Étoile polaire
Il existait à Paris , en l'an 1822 , rue de Rivoli , 54 , une femme , encore jeune , que la Providence avait comblée, sous certains rapports, des plus mystérieuses faveurs. Sa naissance , sa position , son accent , ses manières , tout en elle était marqué au coin de i, 1
l'extraordinaire. C'était une de ces âmes d'élite qui, déplacées dans un cercle vulgaire et rétréci , ne peuvent respirer à l'aise que dans des régions hautes et larges. Aussi la bizarrerie de ses habitudes et l'étrangeté de ses pensées effrayaient et repoussaient certaines intelligences timides et compassées qui ne veulent admettre dans la société que des images taillées sur le même patron et des monnaies coulées au même moule. Madame de Fontnj (je puis aujourd'hui la nommer, car elle est morte) , madame deFontry ne ressemblait à aucune autre femme. Son existence , toute à part , était , en quelque sorte, une communication incessante, ou plutôt une lutte intime et secrète , entre le surhumain et le positif, entre le palpable et l'invisible. Elle lisait les pensées d'autrui sur le visage de chacun, sans qu'il lui fût nécessaire qu'elles se fissent jour par la parole. Sa vue perçait à travers les âges futurs; et lorsqu'une destinée remarquable se présentait à elle , on la voyait tressaillir comme la sybille
polaire; 7
de Cumes ; il fallait aussitôt que l'inspiration se fit jour; que le dieu parlât malgré elle ; et ce dieu n'était cependant pas celui des ténèbres , car il n'eût pu régner sur son âme : elle était la piété même.
Elle avait beaucoup vu , beaucoup écouté, et n'avait jamais rien oublié. Sa mémoire , loin de ressembler à une hôtellerie où entrent beaucoup de gens en passant et où personne ne reste à domicile , sa mémoire était un livre constamment ouvert devant elle , dont elle n'avait même pas besoin de feuilleter les pages , tant elles lui étaient toutes présentes. A quelle famille appartenait-elle? où habitaient ses parents? quel était son pays? où était-elle née? Ni elle ni personne ne pouvaient répondre à ces questions. Un capitaine de vaisseau, passant un jour le long des côtes du Sénégal, s'arrêta un instant et prit terre. Il marchait en côtoyant la rive, lorsque , du milieu des plantes marines qui croissaient sur la plage , il entend partir des cris inarticulés. Il approche et découvre un
berceau. Ce berceau, de forme élégante, renfermait un enfant nouveau-né qui n'était point de race noire. Cette petite créature était de parents chrétiens, car, sur sa blanche poitrine, on avait déposé un crucifix d'ivoire. Avait-elle été baptisée? Comment se trouvait-elle là? Le capitaine de vaisseau ne put jamais rien découvrir à cet égard. Mais , se chargeant du dépôt que le ciel semblait lui avoir confié , il adopta l'enfant inconnu.
Le premier regard de madame de Fontry s'était donc ouvert à la lumière sous le soleil de la Sénégambie. Y puisa-t-elle dès-lors celte sève brûlante qui devait la classer, plus tard, parmi les inspirées d'ici-bas?Nul doute, à mon avis , que de là ne provînt en partie le brillant et bizarre éclat de son imagination. Reçue dans les sociétés les plus distinguées de Paris , à l'époque où je la connus , elle y brillait par l'originalité de son esprit et par le charme de sa voix. Habile musicienne, elle composait à merveille (1), et ses
(i) beaucoup de ses romances ont été imprimées.
chants avaient, comme sa personne, un prestige irrésistible. Il y avait quelque chose de heurté , d'âpre , et parfois de sauvage , dans ses plus suaves mélodies ; on y sentait les feux du tropique ; il y entrait de l'arabe et de l'andalou, du bohémien et du nègre; et pourtant, en y prêtant l'oreille, on était fasciné par son art. L'inspiration y dominait le désordre.
Madame de Fontry, la première fois que nous nous trouvâmes ensemble (en 1818), s'était vivement préoccupée de moi. Je n'avais encore publié aucun ouvrage. « — Vous crirez beaucoup , me dit-elle. j> <r — Et quel sort auront mes écrits? »
Je ne puis répéter sa réponse.
J'aimais la vie delà campagne. La solitude me charmait. Les déplacements m'étaient insupportables. <r — Je vais vous étonner, me -dit-elle un matin. Quel que soit votre goût pour le foyer domestique , vous voyagerez et beaucoup. — Vraiment ! et où irai-je d'abord? — Regardez Yctoile polaire ! »
"10 l' ÉTOILE
Je devais commencer par le nord.
Et, en efïet, selon ses prédictions, des événements imprévus m'arrachèrent au repos de la campagne. Je quittai le séjour des champs et j'entrepris de longs voyages. Revenu dernièrement de la Hollande et de l'Allemagne , le pèlerin s'est dit : Repartons ! Puis , me rappelant ma sybille , j'ai regardé X étoile polaire; j'ai pris ma boussole et ma plume; et le point de mire du voyageur devient ici le titre du livre.
Madame de Fontry, élevée à l'écart et loin du grand monde avant son mariage , n'avait pas fait ses premiers pas avec la foule : de là son cachet singulier. Les enfances qui s'épuisent et se confondent en pleine société , se frappent à l'empreinte générale. On n'est plus soi, on est tout le monde. On se disperse, on se dissémine , on se dissout en quelque
sorte. La flammêprimitive s'éteint; le souffle distincti f s'évapore.
Un soir, il y avait bal chez moi. Les salons étaient pleins de monde; et madame de Fontry , selon sa coutume, jetait un regard observateur sur chaque personne qui entrait. Soudain , son visage se trouble , une vive émotion se peint sur son ardente physionomie ; elle m'appelle.
« — Dites-moi quel est ce jeune homme?
« Lequel , Madame?
« — Celui qui est entré le dernier, qui est mis avec élégance.
« — Qui a de beaux yeux bleus?
« — Justement.
« — Il vous intéresse , Madame?
« — Beaucoup. C'est un homme hors de ligne. Quelle étonnante destinée ! Je désirerais bien lui parler.
« je vais vous le chercher. Vous connaît-il?
« — Non , je le vois pour la première fois. Est-il dune ancienne famille?
12 l'étoile
« — Oui , Madame. Et , récemment entré dans la magistrature, il y débute avec talent.
« — Cela ne durera pas longtemps , il quittera bientôt son état.
« — Pourquoi ?
<r — D'autres routes lui seront ouvertes , et d'autres triomphes l'attendent.
« — Lesquels?
<r — Je voudrais bien lui parler.
« — Vous trouvez sa figure charmante?
<r — Expressive au plus haut degré.
« — Aussi ne tiendœiit-il qu'à lui d'avoir une foule de bonnes fortunes : mais il aime... et on prétend qu'il va se marier. »
A ces mots , madame de Fontry lève brusquement la tête en fronçant le sourcil , comme si je venais d'énoncer la chose la plus inconvenante et la plus ridicule. Surprise et presque choquée, elle hausse les épaules avec un sourire de pitié , et me répond d'un ton sec :
« — Lui ! il ne se mariera jamais.
« — Par quelle raison, je vous prie?
« — Je désirerais bien lui parler. »
C'était la troisième fois qu'elle prononçait ces paroles , et chaque fois avec une intonation différente. La première avait été suppliante, et la seconde solennelle ; la troisième était impérative.
« — Venez, dis-je à l'élégant jeune homme en Fentraînant vers madame de Fontry ; j'ai ici une prophètesse que votre aspect a frappé , et qui veut vous révéler votre avenir.
« — Bah ! vraiment !
<r — Parce qu'il est merveilleux.
« — Soit. J'aime les choses extraordinaires, Où est votre pythonisse ? présentezmoi.
« — Mais vous allez danser?...
« — Pas encore ; je danserai après l'entretien.
