LES INFECTIONS MIXTES DANS LA FIEVRE JAUNE
Nous avons vu que, dans presque tous les cas de fièvre jaune, l'invasion de certaines espèces microbiennes est si rapide et si imposante, même pendant la vie, qu'on doit se demander comment se comporte le bac. ictéro'ide en présence de ces nouveaux hôtes, qui se multiplient si librement dans son domaine primitif.
De l'ensemble des observations et des recherches, contenues dans mes deux mémoires, il résulte qu'on peut établir trois types bactériologiques différents de la fièvre jaune chez l'homme.
Le premier tt/pe est celui qui se reproduit exactement et constamment dans nos expériences de laboratoire, surtout chez les cobayes, les lapins et parfois chez le singe. Le bac. ictéroïde., après s'être cantonné dans un viscère, pour y produire, pendant la période cyclique classique, son poison spécifique, se multiplie tout à coup vers la fin de cette période, et envahit tout l'organisme, seul ou accompagné de quelque autre microbe, et tue le patient. *
Le second type est représenté par ces cas où le cadavre présente l'aspect d'une septicémie pure ou d'une infection mixte générale, avec disparition (?) ou extrême rareté du bacille spécifique, comme si les infections secondaires avaient précédé le moment oti se produisent sa multiplication et sa diffusion dans l'organisme.
Cette conception serait en eiïet d'accord avec les résultats bactériologiques du troisième type, dans lequel l'organisme est presque stérile, et la mort peut être considérée comme étant due plutôt à l'insuffisance rénale.
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Mais l'on doit se demander si rirruption des microbes étrangers dans le sang et la formation consécutive des substances toxiques spécifiques, ne pourraient pas suffire à elles seules pour déterminer la disparition totale ou partielle du bac. ictéro'idc, en atténuant son pouvoir végétatif ou en le tuant directement.
Nous avons en effet vu plus d'une fois que le bac. ictéroide, à peine isolé, surtout s'il se trouve en petit nombre et mêlé à d'autres espèces microbiennes, éprouve d'abord de grandes difficultés pour se développer dans le bouillon peplonisé simple.
Il était donc intéresssant d'étudier les rapports réciproques entre ce bacille et les microbes des infections secondaires chez l'homme et chez les animaux supérieurs : colibacille., streptocoque, staphylocoque doré et proteus vulgaris.
On peut distinguer, convenlionnellement, deux formes d'antagonisme entre les diverses espèces microbiennes : un antagonisme vital, qui se révèle quand une espèce ne peut vivre ou prospérer là où vit et prospère une antre, et un antagonisme chimique, qui se manifeste quand une espèce ne peut vivre ou prospérer là où a vécu et prospéré une autre-.
Ces deux formes de manifestations de l'antagonisme microbien ne sont pas dues à une même cause, car un germe qui ne peut ni vivre ni prospérer là où vivent d'autres microbes, peut très bien prospérer dans leurs cultures stérilisées
Nous allons voir que les expériences in vitro rendent nécessaire une pareille distinction.
Pour étudier Y antagonisme chimique, j'ai procédé de la manière suivante : après avoir fait développer pendant trois jours àl'étuve, sur de la gélose solidifiée obliquement, les cultures des microbes à expérimenter, j'ai liquéfié de nouveau le milieu nutritif, en le stérilisant en même temps, et en le resolidifîant ensuite. J'ai ensuite cultivé les diverses espèces sur ces nouveaux milieux en faisant une série complète de combinaisons.
Le résultat d'ensemble de ces recherches est résumé sommai-
1. Voir : De Giaxa. Uobei- das Vcrlialten, etc. [Zeilschr. fûr Hygiène, d89â, VI, p. 207 et suiv.)
remenl dans le tableau suivant. Le nombre des -f indique Tintensilé des cultures développées.
