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La pellagre doit être sporadique lorsque ce pellagreux, quittant son village en quête de travail, va dans un pays où la pellagre est inconnue, et, à cause de mauvaise hygiène ou de surmenage, tombe malade dans un hôpital; ou bien, restant chez lui quelque temps sans soins, se voit interné dans un asile d’aliénés par suite de la prédominance des phé-
nomênes nerveux.
SYMPTOMATOLOGIE
De ce que nous venons de dire, il ressort clairement qu’il n'existe qu’une pellagre, toujours semblable à elle-même, caractérisée par les mêmes symptômes, ayant la même provenance pathogénique — hypoplasie vasculo-nerveuse.
[Il n’y a pas, en effet, de pellagre endémique et sporadique. Il n'y a pas davantage de pellagre des aliénés. Mais un pellagreux, fils de parents pellagreux, originaire d’un foyer où cette maladie est endémique — c’est-à-dire Ià où les circon- Stances favorisantes abondent (hérédité peliagreuse, manque de bonne hygiène, etc.) — fera une pellagre n° 1.
Un second, fils de parents dégénérés, taré lui-même, fera dans un endroit quelconque une pellagre isolée, pourvu que les causes occasionnelles l’obligent. C’est la pellagre n° 2.
Un troisième enfin, fils de parents aliénés, pellagreux ou dégénérés, fera, dans les mêmes conditions que les autres, sa pellagre dans un asile d’aliénés. C’est la pellagre n° 3.
Ces trois formes de pellagre, divisées au point de vue étiologique, s’unifient, se fondent en quelque sorte, au point de vue pathogénique, en une seule et même maladie : la pellagre que nous allons maintenant décrire.
La pellagre est une maladie chronique, qui s’installe sournoisement chez l'individu sans éveiller de soupçons; elle apparaît tout d'abord au printemps, puis disparait avec lui, et cela pendant plusieurs années en augmentant chaque année d'intensité. A la longue, la maladie s’installe définitivement,
rOARE accusant au printemps une exacerbation notable ; peu à peu, la pellagre difficile à diagnostiquer au début voit ses symptômes se compléter, pour former le trépied symptomatique que nous connaissons.
Dès lors les accidents deviennent continus, prennent une gravité, avec les troubles du tube digestif, atteignent la santé en provoquant une cachexie presque toujours fatale.
Dans tous les cas on note une période prodromique plus ou moins longue, caractérisée par des troubles nerveux, vagues, psychiques (tristesse, abattement) ou somatique (vertiges céphalées, vomissements).
L'apparition de l’érythème venant se joindre aux troubles gastro-intestinaux et nerveux, complète le tableau symptomatique et confirme la maladie. Nous pouvons la comparer à ce point de vue aux taches rosées de la fièvre typhoïde.
Nous décrirons les pricipaux symptômes de la pellagre en les classant selon la division classique et dans leur ordre d'apparition.
SYMPTÔMES NERVEUX. — I. Sensibilité. — Tonnini, qui a étudié spécialement ces troubles, dit que pendant les premiers : stades on note des douleurs névralgiques, des fourmillements, du prurit, un sentiment de constriction qui, plus tard, fait place à une sensation de froid. Du côté de la sensibilité spéciale, on constate : de la perversion du goût, des bourdonnements d'oreille, la diminution de l'acuité visuelle allant jusqu’à la cécité, de l’héméralopie, de la diplopie.
Les réflexes cutanés se trouvent affaiblis, surtout au début. Les réflexes tendineux sont exagérés, ce qui distinguerait la pellagre de l'ergotisme (Tonnini).
II. Motilité. — Les troubles moteurs débutent par de l'incoordination suivie de parésie, puis de paralysies fréquem-
Lo), PRE ment associées à des contractures, des fléchisseurs principalement. Les membres inférieurs sont atteints en premier lieu. Il faut signaler encore des crampes des lissus, des convulsions épileptiformes, des mouvements choréiques, du tremblement, il y a diminution de la réaction électro-musculaire aux courants faradiques.