« — A moins que l'entretien ne vous en ôte l'envie.
ce — Ce sera donc bien solennel. »
La présentation eut lieu à l'écart dans un angle du salon. Le jeune homme s'assit au-
près de madame de Fontry avec un sourire à demi railleur, et une attitude à demi moqueuse. Je m'étais éloigné , mais je les regardais furtivement avec curiosité. La figure de la prophètesse , qui s'animait à chaque instant de plus en plus, contrastait singulièrement avec celle de son interlocuteur qui se glaçait graduellement. Elle avait les joues fortement colorées; il était devenu très pâle. Tous deux me paraissaient souffrir.
Enfin la conversation cessa. Le jeune homme , en se levant , parut s'arracher à une préoccupation extraordinaire.
« — Vous venez de rêver, lui dis-je : eh bien ! il faut danser maintenant.
« — Danser ! Vous ne savez donc pas ce que cette femme vient de m'annoncer? Elle m'a déclaré solennellement qu'avant peu...
« — Eh bien!
<r — Je serais prêtre.
« — Vous! répliquai -je avec surprise:
vous , déjà célèbre au barreau ! vous, élégant et recherché!... »
Il m'interrompit tristement.
« — C'est vrai. Mais qui connaît l'avenir! j'ai toujours eu des idées religieuses; la vie sainte et contemplative m'a toujours paru grande et belle.
<r — Bon : je vous vois déjà dans les ordres.
<r — De grâce! point de railleries.
« — Vous viendrait-il h la pensée de changer de carrière?
<r — Qui? moi! oh! pas le moins du monde. »
Je ne sais combien de mois s'écoulèrent après cet entretien : mais un jour je reçus de Paris la nouvelle suivante :
« Un jeune magistrat des plus distingués « vient d'embrasser l'état ecclésiastique ; il « s'y fera un nom, sans nul doute. »
C'était Y abbé de Ravignan.
Que d'années ont passé depuis ! Comment ne meserais-jepas rappelé les prédictions de madame de Fontry, en me dirigeant vers la Russie, et en écrivant l'étoile polaire en tête de mon nouveau livre! V étoile polaire ! ce fut une des premières décorations étrangères que je portai sur ma poitrine : la Suède m'attirait vers elle. Oh! que de cuisantes douleurs étaient venues frapper ma vie depuis l'époque où madame de Fontry m'avait adressé ces mots : « Vous voyagerez, et beaucoup ! » La même voix qui promettait une glorieuse destinée au jeune Ravignan , me prédisait , à moi , de vives souffrances. Les deux oracles s'accomplirent. Je vois encore cette femme extraordinaire , jetant un triste regard sur ma fille bien-aimée, murmurer ces vers à voix basse :
« Et rose, elle vivra ce que vivent les roses, L'espace d'un matin. 1
Que de tempêtes m'assaillirent! Hélas! au moment où elles m'atteignaient , je me di-
sais : « Nul ne fui jamais plus cruellement frappé ! » Erreur ! j'ai médité depuis. J'ai regardé en voyageant ; en vieillissant j'ai comparé ; et j'ai reconnu que le fond des destinées humaines, en ce qu'elles ont de misérable , est à peu près le même partout. Ainsi donc , cette illusion de l'orgueil qui m'avait fait penser que j'étais l'objet de fatalités singulières et de tourments exceptionnels , cette déception à bandeau noir, cette flatterie à robe de deuil , je l'ai vue fuir et l'ai perdue. Regret de plus parmi tant d'autres ! Oh ! la vie , longue série de disparitions , est-elle autre chose ici-bas qu'un adieu continuel !...
J'allais partir pour la Russie , lorsque l'affreuse catastrophe du chemin de fer de Versailles vint jeter la consternation dans Paris. Qui ne se rappellera à jamais cette soirée d'épouvantable mémoire, où toute une foule joyeuse et parée , revenant des jeux d'une fêle , se trouva tout à coup enveloppée, mutilée , broyée 7 calcinée sous une tempête de
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feu ! L'incendie de Hambourg ajoutait ses lamentables récits à ceux des wagons du 8 mai. Je partis profondément triste.
Et cependant , une semaine auparavant , je n'avais que des idées riantes : ainsi va la vie de ce monde , le rire et les pleurs s'y succèdent. J'étais dans ma loge à l'opéra-comique, avec le comte et la comtesse de Steinboch. Le comte est un des hauts et puissants seigneurs des bords de la Baltique ; je l'avais connu à Wiesbade , et nous nous y étions liés d'affection.
« — Venez nous voir en Estonie ! me dit en souriant la comtesse .
« — Au soixantième degré de latitude ! lui répondis-je ! Eh bien ! soit !
« — N'oubliez pas votre promesse. Nous vous attendrons cet été au château de Kolk.
« — Et ce château est situé ?.. .
« — A quatre pas... de la Finlande.
« — C'est fort près... mais pas de Paris.
« — Au revoir donc !
POLAIIIE.
„ c'est convenu. Sur les côtes de la Baltique , à quatre pas... de la Finlande. »
Le samedi 28 mai 1842 , j'avais traversé la France et la Prusse. Je descendais le Rhin sur le bateau à vapeur le Drusus; j'arrivais chez le baron de Heeckeren cT Enghuisen , au beau château de Sonsbeck, près à'Arnhem; et je remettais le pied avec bonheur sur cette terre hospitalière des Pays-Bas , que le pèlerin , l'année d'avant, avait parcourue avec enthousiasme. Sonsbeck est la plus délicieuse des résidences , et le baron de Heeckeren , le plus aimable des châtelains (1). La baronne ,
(1) Le baron servit avec distinction sous les drapeaux de l'empire. Il fut fait prisonnier à la bataille d'Iéna, et entra ensuite au service du roi Louis dans la garde hollandaise. Capitaine au 11e régiment de hussards, il était à la fameuse campagne de Moscou. Guillaume 1er, roi des Pays-Bas, le nomma son aide-de-camp après 1814.
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sœur du fameux banquier Hope , m'accueillit avec autant de grâce que de bonté dans son élégante demeure , où je retrouvais à la fois les marbres de l'Italie, les cascades de la Suisse , les jardins de l'Angleterre et les ameublements de Paris. Le lendemain de mon arrivée , une bonne calèche, attelée de quatre chevaux anglais, nous conduisait à sa magnifique propriété & Enghuisen. J'avais vu de bien belles terres dans mes voyages ; mais j'en avais peu rencontré de semblables. Enghuisen , avec ses salons , ses péristiles et ses colonnades, est un palais de souverain (1). Notre France , où tout se rapetisse et s'amoindrit chaque jour, n'aura bientôt plus la moindre idée de ces grandes résidences où le parc est un pays , et le domaine une province. Enghuisen , château d'architecture monumentale , a de grands
(1) Sonsbech a 14 fermes on métairies; Enghuisen en a 75 ; el ce ne sont pas les seules terres du baron : grand nom, esprit distingué, fortune immense, rien ne manque à sa haute position.
villages qui lui appartiennent , des arbres centenaires qui l'abritent , des eaux limpides qui s'y promènent , et de vastes prés qui l'entourent. Tout y a un caractère élevé. Le site y est seigneurial , et la solitude princière.
Nous revînmes le soir a Sonsbeck; et, le jour suivant , à l'aurore naissante , je me réveillais au chant du rossignol. Ce fut un vrai délice pour moi ; il me semblait qu'il y avait des années que mon oreille ne s'était ouverte aux doux accords de Philomèle , ainsi que s'exprimait Racan , « lorsqu'il chantait Philis , les bergers et les bois. » Les cités manufacturières de la Prusse Rhénane , où je venais de passer quelques jours , ne me faisaient entendre que les bouillonnements de la vapeur et le fracas des mécaniques. De pareilles villes ne conviennent ni aux rossignols ni aux poètes. On n'y comprend bien , du moins en général, que les mélodies du locomotif, et la poésie du prix de revient.