COLTl'RES SORCÉIOSE, STÉRILISÉES Il ENSUITE RESOLlDIflÉES, DES mCRÛliES SOIVANTS :
RÉSULTATS DES ENSEMK.Ni^liMENTS PRATIQUÉS AVEC :
STM'HïlOCO()IIE DORÉ
BAC. ICTÉROIDE
COII-BACILIE
PROTETS VlTdi.RIS
Staphylocoque doré.
Bac. ictéroïde. . . .
Colibacille
Proteus vulgaris. . . .
traces
On voit que les produits solublesdu bacille ictéroïde sont ceux qui empêchent le moins le développement de tous les autres microbes, tandis que ceux dapjvteus vulgaris semblent être les plus toxiques et les plus nuisibles. Ce dernier et le staphylocoque doré se développent en effet très bien là où se sont développés tous les autres et, surtout, là oh s'est développé le bac. ictéroïde. Celui-ci, au contraire, est incapable de vivre là oii existent des produits solubles des staphylocoques, des colibacilles et des proteus.
Il s'ensuit de tout cela qu'en face des différents microbes que nous avons examinés, le bac. ictéroïde se trouve toujours dans des conditions biologiques de résistance absolument inférieures.
11 est donc possible qu'une des causes qui rendent difficile à isoler le microbe spécifique des cadavres d'individus morts de fièvre jaune, soit précisément l'énergique action bactéricide des produits toxiques élaborés dans l'organisme lui-même par les autres microbes, agents d'infections secondaires.
Comme beaucoup de malades de fièvre jaune succombent réellement tout d'un coup par septicémie à streptocoques, à colibacilles, etc., la multiplication rapide de ces microbes doit inonder l'organisme d'une quantité de produits toxiques, suffisante pour tuer ou atténuer les quelques microbes spécifiques situés dans quelque viscère, et qui ne sont pas encore parvenus à leur période de multiplication active.
Quant à l'autre forme d'antagonisme, Vantagonisnie vital, il est facile de le mettre en évidence, soit en cultivant en même temps deux ou plusieurs espèces microbiennes dans un même milieu nutritif, soit en les ensemençant en croix sur une plaque de gélose déjà solidifiée,
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La première méthode n'est facile à appliquer qu'entre deux microbes morphologiquement très dilîérents l'un de l'autre, comme par exemple, entre le streptocoque et le bac. ictéroide.
En ce qui regarde la manière de se comporter de ces deux microbes, mes recherches in vitro ont donné les résultats suivants : 1° sur les tubes de gélose stérilisés et resolidifiés, après y avoir cultivé pendant sept jours le bac. ictéroide, le streptocoque se développe bien plus rapidement et plus abondamment que sur des tubes neufs de gélose ensemencés pour contrôle; 2° en cultivant ensemble, dans un même tube de bouillon lactose, le bac. ictéroide et le streptocoque, ce dernier s'y développe en plus grande abondance et forme des chaînes extraordinairement plus longues que celles qu'on observe dans les tubes de bouillon lactosé, ensemencés pour contrôle, comme ci-dessus; 3^ en ensemençant le bac. ictéroide dans de vieilles cultures de streptocoque (4, 6, 13 jours), en bouillon lactosé non stérilisé, et dans lequelles les chaînettes sont complètement déposées au fond et laissent au liquide sa transparence, le bacille ne s'y développe pas du tout, et n'allère en rien cette transparence ; 4° en ensemençant le streptocoque dans de vieilles cultures (de H jours), non stérilisées, de bouillon lactosé, oii s'est développé le bac. ictéroide., le streptocoque s'y développe rapidement et abondamment en formant des filaments d'une longueur extraordinaire ; 5° en cultivant ensemble le bac. ictéroide elle streptocoque dans du bouillon simple peplonisé, oij ce dernier croît bien plus difficilement que dans les bouillons sucrés, le bac. ictéroide s'y développe en plus grande abondance, en prenant le dessus sur le streptocoque.
On en déduit comme conclusion : 1° que lorque les conditions de développement sont égales, le streptocoque prend toujours le dessus sur le bac. ictéroide; 2° que le streptocoque peut se bien développer là où s'est développé le bac. ictéroide, tandis que le contraire a lieu pour ce dernier.
