‹ Étiologie de la carcinoseChapitre 18 sur 26 · CONTAGION · texte numérisé non relu

CONTAGION

La manière dont le cancer se comporte dans les organes, l'espèce d'hérédité qu'on lui attribue, ont porté les pathologistes à-se demander s'il ne pourrait pas naître par contagion. Et cette question, l'une des plus intéressantes dans l'étiologie

de la carcinoiie, a été posée, il y a longtemps déjà, pour la première fois, par la Société qui s'était instituée à Londres en 1802 (1), sous la présidence du D' Eailiie, pour rechercher la nature du cancer. Puis les expérimentateurs sont arrivés, dans le but d'éclaircir ce point obscur de la pathologie, expérimentateurs dont nous ne ferons que citer les noms, car nous aurons à revenir longuement sur eux dans le chapitre suivant : Peyrilhe, Dupuytren, Alibert, Vogel, Valenlin, Langenbeck, Follin, Lebert, et tant d'autres.

La iilléra'.iue médicale est peu riche en faits de contagion, et les quelques.exemples que nous allons donner, nous ne prétendons nullement les imposer, car nous les considérons tout au moins comme apocryphes.

Tulpius cite un liomme qui suça la mamelle de sa femme, et qui périt d'un cancer aux gencives delà mâchoire inférieure.

Grooch rapporte que Smilh, chirurgien de l'hôpital Saini- Thomas, ayant goûté la sanie d'une mamelle cancéreuse qu'il venait de couper, mourut d'un cancer à la langue. Il dit encore qu'une petite fille ayant bu l'eau, qui avait servi à laver un cancer eut un cancroïde à la lèvre.

Zacutus Lusitanus, médecin du xvn' siècle, rapporte que irois garçons furent attaqués du cancer au sein pour avoir couché avec leur mère, qui mourut de celte maladie (2).

Le fait dâ Bellanger, cité par Peyrilhe, devenu cancéreux pour avoir respiré de l'ichor d'un cancer; celui de Schmidt, cité par Lassus (3), et que nous avons relaté plus haut, sont tout à fait insignifiants.

H y a Ueu de dire ici en deux mois, avant de pousser plus loin cette étude, à quelle hypothèse on en était jéduit en Alle-

(1) The Society for investigating ihe nature and cure of cancer^ I8rf2.

(2) In Lp.berl, îoco citato.

Ci) raiholoyie, l. 1, p. 438, cilépar Broca.

magne vers 4 845. Suivant Klenke (1), les cellules cancéreuses eussent possédé la propriété de conserver longtemps leur vitalité en dehors de l'organisme; transportées par l'air à l'état de dessiccation ou entraînées en suspension dans un liquide, elles pouvaient parvenir sur les surfaces absorbantes d'un individu sain; entraînées dans le torrent circulatoire elles se déposaient dans un tissu, et excitaient autour d'elles un travail, dont le résultat était de donner naissance à des cellules semblables.

M. le professeur Broea, dans son mémoire à l'Académie de médecine (2) a fait prompte justice, nous ne dirons pas de cette théorie, mais bien de ce rêve digne de germer dans un cerveau d'outre-Hhin.

Il n'en est plus de même d'un cas rapporté par la Gazette des hôpitaux, et observé par M. Kuhn (3); nous le reproduisons presque in extenso. Un cultivateur de BitschhotTen (Bas- Hhin) ayant remarqué derrière l'omoplate d'un de ses bœufs une petite tumeur sous-cutanée, qui faisait des progrès rapides, appela un vétérinaire, lequel constata une tumeur encéphaloïde et l'enleva. L'animal guérit. Quelques jours avant, le cultivateur, croyant à un abcès, l'avait ouvert et il ne s'en était écoulé que de la sanie. La femme de celui-ci, âgée de vingl-qualre ans, enceinte de quatre mois, soignait l'animal et allait essuyer la plaie plusieurs fois par jour. Elle ne s'était pas aperçue qu'elle poriait une légère écorchure au côté externe de l'annulaire droit; trois ou quatre jours après, elle vit venir un petit tubercule, augmentant peu à peu de volume. M. Kuhn (de Niederbronn) enleva la tumeur par le caustique après en avoir reconnu le caractère encéphaloïde. Ceci se passait en janvier

(1) Klenke, cité par Vogel. Encylopédie anatomique. Paris 1847, t. IX.

