllI, où on peut considérer le résultat comme une véritable greffe, quoiqu'on puisse
l'expliquer autrement, par exemple par renkystement des éléments inoculés au milieu des tissus. Quant à l'expérience XYII, elle noas laisse des doutes, et ne peut nous convaincre qu'il y ail eu Yéritablement greffe, la présence d'éléments épithéliaux n'est pas suffisamment caractéristique, l'examen ne nous renseignant nullement sur la texture de la tumeur. Cependant il existe une autre expérience de M. Goujon, qui n'est pas relatée dans sa thèse, et qui est de la plus haute importance, en ce sens qu'elle tendrait à prouver la possibilité delà greffe d'un ajiimal àun autre animal de même espèce, quoiqu'on n'a-t pas encore trouvé un seul exemple d'inoculation de l'homme à l'homme. Voici en résumé celte expérience (1):
Expérience XXI (Goujon). — Il inocule à un cochon d'Inde une portion de cancer épithélial provenantd'un animal de même espèce. L'autopsie, pratiquée 15 jours après l'opération, montra, au point où avait été faite la plaie, une tumeur d'un volume d'une amande, et dans toutes les viscères des noyaux cancéreux.
Ici les meilleures conditions pour la greffe, pour la transmission, par ce procédé, de la carcinose existaient; il ne s'agissait plus d'éléments d'espèce différente; aussi voyons-nous, sans étonnement, ce fait certain de réussite, mais qui a le malheur d'être seul dans son genre.
L'année d'avant, Cohn avait essayé, il semble même avec succès, une pareille inoculation.
Expérience XXII (Cohn) (2). — Il injecta dans la veine jugulaire d'un gros chien le contenu d'un morceau de cancer colloïde, formé de grosses cellules à queue. Après l'opération frisson violent, dyspnée peu intense, anorexie et abattement qui ne durèrent que quelques jours. L'animal se rétablit assez vile,
(1) Ia Gazeitehebd, 1S67, no 45, p. '07.
(2) Cohn in Ghaillou, Nature et généralisation des tumeurs cancércnses {Thèse, Varis, 1865).
mais il maigri tj quinze jours après celui où l'expérience avait été faite, on le tua par le chloroforme.
A l'autopsie, pas d'épanchementdans la plèvre ; le lobe inférieur du poumon gauche élailun peu adhérent. Sous la plèvre, on remarquait de petits noyaux, gros comme une tête d'épingle, à éléments semblables à ceux qui composaient la tumeur injectée. On rencontrait des noyaux de même nature, mais dIus volumineux, dans le poumon gauche. Enfin les ganglions bronchiques avaient subi une dégénérescence semblable.
Pendant que ces diverses expériences étaient pratiquées en France, Lebert, en Allemagne, de concert avec Oscar Wyss (de Breslau), en établissait d'autres que nous avons traduites, et que nous reproduisons in extenso^ inconnues qu'elles semblent être dans notre pays, puisque nulle part il n'en est fait mention.
Expérience XXNI (xxviii de Lebert (1). — Une masse sarcomateuse (d'un ostéo-sarcome cystique à petites cellules rondes), de 2 cent. Iy2, est broyée et introduite le 19 novembre 1866 sous la peau delà nuque d'un gros lapin gris. L'animal avait déjà un catarrhe delà trachée.
Le 27, au point de l'injection apparaît une tumeur fluctuante, grosse comme un œuf de poule ; on l'ouvre, et il s'écoule un pus jaune, mêlé de sang et d'air. L'examen microscopique ne montra que des globules de pus. — Le catarrhe trachéal augmente.
Le 28, l'abcès est fermé; cependant il y a encore de l'infiltration et de la sensibilité au point où il se trouvait. Râles trachéaux abondants.
