IV. Antagonisme
Nous avons tiré du Dictionnaire encyclopédique (4) les quel-
{V) ChdiWloM, Nature et mode de génération des aff. ca?îcé)'euses, 84. Paris ,
(2) Leblanc, in Bulletin Académie, t. 20, 1854, p. 7.
(3) W. Aitken, The. and practioe of.mediivie, 1866,1. H, 175.
(4) Article Antayojiisme^ par Laveran.
ques explications qui vont suivre, et que nous donnons afin qu'il ne puisse rester aucun doute, dans l'esprit de .nos lecteurs, sur le sens qu'il faut attribuer à ce mot : il exprime l'idée qu'ont eue quelques pathologistes d'opposer une maladie à une autre maladie.
Suivant MM. Littré et Robin (1) on ententend par antagonisme « la condition qui fait que, dans un même pays, certaines maladies sont exclusives à d'aulres maladies». D'après E. Boudin (2) (( le principe en vertu duquel une diathèse ou un élat morbide confère à l'organisme une immunité plus ou moins prononcée contre certaines manifestations pathologiques». C'est principalement dans le système d'Hahnemann (3) que se retrouve l'idée d'antagonisme exagérée jusqu'aux prétentions d'un système exclusif: ce L'organisme, en sa qualité d'unité vivante, ne peut admettre à la fois deux affections dynamiques semblables, sans que la plus faible soit obligée de céder à la plus forte. 3)
C'était déjà l'opinion d'Hunter (4), puisque, pour lui, l'économie ne pouvait être en même temps le siège que d'une seule action spécifique.
Voici donc la question que nous allons tenter de résoudre, au moins quant à la tuberculose : Une autre diat/ihe peut-elle exister avec la diathèse cancéreuse'^. Quelle est leur influence réciproque?
Gerdy a signalé d'une manière réciproque la coexistence du tubercule et du cancer. Rayer a vu des tubercules sur des reins cancéreux. — Pour M. Broca la coexistence serait rare, parce que le maximum des deux diathèses n'a pas lieu à la même
(1) Lillré et Robin, Dictionnaire de Nysten, 10 édition.
(2) Boudin, Annales cVhygiàie, t'" série '1845, i. XXXIII, p. 68.
(3) Hahnemaun, Éludes de médecine homéopathique^ Esprit de la doctrine ISoS, p. 272.
(4) |Hunlcr, Œicvres complètes; Traité de la syphilis. Traduction Uichelot, <839, t. II, p. 833.
époque. Lebert a va un enfant de 4 ans ayant un cancer rénal, et tuberculeux quant au cerveau. Il a aussi été frappé de la fréquence des tubercules pulmonaires dans le cancer de l'œsophage (1). Il a constaté d'ailleurs que les cancéreux devenaient plus facilement tuberculeux que les pbthisiques ne devenaierit cancéreux.
Suivant sir Paget (2) l'unité du cancer serait d'autant moins absolue, que les sujets à ascendants cancéreux sont prédisposés non spécialement au cancer, mais encore au développement de tumeurs bénignes, quisonten quelquesorte l'expression incomplète de la dialhèse.
Mais, de l'autre côté du Rhin, les opinions sont tout à fait opposées. Rokitansky, et avec lui toute la jeune école anatoniiste de Vienne, a surtout formulé l'inconapatibilité entre le tubercule et le cancer. Si cette théorie était vraie, quelle importance elle aurait prise en passant dans le domaine de la pratique ! Un conjoint tuberculeux aurait pu amoindrir en faveur du produit de la conception l'influence funeste de l'autre conjoint cancéreux ! Inutile d'insister, n'est-ce pas, pour montrer jusqu'où peut conduire la théorie de l'antagonisme entre les mains d'un homme qui ne recule devant aucune des conséquences où vont l'entraîner les déductions logiques de ses idées poussées à l'extrême .
Aucun auteur français n'est antagoniste, sinon M. Bazin, qui avait signalé l'unité du cancer, et Gendrin, qui affirme l'incompatibilité ducancer avec le tubercule, disant qu'on n'avait pas encore trouvé un exemple authentique de la simultanéité des deux cachexies (3).
