NATURELS
Dans le but de compléter nos connaissances sur la biologie d'un microbe contre lequel on devra désormais établir, sur des bases scientifiques, une défense active dans toutes les localités infestées par la fièvre jaune, j'ai cru utile d'y ajouter quelques recherches relatives à sa résistance à la chaleur, à la dessiccation, à la lumière et à l'eau de mer. Une grande partie de ces recherchesa été exécutée par monexcellentpréparateur M. H. Puppo, avec toute l'habileté qui le distingue.
A). W'-sislance du bacille ictiWide à la chaleur humide. — La méthode suivie est celle qui est employée dans tous les laboratoires; elle consiste à chauffer au bain-marie depetils tubes de
verre mince contenant des bouillons-cultures du bacille icléroïde. Les résultats obtenus sont résumés dans le tableau suivant :
UURhE Db L'ACIIOIN
IIK I.A CHALEUR
RftSULTATS DES CIJLTUKKS FAITES APRIvS L'ACTION
DES TEMI'l-:UATimi;s SUIVANTKS :
0 (contrôle)
i minute
3 minutes
Ceci démontre que l'agent spécifique de la fièvre jaune, comme ceux de la diphtérie, de la morve, du typhus, du choléra, etc., résiste peu à l'action de la chaleur humide. En efl'et, la température relativement peu élevée de 60" le tue en quelques instants, et celle de 65" le tue immédiatement.
B) . Résislance du bacille iclêroule à la chaleur sèche. — Cette série de recherches a été exécutée avec des fils de soie trempés dans des bouillons-cultures, puis desséchés dans l'étuve à 37"', et enfin soumis à la chaleur sèche dans une stérilisatrice ordinaire à l'air chaud.
L'extraction de chaque fil de soie de l'étuve, à mesure que la chaleur augmentait lentement de 5 en 5 degrés,, était elTectuée de manière à ne pas arrêter ni abaisser sensiblement la température de l'appareil.
Les résultats des ensemencements, confirmés à plusieurs reprises, ont démontré que le bacille iclêroule, exposé à la chaleur sèche, meurt seulement entre 120° et 125" C. Il faut 1 heure et
10 minutes pour le tuer à la température de 100".
C) . Résislance du bacille iclêroule à la dcssiccalion. — Ces recherches présentent un grand intérêt épidémiologique, dont
11 est superflu d'indiquer la cause.
Dans les pays à fièvre jaune, on cite souvent des cas de contagion survenus chez des individus qui étaient venus vivre dans
Annales de l'Institut Pasteur.
Pl. XX.
Fig. 3
:.«AEELLI DEL.
Tip. Ut "Il SuS-Ameiîauia" lIonteYideo.
(29) SUR LA FIÈVRE JAUNE. VOl
un milieu oii, plusieurs mois auparavant, avait succombé un malade de typhus ictéroïde.
Ces expériences ont été pratiquées, d'ordinaire, avec des fils de soie exposés, dans une boîle de Pétri stérilisée, à la température de l'étuve et à celle de l'air ambiant.
Les ensemencements avec des fils exposés à la dessiccation, à la température de 37°, 5, commencèrent à se montrer stériles après 37-35 jours.
Après 40 jours, 8 fils sur 20 devinrent stériles. Après 50 jours, tous les fils étaient complètement stériles.
Les ensemencements avec des fils desséchés dans l'étuve à 37° pendant 24 heures, et exposés ensuite à la température variable extérieure, sont toujours restés positifs, même après 164 jours (du 23 octobre 1896 jusqu'aujourd'hui 12 mars 1897).
Ceci nous autorise à croire que la dessiccation spontanée à la température d'ordinaire laisse au bacille ictéroïde une vitalité extrêmement considérable.
D). Résistance du bacille ictéroïde à l'action de la lumière solaire directe. — L'action de la lumière solaire directe sur le bacille ictéroïde, cultivé sui' des milieux solides et liquides, adonné des résultats toujours inconstants, bien que, dans tous les cas, il y ait eu une stérilisation plus ou moins rapide des cultures. L'inconstance des résultats tient à l'inconstance inévitable des conditions de l'expérience. Je puis pourtant dire qu'en opérant sur des fils de soie desséchés au préalable à 37**, et exposés ensuite au soleil, la mort survient en été en un peu plus de 7 heures, la température oscillant au voisinage de 28°.