Le 16 décembre, on trouve l'animal mort; on fait alors l'autopsie. Dans la trachée et les bronches, mucosités filantes et abondantes ; les petites bronches en sont obstruées. A la partie
(I) Lebert, in Archiv. von. Virchow. IStt?, 40 Pd, p. 836.
inférieure du poumon, mucosités opaques, blanchâtres et contenant du pus. Il y a des noyaux d'infiltration, et ceux-ci siègent autant dans le parenchyme que sous la plèvre : ce sont de petites nodosités blanchâtres à la coupe et de consistance molle. Au microscope, on y trouve de grandes cellules rondes à gros noyaux ; beaucoup de globules blancs. Les alvéoles pulmonaires qui avoisinent ces bronches ne renferment pas d'air ; elles sont remplies d'une infiltration constituée par de grosses cellules arrondies et franchement granuleuses. La paroi des alvéoles est intacte et bien conservée. Entre les nodosités isolées et les foyers lobulaires, le poumon est sain.
Expérience XXIV (xxix deLebert). — Le l""" novembre 1866, on introduit une masse de sanie de la même tumeur que dans l'expérience précédente, mais préalablement broyée, sous la peau de la patte de devant d'un lapin. Il se développa à ce niveau une tumeur douloureuse.
Le2d, on trouve l'animal mort. La peau delà région qui environne le point où a été faite l'injection est soulevée par un exsudât séreux; l'œdème a une coloration roiigeàtre et infiltre non-seulement le tissu cellulaire sous-cutané, mais encore les muscles du bras, de la poitrine et du ventre. — La masse sarcomateuse est convertie en un détritus granuleux et sec. Dans les environs, plusieurs petites vessies sont obstruées par les thromboses, mais nulle part ces thromboses ne se prolongent vers le cou. Tous les autres organes sont normaux.
Résumons ces deux expériences faites avec le sarcome. Nous pouvons constater que dans les deux cas il y a une irritation lo» cale assez étendue. Un des deux animaux (celui de l'expérience XXIV} est mort au bout de vingt jours ; l'autre, après quatre semaines, avec des signes de catarrhe pulmonaire. Celui qui est mort si rapidement présente tous les caractères anatomiques de la septicémie ; l'autre, une bronchite capillaire et une « bronchite alvéolaire ».
Le contenu des petites nodosités, de nature muqueuse et purulente, offrait précisément des caractères opposés à ceux de la matière injectée, ce qui les différencie absolument.
Vient maintenant une autre série d'expériences (il y en a cinq) faites avec du carcinome ou du cancroïde. La première (expérience xxx de Lebert) est celle qui a été faite avec Follin, et que nous avons rapportée page 107, comme expérience VI.
Expérience XXV (xxxi de Lebert). — Le l«r juin 1866, on injecte à un lapin vigoureux de cinq mois, sous la peau de la nuque, 1 centimètre cube de suc cancéreux provenant d'un cancer épithélial ulcéré de l'œsophage, porté par un homme de soixante-treize ans. Aussitôt après l'injection, on en poussa une seconde d'eau pure.
14 juin. A la partie antérieure du dos, on remarque une tumeur molle, élastique, ayant en largeur 3 à 4 centimètres, 2 à 3 centimètres en longueur, et 2 centimètres d'épaisseur. — A la jambe de devant existait une plaie de 2 cent. 5 sur 1 centimètre de large, à bords secs, gonflés et injectés, dont le fond était recouvert d'une couche blanc jaunâtre. A la partie postérieure de cette jambe, on voyait une tuméfaction allant jusqu'à la moitié de l'abdomen, et gênant tous les mouvements. — Pas de ganglions. — Respiration, 150. — Température dans l'oreille gauche, 40°. — L'animal est inquiet.