IT. — Les troubles intellectuels sont plus tardifs, rarement caractérisés par de l'excitation. Le pellagreux est presque toujours lypémaniaque, son délire est doux et, vers la fin de la maladie, c'est surtout l’inconscience, la stupidité qui dominent. Strambo a encore décrit l’hydromanie. Les troubles trophiques sont fréquents (atrophie musculaire, altérations des ongles).
SYMPTÔMES DIGESTIFS. — Habituellement décrits séparément, ils ne sont, nous l'avons vu, que des conséquences des lésions nerveuses. Ce qui caractérise, en effet, le tube dig'estif, c’est la présence de vésicules aphteuses, de légères exulcérations qui parsèment la muqueuse à partir de la bouche jusqu’au rectum. La langue est rouge, dépouillée de son épithélium, sillonnée de crevasses. Les lèvres sont sèches. Les gencives fongueuses et saignantes. Nous avons déjà vu que le pellagreux avait de l’hypochlorhydrie et sécrétait des quantités exagérées d'acides anormaux. Tout cela explique les douleurs gastralgiques, la pyrosis, les vomissements. On observe parfois une constipation opiniâtre ; mais le symptôme le plus fréquent est la diarrhée, phénomène presque constant. Elle est abondante, séreuse, d'un jaune verdâtre, colliquative, ne cessant qu'à la mort du malade.
SYMPTÔMES GUTANÉS. — Ils consistent en un érythème caractéristique, apparaissant sur le dos de la main: d'une
nr 30 0e teinte rouge-vineuse, parfois précédé de l’apparition de bulles irrégulières, ayant à peu près le volume des bulles de pemphigus. Habituellement cet érythème est localisé au dos de la main et à la face dorsale des quatre doigts, jusqu’à l’articulation de la première et de la deuxième phalanges. Il envahit aussi la face dorsale du pouce, jusqu’à l'articulation de la première phalange avec la phalange unguéale.
La paume des mains est toujours indemne. Il arrive parfois que les bulles, une fois percées, laissent des squames foncées et noirâtres ; très souvent enfin, au niveau des articulations et dans les plis de flexion, se trouvent de crevasses profondes donnant lieu à un léger suintement.
D’autres parties du corps peuvent être atteintes : le dos des pieds, le dos du nez, le rebord des oreilles, la partie supérieure du sternum, la partie postérieure des avants-bras, la nuque, en tout cas l’érythème s’arrête à l’endroit où le vêtement recouvre la peau.
Lorsque la lésion cutanée est de fraiche date, elle ne tarde pas à disparaître vers la fin du printemps ; la teinte rougevineuse diminue peu à peu, s’éclaircit, la peau se desquame, et celle qui la remplace à un aspect gris sale ou brunâtre caractéristique. Aux membres supérieurs, cette pigmentation s’arrête à l'endroit où le vêtement recouvre l’épiderme, donnant ainsi l'aspect de la manchette pellagreuse. Au cou, l’évasion du corsage mettant à nu la partie supérieure du thorax, se forme l’érythème que nous désignons, à cause de sa forme, sous le nom de collier pellagreux. Nous en avons vu un cas très remarquable chez une de nos malades.
Mais il n’en est pas de même lorsque l’érythème est ancien : la peau devient alors remarquable par sa sécheresse, sa ruguosité et sa teinte brune, due à une hyperpigmentation. On l'appelle parfois peau parcheminée.
Cet érythème est le siège, même pendant la période d’amé-
MES pate
lioration, d’un prurit parfois intense, accompagné de sensation subjective de chaleur, de cuisson. Un de nos malades nous disait qu'il croyait sentir des gouttelettes de feu tomber au niveau (le la desquamation.
