‹ Étoile polaire (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · LA TETE DE MORT · texte numérisé non relu

LA TETE DE MORT

Marcel Kourbalof était de noble famille (1). Militaire , il avait honorablement combattu dans les armées russes ; et s'il n'y avait pas acquis des titres et des grades , il en était sorti du moins avec un nom sans tache et des décorations méritées. Les actions d'éclat ou plutôt les grandes circonstances lui avaient manqué pour devenir une des illustrations de son pays. Que de grands hommes inconnus ont ainsi passé dans la vie parmi leurs compagnons d'armes , sans avoir pu briller un seul jour, sans avoir jamais été visités une seule fois par l'occasion, le bonheur et la gloire ! Que d'aigles s'élancèrent vers le soleil, et moururent dans les ténèbres! Que de perles ici-bas eussent pu rehausser l'éclat d'une couronne, et sont restées au fond des mers!

(1) Kourbalof n'est point le vrai nom. J'ai dû aussi le changer comme les autres.

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Kourbalof s'était retiré du service à la suite d'une grave blessure. Son père et sa mère n'existaient plus. Il prit le parti de voyager. Ennuyé de la vie où il n'avait pu jouer un rôle marquant, il eût désiré, à défaut d'actions glorieuses, rencontrer du moins de tragiques aventures et y figurer : mais non, il n'avait jamais, en fait de succès, que des triomphes vulgaires, et en fait de malheur, qu'une adversité médiocre. Calme plat , ou guignon obscur. Il eût préféré des ruines imposantes à un délabrement chélif ; vain désir, le firmament de sa destinée ne s'était point encore obscurci par la poésie des tempêtes : il n'y passait que du brouillard.

Son esprit, au surplus, qui avait de vastes champs en culture, offrait aussi de grands espaces en friche. Il était assez beau de taille et de visage , mais l'azur de ses yeux avait parfois une monotonie fatigante. On y découvrait de L'ardeur, mais une ardeur éteinte

el découragée. En lui , rien de défectueux, mais aussi rien de saisissant.

Il se dirige vers l'Allemagne ; il avait vu Berlin et Vienne, il parcourt les bords du Danube. Il était à explorer la Hongrie, lorsqu'au milieu d'un de ses cantons les plus sauvages, et àia suite d'une longue course à cheval, il s'égara un jour dans les bois. Marcel Rourbalof était excellent écuyer, il voulut faire sauter un ravin à sa monture : exténuée de fatigue, elle s'abattit sous lui, et le jeta violemment contre un rocher. Marcel, étourdi du coup, se releva péniblement. Sa blessure s'était rouverte. Il faisait nuit comme au second jour de la création, avant qu'apparût la lumière. Le sang coulait sous ses habits. Effrayéde sa position, ne sachant ni où il était ni ce qu'il allait devenir, et portant ses pas au hasard, il sort à pied du fatal bois. Une lumière lointaine se présente à lui) elle part d'une habitation isolée au pied

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d'une petite colline, Il recouvre assez de forces pour s'y traîner ; et , contre la porte où il frappe , il tombe presque évanoui : il n'eût pu faire un pas de plus.

Quelques heures après, Kourbalof, reprenant ses esprits, se trouvait, sous un toit hospitalier, couché dans un bon lit, entouré de figures compatissantes , et soigné comme l'enfant du logis. On avait pansé sa blessure, et il était hors de danger.

Une jeune fille de seize à dix-sept ans s'offrait au chevet de son lit. On la nommait Tamilia. Qu'elle était fraîche et jolie ! Quel maintien suave et gracieux ! Ses yeux caressaient avant même que sa voix n'émût. Le cœur de Marcel se prit à battre. Il ne regrettait plus en ce moment les honneurs, la fortune et la gloire; il n'enviait plus aucune destinée. Le bonheur commençait à lui apparaître de loin, flottant dans la brume des rêves. Reprenant goût à l'existence, il lui semblait qu'une voix pouvait enfin lui dire : « Je t'aime. » Ce mot, le seul peut-être, en ce

monde, par lequel on est quelque chose : ce mot qui fait qu'on a vécu !