Mais un antagonisme vital, plus développé encore que celui du streptocoque, est celui du staphylocoque doré avec le bac. ictéroide.
Pour le démontrer d'une manière évidente, il suffit de faire deux ensemencements en croix, en strie, sur une plaque de
gélose, avec le fil de plaline trempé successivement dans une culture en bouillon des deux microbes.
Quelle que soit la manière dont rensemencement a éléeiïectuc, le staphijlocoqiie doré se propage cl envahit systématiquement la ligne d'ensemencement du bac. ictéroïde, de telle sorte qu'après 24 heures, la plaque de gélose, au lieu de présenter deux stries perpendiculaires, l'une jaune et Tautrc gris irisé, présente une croix complètement jaune.
J'ai essayé de faire les ensemencements en croix, en mettant 24 heures entre l'un et l'autre, ou en faisant les ensemencements dans un ordre inverse, mais j'ai toujours obtenu les mêmes résultats: lorsque le staphylocoque doré arrive à s'unir avec une culture de b. ictéroïde, il l'envahit totalement et la supprime presque sous son développement luxuriant; cette dernière espèce au contraire, à mesure que sa lig-ne de prolifération s'approche de celle du staphylocoque, présente un développement de plus en plus limilé et chélif.
11 existe donc entre le b. ictéroïde et le staphylocoque doré un antagonisme vital très prononcé, à l'avantage complet du second.
Après le staphylocoque et le streptocoque, j'ai voulu voir comment le colibacille se comporte vis-à-vis du b. ictéroïde.
11 est superflu de rappeler que le colibacille ne présente aucun antagonisme avec le staphylocoque doré : les deux espèces peuvent se développer parallèlement, pêle-mêle et indépendamment, aussi bien dans les cultures en bouillon que dans les ensemencements faits en croix à la surface des plaques de gélose.
Mais entre le b. ictéroïde et le colibacille se révèle un antagonisme manifeste, quoique moindre que celui déjà signalé entre le staphylocoque et le b. ictéroïde.
Pîn effet, en ensemençant en croix sur les plaques de gélose le b. ictéroïde et le colibacille, on oblienttoujours troishra.s occupés par le dernier et un seul bras occupé par le premier.
On reconnaît parfaitement, même sans recourir aux transports dans le bouillon lactosé (lesquels décident toujours rapidement un doute quelconque), les bras occupés par le colibacille, parce qu'ils sont plus larges, plus découpés et plus abondants que ceux occupés par le h. ictéroïde.
Tout cela explique suffisamment les résultats négatifs de la
recherche du 6. icté roule sur le cadavre, mais ne nous dît pas pourquoi les invasions secondaires sont si constantes dans la fièvre jaune. C'est un point sur lequel mes essais n'ont donné aucune lumière.
Nous avons vu pourtant que, avec le cobaye et le lapin, quelle que soit la durée de la maladie, le bac. icU'roidc se rencontre à l'état de pureté absolue dans le cadavre. Chez le chien, la chèvre et le singe, au contraire, on trouve fréquemment le bacille spécifique mêlé au streptocoque^ au colibacille ou au staphylocoque. Enfin, dans une de mes expériences sur l'homme, l'injection du poison amaril a été capable de déterminer la présence du colibacille dans les reins. Or, la seule distinction fondamentale entre les lésions analomiques dans ces divers cas est la lésion hépatique.
En effet, dans la cellule hépatique de la chèvre, du chien, du singe et de l'homme, le poison amaril détermine une profonde lésion dégénérative, tandis qu'il n'exerce presque pas d'action hépatique chez les petits rongeurs. C'est peut-être pourquoi, chez les premiers, l'infection secondaire spontanée est fréquente, et, à cause de cela, le cours de la maladie est subordonné à d'autres facteurs, tandis que chez les seconds, l'infection secondaire ne se fait point, et la maladie y accomplit régulièrement son cycle évolutif". La lésion spécifique de la cellule hépatique serait alors la cause principale des invasions microbiennes secondaires constantes, dans une maladie caractérisée par les profonds processus dégénératifs du principal organe de la défense, principalement contre les invasions des microbes intestinaux.