Il est des pays où la causerie est chose inconnue, où la conversation n'offre jamais rien i. %
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de piquant et d'inattendu ; où l'on finit d'avance, avec un bâillement étouffé , les insipides phrases qui se commencent ; et où , dans le cercle des lieux communs dont on nejpeut sortir, il faut se traîner, la tête basse et l'intelligence hébétée , comme l'âne tournant à la meule. Il n'en était pas ainsi à Sonsbeck, où se réunissait la société des environs : je m'y retrempais dans les grâces de la bonne compagnie. A un grand dîner que donnait le baron , j'avais auprès de moi lady Christine de Reede Ginckel. Elle était venue passer quelques heures à Sonsbeck , avec le jeune lord Athlone , pair d'Irlande , et neveu du baron de Heeckeren (1).
<r — Vous devriez bien visiter le château à'Emerongen , me dit-elle avec sa manière piquante et originale de s'exprimer ; je l'habite avec mon neveu lord Athlone (2). Ce
(1) Ce jeune lord, fils d'une soeur de la baronne, est âgé de 21 ans, et possesseur d'une fortune immense; il n'a plus ni père ni mère, et le baron est son tuteur .
(2) Neveu du côté paternel .
n'est qu'à peu de distance ; et ce lieu vous intéresserait , j'en suis sûr. Je vous y montrerais la chambre où a couché Louis XIV ; on la nomme encore la chambre du roi.
« — Brillant souvenir ! milady.
« Brûlant serait plutôt le mot propre. « — Gomment cela ?
« — Je vais m' expliquer. Vous saurez , d'abord , que j'aime assez médiocrement votre Louis XIV. C'était un fort mauvais sujet sous certains rapports; et sous d'autres , c'était bien pire.
« — Portrait peu flatté !
« — Très exact. Or donc, Louis XIV, venu de ce côté pour se donner le passe-temps de dévaster les Pays-Bas , daigna descendre à Emerongen ; ce dont je ne lui conserve aucune reconnaissance , et pour cause. Il s'installa dans une tour du castel. On affirme qu'il y dressait son plan de campagne. Moi je crois tout bonnement qu'il y écrivait à mesdames de La Vallière ou de Montespan : n'importe. Am surplus, quoique je n'aie vu ni le plan ni
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la lettre , je préfère le billet doux au tracé militaire, et mademoiselle de la Yallière au monarque. Chacun ses idées ; passons outre.
« — Vous disiez , milady, que le grand roi !...
« — Je n'ai pas du tout dit : Le grand roi !
« — Comment! vous pourriez contester?..
« — Je ne conteste rien , je raconte. Louis XIV nous fit la grâce de dormir luimême , en personne , au château d'Emerongen. Dormit-il bien? La chose est douteuse. Ce qui est sûr, c'est qu'il se leva et repartit. Admirez ceci maintenant. M. de Louvois , appelant aussitôt près de lui mon noble aïeul, propriétaire du manoir, lui parla à peu près ainsi : — « Monsieur ! le roi est fort satisfait. « Je suppose qu'ici, à partir de ce jour , vous « ne reconnaîtrez d'antre souverain que lui. « — Vous supposez mal! répondit sèchement « le châtelain ; je ne change pas aussi rapide- « ment de drapeaux et de prince. — // est <r commencement à tout. Le roi appréciera » vos services. Vous connaissez sa. puissance,
« — Je connais encore mieux mes devoirs. a — Une observation , seigneur châtelain ! si « vous résistez à ce qus l'intérêt et la raison « vous commandent , j'ai ordre de brûler ce « château. — Fort bien. A cet effet , Mon- « sieur, j'ai là-bas , en réserve , une quantité « de fagots dont je vous prie de vouloir bien « disposer pour exécuter l'ordre de votre « maître. A quelle heure le feu? — Ce soir. « — Bien pensé : V incendie sera d'un plus bel « effet la nuit. — Vous jouirez , Monsieur , « du coup-cVœil. »
« — Quoi ! Milady , interrompis-je à ces mots , c'est ainsi que Louis XIV...
« — Nous lit en partant ses adieux : le manoir fut la proie des flammes.
« — Il fut rebâti néanmoins?
« — Quatre souverains s'en chargèrent : le roi de Suède donna le fer ; le roi de Danemârck , le bois ; l'électeur de Brandebourg , la pierre; et le statoudber, la chaux. L'Angleterre fournit l'argent.
« — Mais je ne comprends pas , Milady, <ir
quelle manière , après cet embrasement et cette reconstruction , la chambre du roi se trouve être encore dans le château actuel !
« — C'est que la tour où était cette chambre échappa seule au désastre , et fut enclavée dans les nouvelles bâtisses , en mémoire du grand roi! selon les expressions que vous aviez la bonté de me prêter tout à l'heure.
« — Cette conservation , Milady , me paraît tenir du miracle.
« — Je ne pense pas , monsieur le vicomte, que ce miracle puisse jamais coopérer à la canonisation de celui qui flamboya le palatinat en grand , comme Emerongen en petit.
€ — Je vois néanmoins, Milady, que vous y attachez quelque gloire. Il n'est pas donné à tous les châteaux d'avoir été flamboyés par Louis XIV. »
Je remarquais, au fond de cette histoire, que lady Christine, en dépit de ses attaques, n'en était pas moins lière, pour elle et sa famille, du bridant souvenir d'Émerongcn. Là,
dans une chambre sacrée, Louis XIV règne encore (1).
Près de Sonsbeck est le vieux manoir de Doorwertli. Son propriétaire, le jeune baron de BrachelL nous engageait à y aller passer une journée. J'y fus. Sorti de l'épaisseur d'un bois, j'aperçus tout à coup devant moi des flèches gothiques, des murailles à meurtrières et un donjon à pont-levis. Le bruit du cor se fit entendre. Trois fois le son fut répété de tourelle en tourelle et d'échos en échos. Des dogues se mirent à hurler. La guaile agita son drapeau. Le soleil lança ses rayons d'or sur le champ d'azur de l'écusson seigneurial ; et je crus voir surgir, aux créneaux , les hommes de fer du vieux temps.
Le châtelain de Doorwerth nous reçut, ainsi
(i) Il y a dans les environs de Sonsbeck un château nommé Middachlen, où se trouve un double escalier. L'un est barré par un ruban, et il n'y peut monter que des rois. Cela a été ainsi réglé depuis le jour mémorable où y monta un souverain. J'aime beaucoup ces choseslà sur une vieille terre républicaine.
28 l'étoile polaire.
que sa charmante compagne, avec la courtoisie de leurs aïeux. Mais, hélas ! il était en frac; et, dans son salon à ogives, à lambrequins et à courtines, devant ses hautes cheminées surmontées d'armoiries et de trophées, il lui aurait fallu un casque d'or ou une toque à plumes, une cotte en maille d'acier ou un justaucorps en velours.
Le temps fuyait comme l'éclair. Doorwerth m'avait vu repartir : Sonsbeck! il fallut te quitter. Pourquoi si tôt? pourquoi si vite? Hélas! dans cette triste vie, où rien ne dure hors le changement, chaque demeure n'eslelle pas une tente de passage? Reste-t-on jamais quelque pari!...
Je m'arrêtai à Amsterdam. Il est des contrées sans empreinte et sans cachet, où le voyageur ne reconnaît pas plus les homm es qu'il y a vus naguère que les écus qui y passèrent par ses mains ; la Hollande n'est pas de ce nombre. Sur cette terre exceptionnelle
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il me semblait non seulement retrouver un toit ami dans chaque demeure, mais même un frère dans chaque hôte. L'année d'auparavant, ceux qui accueillaient le pèlerin avec tant de bienveillance , s'étaient efforcés de lui montrer qu'il y avait beaucoup d'esprit dans leur cœur : cette fois ils lui prouvaient, d'une manière non moins frappante, qu'il y avait beaucoup de cœur dans leur esprit.