E.) — Résistance du bacille ictéroïde dans de Veau de mer. • — Quand on prend pour cette étude de l'eau de mer naturelle, avec sa population de microbes variés, les conditions de l'expérience sont si mal précisées, et les conclusions à en tirer deviennent si incertaines, que j'ai préféré essayer comment se comporte le bacille ictéroïde dans l'eau de mer stérilisée à la chaleur, ou filtrée avec la bougie Chamberland, en la considérant ainsi seulement au point de vue nutritif.
Les eaux étudiées furent : celle du Rio de la Plata, prise dans le port de Montevidéo, et celle de la mer, prise dans le port de Rio-Janeiro. La différence de composition chimique est,
comme on le comprend, considérable entre les deux eaux.
L'eau du Rio de la Plala, près de Montevidéo, est un mélange d'eau douce et d'eau salée. En effet, tandis que l'eau de mer pure à Rio-Janeiro contenait 29, 25 0/00 de NaCI, celle du Rio de la Plata, à l'époque oii commencèrent mes expériences, n'en contenait que 5, 67 0/00.
L'eau du port de Montevidéo n'est guère riche en microbes, bien qu'elle reçoive les eaux de rebut de toute la ville : elle n'en contient qu'un minimum de 200 et un maximum de 720 par c. c.
Dans cette eau du Rio de la Plata, stérilisée, le bacille icléro'ide vivait encore au bout de 90 jours, quand j'ai dû interrompre ma recherche.
Dans cette même eau, filtrée et répartie en trois matras, j'obtins le résultat suivant : Le matras n" 1 devint stérile au bout de 37 jours, le n° 2 au bout de 78 jours, le n° 3 au bout do 71 jours.
Dans l'eau du port de Rio, filtrée ou non filtrée, le bacille ictéro'ide peut vivre longtemps : je l'ai constamment trouvé jusqu'au SO** jour.
Celte remarquable vitalité du bacille ictéroïde dans l'eau de mer, en considérant celle-ci, bien entendu, comme un milieu absolument passif, doit être prise en sérieuse considération dans toutes les questions d'hygiène publique où doit entrer, à un titre quelconque, l'eau de mer.
VU
RÉSUMÉ GÉNÉRAL SUR LR PROCESSUS MORBIDE ET SUR l'ÉPIDÉMIOLOGIE DE
Les résultats de ce second mémoire complètent et confirment, d'une manière définitive, tout ce que nous avons exposé dans le premier, à propos de l'étiologie et de la pathogénie de la fièvre jaune.
La valeur de ces résultats est basée principalement sur ce que, en inoculant à difl'érenls animaux les produits toxiques du bacille ictéroïde, on obtient les mêmes symptômes et les mômes
lésions anatomiques que nous avons décrites précédemment, comme dus aux microbes vivants.
Cela démontre une fois de plus que le tableau de la maladie, aussi bien chez l'homme que chez les animaux, est dû à un processus éminemment toxique, provoqué par la substance active fabriquée par le bacille ictéroïde et à laquelle nous avons donné le nom générique de poison amaril.
Le poison amaril a une action peu marquée et peu caractéristique chez les animaux qui, en face du virus vivant, se montrent aussi doués d'une réaction peu spécifique : tels sont les petits rongeurs.
Mais, lorsqu'on l'inocule dans l'organisme de l'animal réactif par excellence, le chien, on y provoque tous les symptômes et toutes les lésions anatomiques que nous avons déjà signalés après l'emploi du virus, et qui se retrouvent dans l'infection humaine.
L'intoxication amarile du chien reproduit non seulement la symptomatologie et les lésions spécifiques de la fièvre jaune, mais détermine l'insuffisance rénale et favorise l'apparition des infections secondaires caractéristiques, de la part d'espèces microbiennes bien connues (streptocoque, staphylocoque, colibacille), en complétant ainsi, avec les résultats chimiques et bactériologiques, la reproduction exacte de tout ce que nous avons signalé dans la fièvre jaune chez l'homme *.
L'étude de l'intoxication amarile chez la chèvre a mis en évidence, d'une façon vraiment surprenante, l'énergique pouvoir hémolytique du poison ictéroïde, en nous donnant enfin une explication plausible de ces suffusions bleuâtres, ardoisées ou rouges brunes, qu'on constate si fréquemment dans le tissu cellulaire sous-cutané des malades et des cadavres de fièvre jaune.