(1) Lebert, Anatomio pathologique^ t. II, p. 464.
(2) Sir Pagef, On the hereditary transmission of iendendes to cancerous and otiter tumours. Médical Urnes, 22 août, 1847.
(3) Croizet, Coïncidence et rapport des iiiicrcules et du cancer {Thèse de Paiis '1875). '
Biinton {\) est antagoniste, mais pas pour les mêmes niisons que le maître de Vienne; pour lui beaucoup des prétendus tubercules observés étaient anciens^ ou bien n'étaient que des dépôts cancéreux secondaires..
M. le professeur Germain Sée et Béhier, notre regretté maître, s'opposèrent de toutes leurs forces à ces théories.
Leurs opinions battues en brèche par des faits, les partisans de l'antagonisme ne se découragèrent pas : ils étayèrent la loi qu'ils avaient formulée avec des raisonnements ; c'est alors que la science s'enrichit de la théorie des crases. Voici en résumé sur quoi elle est fondée : elles sont au nombre de trois, — chacune imprimant à ses sujets un caractère spécial, et ayant un cortège de maladies, s'oppose par de sévères lois d'antagonisme à l'importation des maladies environnantes. Or il se trouve que le cancer et le tubercule ne sont pas de la même crase ; l'un est attaché à la crase albumine, et l'autre à la crase fibrine ! Nous ne pouvons donc être simullauémentla proie de ces deux maladies.
Cette théorieayant été renversée par le ridicule, ils en mirent une autre en avant, basée sur le dogme de Yunité. Les trlobnles du tubercule et la cellule cancéreuse sont d'origine analogue, mais d'âges différents, le cancer étant de formation plus avancée que le tubercule. Lorsque l'état général est parvenu au degré qui produit le tubercule, il peut, en s'avançant davantage, produire le cancer ; mais lorsqu'il est arrivé au degré du cancer, il ne peut plus permettre la tuberculisation. Voilà pourquoi les tubercules ne mettent pas à l'abri du cancer, tandis que celui-ci à la propriété de préserver du tubercule!
Il est inutile d'insister, les faits répondront toujours mieux que les meilleurs arguments ne pourraient le faire.
La statistique de Lebertporte cette coïncidence à 8 0/0. Dans
(1) BrintoD, Traiié des maladies de V estomac, \ il 0, p. 325.
45 autopsies de cancer utérin, il a trouvé trois l'ois du tubercule récent ; dans 34 de c. à la mamelle, 2 fois ; 9 de l'œscphage, 2 fois; 57 de l'estomac, 5 fois ^ 13 des os, 2 fois. Soit, dans 158 autopsies, là- fois.
Qu'il nous suffise de citer ici les noms de quelques-uns des nuteurs qui admettent la coïncidence : MM. Damaschino (1), Constantin Paul (2), Guéneau de Mussy (3), Baumes (4), Croizet (5), Laveran (6).
N'y a-t-il entre ces faits qu'une simple coïncidence^ et peuton y voir un rapport de causalité? On serait tenté de le croire et même de l'assurer, si les recherches ultérieures venaient confirmer les résultats annoncés par M. Burdel (de Vierzon) dans un travail présenté eu 1869 à l'Académie de médecine (7).
Il étudiait dans ce pays l'éliologie de la phlhisie chez ses malades; il fut frappé de la fréquence, du cancer chez des parents, d'ailleurs non tuberculeux ayant donné naissance à des enfants tuberculeux. Succédant à son père, il fut à même, plus que tout aulre, de continuer des recherches qui durèrent 27 ans.
Sur plus de 100 familles cancéreuses, 75 ont fait souche de tuberculeux ; 79 cancéreux ont produit 327 tuberculeux; il a
32 cancéreux (famille.)
\8 cancéreux, 61 tuberculeux, 31 exempts, dont 4 54 se marient.
2 cancéreux, 36 tub., < 4 exempts.