Le 29 juillet, mort. Le long des apophyses épineuses de la colonne vertébrale se trouvent un grand nombre de tumeurs, du volume d'un haricot ou d'une noisette, tumeurs situées dans le tissu cellulaire sous-cutané, et réunies entre elles par des cordons, de la grosseur d'une plume de corbeau ou d'une plume d'oie. Elles sont remplies d'une masse blanchâtre, épaisse, puriforme. Les parois de ces cavités sont dures et calleuses. — Du côté des organes génitaux on trouve un grand nombre de tumeurs, de même nature, formant un paquet de la grosseur de la moitié d'un œuf de poule. — Pas de ganglions. — Dans le pou-
mon droit, qui paraissait sain comme le gauche, existent de petites nodosités, grosses comme une petite lentille, et situées dans les couches superficielles. Autour d'elles, le parenchyme est exsangue et contierit de l'air. Ces nodosités sont constituées par des infiltrations cellulaires dans les alvéoles.
Expérience XXVI (xxxii de Lebert). — Le 19 janvier 1866, on injecte à un lapin maigre le contenu d'une petite seringue de Charrière de suc cancéreux, provenant d'un gros noyau d'un cancer du foie, enlevé à une femme de cinquante-huit ans, et morte d'un cancer de l'estomac et du foie. Cette injection une fois poussée sous la peau de i'échine, on en fait une seconde, en même temps, derrière l'oreille droite.
Le 5 février, mort. L'animal est très-amaigri ; à l'autopsie on ne trouve pas d'altération des organes. Les cellules hépatiques présentaient une pigmentation abondante. Sous le grand pectoral gauche, on trouve deux ganglions triplés de volume ; leur capsule fibreuse est tendue et présente quelques points hémorrhagiques ; la coupe est blanchâtre et laisse écouler un suc abondant, qui, sous le microscope, parait constitué d'un grand nombre de cellules lymphatiques rondes, de dimensions variables, variant de""", 01 à O^."", 0125. Elles n'ont pas de noyaux et sont légèrement granuleuses ; les plus grandes seules en ont un qui est semblable absolument aux petites cellules.
Au point de l'injection on trouve un foyer de la grosseur d'un pois, à contenu jaunâtre, en bouillie ; il est séparé des tissus environnants par un épaississement du tissu cellulai»"e. Le microscope ne relève dans cette masse que des noyaux irréguliers en très-grande abondance.
Expérience XXVII (xxxiii de Lebert). — Le 25 août 1866, on injecte à un lapin, sous la peau de la nuque et à droite de la ligne médiane, du suc cancéreux provenant des ganglions rélro-péritonéaux, d'une femme morte d'un cancer utérin et vésical. Au point de l'injection survient un gros abcès.
Le 28 décembre, on sacrifie l'animal. Les poumons étaient sains, ainsi que les autres organes.
ExpérienceXXyïlî (xxxiv deLebert). — Le 22 janvier 1867, on injecle le suc d'un carcinome stomacal, étendu au foie et au péritoine^ sous la peau de la nuque d'un lapin. Celui-ci meurt le 30 janvier. Au point d'iujection il portait un abcès renfermant du pus crémeux. Celui-ci avait fusé sous les muscles superficiels, à gauche de la colonne, jusqu'à la dernière vertèbre dorsale, en s'étendant sur les parois latérales du thorax. Le tissu cellulaire environnant était le siège d'une infiltration inflammatoire, se traduisant à l'extérieur par de l'œdème. Les poumons sont pâles et contiennent de l'air ; ils présentent çà et là quelques points à aspect marbré ; léger œdème. Cette lapine était pleine : dans l'une des cornes de l'utérin il y avait deux, et dans l'autre quatre embryons.
Dans ces quatre observations, la matière injectée provenait d'un cancroïde de Tœsophage, d'un cancer du foie, ou de ganglions rétro-péritonéaux. La mort est survenue au bout de 8, 14 jours et 2 mois. L'autre, bien portant, a été tué au bout de 4 mois. En général, localement, au point où avait été faite l'injection, il n'y avait rien de remarquable. Chez un de ces animaux on a trouvé des abcès multiples à parois indurées; chez deux autres, de gros abcès qui se sont étendus et ont donné lieu à une forte infiltration périphérique.