Nullement pressé de guérir , il prolonge au contraire, autant que possible , son état de convalescence. « — Oh! se disait-il en secret ; pourquoi donc jusqu'à présent ai-je tant murmuré contre le sort! n'être rien, n'avoir rien été, ne laisser nulle part son nom après soi, n'est-ce pas , à peu d'exceptions près , le destin général ! De quel droit viendrais- je m'en plaindre ! La Providence , je le sens , me réservait mieux que le bruit et la célébrité : mon âme se réveille et se réchauffe aux rayons du véritable soleil ; la vraie lumière m' apparaît. L'astre d'ici bas, c'est l'amour. »

Lorsque Marcel essayait d'arriver au cœur de Tamilia, elle l'écoutait d'un air douloureux. Souvent elle feignait de ne comprendre ni ses regards ni ses paroles. Timide, effrayée, languissante, elle était heureuse de se sentir aimée; mais elle eût craint de pousser sa pensée plus loin. Constamment souf-

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irante et rêveuse, Tamilia était une de ces âmes pieuses et solitaires qui ne sont jamais bien comprises que par le ciel.

Kourbalof a pris son parti. Il sait que les parents de celle qu'il aime sont dépourvus de fortune, mais qu'ils portent un nom sans tache. 11 ouvre son âme au vieux Norberg de Varaslod , et lui demande sa fdle en mariage. Marcel, sans être précisément riche, jouissait d'une existence indépendante ; il se flatte que ses vœux seront favorablement accueillis. Norberg lui répond en ces termes :

« — J'ai promis à ma fdle de ne jamais lui imposer le choix d'un époux. Je l'ai laissée maîtresse d'elle-même. Ayez son cœur, sa main est à vous. »

Kourbalof remarquait que l'œil de Tamilia se tournait souvent vers lui avec un intérêt doux et troublé. L'amour, qui est un sentiment, est aussi un art. Il avait appris d'instinct auprès d'elle la valeur d'un sourire fugitif, d'une parole interrompue , et .

d'un regard mystérieux. Puis il s'était dit : « Elle m'aime. »

Un soir, il se promenait seul avec elle , au coucher du soleil, sous les ruines d'un vieux castel , nommé Basieran, voisin de leur habitation. Un sentiment superstitieux faisait qu'ils se parlaient bas le long de ces galeries délabrées où d'illustres voix avaient retenti naguère, et où de nobles cœurs avaient battu. On eût dit qu'ils craignaient de réveiller sous ces débris quelque ombre gémissante ou quelque souvenir menaçant.

« — Si ces pierres pouvaient parler ! dit Marcel à la jeune fille , qu'elles nous révéleraient de mystères! que de drames inconnus ont dû se passer ici! on y a aimé autrefois.

« — C'est possible , répond Tamilia en soupirant. On y aura alors bien souffert.

« — Pourquoi?

« — C'est qu'aimer c'est souffrir.

« — Oh non, Tamilia, c'est vivre!

« — Eh bien ! la vie c'est la souffrance.

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« — Pas toujours ! reprend Kourbalof.

Vous m'avez prouvé le contraire.

« — Vous croyez qu'on aima sous ces murs?

« — Ah ! je crois qu'on y aime encore.

« — En passant.

« — Non: à poste fixe.

« -. — Paix, Marcel! dit la mystérieuse jeune fille ; ce sont là des paroles qui brûlent, et nous sommes parmi les morts. Le froid seul convient aux sépulcres.

« — Tamilia I point d'idées funèbres.

Vous avez changé ma nature. Ambitieux autrefois , je ne songeais qu'aux dignités. Aujourd'hui, tendre et dévoué, je ne rêve que paix et retraite. Plus de regrets vers la grandeur! oh! le brin d'herbe arrosé par la pluie et chauffé par le soleil, pourrait-il porter envie au chêne que battent les vents, et au roc où tombe la foudre ! . . .

« — Hélas ! répond Tamilia , le feu du ciel qui descend brûler le palais peut dévorer auspi la chaumière.