2 cancer. 2 cancer.
( I) Damaschino, Thèse d'agrégation, Ètiologiede la tuberculose, t872, p. IfiS. (?) C. Paul, Thèse d'agrégation, De Vantagonisme, 1866, p. 55.
(3) Guéneau de Mussy, Clinique médicale, i. \ .
(4) Baumès, Précis- des diathèses, 18o3.
(y) Croizet, Coïncidence da tubercule et du cancer {Thèse, Pari?, 1S75).
(6) Laveran, art. A«%o?us/ne, in Dict. encyclop.
Cl) Burdel, Le cancer comme souche tuberculeuse, Acad. méd. 1869.
présenté entre autres 32 observations détaillées, dont voici le résumé :
En réunissant les deux générations, on voit que 32 cancéreux ont produit 20 cancéreux et 97 tuberculeux ; en d'autres termes, les descendants en ligne directe comprennent 12 0/0 de cancéreux, 59 0/0 de tuberculeux, et 29 0/0 d'indemnes, — A la 3™* génération, 4 cancéreux dont 2 nés de parents cancéreux ; le 3"* de père tuberculeux, celui-ci fils et frère de cancéreux ; le 4""^ de père tuberculeux, mais d'une grand'mère tuberculeuse et cancéreuse.
L'hérédité est bien nette pour le cancer ; mais quelle est la cause de la proportion si remarquable des cas de tuberculose? En supposant même la contagion entre enfants de la même famille, on est encore loin de s'expliquer ce nombre considérable de phthisiques issus de cancéreux, nombre qui est porté a 75 0/0 par les autres observations de M. Burdel. Doit-on admettre ici une de ces coïncidences que peut présenter toute statistique qui ne comprend pas une population étendue ? M. Burdel ne le croit pas, et il conclut que le cancer peut être considéré comme souche de tuberculose; il établit une loi de transmission héréditaire, et expose une théorie complète.
Les chiffres présentés sont exceptionnels. Ils ne tendent à rien moins qu'à prouver que la proportion de phthisiques nés de cancéreux est supérieure à celle des phthisiques nés de phlhisiques, telles que l'indiquent les statistiques plus détaillées de Walshe, Smith, qui ne donnent à l'origine héréditaire qu'une moyenne de la moitié des cas.
Après avoir cru à l'antagonisme, on est arrivé à montrer que les rapports des diathèses étaient assez intimes pour que, suivant Cooke et Sibley, on trouve des antécédents de phthisiques chez le tiers des cancéreux environ. — Holden, sur 7,000 individus donne une proportion de cancers, chez les individus à antécédents tuberculeux, plus faible que celle
observée chez ceux auxquels on n'a pas reconnu d'antécédents tuberculeux.
Tous ces travaux aboutissent donc à ce résultat que la tuberculose n'influe pas sur le développement du cancer. Les chifTres de M. Burdel restent comme un appel à de nouvelles fetalisuques, car l'étude des liens pathologiques qui unissent le cancer et la tuberculose semble devoir entrer dans une voie nouvelle.
La théorie de cet auteur comporte comme arguments importants les faits de transmission observés par lui. Ils ont une grande valeur, mais sont trop resteints pour être concluants ; aux médecins, surtout ceux des petits centres, à venir apporter leur contingent pour l'édification de cette haute question de pathologie.
Nous en avons fini avec notre travail. Malgré les faits, les'documenis que nous avons eus sous les yeux, c'est moins une étiologie complète de la carcinose que nous présentons, qu'un exposé des desirata de la science à cet égard. Nous avons cherché à démêler, au milieu de la masse des influences complexes qui peuvent précéder l'affection, quelle était celle qui jouait un rôle prépondérant; trop souvent, pour ne pas dire toujours, il nous a été impossible de nous prononcer d'une manière décisive.
Nous croyons simplement avoir résumé l'état actuel de la quesiion : trop heureux, si nous avons pu réussir, d'avoir fait une monographie complète de l'étiologie de la carcinose.