Il est très probable, surtout dans le cas oii l'on ne parvient
i. Quelques expériences, faites pendant la rédaction de ce mémoire, m'ont révélé une méthode aussi simple que sûre, pour déterminer chez les chiens une rnpide et intense dégénérescence graisseuse du foie. Celte méthode consiste à injecter, à travers les parois abdominales, directement dans le tissu hépatique, una portion de culture sur gélose, diluée dans quelques c. c. de bouillon. En tuant l'animal au bout de 3-4 jours, on trouve la plus grande partie du foie atteinte de stéatose semblable à, celle du phosphore. Les préparations microscopiques, à frais, traitées ou non avec de l'acide osmique, montrent un véritable mélange de grosses gouttes de graisse et de cellules hépatiques complètement dégénérées.
pas à obtenir la réaction des pigments biliaires dans le sang et l'urine, quelapigmentationjaune pailiecaractéristique delapeau, qui apparaît après la disparition de ces suffusions et, fort souvent, plusieurs heures après la mort, est simplement due à un processus ultérieur d'oxydation de la substance colorante du sang restée pour imprégner les tissus. Il s'agirait, dans ces cas, d'un ictère kémafique, ou plutôt hémoglobinique, comme celui qu'on observe très communément dans les cas de destruction globulaire exagérée, accompagnée d'insuffisance hépatique (empoisonnement par l'oxyde de carbone, par l'hydrogène arsénié, par l'acélylphénylhydrazine, etc.)
La néphrite et l'intoxication urémique consécutives dans l'intoxication ictéroïde delà chèvre, ne font que confirmer l'action spécifique de ce poison sur le parenchyme rénal, qui est, après le parenchyme hépatique, celui qui se trouve toujours le plus gravement atteint.
L'extrême sensibilité de Yâne pour la toxine spécifique nous a permis d'assister à la manifestation de trois phénomènes importants : d'eux d'entre eux, l'hématurie et les infections secondaires, sont assez connus et fréquents, mais l'autre; la mastorrhagie, n'avait encore été décrit par aucun auteur, et il représente indubitablement la plus haute manifestation des propriétés hémorragipares de l'amarilisme.
Quant aux expériences sur les chevaux, on peut dire que, pour le moment, elles n'ont servi qu'à démontrer Vextrôme sensibilité de ces animaux envers la toxine ictéroïde, surtout lorsqu'elle est inoculée par voie sous-cutanée.
Mais ce qui doit principalement fixer notre attention et qui certainement représente la partie la plus intéressante de toutes ces recherches sur le poison amaril, c'est son expérimentation sur l'organisme humain.
L'injection des cultures filtrées, à dose relativement faible, reproduit chez l'homme la fièvre jaune typique, accompagnée de tout son imposant cortège anatomique et symptomatique.
La fièvre, les congestions, les hémorragies, le vomilo, la stéatose dufoie, le céphalalgie, la rachialgie, la néphrite, l'anurie, l'urémie, l'ictère, le délire, le coUapsus, enfin tout cet ensemble d'éléments symptomatiques et anatomiques, a pu être réalisé grâce à la puissante action de la toxine des cultures.
Ce fait donne des bases toutes nouvelles à la conception étiologique et pathogéniqiie delà fièvre jaune, et le fait rentrer dans le cadre où, depuis longtemps, j'ai placé un autre grand processus morbide qui, avant mes recherches, avait toujours été mal compris : la fièvre typhoïde.
Tous les phénomènes symptomatiques, toutes les altérations fonctionnelles, toutes les lésions anatomiques de la fièvre jaune, ne sont que la conséquence d'une action éminemment sléatogène, émétique et hémolytique des substances toxiques, fabriquées par le bac. icléroïde.
C'est peut-être par ses symptômes généraux, par ses manifestations alaxo-adynamiques caractéristiques, par sa tendance aux hémorragies, par rictère, etc., que la fièvre jaune a été aussi comparée à l'empoisonnement par le venin de certains serpents.
On ne peut donc plus considérer, comme on l'a fait jusqu'ici, les organes digestifs comme le siège central et la porte d'entrée du bacille spécifique. Mais alors, il devient difficile de savoir comment ce bacille peut envahir l'organisme.
Dans les pays à fièvre jaune, on n'a pas encore recueilli de documents assez démonstratifs pour établir la transmission hydrique.
Au contraire, il existe une série imposante de faits qui déposeraient décidément en faveur de la transmission atmosphérique.
Le seul exemple toujours cité par les auteurs, l'atténuation de la fièvre jaune à Vera Cruz depuis que la ville a été pourvue d'une bonne eau potable, ne peut avoir qu'une valeur tout à fait relative, comme toutes les affirmations de ce genre.
La tendance à attribuer l'amélioration sanitaire vérifiée dans une ville à la réalisation d'une seule mesure hygiénique est trop exclusive, car il s'agit presque toujours d'un ensemble d'autres améliorations hygiéniques, qui forcément ont dû la précéder ou l'accompagner.