« — La nôtre sera épargnée : oui, la nôtre, Tamilia. J'ai commencé, je poursuivrai. Ne le savez -yous pas, j'ai demandé votre main ; on m'a répondu que vous seule en disposeriez. Refuseriez-vous d'être à moi? Je ne sais pas exprimer mon amour comme un autre, je n'ai appris ni à flatter ni à plaire : mais je traverserais pour vous, avec bonheur, les nuits de la tempête et la mitraille des camps. J'ai besoin d'un être qui m'aime. Voulezvous dévouement et bonheur? coniiez-inoi vos destinées. »

Tamilia prêtait une oreille attentive à Kourbalof ; et pourtant, comme plongée dans une rêverie douloureuse, elle promenait autour d'elle un regard fatalement distrait.

« — Marcel! reprend-elle tout à coup en s'asseyant sur une espèce de pierre tumulaire, j'ai un secret au fond de l'âme.

« — Un secret/ révélez-le-moi.

« — Mais il peut briser votre cœur.

« — Et pas le vôtre?

« — Il l'est déjà.

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« — Vous me glacez.

« — Venons au fait. A quatre pas de ces ruines est le château de Waldésor.

« — Je le sais, château appartenant à la comtesse Rozelsky, très haute et très puissante dame.

« — Cette comtesse est ma marraine.

« — Tant pis. Sa réputation est étrange. Selon les bruits publics, elle serait en communication intime avec les inondes invisibles, et en relation coupable avec les esprits malfaisants. J'ai ri plusieurs fois de ces fables.

Tamilia tressaille et réplique :

« — Moi Marcel ! moi, je n'en ris pas.

« — Vous croiriez?...

« — Je ne veux rien croire.

« — Et cependant vous avouez?...

« — Je n'avoue rien. J'ai peur : voilà tout.

« — Et h quel propos cette peur? Que

rapport pourrait-il y avoir entre ses destinées et les nôtres ?

« — C'est là le terrible secret.

« — Elle a donc des droits sur vous ?

« — Je suis en sa puissance, Marcel ! je lui appartiens.

« — En vertu de quoi?

« — D'un serment proféré devant Dieu.

« — De grâce! expliquez ce mystère! Vos parents en ont-ils connaissance ? saventils votre engagement?

«r — J'ai dû le leur cacher. Voici ce qui s'est passé entre ma marraine et moi. Mon père, frappé l'année dernière par de grands malheurs et poursuivi par d'impitoyables créanciers, était sur le point d'être arrêté. Ses biens saisis allaient être vendus ; et son désespoir mettait sa vie en danger. « — Va te jeter aux pieds de ta marraine ! me dit un malin ma mère, elle est riche et peut nous sauver. Va, mon enfant ! et que Dieu te protège ! »

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Ces paroles me consternèrent. Il fallait que notre position fût bien horrible pour que ma mère se décidât à m'imposer une pareille démarche. Vous connaissez sa piété. La comtesse Rozetski lui paraissait une puissance des ténèbres dont il fallait éviter l'approche et l'aspect. Elle m'avait interdit depuis l'enfance toute relation avec le castel, et je ne me rappelais même pas avoir jamais vu la dame de Waldésor. N'importe ! Soumise à la volonté de mes parents, je pars et j'arrive au château.

* Vous avez ouï parler des sourdes rumeurs du pays. Vous savez avec quelle épouvante on s'entretient de Waldésor et des singularités de la châtelaine. Je n'avais sur tout cela que des idées confuses ; et pourtant je tremblais de tous mes membres en entrant chez l'illustre dame. « — Elle est fort vieille, me disais-je (car on m'avait affirmé qu'elle était déjà très âgée lors de ma naissance), elle passe pour arrogante, avare et capricieuse. Elle est sans doute repoussante.

Aurai- je le courage de lever les yeux sur elle? Aurm-je la force de lui parler?

« J'arrive; on m'introduit. Il était dix heures du soir. Elle avait fixé ce moment (car vous saurez encore qu'il entre dans ses bizarres habitudes de ne recevoir que la nuit). Je suis d'abord éblouie de la quantité de lumières de son appartement. Je reste debout, immobile, et comme changée en statue. Mes yeux étaient baissés vers la terre.