(2) Broca, Anatomie pathologique du cancer, in Mémoire de l'Académie de médecine, 185?, t, XVI, p. 45)4.

(3) Gazette des hôpitaux, 4861, p. '326.

1859. Depuis ce moment, jusqu'à celui 'où parut l'article, il ne s'était montré aucune récidive.

Voilà un fait précis, bien lait pour être démonstratif el qui rentrerait bien dans les idées de M. le professeur Broca, pour lequel la contagion du cancer est fort possible, quoique non démontrée. Lebert la nie d'une manière formelle et M. Tourdes écrivait en 1834 : « La masse des observations est contre la contagion du cancer (1). y> Mais aujourd'hui on ne raisonnerait plus de même. Que de fois n'a-l-on pas vu un cancer de la verge, du prépuce, envahir le gland, juste dans la partie correspondante au point attaqué, et sans qu'il y ait continuité entre les deux îocalisalions cancéreuses. Il exisie dans la science des observations du cancer de la pau[)ière, ayant amené un cancer du globe oculaire à l'endroit oii il était en contact, etc. On dira certainement que ce n'est pas là de la contagion, que c'est le cancer qui se répète sur plusieurs points chez le même individu, sous l'intlueuce d'une même cause. Mais alors, pourquoi cette même cause générale a-t-elle lait naître un cancer précisément sur le point en contact avec la tumeur primitive, plutôt que partout ailleurs?

Ceux qi]i déduisent de la non-inoculabilité du cancer (et ils raisonnent à faux, puisque la question n'est pas jugée) que celui-ci n'est pas contagieux, font, à notre sens, une conclusion non motivée. Car, 'de ce que la matière cancéreuse qu'on peut considérer comme morte une fois détachée de l'individu, ne produit aucun effet, il ne s'ensuit pas forcément que cette même matière, vivante encore, et maintenue longtemps en contact avec une autre partie vivante, ne puisse pas se reproduire.

Mais ceux qui approchent, qui soignent les maladies cancéreuses, les chirurgiens par exemple, ne les attrapent pas, a dit

Tfu agrégation de Strasbourg, 1834.

Leberl ; d'autres ont avancé que des femmes cancéreuses, quant à l'utérus, avaient coïté avec leurs maris, et que cependant on n'avait jamais vu de cancer à la verge des époux. Que prouvent tous ces faits, la non-contagion? Pas du tout, dit Broca(l); cela montre tout simplement que la contagion n'est pas facile ; qu'elle exige pour se faire des conditions encore inconnues, mais non que le cancer n'est pas contagieux.

Plus près de nous M. Simon, en Angleterre, nous dit ne pouvoir expliquer l'existence du carcinome que par ces deux hypothèses : ou bien c'est un produit morbide sui generis, se développant spontanément sur un point de l'économie; ou bien c'est un produit de la contagion extérieure. L'auteur n'insiste, il est vrai, sur aucune de ces deux hypothèses, cependant il s'appuie sur les rapports si intimes qu'on sait exister entre les diathèses cancéreuse et tuberculeuse. Or, d'après les recherches de ces dernières années et les savantes discussions qui ont eu lieu devant la Société pathologique de Londres, il regarde la tuberculose comme une affection contagieuse.

De là à la contagion de la carcinose, en raison même des rapports qui existent, il n'y a qu'un pas, et nous le faisons, car nous considérons comme de nature à ébranler la croyance générale, les quelques résultats obtenus par les expérimentations et les faits fournis parla clinique. Cependant nous n'entendons pas formuler ici une loi sans appel. Loin de nous cette pensée; cette question de la contagion est en effet si importante, qu'elle mérite de nouvelles recherches, tant d'observation clinique que d'expérimentation.

(1) Broca, Traité des tU7neur$, l. I .

Page 1