J'entendis parler à Amsterdam de la noble et touchante réconciliation qui venait d'avoir lieu entre le vieux roi Guillaume et son fils. On s'y entretenait aussi , longuement , de l'incendie de Hambourg , de la catastrophe du chemin de fer de Versailles, et d'une tentative d'assassinat contre la reine d'Angleterre. Aux récits des scènes douloureuses se joignaient ceux des actions bienfaisantes. L'humanité, toujours et partout, présente un côté admirable qui console du côté funeste. Chaque époque offre le même spectacle ; et cela se perpétuera ainsi dans les vues de la Providence. A voir tant
d'activités opposées qui se projettent diversement dans le monde, on pourrait croire à une foule d'effets nouveaux, à une infinité de résultats inouis. Erreur : tous les épis de cette vaste gerbe d'élans et de sensations, retombent à peu près pareillement, a droite et à gauche, pour finir par s'étendre uniformément sur le même aire, et passer de même au van du grand juge.
J'avais remarqué au château d'Enghuisen un nid de cigognes sur la cime d'un arbre ; j'en trouvai une quantité de même sorte aux environs d'Amsterdam. D'après une superstition populaire, le lieu où vient se fixer une couple de ces oiseaux devient un lieu privilégié où la prospérité s'attache. Aussi soigne-t-on avec une espèce de vénération ces animaux qui , fidèles à leur demeure, y reviennent régulièrement chaque année.
Malheur à la propriété qui ne les verrait plus reparaître (1) !
(1) Nul ne s'aviserait de tirer sur une cigoeme; la \ic-
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On raconte une foule d'histoires étranges sur les us et coutumes des cigognes. Une d'entre elles , un jour, se pavanait sur son énorme nid , au sommet d'un vieux chêne, lorsqu'un malicieux enfant, qui lui portait parfois quelque nourriture, et qu'elle avait pris en affection, s'avisa de lui soustraire ses œufs et de les remplacer par d'autres. Le temps arriva où les petits vinrent à éclore. La mère aperçut sa progéniture et la recacha aussitôt sous ses ailes en poussant un cri lamentable. Le mâle, sur ces entrefaites, étonné du soin que prenait sa compagne à lui dérober ses enfants, parle en maître, la fait lever, et aperçoit... de petits dindes.
11 reste stupéfait, consterné. L'horreur fait dresser sur son front... ses plumes. La mère cigogne, effarée, en devint, dit-on, chair de poule. Le chef de la communauté comprit que l'honneur exigeait de lui, non seulement une
limeauruit des vengeurs. Il en est qui seraient capable cta
tirer sur le meurtrier.
séparation, mais une vengeance. Une cigogne adultère ! rien de pareil ne s'était encore vu. Il commença par battre... des ailes; puis il poussa quelque chose qui aurait pu ressembler à un rugissement, s'il eût été de l'espèce tigre. Allait -il donc le devenir!
Que de pleurs eût versés l'infortunée mère, si les larmes eussent été dans les attributs de sa nature!... Confuse et la tête basse, la pauvre coupable, sans l'être, n'avait pas à sa disposition, pour se justifier, les ressources de la parole. Si du moins elle eût pu écrire! les plumes ne lui manquaient point à cet effet ; mais pas d'encre ni de bureau sur la cime où se perchaient tant d'adversités. La nature humaine, en pareille circonstance (et elle s'y trouve souvent), est autrement bien partagée; elle a mille moyens de faire triompher hardiment l'innocence... en face des preuves contraires.
« — M' avoir trahi pour un dindon! » murmurait au fond de son cœur l'époux si cruelle^
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ment abusé dans ses espérances de paternité. Personne n'entendit ces mots.
A l'instant il pique des deux : Pardon! je me trompe , il s'envole. La mère cigogne , bien qu'elle ne fût pas une fine mouche , n'en pressent pas moins une catastrophe. Elle retourne à ses moutons : je voulais dire à ses dindons. Elle les eût regardés avec un sourire amer, si sa physionomie l'eût permis. Repoussera-t-elle ces petits êtres qu'elle a si longtemps pressés sur son sein : autrement dit couvés sous ses ailes?... Non. Mais quel est ce nuage noir !... L'époux trahi vient de publier Je crime de sa compagne ; et ses amis , chatouilleux au plus haut degré sur le point d'honneur, accourent à tire d'ailes sur le terrain de la forfaiture. Dieu! que de cris percent les airs à la vue des honteuses volailles ! La race étrangère, à peine éclose , est à l'instant précipitée par les cigognes du haut de son nid usurpé. Mais aussi des dindons aux nues ! des dindons se posant en aigles ! La roche Tarpéieune est près du Capitole,
Puis , vient le tour de l'adultère : elle est luée à coups de becs , ils faisaient fonction de poignards. Le mari cigogne assistait à l'exécution , mais à l'écart. Une justice à lui rendre, c'est qu'il ne prit aucune part à cette sanglante tragédie. On assure même que, pendant le sacrifice, il se voilait la face à l'exemple d'Agamemnon. Je n'oserais pourtant l'affirmer.
L'anecdote paraît bizarre ; et néanmoins , plaisanterie à part , elle est de la plus exacte vérité. Les personnes chez qui le fait s'est passé l'ont vu , de leurs propres yeux vu; et la province entière l'atteste .
Qui n'a ouï parler de la migration des cigognes, de leur intelligence extraordinaire, et de leurs singulières coutumes! Lorsqu'à l'approche des hivers elles prennent la résolution de partir avec leurs familles, elles déterminent entre elles le lieu du rendezvous général ( c'est ordinairement un marécage désert) , et, de points différents, elles y arrivent toutes à l'heure convenue. Là, réu-
nies en congrès , elles se haranguent sans injures , règlent leur loi , sans violences , calculent leur marche avec ordre, et arrêtent enfin leurs plans avec plus de sagesse et de tenue que certains députés ne discutent un budget. Vive une chambre... de cigognes !
A minuit , et par un temps magnifique , je m'embarquais pour Hambourg , sur le Zuidersée, mer qui fut jadis terre ferme. Ainsi donc nous voguions où s'élevaient jadis des hameaux et des villes. J'allais rarement sur le pont. Le pont d'un bateau à vapeur n'a rien qui porte à l'inspiration. Sur un navire à voiles on éprouve un sentiment solennel et mélancolique à écouter le bruissement des vagues, à contempler l'azur des cieux , à examiner le vol de la mouette prête a s'endormir sur le fîot qui va la bercer, à suivre de l'œil les mousses se suspendant comme des goélands au bout d'une vergue, à regarder les voiles s'enfler on se détendre à l'haleine des vents ; tout cela est animé , riant
et poétique : mais le long de la grande machine à roues et à chaudières, quel est le tableau qui vous frappe! Des colonnes de fumée noire qui obscurcissent le firmament; une odeur fétide qui empoisonne l'almsphère; un bruit monotone et assourdissant de mécaniques en fonction qui ne vous donne que des idées d'inquiétude ; point de rames , point d'avirons ; ni silence, ni rêveries ; plus de vague pour la pensée : tout est froid , lourd, positif et désenchanté. L'industrie seule est là qui trône en face d'une cheminée de fer avec du goudron et des houilles. Prenez donc une harpe d'or! et, sous les tuyaux et la suie, essayez, là, le chant des vieux bardes ! J'en étais réduit , pour seul passe-temps, à jouer au domino dans le salon du bateau avec plusieurs marchands hambourgeois. J'admirais avec quelle application mes adversaires combinaient leurs coups. Je dus leur paraître bien stupide, moi qui ne cherchais seulement qu'à ne pas me tromper de points. Le fait est que, chez la grande et ri* i, 3
che nation commerçante de Hambourg, celui qui ne calcule pas en tout, sur tout et partout, est nécessairement incompris. Il est rangé de suite parmi les essences romantiques, les âmes exilées, et les anges déchus : choses qui ne peuvent se considérer comme valeurs , vu qu'elles ne se cotent pas à la bourse.