« — Approche ! me dit la comtesse. Puisqu'on te permet de me voir, on a besoin de moi, je suppose. Elle est vraiment jolie, ma filleule. Voyons! parle! que me veux-tu?»

« Son ton n1avait rien de farouche. Son accent, jeune et bienveillant, me parut riant et malin ; je me sentis renaître à l'espérance, et je fus tomber à ses pieds.

« — Ma marraine ! sauvez mon père !

« — Il lui faut de l'argent, n'est-ce pas? me répondit la dame de Waldésor. Les plus vertueux , en pareille nécessité , transigent avec leurs principes. De l'argent ! que ne fait-

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on pour ce métal! On irait, le cas échéant, jusqu'à se donner au démon. L'homme, au fait, ne vaut pas... le diable. »

« A ces mots prononcés d'une voix aiguë et avec un rire strident, je frémis de la tête aux pieds. Mon regard se leva sur elle. 0 surprise! Ce n'est point une vieille châtelaine à tournure déplaisante et à visage ridé qui se présente à moi : c'est , au contraire , une belle et noble figure. La comtesse était richement vêtue; mais ses yeux pleins d'expression, son teint de la blancheur du lis et ses cheveux du noir de l'ébène, avaient plus d'éclat encore que sa parure. Je restai, à genoux, confondue.

« — Lève-toi! continua-t-elle, je serai bonne et miséricordieuse pour ta famille ; car, véritablement, tu me plais. Que faut-il pour sauver ion père?

<r — Mille pièces d'or, repliquai-je.

« — Tu les auras aujourd'hui même. »

« Mon cœur battait de reconnaissance et de joie. La châtelaine, en ce moment, avait un

radieux sourire ; sou front se ceignait dune auréole de vertus et de bienfaisance. Je pressai sa main sur mes lèvres.

« — Mais j'y mets une condition, reprit avec douceur ma marraine.

«r — Laquelle? demandai-je à la hâte.

« — Tu viendras ici, l'automne prochain, me retrouver dans ma solitude; et tu me consacreras six mois en bonne et aimable filleule. L'hiver te sera long, j'en ai peur ; mais il passera vite pour moi. Une aussi gentille compagne égaierait ma retraite et me rendrait heureuse. Veux-tu faire ce sacrifice? »

« Sa voix était pénétrante et son regard suppliant ; je ne pus résister à leur double influence. Celle qui sauvait mon père n'avaitelle pas à son tour le droit d'exiger de moi quelque marque de gratitude! Ce qu'elle me demandait, d'ailleurs, était bien peu de chose en comparaison du service qu'elle rendait à ma famille : je ne crus pas devoir balancer.

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<t — Ma marraine ! je suis à vous. »

« — Vous me le promettez devant Dieu 1 »

a Je levai ma main et jurai. »

« — 0 ciel ! interrompit Rourbalof ; vous avez prononcé ce serment ! Eh quoi ! vous quitteriez vos parents ?. . . »

<r — Nous touchons à la fin de l'automne : je partirai avant huit jours.

« — Si votre père s'y oppose?

« — Il ne le peut ni ne le doit. N'est-ce pas grâce à l'argent de la comtesse qu'il a conservé son habitation, ses biens et sa liberté ! Elle a accompli sa promesse : c'est à moi de remplir la mienne. Les six mois d'hiver expirés, je reviendrai au toit paternel ; et alors... si vous êtes là, si vous m'êtes resté fidèle, ..

« — J'y serai , interrompt Marcel. Oh ! oui, je serai là près de vos parents ; je vous y aurai attendue. Mon cœur n'aura pas changé ; mais, vous, que vous sera-l-il advenu! lleviendrez-vous, Tainilia? reviendrezvous ce que vous êtes ?

c — En fait de sentiment, j'en réponds.

<r — Et vous serez à moi ?

« — Oui, Marcel. »

Tamilia, se levant à ces mots, reprend le chemin de sa demeure. Un ruisseau limpide était sur son passage ; elle se penche vers lui et s'y regarde, aux derniers rayons du soleil, avec une singulière expression de douleur et de curiosité.

