ANATOMIE PATHOLOGIQUE DES TUMEURS
L’analogie de ces granulations avec certains microcoques m’a fait chercher un procédé de coloration.
Elles sont absolument réfractaires, soit à l’état frais, soit après dessiccation, à tous les réactifs colorants en usage.
J'ai du m’arrêter au liquide suivant :
Eau distillée stérilisée.2 vol.
Solution alcoolique de violet cristallisé.1 —
Chloral à 20 p. 100. r —
Acide osmique àip.ioo. 1 —
Une goutte de cette solution, ajoutée au suc cancéreux, colore en quelques instants ces éléments mobiles, qui deviennent alors très visibles.
Si l’on veut une préparation persistante, il faut étaler un peu de suc cancéreux sur une lamelle et la plonger, au moment où la dessiccation commence, dans le mélange colorant, pendant une demi-heure. On lave alors à l’eau distillée, puis à l’alcool absolu pendant quelques secondes.
On verse sur la lamelle une goutte de solution alcoolique concentrée, de safranine, on lave à l’eau distillée et on examine soit dans l’eau distillée, soit dans la gélatine.
Par ce dernier procédé on obtient une préparation persistante.
Les granulations restent colorées en violet foncé ; le fond de la préparation est jaunâtre.
Les granulations existent soit libres, soit dans l’intérieur des cellules cancéreuses.
Je suis arrivé à les colorer régulièrement sur beaucoup de tumeurs cancéreuses et de ganglions dégénérés en plongeant une demi-heure dans le bain colorant des coupes obtenues à l’état frais par la congélation et en les traitant comme les lamelles.
Les mêmes granulations s’y rencontrent soit dans l’intérieur des épithéliums, soit entre les cellules fusiformes des travées conjonctives.
On peut distinguer également ces éléments par l’action simple de l’acide osmique, mais ils sont moins évidents.
Je reviendrai d’ailleurs sur tous ces points quand j’aurai pu faire une étude plus complète des éléments décrits dans cette note.
Jusqu’ici, en effet, ni la culture, ni les inoculations n’ont donné de résultats positifs.
Je me permets, cependant, d’émettre l’hypothèse qu’il peut s’agir
d’éléments analogues aux microbes, ces éléments servant d irritant aux cellules normales de l’économie, de manière à provoquer chez elles une prolifération anormale et, par suite, les différentes tumeuis.
La généralisation des tumeurs avec conservation du type primitif s’expliquerait ainsi par ce fait, que la tumeur secondaire serait consecutive, non plus à la migration du microbe seul, mais de la cellule dite autrefois cellule cancéreuse, portant avec elle 1 élément irritant qui la fera reproduire à l’infini.
E. DOYEN
i 5 Août 1886.
Congrès international de Médecine de Madrid
COMMUNICATION DU 2 0 AVRIL igoS 1
Le Micrococcus Neoformans
et les Néoplasmes
La question du parasitisme du cancer a donné lieu à des discussions stériles, parce qu’elles n’étaient appuyées sur aucune observation scientifique.
Actuellement il paraît hors de doute :
i° Que les néoplasmes, sans exception, sont la manifestation d une infection parasitaire ;
2° Que le processus qui préside à la formation des néoplasmes est, dans son essence, un processus inflammatoire très voisin du processus qui préside à la formation des tubercules et des masses actinomycosiques, lésions nettement parasitaires.
L ’inflammation est la réaction des cellules normales contre les irritants physiques et chimiques aussi bien que contre les irritants de nature parasitaire.
On la retrouve dans l’évolution des divers néoplasmes tout aussi bien que dans le furoncle, dans le tubercule, dans la lèpre, dans la syphilis, dans l’actinomycose, mais il y a des inflammations de types différents. De ce que le cancer aurait une évolution différente de celle des lésions parasitaires bien connues et bien déterminées, il ne s’ensuit pas naturellement que le processus initial qui aboutira à la lésion
i. Cette communication a été distribuée à i ooo exemplaires aux membres du Congrès et se trouve en vente chez Schleicher et C ie , éditeurs. Paris, avril igoa-
confirmée dût être séparé de l’ensemble des phénomènes inflammatoires. 11 serait aussi peu logicpie de prétèndre que, des tubercules et du furoncle, le second seul appartînt à la classe des lésions inflammatoires, parce que l’évolution de chacun d’eux est absolument différente.
Nous allons étudier successivement les propositions suivantes :
i°Les néoplasmes à marche rapide contiennent dans leurs tissus un microbe particulier, le « micrococcus neoformans », qui peut être décelé sur les lamelles, dans les coupes et par la culture.
2 U L’inoculation du micrococcus neoformans à diverses espèces animales détermine l’évolution de lésions toutes spéciales, soit simplement inflammatoires, soit nettement néoplasiques, et absolument identiques à certaines lésions néoplasiques chez l’homme.