€ En somme, dit Lebert, quant aux injections et inoculations, tant ici qu'à Paris, elles n'ont pas abouti au cancer. »
Deux faits, dans ces expériences, sont remarquables, c'est la formation de nodosités^ et la tuméfaction des ganglions situés dans la zone lymphatique du point inoculé. Les symptômes locaux ont été, en général, de très-peu d'importance.
Que si, maintenant, nous nous transportons en Angleterre,
nous voyons qu'à la même époque se faisaient également des essais d'inoculation.
Wilson Fox, professeur de clinique médicale à VUniversUy Collège^ fit une série d'expériences pour vérifier celles de M. Villemin; il injecta deux fois de la matière cancéreuse, et eut deux insuccès {British médical Journal, 1868).
Clark, en avril 1867, observa la tuberculose chez un lapin inoculé de cancer (T/ie médical Times and Gazelt, 1867, t. I). Faut-il attribuer ce résultat au local où a été faite l'expérience? puisque M. Ranvier dit qu'au collège de France il a toujours vu les tubercules du poumon à la suite d'un traumatisme quelconque.
Les expériences plus récentes de Harley et Laurences, sur des chiens, ont également échoué (1). Il y a cependant divers cas connus dans lesquels l'inoculation n'avait pas réussi, mais dans lesquels les sujets soumis aux expériences sont morts de cancer à une période avancée de leur vie.
Il nous faut revenir, â présent, en Allemagne, pour suivre Doulrelepont dans ses différentes tentatives; il s'est servi, pour ses six expériences, d'un cancer mammaire pris sur un chien d'arrêt.
Expérience XXIX (ide Doutrelepont) (2). — On introduit un morceau du cancer mammaire dans la cavité abdominale d'un chien lévrier; l'ouverture avait été faite à droite de la ligne blanche. De plus, à quatre reprises différentes, on avait placé de la matière cancéreuse sur une plaie qu'il portait à la jambe. Il mourut au bout de six semaines et demie, avec embolies dans le fore et le rein, que l'auteur rattache à la longue suppuration dont la paroi abdominale aurait été le siège : il n'y avait rien qui prouvât la possibilité du transport de matière cancéreuse.
(1) AitkeD, loco citato.
(2) Doutrelepont, in Virchow archiv., 45, Bcl-1869.
Expérience XXX (ii de Doutrelepotit). —Par une ouverture du nombril, on introduit dans la cavité péritonéale d'un chien ratier deux morceaux de la masse cancéreuse. L'animal fut pris rapidement de vomissements et mourut le lendemain d'une péritonite occasionné par le traumatisme.
Expérience XXXI (m de Doutrelepont). — Sous la peau des adducteurs de la cuisse d'un iapin blanc on place deux petits fragments de la masse cancéreuse. Il se forme là un gros abcès, et l'animal mourut quatre semaines après, avec tous les symptômes de la pyohémie.
Expérience XXXII (iv de Doutrelepont). — On fait à un lapin gris une ouverture le long de la ligne blanche, et on introduit dans l'abdomen quatre petits morceaux cancéreux, gros comme des pois. Au bout de trois semaines l'animal succombait à une péritonite. Les masses carcinomateuses déposées dans la cavité péritonéale avaient subi la dégénération graisseuse, et étaient enveloppées d'une néo capsule.
Expérience XXXIII (v de Doutrelepont). — Sur un jeune chien qui portait des plaies sur les deux jambes, on place une première fois quelques fragments de la tumeur. Quinze jours après on recommence, mais sur une seule jambe. Quatorze jours après la première inoculation apparaît sur la jambe gauche une nodosité ressemblant fort à une petite tumeur; elle ne larda pas à diminuer de volume au point qu'à l'autopsie il en restait peu de traces. A l'examen microscopique on reconnut des cellules jeunes.
Expérience XXXIV (vi de Doutrelepont). — Sous la peau de la nuque d'un petit cochon d'Inde on place plusieurs petits morceaux de cancer, inoculations qui n'ont pas donné do résultat appréciable.