D'ailleurs, la remarquable résistance vis-à-vis de la dessiccation dans l'air et du séjour dans l'eau, possédée par le bacille ictéroïde, nous autorise à admettre la diffusion du virus amaril aussi bien par l'air que par l'eau.
En outre, l'expérimentation chez les animaux démontre la possibilité de la contagion par les voies respiratoires.
706 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll. (34)
Au point de vue du mécanisme de la contagion par la voie hydrique, c'est un fait désormais hors de doute que l'épitiiélium des voies digestives, lorsqu'il est intact, ne laisse en général passer aucune espèce de germes pathogènes.
Mais il faut se rappeler que dans les pays à fièvre jaune, les plus légers troubles des fonctions digestives (abus de boissons alcooliques et glacées, indigestions, abus de fruits, etc.,) surtout chez les nouveaux arrivés, constituent, comme les causes dépressives en général, tout autant de « recettes » pour déterminer immédiatement l'entrée en scène de la terrible maladie.
En outre, il ne faut pas oublier que les nouveaux arrivés dans les pays tropicaux sont sujets à un léger processus catarrhal des voies biliaires, lequel, lié à l'inévitable surmenage du foie qui l'accompagne, pourrait aussi faciliter au bac. icléroïde, arrivé, n'importe comment, à l'intestin, son développement dans un point quelconque de l'organe hépatique. A présent que nous connaissons bien les effets formidables de la toxine, nous pouvons comprendre facilement comment son producteur doit trouver, sans trop de peine, le moyen de résister et de se propager dans n'importe quel organe, où il réussit à pénétrer, avec ou sans autres causes adjuvantes.
Rien de plus facile, en effet, que la pénétration du bac. ictéroïde jusqu'à l'intestin, du moment qu'il fait déjà partie de la flore microbienne des localités à fièvre jaune.
L'extrême tendance aux lésions de l'organe hépatique représenterait donc, dans les pays chauds, non seulement une des conditions les plus facilement prédisposantes à l'amarilisme, mais, une fois celui-ci établi, serait la cause principale de ces infections secondaires qui donnent une physionomie, parfois si étrangement confuse, aux résultats bactériologiques de la fièvre jaune, et qui contribuent certainement d'une manière considérable à augmenter la mortalité épouvantable de cette maladie.
Mais il existe un autre phénomène biologique curieux, qui acquiert une valeur immense dans l'épidémiologie de la fièvre jaune. Il s'agit de cette étrange symbiose que nous avons signalée entre le bac. icléroïde et les moisissures.
Ces dernières se sont révélées comme les protectrices naturelles de l'agent spécifique de la fièvre jaune, car c'est seulement grâce à leur intervention que ce dernier peut trouver la
force de vivre et de se multiplier, là où l'impropriété du milieu nutritif ou l'action défavorable de températures dysgénésiques lui rendraient l'existence tout à fait impossible.
L'intervention de ce facteur, si insignifiant en apparence, constitue peut-être la cause principale de l'acclimatation de la fièvre jaune dans certaines localités.
Nous savons, en effet, qu'une des conditions considérées comme indispensables au développement de la fièvre jaune, c'est-à-dire l'humidité, représente, conjointement avec la chaleur, l'élément le plus propice au développement des moisissures. C'est surtout au manque de ventilation et à l'état hygrométrique excessif de l'atmosphère qu'on attribue l'insalubrité de Rio-Janeiro.
Pendant la grande épidémie de fièvre jaune de 1872 à Montevidéo, les personnes attaquées avec une préférence inexplicable étaient celles qui habitaient les maisons orientées vers le nord de la ville.
Or, aussi bien les maisons que le côté des rues orienté vers le nord se distinguent effectivement à Montevidéo par leur humidité vraiment exceptionnelle.
Il est donc probable que le facteur humidité, soit à bord des navires, soit sur les côtes et à l'intérieur des pays, représente le coefficient principal d'un phénomène biologique, plutôt que cette influence météorologique banale, dont le rôle se trouve toujours identique dans l'éliologie de presque toutes les maladies épidémiques.
D'un autre côté, la remarquable résistance présentée par le bac. icléroïde contre le facteur principal de la désinfection naturelle, c'est-à-dire la dessiccation, et sa grande longévité dans l'eau de mer, expliquent suffisamment l'acclimatation facile du typhus ictéroïde et sa persistance opiniâtre dans les localités maritimes infectées par la présence de son agent spécifique.