Mais enfin l'eau douce vint battre les lianes de notre navire. Nous étions sur l'Elbe (1); Hambourg se déployait à nos regards. Ses milliers de vaisseaux élevaient dans l'air leurs forêts de mâts pavoises; et, à travers ces arbres, au sommet desquels flottaient les pavillons de tous les pays, notre bateau à vapeur se glissait rapidement avec ses colonnes de fumée. Nous entendions le chant des marins se mêler au bruit des marteaux et de la scie sur les chantiers de la rade. L'activité
(1) Hambourg fut fondé par Charlemagne en 808. C'est la plus riche des quatre villes anséatiques. La population du pays est de 160,000 âmes : la ville y compte pour 1-40,000. (On n'y voit que 2,000 catholiques, il y a 7,000 juifs.
commerciale y tourbillonnait de telle sorte que l'imagination se perdait à la suivre dans ses milliers de mouvements et de voix. Je ne jetai néanmoins sur le port qu'un rapide coup d'ceil d'admiration : mon esprit et ma pensée n'étaient qu'à l'affreux tableau qu'allait me présenter l'intérieur dévoré de la célèbre capitale. Je débarquai ; quel changement de scène !
Un énorme plateau de décombres était devant moi. Il en sortait çà et là des tourbillons de poussière et des nuages de fumée. Des canaux déserts, sur lesquels flottaient des débris de bateaux brûlés et d'où surgissaient les poteaux des ponts incendiés, exhalaient des odeurs fétides. De droite et de gauche étaient encore debout des carcasses de bâtiments jadis magnifiques. Quelques soldats en faction stationnaient le long de ces pignons crevassés, de ces squelettes de pierre qui menaçaient encore de leur chute. Je marchais, au milieu de ces dévastations, tantôt devant la belle rampe d'un péristile tombé, tantôt
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sous l'élégant balcon d'une façade à demi renversée. Ici, j'apercevais l'intérieur à jour d'un pavillon de fêtes ; là, les arceaux mutilés d'un ancien palais disparu. Jamais le génie des embrasements ne s'était montré plus puissant et plus splendide. On ne concevait pas d'abord comment il avait pu s'emparer si aisément de murailles qu'on eût pu croire indestructibles ; puis on concevait encore moins comment il avait pu s'arrêter plus tard dans ses brûlantes conquêtes. Eh quoi ! c'était au milieu des eaux que la flamme avait ainsi pu lancer au loin, sans obstacle, ses gerbes et ses pyramides ! Oui , mais ces mêmes eaux, au milieu desquelles roulaient des huiles, des esprits de vin, des liqueurs et des essences inflammables que leur avaient livrés des magasins écroulés ; ces mêmes eaux, métamorphosées en laves, étaient devenues des nappes ardentes qui propageaient au loin l'incendie! L'eau, auxiliaire du feu, allumait en place d'éteindre, et dévorait au lieu de sauver.
Le feu prit chez un marchand de cigares (1). Bientôt il gagna les belles églises de Saint- Pierre et de Saint-Nicolas (2). Leurs flèches gothiques, de 4 à 500 pieds de haut, s'enflammèrent. Le beau bassin de YAlster, en partie au milieu de la ville, en refléchit les épouvantables clartés. Tout à coup, le beau clocher de Saint-Pierre et la belle tour de Saint- Nicolas s'écroulèrent. Alors partit à la fois, de tous les points de la cité, un cri général de désespoir. Cent mille personnes se mirent à déménager à la fois : mais l'implacable feu prenait dans les rues aux meubles entassés dans les charrettes ; et les voitures, ainsi que le mobilier, disparaissaient au milieu de la confusion générale. Un orfèvre, dont la ma?son brûlait aux bords de VAlster, met son argenterie et celle de son voisin dans un ba-
(1) Le premier jour (le 4 mai) on crut avoir éteint le feu, lorsque tout à coup il reprit avec une violence inimaginable chez un marchand d'eau-de-vie. Le 5, le 6 et le 7, l'incendie déploya ses fureurs. 1! ne s'arrêta que le 8.
(2) Klles ne sont plus églises catholiques.
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teau, où s'étaient placées aussisesdeux filles. L'inexorable feu, dont les brandons couraient dans les airs, prend, sur le lac, aux planches de la barque et aux vêlements des jeunes filles. Celles-ci se jettent à l'eau: on les sauva, ainsi que leur embarcation ; mais toute l'argenterie était fondue, et ne formait plus qu'un lingot. Non loin brûlaient d'autres bateaux au milieu de YAlster; et, de toutes parts, les victimes fuyant avec une consternation muette, on n'entendait que l'écroulement des murailles et les sifflements de la flamme. C'était absolument le dernier jour de Pompéia tel que Pline le décrivait.
Ici commencèrent des scènes révoltantes.
Des bandes de brigands se précipitèrent dans les maisons où le feu n'était pas encore. Ils en chassaient les propriétaires, sous prétexte de les sauver, en leur annonçant qu'on allait faire sauter leurs maisons, et que la poudre était déjà dans leurs caves. Puis ils pillaient et ravageaient. On eût dit l'avant-garde infernale du génie des désolations.
Mais quel est ce monument qui s'élève en souverain au milieu des catacombes de la cité? C'est le beau palais de la Bourse. Ressorti intact de la fournaise, en témoin invulnérable et miraculeux, il a tout vu et tout bravé. Son front, il est vrai, est sillonné par la foudre ; ses flancs sont noirs et calcinés ; mais sa tête est plus haute et plus fière que jamais. C'est la salamandre ayant pu respirer librement dans les régions du feu; c'est le phénix ressortant avec splendeur des brasiers et des cendres. Les majestueuses basiliques de Saint-Nicolas et de Saint-Pierre, à ogives pyramidales et à mystérieuses nefs, ces chefsd'œuvre de l'art gothique, avec leurs saintes coupoles et leurs traditions vénérées, les voilà qui braient, s'écroulent!... et, en face, sauvée des flammes, la Bourse survit triomphante ! La Bourse les voit à ses pieds comme prosternés le front dans la poussière et reconnaissant humblement en elle la sup rématie de l'époque. Car, hélas! aux yeux de bien des gens, la Providence d'aujourd'hui, le
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grand maître de toute chose, celui qui l'emporte sur tout, le souverain arbitre : c'est l'or. Hambourg ne saurait périr, Hambourg a conservé le roi des talismans. Dieu, dit-on, protège la France. Soit ; mais la Bourse sauve Hambourg (/).
L'Europe entière a pris part au grand désastre avec la sympathie qui s'attache aux hautes destinées. Rois , princes , écrivains , commerçants , artistes , ouvrirent leur
(1) La Bourse, nouvellement bàiie, est couverte en cuivre. Ses fenêtres, au lieu d'avoir des barreaux en bois, les avaient en fer. L'édifice est tout en pierre, en bronze et en cuivre. Un commissaire et douze ouvriers s'y voyant cernés par le feu, et, renonçant à tout espoir, abandonnent leurs pompes et veulent fuir ; mais un cercle de flammes leur barre le passage. Us se réfugient dans les caves; la chaleur les en chasse, lis voient qu'il faut périr; et, retournant à leurs pompes et à leurs réservoirs, ils veulent du moins mourir en travaillant. lin ce moment les murailles brûlantes des maisons circon voisines s'écroulent ; la fournaise s'abaisse, et le monument est sauvé. Son enceinte peut contenir jusqu'à 5,000 personnes.
bourse à l'envi , et portèrent leur tribut à l'illustre infortune. Pendant que la ville brûlait , les principaux banquiers du pays se réunissaient , dans un local à l'abri de flammes, pour payer leurs billets à échéance, rembourser à livre ouvert, et voter de premiers secours. Puis, la catastrophe finie, chacun pansait ses plaies en silence ; chacun se résignait sans murmure ; et pas un ne faisait faillite (1).