Dans toutes ces expériences de M. Doutrelepont^ nous pouvons remarquer que toujours il y a eu infiltration du pourtour de la plaie d'inoculalion ; au début, en raison de sa dureté et
de son étendue, on aurait pu la prendre pour le début d'une tumeur, mais elle ne tardait pas à disparaître, ne laissant après elle qu'une cicatrice avec hypertrophie locale. Quoi qu'il en soit, ces expériences, faites dans toutes les conditions de réussite, s'il faut en croire leur auteur, paraissent s'élever contre la possibilité de l'inoculation.
Nous arrivons maintenant aux expériences inédites, les unes entreprises par M. Liouville au laboratoire de l'Hôtel-Dieu, et qu'il a bien voulu nous communiquer, les autres par nousmême. JNous eussions voulu en faire davantage, mais notre position spéciale nous a empêché de pousser ce sujet autant que nous l'aurions désiré. JNous nous proposons cependant de reprendre cette question quand nous en aurons fini avec nos études, et de publier alors les résultats auxquels nous serons parvenu.
ExpérimceXXXY (M, Liouville). — Le 23 mai 1872, sur un cobaye mâle, fort, à poil roux et noir, il est fait dans la région du dos, à gauche, une injection sous-cutanée- de matière sanio-puriforme, provenant d'un cancer utérin. Celui-ci avait été extrait deux heures auparavant sur une femme, et, pendant sa vie, couchée au lit n" 30, salle Sainte-Anne. La température rectale de l'animal, avant l'expérience, était de 38'*,4.
Le lendemain, 24 mai, l'animal, quoiqu'un peu moins agité, courait encore cependant. L'écurie était très-propre. La patte gauche (côté injecté) était un î)eu plus chaude que la droite. La température rectale est normale, 38°, 2.
L'animal va ainsi, maigrissant un peu, jusqu'au 27 janvier 1873, époque à laquelle il meurt, c'est-à-dire environ 8 mois après l'opération. L'autopsie est faite qnatre jours après, le 31 janvier. Le cadavre avait été conservé au frais, et les organes n'étaient pas putréfiés.
Sur le dos, à gauche, dans la région lombaire jusqu'au sacrum, s'étendait une grande plaie, sèche, etenvoie de cicatri-
salion : c'était une sorte de vaste ulcère allongé qui s'était « raccomi )). Au-dessous de la peau, dans la région lombaire et dans la moitié postérieure de la région abdominale, on pouvait voir de gros ganglions, teintés de zones noirâtres, pigmentées, de la grosseur d'un haricot, d'un pois, et situés le long les uns des autres. Dans le bassin se trouvaient des ganglions analogues, qui soulevaient le péritoine ; enfin dans le petit bassin existait une chaîne de petits ganglions colorés, un peu caséeux, et remontant vers la colonne.
Le /bie était énorme, déformé, à surface ma nelonnée. Son tissu, dur à couper, présentait un aspect lardacé et était de couleur grisâtre, semi-transparente, avec des zones jaunâtres. L'état de la surface, avec ses saillies et ses dépressions, faisait ressembler ce foie à celui de la cirrhose, chez l'homme. Lorsqu'on le coupe, il ne s'écoule ni sang, ni bile: la vésicule du liel est atrophiée.
La m/e est dure, volumineuse, et présente quelques inégalités. Sur un fond injecté, portant des rayures noirâtres, on remarque un semis fin et assez abondant de granulations miliaires.
Les rems semblent normaux et ne sont le siège d'aucune infiltration, ni granulation. Les capsules surrénales, au contraire, sont volumineuses et laissent s'écouler une bouillie de couleur sépia.
Les poumons sont parsemés de granulations semi-transparentes, rappelant les granulations tuberculeuses. Mais ce qu'on remarque surtout, ce sont des zones de pneumonie circonscrites, avec teinte grisâtre, et petits amas pigmentés; ces derniers, de la grosseur d'un grain de mil, colorent d'une façon toute spéciale les deux lobes du poumon.