« — C'est vrai ! reprend-elle tout bas, se parlant à "elle-même et comme si personne ne l'écoutait : c'est vrai, je suis fraîche et jolie; mais, au printemps prochain... qui sait! La jeunesse et la beauté passent si vite! . . . j'ai de tristes pressentiments.

« —Tamilia! je ne vous quitterai point, je veillerai sur vous. J'irai à Waldésor, je le veux.

« — Moi, Kourbalof ! je le défends.

« — Mais si des dangers vous menacent ?

« — Je n'en redoute qu'un, Marcel : le changement de mes traits. Si vous ne m'aimiez que pour mes charmes ! . . .

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« — Oh! je vous aime encore plus pour votre âme. Mais quelles sont donc les funestes idées qui s'emparent de votre esprit?

<r — Je ne les comprends pas moi-même. Je ne sais ce que je redoute. Une vague terreur me poursuit. Au surplus , ne parlez à mon père de rien de ce que je vous ai confié; c'est à moi seule a l'instruire des engagements que j'ai contractés : car ce fut encore là une des étranges conditions qui me furent imposées. Je dus promettre de ne révéler à ma famille le traité passé entre la comtesse et moi que peu de jours avant mon départ. Je remplirai mon devoir jusqu'au bout. »

Marcel et Tamilia se séparent. L'officier russe s'est soumis à tout ce que la jeune Hongroise a exigé de lui; et elle, de son côté, lui a promis sa main et sa foi , a son retour de Waldésor.

Kourbalof fait ses adieux aux parents de sa future compagne. « Ses vœux , leur dit-il, ayant été agrées par Tamilia , il va régler chez lui quelques affaires importantes , et tout prépa*

rer pour assurer le bonheur de sa fiancée , il reviendra vers le printemps. »

Que l'hiver lui a paru long! il l'a passé à Vienne , non dans les plaisirs et le monde , mais loin du bruit et dans la retraite. Son amour s'y accroît des agitations et des inquiétudes qui le tourmentent nuit et jour. Il attend, il craint , il espère ; ou , pour mieux s'exprimer, il souffre.

Enfin les premiers beaux jours du printemps ont lui. Marcel s'achemine vers la Hongrie. Il arrive, il est à la porte de la maison de Tamilia. Il va frapper. Une voix intérieure lui crie : <r Ta bien-almée a disparu. »

— Ah! c'est vous ! dit le vieux Norberg de Varaslod en s'élançant à sa rencontre. Ami fidèle et dévoué ! venez mêleF vos larmes aux nôtres.

« — Mes larmes !

« — Nous l'avons perdue. »

Kourbalof tombe sur un siège comme frappé de mort.

« — Tamilia! perdue! s'écric-t-il. Oh [ i. 0

jadis, humilié de n'avoir jamais été frappé que par de mesquines adversités, je demanmandais au ciel de violentes émotions : il m'exauce, il m'a foudroyé! »

Norberg ne lui adressait aucunes paroles consolatrices , car il n'eût pas permis qu'on lui en adressât à lui-même.

« — Où est-elle morte? reprend Marcel d'une voix à demi éteinte.

« — Lisez ! lui répond Varaslod. »

Le fiancé de Tamilia ouvre la lettre que lui présentait le vieillard: elle était de la comtesse Rozelsky.

« Il y a trois mois , Monsieur, que je « quittai ma terre pour aller voyager à <r l'étranger avec votre charmante enfant. « Hélas! je reviens sans vous la ramener. « Une affreuse maladie a non seulement c défiguré ses traits, mais égaré sa raison. « Je l'ai confiée en Italie à un savant médecin <r et à une amie d'enfance , pour sauver du (r moins sa vie , s'il est possible. Vous ne <r sauriez vous figurer mon désespoir!... car t je l'aimais comme une mère. »

« — Mais rien ne dit là qu'elle est morte ! interrompt vivement Kourbalof .

« — Je connais la dame de fValdésor, répond Norberg avec un tremblement comprimé. Elle a voulu me préparer peu à peu à l'épouvantable nouvelle. J'ai demandé à lui parler, elle a refusé de me voir. Je lui ai adressé trois lettres , et je n^i eu aucune réponse. L'espoir ne nous est plus permis.