Sur les ruines de la grande cité , quelques ligures abattues rodaient comme de pales ombres évoquant de noirs souvenirs. De tristes poteaux indiquaient , ça et là, en quel lieu tel négociant , tel restaurateur, tel artiste , tel médecin , avait été chercher un asile. Ces indications silencieuses et lamen-
(1) En d'autres pays, que de commerçants eussent profité de la circonstance pour faire l'admirable spéculation d'une banqueroute.
L'empereur de Russie et le roi de Danemarok envoyèrent chacun 200,000 francs aux incendiés de Hambourg, à la première nouvelle du désastre.
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tables avaient je ne sais quoi de sinistre et de funéraire. Elles semblaient donner à lire,, sur ces champs de la destruction , les rende!-vous d'une autre vie.
Je foulais le sol d'un jardin public où naguère on avait ri, chanté et dansé. Les arbres étaient calcinés. Au lieu de feuillage et de fleurs, rien que du charbon et des cendres. Je me rappelais que le matin même j'avais entendu, à quelques pas de là, sur le port, les joyeux refrains des matelots entre les cordages de leurs navires, se balançant gaiment sur leurs rames ! . . . Étranges contrastes de ce globe : toujours le rire auprès des larmes, les chants à côté des souffrances, les joies en face de la mort !
On portail a deux cents le nombre des victimes de l'incendie ; mais on craignait d'en découvrir encore sous les décombres (1).
(1) Lorsqu'on se décida à faire sauter les maisons pour arrêter les progrès du feu, des ouvriers ivres s'ariêlèrent dans les caves, y perdirent la tète et sautèrent. On les y avait oubliés. Il périt beaucoup de pompiers.
Maintenant, à l'entour de la ville perdue, il y a la ville conservée et les préparatifs de la ville à venir. A côté des choses ensevelies se placent les choses naissantes. Sous peu d'années, le nouvel Hambourg sera plus beau que l'ancien. On ne voit que des ouvriers à l'œuvre et des charrettes de matériaux. Des baraques en bois , refuges provisoires, se construisent sur les boulevards. Des tentes et des échoppes, magasins errants, se déploient le long des jardins publics. Les résurrections sont à deux pas de la mort , et la vie surgit des tombeaux.
Un diplomate distingué, M. de Struve, ministre de Russie à Hambourg, me mena visiter les délicieux environs de la ville et les monuments échappés aux flammes (1). M. de
(1) De ce nombre est le Gymnase, où se trouve une bibliothèque d'environ 200,000 volumes. Pendant l'incendie on en mura les fenêtres avec des briques. Il y a là une fort belle salle de 210 pieds de long, soutenue par
Struve, savant naturaliste, était, il y a cinquante ans, secrétaire délégation à Hambourg sous le fameux Grimm, dont il était l'ami. Je fus au plateau de Siintfand, ancien parapet d'où l'on plane sur le port. On a sous ses pieds l'Elbe et ses navires , le Hanovre , le Holstein , Haarbourg et; Al~ tona (1). Les fortifications de Hambourg sont remplacées aujourd'hui par une ceinture de jardins anglais. On chante où jadis on canonnait; on joue et l'on rit sur les plateaux, plantés d'arbustes fleuris, où roulait autrefois le tambour et se dressaient les baïonnettes, derrière des créneaux et des meurtrières. Au surplus, des remparts fermés convenaient mal à une ville libre qui ne demandait qu'à être ouverte au monde entier. Aussi, chez elle , fait-on peu de cas des militaires : vu la divergence d'idées. Car
qualre belles colonnes autour desquelles tournent d'élégants escaliers conduisant à des galeries supérieures*
(1) Haarbourg est une des villes du Hanovre, et Ahona la deuxième ville du Uanemarck.
ceux-ci n'aiment que la gloire ; et celle-là préfère l'argent (1).
Je parcourus les deux faubourgs de Saint- Georges et de Saint-Paul. Ce dernier est le paradis des matelots. Là se trouvent des cirques, des théâtres, des saltimbanques, des orchestres, etc. C'est le boulevard du Temple de Hambourg. On y voit de jeunes filles qui, pour séduire les marins, se présentent à eux vêtues en Grecques, Arméniennes et Turques (2).
Hambourg a peu de territoire, et encore n'est -il que médiocrement productif. Ses grandes fortunes, qui, par conséquent, ne sont nullement foncières , reposent sur le
(1) Le vieil Hambourg a un cachet particulier. Ses rues, datant du xue siècle, sont élroiteset obscures; rien d'aligné. Ses fa<;ades sont des pignons qui ont l'air de lanternes par la multiplicité de leurs fenêtres (un seul pignon m'en a offert 58) : ce qui donneà ces habitations un certain air d'orangeries, de serres chaudes et de melonnières.
(2) Là se touchent les deux villes rivales d'A.liona el de Hambourg,
terrain mouvant du commerce et de l'industrie. Aussi que de variations parmi elles! Le commerce et l'industrie qui, la plupart du temps, ne vivent que par de continuelles attaques contre la bourse du voisin, et qui ne prospèrent souvent que par la ruine du concurrent Jouent avec leurs élus, comme ceuxci avec la hausse et la baisse. De là une succession continue d'élévations et de chutes, une lanterne magique où le tableau de la misère succède au spectacle du luxe. Tout y est factice et fictif en fait de position financière ; et, en fait d'aristocratie, la seule noblesse est l'argent. Toute distinction nobiliaire est interdite à leurs démocratiques lois : ce qui n'empêche cependant pas les bourgmestres de prendre le titre de magnifique, et les sénateurs celui de sagesse. Du reste, le gouvernement est loyal et paternel ; mais il est constamment entravé dans sa marche. Le sénat propose les lois ; il les soumet ensuite aux notables de la bourgeoisie: puis, à leur tour, ceux-ci les mettent aux voix de la bourgeois
sie entière. Il s'en suit d'interminables longueurs, des intrigues sans fin, et rarement un résultat opportun. Aussi, lors de la catastrophe de Hambourg, le sénat n'osant prendre sur lui de faire sauter quelques maisons, il fallut recourir aux délibérations légales ; et, avant qu'elles fussent en bonne marche, la ville était incendiée (1).
Je vis beaucoup de jolies femmes sur la promenade de Jung Fernsiieg (2 ); j'y vis aussi
(1) Le sénat et la cité forment le pouvoir législatif. Le sénat se compose de 56 membres. La cité se divise en plusieurs corps : le conseil des anciens, le conseil des 60, le conseil des 180. A Hambourg tout a le caractère marchand. Tout s'escompte et se calcule. Il existe un impôt qui n'est nulle part ailleurs. Les portes de la ville se ferment l'hiver à quatre heures du soir, et l'été à huit. Toute personne qui y passe une minute plus tard, paie huit sous; deux heures après, le double; et à minuit, ce que les gardiens' veulent. On sonne la cloche au moment où la taxation commence, et la population accourt essouflée pour éviter l'impôt redouté. Cela fait un spectacle étrange.
(2) Ce lieu, avec ses riantes habitations autour de l'Alster, qui rappelait le quartier de Genève aux bords dn Léman, est le rendez-vous du monde élégant.