Les ganglions {{{le l'on rencontre derrière le sternum, devant la fourchette, sont durs^ mais n'ont pas changé de couleur. Rien au cœui' ni au cerveau.
De celte expérience, clans laquelle l'autopsie a été si minutieusement faite, on ne peut rien conclure, du moins avec certitude, l'examen hislologique n'ayant pas été fait. Il semblerait que nous ayons eu affaire à une tuberculisation consécutive au traumatisme et à la suppuration, plutôt qu'à autre chose.
Expérience XXXVI (inédite). — Le 8 janvier 1873, au laboratoire de l'Hôtel-Dieu, M. Liouville pratiquait une seconde expérience. Le cobaye employé était fort, bien portant, pesant 750 grammes. Les oreilles étaient noires; sur le dos il portait une bande blanche, ayant une coloration noire à sa gauche et rousse à sa droite. A quatre heures de l'après-midi on injecta dans le tissu cellulaire sous-cutané 5 centimètres cubes de sang, provenant de la veine cave inférieure, dans le foie. Celui-ci était atteint d'un cancer mélanique (clinique du professeur Richet), L'injection fut pratiquée dans la région dorsale,- au tiers supérieur, dans la bande de poils blancs.
Le 9 janvier, vingt-quatre heures après l'expérience, l'animal était mort. Pourquoi? c'est ce que nous ne pouvons dire, l'antopsie n'ayant pas été faite.
Expérience XXXVII (inédite).— Le avril 1874, à trois heures de l'après-miii. M. H. Liouville introduisait dans une plaie sous-cutanée de la région lombaire gauche une masse, grosse comme un grain de millet, d'un ganglion dégénéré du médiastin. L'animal en expérience était un cobaye, mâle, petit, mais vigoureux^ à tète noire et blanche, à bandes noires au milieu du corps, et blanches en arrière. Le ganglion avait été pris, le matin, sur le cadavre, après trente-six heures; il provenait d'un cas de cancer généralisé, à grandes cellules multipolaires; le malade sortait du service du docteur Cusco.
4 avril. L'animal n'a rien offert, jusqu'à présent, de trèsapparent à l'extérieur. Il mange avec voracité et circule trèsbien ; il a même pu s'échapper de sa cage en sautant ; mi^ à
terre, il tourne plusieurs fois sur lui-même et paraît inquiet. De plus il est facile d'apercevoir quelques secousses et sursauts qui n'existaient pas auparavant.
9 avril. Extérieurement l'animal ne parait pas souffrir. Poil lisse. L'écurie est très-propre. Pas de diarrhée, appétit vorace, et cependant il semblerait qu'il y ait un peu d'amaigrissement. Le cobaye circule toujours bien.
23 avril. Toujours apparence de bonne santé. Même état que dessus.
28 avril. Tl s'est fait deux plaies hier avec le petit collier qu'il porte au cou, comme signe distinctif. L'une est au cou, l'autre à la patte antérieure droite. Température rectale 40°. Il circule librement, ne paraît nullement gêné.
L'animal, mis à mort un mois après, ne présente aucun caractère, aucune lésion anatomique qui puisse faire supposer qu'il y ait eu inoculation.
De ces trois expériences, une seule a pu être menée à bonne fin, mais encore vient-elle à l'encontre de la possibilité de la contagion. Quoi qu'il en soit des résultats qu'a pu obtenir M. Liouville, il a remarqué dans tous les cas de greffe réussissant, de cancer ou de tubercule, que jamais les reins n'ont paru malades. De plus les ganglions lymphatiques sont presque toujours très-prisj et on peut remarquer des traînées lymphatiques. Si, en outre, on n'arrive pas à produire le cancer, on occasionne encore assez souvent la septicémie (1).
■Expérience XXXVIII (personnelle). — Le 25 juin 1876, sous la peau de la région cervicale d'un jeune chien, de bonne santé antérieure, j'introduis un fragment de cancer mammaire de la grosseur d'un petit pois. Dans la soirée, l'animal a un peu de fièvre, yeux brillants, pouls vite; il est abattu, et n'a pas mangé. Ces symptômes généraux s'amendent vite^ et quatre
( I) Communication orale,
jours après il n'y paraît plus. Mais à l'endroit oii la greffe avait été faite, il s'était formé une pelile plaie suppurant beaucoup.