LA FIKVRE JAUNIÎ A BORD DES NAVIRES
La propagation maritime de la fièvre jaune est désormais un fait solidement établi.
La manière dont cette maladie se comporte à bord des navires diffère de celle du choléra, en ce que ce dernier, uue fois introduit à bord, éclate en frappant rapidement tous ceux qu'il doit, dirait-on, frapper. Mais, cela fait, les vibrions cholé-
riques semblent ne pas rencontrer, dans les conditions ordinaires du milieu nautique, un terrain bien favorable à leur existence, et si de bonnes mesures de désinfection interviennent, la maladie s'éteint.
La fièvre jaune, au contraire, une fois installée à bord d'un navire, s'y maintient longuement, surtout dans la cale, les magasins, les marcbandises, dans tout endroit fermé et étroit. C'est, en effet, une notion courante que les navires vieux et usés sont les plus faciles à infecter, et les plus impropres au service des pays oii la fièvre jaune est endémique. Les auteurs qui s'occupent d'hygiène navale considèrent comme type de bâtiment à fièvre jaune les navires insuffisamment aérés, munis d'ouvertures trop étroites, oii stagne en haut de l'air vicié, au fond de l'humidité fétide.
Humidité, chaleur, obscurité et manque d'aération semblent donc les coefficients les plus propres pour la conservation du bac. ictéroïde. Mais ils n'ont rien de spécial pour ce microbe, et il faut chercher ailleurs.
Un fait, que j'ai souvent observé, m'a mis sur la voie d'une explication. J'ai vu, à diverses reprises, que delà gélatine, même largement ensemencée avec du bac. ictéroïde^ restait stérile, alors que des géloses, ensemencées simultanément, se peuplaient. Mais si une moisissure y pénétrait avec le temps, et y développait son mycélium, autour de celui-ci apparaissait immédiatement, dans la gélatine, une couronne de petites colonies punctiformes, appartenant au bac. ictéro'ide.
A mesure que la moisissure croît, ces colonies deviennent de plus en plus nombreuses, et la zone qu'elles occupent s'étend rapidement autour du buisson formé par la moisissure.
Après quelques jours, les plaques présentent un aspect extrêmement curieux. Autour de chaque moisissure les colonies du bac. ictéroïde constituent une espèce de constellation, d'autant plus nombreuses qu'elles se trouvent plus près du siège occupé par la moisissure.
Ce rayon d'influence de la moisissure est plus ou moins étendu, suivant sa nature et l'espace qu'elle occupe, mais il est toujours parfaitement régulier.
Cette propriété favorisante des moisissures pour le baciilc ictéroïde peut aussi être démontrée expérimentalement, en
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ensemençant direclemenlles spores d'une moisissure quelconque au milieu d'une plaque de gélatine, ensemencée précédemment avec des microbes ictéroïdes, mais restée depuis longtemps tout à fait stérile. J'ai vérifié le fait avec six espèces que j'ai accidentellement isolées au laboratoire, et qui se sont montrées, bien qu'à un degré différent, également capables de favoriser la reviviscence et la multiplication des microbes ictéroïdes.
Cet étrange phénomène de parasilisme est peut-être la cause principale de l'acclimatation facile de la fièvre jaune à bord des navires. La légendaire chaleur humide et le manque de ventilation seraient alors des conditions direclemenl favorables au développement des moisissures, indirectement favorables à la vitalité des bacilles ictéroïdes.
Ce phénomène de commensalisme, analogue à celui que M. Metchnikoff a. déjà signalé depuis long temps pour le vibrion cholérique, explique aussi beaucoup d'autres observations pratiques bien connues, que nous fournit l'histoire épidémiologique de la fièvre jaune, et sur lesquelles je crois inutile de m'étendre davantage.