3 ° Les toxines du micrococcus neoformans déterminent chez les cancéreux une réaction analogue à celle de la tuberculine chez les tuberculeux. Les essais de sérothérapie préventive et curative ont donné depuis deux ans des résultats suffisants pour qu’il soit impossible de leur refuser toute importance.
i° Recherche du micrococcus neoformans dans les différents types de néoplasmes. —Ensemencez dans un bouillon approprié 1 , avec toutes les précautions de rigueur, de volumineux fragments de la zone d’accroissement d’une tumeur non ulcérée, vous verrez se développer, au bout de 18 à 24 heures au plus tôt, de trois à six jours au plus tard, un microcoque facile à mettre en évidence par les couleurs d’aniline, et susceptible d’être transplanté de la première culture sur des milieux solides : gélose simple et glucosée, gélatine-peptone, sérum gélatinisé, pomme de terre, carotte, etc.
Les cultures positives donnent, sans exception et à l’état de pureté, un microcoque qui ne se développe le plus souvent qu’au bout de vingt-quatre à quarante-huit heures, parfois au bout de quatre ou cinq jours. On trouve alors dans le bouillon des diplocoques et des courtes chaînettes d’éléments de grosseur très variable. Ces chaînettes se bifurquent fréquemment en Y. Transplanté sur un milieu solide approprié, ce microcoque donne sur gélose une culture d’un blanc grisâtre, uniforme, et qui s’attache à l’aiguille de platine en gros filaments visqueux.
Ce microcoque liquéfie très lentement la gélatine, et la partie liquéfiée présente une consistance oléagineuse.
Sur sérum gélatinisé, on observe une culture fine, d’un blanc
Voir p. 43.
LE MICROCOCCUS NEOFORMANS.
grisâtre; sur carotte une fine couche blanchâtre; sur pomme de terre, la culture est à peu près invisible et se présente sous l'aspect d'une mince couche humide, qui ne se voit qu’à l’examen oblique.
Le microccocus neoformans se conserve en piqûre verticale sur les tubes de gélose glucosée à 2 p. 100. Il est facultativement anaérobie.
Dans le bouillon, la culture est très analogue à celle du streptocoque pyogène et le mibeu se clarifie rapidement. On obtient dans les ballons d’un btre la formation d’un voile épais, qui tombe petit à petit au fond du récipient.
Le bouillon le plus convenable est du bouillon peptonisé glycériné à 4 p- 100. Les ballons commencent à se clarifier au bout de 3 à 4 mois. Au bout de 6 mois la culture a presque entièrement perdu la faculté de se reproduire.
Le micrococcus neoformans est très petit. Dans le suc cancéreux ou sarcomateux frais, il se présente sous l’aspect de petits diplocoques mobiles, dont une sphérule est fréquemment plus volumineuse que l’autre. Parfois trois coccus en triangle ou bien une courte chaînette.
On obtient assez facilement des préparations de coccus colorés en étendant rapidement sur une lame de verre le produit du raclage d’une tumeur fraîche et en colorant douze heures au violet phéniqué, après fixation par l’alcool absolu ou par le sublimé acétique. On décolore à l’eau pendant une heure et on monte, après dessiccation, dans la résine dammar au xylol.
Les coccus isolés, qui sont plus nombreux que les diplocoques, sont très petits et mesurent fréquemment moins de 5 dix millièmes de millimètre de diamètre.
Un très petit nombre seulement des coccus qui prennent le violet phéniqué sont susceptibles de rester colorés, après action du carmin pi crique phéniqué, par la méthode de Gram. Le sédiment des tubes infertiles doit être examiné par les mêmes procédés.
Si l’on examine heure par heure un des tubes qui donnera une culture, et de préférence un tube ensemencé avec une certaine quantité de suc cancéreux recueilli à la pipette, on observe uniquement, dans les premières heures, les coccus et les diplocoques décrits plus haut et qui se colorent à peine au violet phéniqué, puis, au bout de quinze à dix-huit heures, on remarque que ces coccus deviennent plus nombreux et prennent mieux le violet; au bout de dix-huit à vingtquatre heures, il y a des diplocoques nombreux et la plupart des éléments se colorent par la méthode de Gram (fig. 1).
Il suffit d’une très petite différence dans la composition du mibeu de
i 4 ÉTIOLOGIE ET TRAITEMENT DU CANCER.
culture pour ne pouvoir obtenir aucun résultat positif. Au bout de quarante-huit heures, la culture contient de courtes chaînettes et des amas d’éléments de grosseur très variable (fig. 2, 3, 4, 5), dont une partie déjà cesse de demeurer nettement colorée par la méthode de Gram (fig. 9, 10).
Les chaînettes se bifurquent fréquemment en Y (fig. 4, 5) et les grains, dont le diamètre varie de 4 à 20 dix millièmes de millimètre, paraissent réunis par une sorte de gaine presque translucide, comme on l’observe, d’ailleurs, pour d’autres streptocoques.