Le 8 juillet, la plaie est en voie de guérison et ne semble en rien gêner le chien, qui a repris son caractère habituel. Abattu le 17, on ne trouva rien dans les viscères; la plaie est cicatrisée, et il ne reste pas trace du fragment inoculé, qui probablement a dû s'échapper au dehors avec les produits de la suppuration. Tout autour existait un peu d'engorgement, les ganglions de la région étaient légèrement augmentés de volume.
Expérience XXXIX (personnelle). — Le 29 juin 1870, sous la peau de la base de l'oreille gauche d'un lapin, j'injecle environ le contenu de la moitié d'une seringue de Pravaz, de suc cancéreux, obtenu en broyant et filtrant un fragment de cancer mammaire. Les symptômes généraux qui se montrèrent après l'opération furent vite amendés. L'animal maigrit peu à peu, et mourut le 15 juillet. Il s'était formé, au point d'injection, un abcès de 2 centimètres de long à peu près, rempli de pus à consistance crémeuse et formé exclusivement de globules purulents; nous n'y avons rencontré aucune cellule semblable à celles du suc injecté. Les poumons, peu colorés, étaient sains, ainsi que le foie et les autres organes.
Nos deux expériences sont donc nulles, quant au résultat; nous avons cru devoir les signaler cependant, parce que dans une question aussi importante, les expérimentateurs doivent se faire un scrupule de publier tous leurs résultats, fussent-ils tous des insuccès. De la sorte, quand les expériences seront en grand nombre, on pourra conclure pour ou contre la possibilité de la contagion de la carcinose par les inoculations.
C'est là tout ce que nous avons pu trouver sur la question ; signalons cependant encore des expériences entreprises par M. Hyvert, à Montpelher, eu 1872, et que nous n'avons pu
trouver nulle part, quoiqu'elles soient indiquées clans le premier volume des Sciences médicales, page 121.
Envisageant tous ces faits dans leur ensemble, nous n'y voyons pas de démonstration évidente de la transmissibilité du cancer de l'homme aux animaux, et si de semblables expérimentations n'ont pas réussi, cela prouve simplement que les tumeurs provenant de Thomme ne sont pas inoculables aux animaux. Peut-êlre n'en serait-il pas de même entre deux animaux de même espèce, quoique une seule expérience, due à M. Goujon, vienne autoriser cette assertion. Cependant, si on se reporte aux expériences de MM. Bert, Ollier, DieflFenbach, Gimbert (de Cannes) et tant d'autres, qui ont pu greffer les éléments ou les organes les plus insolites sur d'autres parties qui n'étaient pas appelées aies porter, on sera plus disposé à admettre la possibilité d'une pareille grelFe pour le cancer, mais nous spécifions, entre animaux de mêm,e espèce. Il est malheureux que les essais d'Alibert ne puissent être renouvelés, de l'homme à l'homme, en se plaçant dans les conditions d'expérience si bien tracées par M. Chauveau (1). Peut-être alors, en opérant dans ces conditions rgtionnelles (que nous ne retracerons pas, de peur d'allonger par trop un travail déjà si long), arriverail-on à quelque résultat positif.
Ainsi rien n'est résolu, jusqu'à présent, quoi qu'en ait dit M. le professeur Chauffard dans une séance d'octobre 1867, à l'Académie de médecine : «N'a-t-on pas inoculé , et avec succès, des éléments cancéreux et des éléments mélaniques ? » Phrase trop affirmative, même encore aujourd'hui. Cependant il ne faut préjuger en rien de la transmissibilité du cancer; la lice est toujours ouverte: aux expérimentatetirs à se mettre à l'œuvre.
(1) Gazette hebdomadaire^ 6 avril 1872.