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beaucoup de bossus. ( 1 ) Peu de poètes sont nés à Hambourg ; mais Rlopstock et Lessing y ont vécu. M. de Struve me mena, hors la ville, au bel établissement de bains d'Andréas Brunnen, qu'on appelle Eppendorf. La route qui y mène est bordée de charmantes maisons de campagne offrant les échantillons variés de toutes les architectures connues (2). L'établissement de santé fut fondé par Georges Knauer qui y a un monument à sa gloire. Vous prenez là à volonté toutes les eaux minérales dont il vous plaît de vous passer la fantaisie. Vous êtes à Ems, à Carlsbad, à
(l)Ceci s'explique ainsi : un grand nombre de pauvres familles habitent des demeures souterraines dans descarrefours et des ruelles, retraites humides où jamais l'air salubre ne pénètre, et d'où le soleil est proscrit. Ces malheureux sortent de là chaque matin pour aller monter péniblement dans les hauts galetas où ils travaillent à divers métiers jusqu'au soir. Leur taille se déjelte et se déforme en passant ainsi successivement des caves aux greniers.
(2) Je citerai entre autres celles de M Jl. Brandi, Heime et Parisli.
Marieiibrunn, etc., etc. , et vousy guérissez absolument comme si vous étiez dans les susdites contrées ; mêmes eaux, mêmes cures, mêmes prodiges. Il ne vous faut qu'une seule chose, mais elle est indispensable : la foi. On sait qu'il n'y a que la fol qui sauve.
Je traversai avec intérêt la ville d'AUoim où se trouve une promenade de tilleuls qui rappelle celle de Berlin; je saluai, en passant à Ottenzen , le tombeau de Klopstock , et le soir j'étais à Flotbeck (1).
Flolbeek, sur les rives de l'Elbe, est la résidence du sénateur Yenisch. 11 s'y trouve un
(1) Altona, capitale du Holstein, a près de 50,000 âmes. On en a fait un port franc pour rivaliser avec Hambourg. La rue de Pail-Mail, construite en partie parle riche armateur M. Baur, est d'unegrande beauté. Le tombeau de Klopstock, érigé à Ottenzen, est sous un tilleul, au pied de l'église du lieu et en face du portail. Une belle ligure de vierge le. surmonte. Sa femme, qui lui a bâti ce monument, est venue s'y coucher ensuite auprès de lui. Son frère et ses neveux reposent dans la môme enceinte.
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parc de 1100 arpents et d'admirables serres. Je remarquai avec surprise, dans ces serres , une fleur nommée Oncidium Papilio, que je pris pour un papillon prêt à s'envoler. Ses ailes, à brillantes couleurs, ses antennes, ses petites pattes, et jusqu'à ses yeux, la fleur n'avait rien omis pour être l'insecte lui-même. Le mouvement seul lui manquait. Non loin était la Musa Cavendishia qn'on m'assura être l'arbre sous lequel Adam et Eve prirent de quoi se composer leurs fameuses ceintures de feuilles. Or, la vue de cet arbre rectifia beaucoup mes idées à ce sujet, car chaque feuille ayant six pieds de long sur trois de large, ce n'était pas une partie de la personne mais la personne tout entière qui pouvait être cachée par la ceinture.
Madame Yenisch me montra dans ses riches salons deux statues en marbre de Tenerani7 et une table en mosaïque que le roi de Suède avait donnée à son mari. Mais j'étais plus occupé, je l'avoue, de sa grâce et de ses
beaux yeux, que des trésors de sa demeure (1 ).
Lubeck(2), où j'étais le jour suivant, est
(1) Ces deux statues étaient lepelit Chasseur et lepelit Pécheur. Une admirable Diane du sculpteur romain Bien-Aimé avait péri dans l'incendie de Hambourg : elle était à l'hôtel Yenisch.
(2) Lubeck, opprimée par Waldemar, frère de Canut, roi de Danemarck, qui s'était emparé d'elle en 1227, se révolta un jour contre les Danois pendant la solennité d'une fête au mois de mai. Ses habitants soulevés massacrèrent leur tyran, démolirent leurs forteresses, et dansèrent sur les ruines au milieu des cadavres. Au mois de juillet suivant, Waldemar marcha à la vengeance. Lubeck implora le secours de l'empereur Frédéric Ier. Le duc Albert de Saxe, le comte Adolphe de Schaumbourg, le bourgmestre Alexandre de Sottwedel et l'archevêque de Brème, volèrent aussitôt à son aide. L'armée danoise était dix fois plus nombreuse que la leur; mais Adolphe IV, comte de Schaumbourg, ut des prodiges de vaillance; et la sainte Vierge, selon les chroniques, fit un miracle en sa faveur en voilant le soleil pendant la bataille. Le roi de Danemarck fut biessé; ses troupes fuirent en déroute; et Lubeck fut proclamée ville libre impériale. Ce fut là sa brillante époque; depuis et peu à peu son astre commercial a pâli. Ses 100,000 habitants sont aujourd'hui réduits à 36,000. Elle avait 500 navires, elle n'en a plus que 150. Au lieu de ses anciens revenus d'un million et demi, elle a une dette actuelle dç
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une ville à pignons pointus et gothiques. Gustave Wasa vint y demander asile en 1519. Alors ses bourgmestres portaient l'armure des chevaliers, et ses bourgeois la pique des soldats; ses remparts étaient redoutables; et Lubeck, un des premiers foyers de la civilisation dans le nord, était h la fois une ville de commerce et de liberté, de gloire et de poésie. Hélas ! cette vieille reine des cités marchandes n'a plus qu'une couronne qu'on a mutilée, d'illustres souvenirs [qui s'effacent, et de vieux monuments qui tombent. Elle est belle encore pourtant; ce qui fut grand ne s'anéantit pas: le présent peut voiler le passé, mais il ne saurait le détruire.
dix millions. JN'imporle: Lubeck, avec ses vieilles portes massives, ses façades de maisons découpées par chaque bout en marches d'escalier, son hôtel de ville à flèches gothiques et à balcons ciselés, sa vieille cathédrale aux deux sombres clochers qui ressemblent à deux gigantesques aiguilles de fer, est encore une ville imposante. En 1375 l'empereur Charles IV y passa dix jours avec l'impératrice; et ce ne fut pendant ce temps que tournois et magnificence.
L'église de Sainte-Marie à Lubeck, où se voit en peinture la fameuse danse des morts, plus ancienne, dit-on,que celle de Bàle et de Berne, a une horloge qui amuse les étrangers. On m'avait assuré qu'à midi sonnant, douze ligures représentant les douze apôtres, sortaient d'une porte ouverte à deux battants, et que chacune saluait le christ en passant devant lui, hormis Judas qui, arrivant le dernier, hochait la tête et ne courbait point le front. Je voulus voir ce prodige de l'an 1405, qui , depuis , fut probablement reparé , aggrandi et peut-être gâté. Le christ et les douze apôtres, qui n'étaient plus que huit, avaient changé de dénomination ; ils étaient devenus l'empereur et les sept grands électeurs d'Allemagne. Un des sept hoche encore la tête à la façon de Judas. Cette espèce d'hommes est partout. Comme les grands électeurs d'Allemagne ont aussi subi des transformations, il est a présumer que dans quelque temps les huit figures, ayant pu se réduire à trois , représenteront un monarque et deux
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chambres. Il n'y aura d'immuable que la figure éternelle : Judas ( 1 ).
L'homme propose et Dieu dispose : En quittant Lubeck où j'avais passé la soirée chez M. de Schlozer, consul-général de Russie, avec M. Platsman, consul de Danemarck, je comptais m'embarquer pour Pétersbourg à Travemunde sur le navire le Nicolas • mais impossible de sortir du port , vu la baisse des eaux et le calme des vents. Il nous fallut rester sur la rive, ou plutôt à bord de notre pyroscaphe pendant douze mortelles heures. Puis, autre événement fâcheux, l'eau ayant haussé, nous partons ; mais à l'endroit nommé la barre , notre bâtiment se prend dans les sables ; et nous restons arrêtés comme la flotte grecque du roi des rois,
« Dont la rame inutile
« Fatiguait vainement-une mer immobile.
pauvres gens d'alors qui n'avaient que des
(1) Cette église a aussi un tableau célèbre: Ventrée du Christ à Jérusalem par Ovcrbeck.
rames et des voiles. Grâce à Dieu, nous possédons maintenant, en plus, du charbon, des roues, des fourneaux; et... nous n'en échouons pas moins.
