OBSERVATION III
Injections intraveineuses E. N., âgé de 20 ans, Espagnol; poids kg. 56.
Le 3 novembre 96, à 4 h. s., température axillaire 37o,l'. Injection intraveineuse (dans la veine céphalique du bras droit), de 10 c. c. de culture filtrée et stérilisée avec de l'aldéhyde forraique.
Aussitôt après l'injection, le patient se couche, se trouve tranquille et boit environ un litre de lait stérilisé.
Après 15 minutes, il accuse des nausées et des efforts de vomissement, suivis bientôt de violents accès de vomiturition, qui finissent par évacuer tout le lait ingéré peu auparavant.
Une agitation générale apparaît en même temps aux membres, et des douleurs violentes et continuelles se manifestent k la région lombaire, qui font plaindre fortement le malade et ne lui laissent aucun repos. Peu à peu
la irgion abdominale devient aussi douloureuse. La plus légère pression de la main, sur le venlre ou sur la légion lombaire, rend ces douleurs insupportables.
Pendant ce temps, la température axillaire monte sans interruption; elle était de 37o,'i' avant l'injection, monte à 38o,5' deux heures après, et atteint 40^3' à huit heures du soir, c'est-à-dire 4 heures après.
Vers minuit, la réaction fébrile cesse et, le matin, la température redevient presque normale (37o,5').
Malgré cela, le patient se trouve très mal et, pendant toute la nuit, non seulement il a dû veiller en proie à de terribles douleurs abdominales et lombaires, auxquelles s'était jointe bientôt une violente céphalalgie, mais il a été continuellement secoué par des vomissements incoercibles qui, après avoir évacué jusqu'aux derniers résidus alimentaires, se sont transformés en vomissements muqiieux, de couleur vert-jaunâtre très intense.
L'amirie commence.
i novembre. — Le même état continue; on fait boire au patient du lait qui est rejeté tout de suite : l'intolérance gastrique est complète.
Maintenant l'agitation générale s'accentué toujours plus, le patient accuse un sentiment indéfinissable, angoisseux, qui lui empêche tout repos, et les lancinantes douleurs à la région rénale deviennent de plus en plus persistantes.
Comme l'anurie continue accompagnée de ténesme spasmodique, on pratique à plusieurs reprises le cathétérisme de la vessie, mais on n'obtient pas une goutte d'urine.
Les efforts de vomissement n'ont pas du tout l'air de cesser ; ces vomissements sont constitués par des mucosités colorées par la bile.
Vers l'après-midi, le ténesme vésical commence à faire souffrir horriblement le malade, qui s'efforce vainement d'uriner.
A 4 h. s., un peu de délire survient, la température axillaire étant de 380,5'. Le patient essaie à plusieurs reprises de se lever, et les souffrances delà région rénale deviennent tellement intolérables qu'elles lui arrachent des plaintes ininterrompues.
On cathétérisc de nouveau, sans résultat.
Vers le soir, le malade est pris de sub-délire qui ne le quitte pas toute la nuit, et qui est interrompu à chaque instant par des efforts incessants de vomissement.
5 novembre. — Le matin, le malade se présente exténué avec coloration cijanotique de la peau.
Le délire continue, vif et agité; quelques évacuations diarrhéiques de couleur jaunâtre surviennent, et l'anurie totale persiste.
La tendance à se jeter hors du lit constitue le fait dominant de cette journée.
En même temps, les douleurs et l'extrême hyper esthèsie de la région lombaire et épigastrique deviennent déplus en plus aiguës. Le simple contact de la main dans ces régions ne peut pas être supporté. A 5 heures, la température est à 370,7, mais, vers il heures, elle monte à 38o,3, et s'y maintient toute la journée.
l^e vomissement est toujours incessant, bien que le malade, depuis l'injection delà toxine, n'ait pu prendre aucun aliment.
Le liquide vomi n'est plus vit l-hi lieux, il présente une couleur café clair. Recueilli dans un verre à pied, il présente rapidement un dépôt noirâtre qui, examiné au microscope, paraît constitué par des globules rouges du sang, par des leucocytes, par des cellules épithéliales de la muqueuse gastrique et par des petits caillots sanguins. Sa réaction est acide.
Après midi, on pratique de nouveau, mais inutilement, le cathétérisme. car on ne parvient à obtenir aucune goutte d'urine.
Le patient est donc anMr/(/?/e depuis environ deux jours.
La peau devient encore plus congestionnée par place et prend une couleur violette bien définie, surtout aux bras et à la face.
Cette couleur violette est répandue, sous forme de taches ou de stries, dans les points où la peau est plus transparente, (paume des mains, face interne des membres inférieurs et thorax). Des larges taches jaunâtres apparaissent en outre sur plusieurs points du corps.
En examinant la sclérotique, on y remarque une coloration sub-ictérique très évidente.
Je pratique à la veine du bras une saignée aseptique d'environ 25 c. c. de sang, que je laisse coaguler.
En introduisant dans la vessie une petite sonde, on parvient à extraire, au moyen d'une canule aspiratrice, quelques gouttes d'urine trouble, riche en épithéliums, et qui se coagule complètement à la chaleur.
L'état de délire persiste toute la journée, interrompu par de courts instants de coma.
Je pratique,' avec des canules stérilisées, plusieurs ponctions exploratrices du foie et des reins, en aspirant des deux viscères quelques gouttes de suc, que j'utilise pour faire des cultures et des examens microscopiques.
La nuit suivante, le malade se remet un peu, et après quelques jours, finit pour se rétablir.
Etude du sang. — Les cultures pratiquées dans divers milieux nutritifs restent stériles.
La coagulation s'effectue régulièrement et met en liberté environ 10 c. c. de sérum limpide et jaunâtre. Ce sérum ajouté dans la proportion de i : 5 à un bouillon-culture frais de bacilles ictéroïdes, produit en 12 heures 'immobilisation et l'agglutination de ces mêmes bacilles, qui se précipitent persque complètement au fond du tube.
La recherche de l'urée en révèle 3,463 0/00.
En employant sur le caillot le procédé décrit dans mon premier mémoire, en évaporant ensuite le résidu aqueux et en le reprenant avec de l'acide nitrique, j'obtins une cristallisation abondante de nitrate d'urée, que je recueille et conserve encore.
Recherches sur les sucs hépatique et rénal. — Les cultures ensemencées avec ces sucs restent stériles.
L'examen microscopique du suc hépatique, pratiqué à frais, en employant l'acide osmique, démontre une profonde dégénérescence graisseuse de toutes
les cellules hépatiques : de nombreuses gouttes de graisse se trouvent en outre entièrement libres dans la préparation.
L'examen à frais du suc rénal révèle une intense tuméfaction trouble, avec dégénérescence granuleuse des épithéliums.