Pour expliquer la manifestation cutanée de la pellagre, on s'est adressé à l’action directe des rayons solaires,
Pour Charcot et Bouchard, l’éruption serait même due aux rayons chimiques ultra-violets, qui sont plus abondants au printemps que dans toute autre saison. Pour bien démontrer cette action, les défenseurs de l'hypothèse de Bouchard font remarquer qu’il suffit de faire un trou aux vêtements du pellagreux pour qu’aussilôt apparaisse dans la région correspondante l'érythème caractéristique.
« L'action du soleil, dit M. P. Raymond, paraît incontestable, mais elle n'explique pas tous les faits, il est certain qu’il y a d’autres causes qui exercent une influence sur la localisation cutanée, mais la nature de ces causes nous échappent. » Pour le prouver, M. Raymond nous apporte certains faits, tous remarquables. Des individus portant des bas continuellement et présentant l'érythème du dos des pieds; des individus depuis longtemps à l'hôpital, ne s'étant pas exposés au soleil, voient leur érythème apparaître aux mêmes endroits que les années précédentes.
D'un autre côté, le docteur Neusser cite le fait d’enfants de Tziganes, qui allaient complètement nus, présentant l’érythème aux pieds et aux mains, tandis que les autres parties du corps restaient indemnes. « Il semble, ajoute M. P. Raymond, que les lieux d'élection de cet érythème soient des loci minoris resistentiæ, sur lesquels les rayons solaires exercent de préférence leur action, mais sur lesquels agissent aussi au même titre d’autres influences encore inconnues.
Pour nous, ces localisations sont explicables par les rayons perpendiculaires du soleil, autrement dit les régions anato-
Are miques qui sont exposées aux rayons perpendiculaires et qui ne sont pas protégées, deviennent érythémateuses.
Nous acceptons l'influence des rayons chimiques, laissant les rayons caloriques produire des érythèmes solaires.
La durée de la maladie doit être excessivement variable: cela ressort des considérations étiologiques dans lesquelles nous sommes entré. T'el pellagreux,surmenédans des conditions d'existence désavantageuses, succombera au bout de quelques mois à peine ; tel autre, au contraire, ayant une hygiène suffisante, verra sa maladie se prolonger dix ans, quinze ans, même davantage.
De nombreuses complications peuvent emporter le pellagreux : ce sont des maladies de l’appareil respiratoire (pneumonie, pleurésie, tuberculose pulmonaire). Des maladies de l'appareil circulatoire : hémorragies, lésions valvulaires du cœur, asystolie. Le plus souvent la maladie évolue lentement et la mort est précédée par une longue période cachectique, pendant laquelle le malade se réduit à son squelette. (Chez un de nos malades, la maigreur était tellement prononcée, qu’on ne pouvait appliquer l'oreille sur la région sus-épineuse, pour ausculter le poumon).
Pronostic. — Le pronostic est très grave, la mort en est
la terminaison habituelle.
Tet est le tableau symptomatique de la pellagre. On le verra confirmé dans les quelques observations que nous allons donner.
OBSERVATION I] (Résumé des observations de M. le docteur Tomas VAaLËRA Y JIMENEZ) M..., âgée de soixante-trois ans, mariée, tempérament lymphatique,
réglée de seize à quarante-neuf ans, cinq enfants, deux fausses cou-
SPORE | Se
ches. Cette femme présentait, depuis lasse dé trois ans, une tumeur blanche du pied droit.
Quatre mois avant sa mort, on observa les phénomènes suivants : diarrhée colliquative ; érythème typique; pas d'appétit , œdème des parties génitales externes et des extrémités inférieures ; délire. Avant la mort, engorgement du foie, tympanisme.
Trois fils et une sœur de la malade sont déjà morts pellagreux.
Antécédents héréditaires. — Inconnus.
La malade habitait une chambre humide, mal aérée, obscure. Elle n’avait jamais mangé du maïs, ni jamais abusé d'alcools ; mais la nourriture habituelle n’était ni saine, ni abondante.