Le micrococcus neoformans est assez difficile à mettre en évidence sur les coupes, où il existe en petit nombre.
On le trouve de préférence dans les ganglions de la zone d’envahissement et dans les noyaux secondaires les plus éloignés de la tumeur originale.
Il existe dans le sang, dans les cas exceptionnels de « fièvre cancéreuse » et dans les lymphangites de la peau, dans les cas de « pseudo-érysipèle cancéreux ». Nous l’avons trouvé à l’état de pureté dans une tumeur secondaire du péricrâne survenue deux ans après l’ablation d’un cancer du sein sans récidive locale et dans un écoulement séreux d’un mamelon chez une femme n’ayant pas de tumeur du sein et qui est en observation.
Ce microcoque, en vieillissant, perd rapidement la faculté de se colorer, soit par la méthode de Gram, soit par les couleurs d’aniline.
Son inoculation détermine chez les animaux une inflammation épithéhale intense, suivie de la formation d’adénomes.
On observe dans les cellules épithéliales envahies une phagocytose intense. L’étude des coupes histologiques chez l’homme démontre que le cancer débute par un processus inflammatoire analogue. Les cellules épithéliales paraissent se multiplier pour détruire par phagocytose les éléments infectieux, qui bientôt y prennent l’aspect de granulations indifférentes et deviennent incapables, soit de prendre les couleurs d’aniline, soit de se reproduire sur les milieux de culture.
Nous allons revenir sur quelques-unes de ces particularités. Nous insisterons d’abord sur ce fait, que le micrococcus neoformans ne part sur le milieu qui lui convient qu’au bout de dix-huit à vingt-quatre heures au plus tôt, parfois au bout de trois, quatre, cinq et même de six jours.
Cette particularité m a frappé dès mes premières cultures : le bouillon des tubes ensemencés demeurait limpide pendant vingt-quatre, trente-six ou quarante-huit heures avant de commencer à se troubler. Tout à coup, en deux ou trois heures, la culture apparaissait, comme s’il s’était développé dans le milieu liquide un microbe primitivement enfoui au centre des fragments ensemencés, et qui qe pouvait com-
LE MICROCOCCUS NEOFORMANS.
mencer à se multiplier qu’au moment où le bouillon nutritif était arrivé à pénétrer jusqu’à lui. Un tube qui se trouble dans les dix-huit premières heures est presque a priori un tube infecté de staphylocoques ou de bactéries saprophytes.
J’avais déjà décrit, en 1886h la présence habituelle dans le suc des tumeurs d’un microbe arrondi, facile à différencier avec un peu d’habitude des granulations graisseuses et protéiques, et le plus souvent groupé en diplococpies ou en triades. Parfois j’avais remarqué de courtes chaînettes.
Les essais de culture faits à cette époque étaient demeurés infructueux. J’avais cependant conservé dans des tubes stérilisés contenant de la gélatine-peptone ou de l’agar-agar, et en empêchant leur dessiccation, des fragments assez volumineux de cancer du sein, et il m’était anivé, en examinant le suc de ces fragments de tumeurs au bout de deux ou trois mois, de retrouver mes sphérules mobiles. Les éléments cellulaires étaient alors réduits à des détritus informes. Cette persistance d’éléments sphériques mobiles au bout de deux ou trois mois, sur des fragments de tumeurs isolés de l’organisme, me paraissait un argument sérieux en faveur de la nature parasitaire de ces éléments.
II. m’avait été impossible de déceler sur ces préparations, parmi les éléments qui me paraissaient être des parasites, des formes bacillaires quelconques.
Lorsque j’ai obtenu en 1901 sur un bouillon spécial mes premières cultures positives de micrococcus neoformans, je possédais en réserve une dizaine de tubes de gélose contenant depuis un mois, deux mois et six mois des fragments de tumeurs de sein demeurés stériles. Ces fragments furent transplantés dans le même bouillon, et donnèrent des cultures positives en moins de douze heures. L’un d’eux, qui datait de six mois, troubla le bouillon au bout de six heures. C’était une preuve nouvelle que les sphérules mobiles observées en 1886 étaient bien des éléments parasitaires susceptibles de continuer à vivre sur les fragments de tumeurs détachés de l’organisme et conservés aseptiques, à l’abri de la dessiccation. J’ensemençai de nouveaux fragments de tumeurs fraîches et de ganglions cancéreux : les cultures positives parurent au plus tôt après 36 ou 48 heures d’ensemencement.
Les ensemencements de suc cancéreux recueillis à la pipette dans des tumeurs ou dans des ganglions néoplasiques donnaient des cultures un peu plus rapides, mais jamais cependant avant la dix-huitième heure. Quatre tubes ensemencés à la pipette ne se troublèrent qu’au