Nous avions nombreuse compagnie à bord.
Un grand seigneur russe, le comte Kouchelef de Bezborodko, s'y trouvaitj voyageant avec seize personnes et trois maisons ambulantes toutes meublées, qu'il appelait ses voitures. A terre, il lui fallait quinze chevaux pour mettre tout cela en mouvement. Un Anglais nous raconta, pendant que nous étions ensablés, une épisode assez originale de l'incendie de Hambourg. Sir Charles ***, un de ses amis au Hanovre,, entend dire que la grande ville anséatiqueest en feu. Il prend sur-le-champ la poste avec sa femme pour aller, en partie de plaisir, voir le dramatique spectacle. Il dépose ladij Marie à un hôtel encore éloigné du théâtre de l'embrasement, et court voir s'écrouler les superbes églises de Saint- Pierre et de Saint-Nicolas. Tout a son enthousiasme, et au moment où il passait un peu
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trop près d'une maison sur laquelle agissaient des pompes, un jet d'eau inattendu le prend en travers, l'inonde et le jette dans un canal où serpentaient des flammes d'esprit de vin. Le malheureux, d'abord glacé, se voit ensuite en une espèce de bol de punch, d'où il ne s'échappe qu'avec d'horribles brûlures. « — Ma voiture ! criait l'Anglais hors de lui et voulant s'enfuir de la ville. «— Milord! votre voiture est brûlée, lui répond un de ses gens qui accourait à lui. « — Quoi! à l'hôtel?... « — L'hôtel est en feu. « — Et ma femme! Lady Marie! « — Milord! elle a été se réfugier dans une maison de la rue voisine. »
L'Anglais se traîne vers ce lieu ; des brigands qui s'en étaient emparés y avaient dévalisé Lady Marie. « — Sauvez -vous î^ hurlaientces misérables, on va faire sauter le bâtiment. « — Maishna femme ! criait l'Anglais. « — Votre femme] a le bras cassé. « — Lady Marie ! grand Dieu ! quel enfer!... »
Et en effet le haut d'une cheminée était tombé sur elle en sa fuite. Les deux époux,
peu de jours après, furent rapportés mutilés, volés , brûlés et la tète a moitié perdue, à leur habitation du Hanovre. On pense qu'au premier incendie qui aura lieu ils ne se donneront plus la même partie de plaisir.
Cependant notre pyroscaphe était toujours immobile, et aucun effort ne pouvait lui rendre le mouvement. Nous passâmes ainsi trois jours, n'ayant sous les yeux qu'une mer monotone qui ne voulait ni hausser ni baisser, et dont le calme était une espèce de persifflage continuel. Je n'ai jamais rien éprouvé de plus irritabîement ennuyeux.
Ma seule distraction était de contempler, à la nuit tombante, le beau firmament d'azur qui se déployait au dessus de nos têtes. J'y cherchais l'étoile polaire comme une clarté d'espérance, comme un phare consolateur.
Il me semblait que j'avais une égide secourable dans cet astre des régions septentrionales; et quand mon talisman brillait, je me figurais qu'un œil providentiel veillait sur moi le long de ma route, Je me répétais
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alors ces vers de M. Marmier ( Lettres sur le nord, 1. 1.)
o — Salut à toi ! salut, astre fidèle et pur!
a Ta lumière ressemble à ces amitiés saintes,
« Qui se cachent parfois en nos heures d'azur,
t Et reviennent à nous en entendant nos plaintes.
« Heureux qui garde encor
« Dans sa vie un espoir, dans son ciel une étoile! s
Nous avions trois artistes dramatiques à bord, dont deux femmes, une grande coquette et une ■petite ingénue. Aucune ne restait dans son rôle ; car la coquette faisait habituellement l'ingénue , et l'ingénue faisait perpétuellement la coquette.
Enfin, néanmoins, il arriva l'heureux moment où notre oiseau marin le Nicolas voulut bien se résoudre à battre des ailes, c'està-dire à mettre ses deux grosses roues en mouvement. Clameur joyeuse! nous partons.
Sur le navire était une calèche d'où ne sortait jamais une grosse dame, qui y pre-
nait ses repas, y fumait des cigares, y buvait de l'eau-de-vie, et y dormait en société de petits poissons rouges qui s'agitaient autour d'elle en de petits bocaux. Elle avait apporté de Francfon-sur-Mein cette compagnie à nageoires, pour se consoler d'un mari qu'elle y avait perdu. Ses prisonniers couleur de rose égayaient le noir de son deuil.
Parmi nos passagers il se trouvait un ancien militaire russe dont le costume était bizarre. Il portait de longs cheveux noirs, une barbe épaisse et une espèce de capuchon religieux. Ses habitudes étaient plus bizarres encore; il ne parlait à personne; il donnait presque toujours ses ordres par gestes ; il évitait avec soin notre approche , et il dînait seul, à l'écart.
Plusieurs fois, je m'étais avisé de lui adresser la parole quand par hasard je le rencontrais ; un salut glacial avait été sa seule réponse. On m'assurait que le soir, à l'heure où chacun se retirait, il sortait de sa cabine et faisait de longues promenades sur le pont:
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je fis une dernière tentative de rapprochement; et, vers onze heures et demie, me voilà marchant silencieusement de long en large, à la clarté des étoiles, auprès du misanthrope sauvage.
« — La belle nuit ! » lui dis-je soudain.
Il me regarda en fronçant le sourcil, salua, et ne me fit point de réponse.
<r — C'est juste! repris-je en tirant ma montre, il n'est pas encore tout à fait l'heure.»
Mon inconnu releva son front d'un air étonné, et s'arrêta ; mais , fidèle à ses habitudes de mutisme, il ne me demanda aucune explication.
Nous continuâmes notre marche ; quelques instants se passèrent : je lirai de nouveau ma montre et lui adressai tranquillement ces mots :
« — Vous pouvez parler maintenant.
Tenez, voyez vous-même ! il est l'heure. »
Sa surprise redoublait. Il jeta un regard sur ma montre, elle marquait minuit. Il sourit avec amertume.
« — Ah! dit-il, l'heure des fantômes!
« — Enfin, répliquai-je avec joie , voici un son de voix humain.
« — Eh quoi! Monsieur, vous me preniez?...
<• — Pour quelque être d'une autre vie.
« — Hélas, je voudrais, en effet, ne plus appartenir à ce monde. »
Il tenait à la main une longue pipe turque au bout de laquelle étaient sculptés des os en croix et une tête de mort.
« — Vous avez là, continuai-je, une singulière figure ?
« — La même est ici, » répondit-il en entr' ouvrant son habit, et me montrant l'épingle de sa chemise.
Nouvelle fête de squelette.
« — Vous aimez ce genre d'images?
« — Que je les aime ou non, je les porte.
« — Ah! j'en suis sûr, poursuivis-je d'une voix compatissante, vous avez bien souffert ici-bas. »
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Il me prit la main avec émotion, la serra dans la sienne, et se tut.
« — Parlez! repris-je vivement. Je suis digne de vous entendre. Il me viendra peutêtre quelques paroles consolatrices. Moi aussi, Monsieur, j'ai souffert.
« — Pas comme moi.
« — Qu'en savez-vous ! Tenez ! tout dort, nous sommes seuls, seuls avec Dieu qui nous écoute. Ici, sous la voûte étoilée, au mugissement de la mer et environnés par les ombres, ouvrez-moi votre cœur sans crainte!..
« — Hélas ! que me demandez-vous ! »
J'étais arrivé à l'émouvoir, je parvins à le décider. Nous passâmes une partie de la nuit ensemble ; et il me raconta ses malheurs. Je lui promis seulement, dans le cas où je raconterais sa vie, de changer les noms de ceux qui y figurent. Je tiendrai ici ma promesse.