« — oh! moi , j'arriverai jusqu'à elle ! dit Marcel avec emportement . Il y a là un affreux mystère. Tamilia vous écrivait-elle ?

« — Oui , souvent ; et dans chacune de ses lettres elle nous parlait de sa marraine

avec une affection vive et reconnaissante

« — On la forçait d'écrire ainsi. Elle aura été, j'en suis convaincu, la victime .d'une horrible machination. Que dit sa mère?

« — Elle se meurt.

« __ Malheur! malheur à la comtesse ! je la verrai ce soir, bon gré mal gvé. Il faudra quelle me reçoive, il faudra qu'elle m'écoute, il faudra qu'elle me réponde. Tout

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devra s'éclaircir. Quelque chose me dit au fond du cœur que s'il y a eu mort , c'est qu'il y a eu crime. Eh bien! j'en fais ici le serment, s'il y a eu crime, il y aura vengeance! »

Kourbalof s'élance hors de l'habitation de Norberg. Il court au château redouté. JVaidésor était situé au milieu d'une espèce de forêt. De vastes fossés l'entouraient. Aucun bruit ne s'y faisait entendre à l'extérieur; et l'on eût pu croire , à son funèbre aspect , qu'il n'était habité que par des oiseaux de proie.

Marcel s'approche d'une des vieilles portes du manoir. Il y voit une cloche et sonne. Un valet à figure rébarbative , entr' ouvrant une façon de guichet, le questionne d'une voix rauque :

«r — Votre nom ?

« — Marcel Kourbalof.

« — Que demandez-vous?

« — La comtesse Rozelsky.

« — Madame ne reçoit personne.

« — Veuillez lui porter ce billet. »

LWicier russe écrit à la hâte quelques

lignes au crayon. Il demande à la comtesse un moment d'entretien ; il parle de sa fiancée; et, tout en employant la prière , il laisse percer la menace.

Le valet refusait de porter le message : plusieurs pièces d'or l'y décident , et la comtesse fait réponse. Le château sera ouvert à Kourbalof le soir même : il y sera reçu à neuf heures.

Marcel , en attendant l'instant fixé , s'enfonce au milieu des bois de Waldésor. L'astre du jour était couché. Que le temps lui paraît s'écouler lentement! Il marchait à grands pas sous de longues allées, lorsqu'un prêtre à robe grise , une espèce d'anachorète , se présente sur son passage. Le fiancé de Tamilia, presque aliéné par la douleur, s'imagine que le ciel lui envoie là un conseil et un guide. Il l'aborde le front courbé.

« — Mon père , venez à mon aide ! »

L'ecclésiastique, étonné de son désordre et de sa pâleur, l'interroge avec émotion. L'officier lui raconte ses malheurs , et termine ainsi son récit :

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<r — Vous habitez cette contrée, mon père. Vous devez connaître la comtesse Rozelsky? Il est impossible que vous , ministre du ciel, vous n'ayez pas percé, en partie , les mystères qui l'environnent? Au nom de Dieu!

éclairez-moi! »

Le prêtre hésite à lui répondre.

« — Mon fils ! retiré dans un monastère voisin , je vis loin des bruits de la terre ; et quand , parfois , je vais au château...

<r — Quoi ! vous y pénétrez, mon père !

«—Oui, maisjene saurais y aller dans un but hostile à la comtesse , elle était la sœur de mon père. »

Un découragement désespéré se peint sur le visage de Kourbalof . Il pousse un long gémissement. Le prêtre cède à la pitié.

« — Cette nuit même , reprend-il , je dois aller chez la comtesse : elle m'a fait secrètement appeler. J'ignore dans quel but. J'y penserai à vous , jeune homme.

<r — Mon père! je compte sur vous, dit Marcel renaissant à l'espérance. Nous nous reverrons, j'en suis sûr. Tout à l'heure, à

votre vue, j'ai senti , je ne sais comment, que vous n'étiez pas venu à moi par hasard. Dieu dirigeait mes pas et les vôtres. Connûtes-vous ma fiancée?

<r — Oui , à son arrivée au manoir. J'ai connu aussi les deux autres.

« — Les deux autres ! répèle Marcel avec une surprise effrayée.

« — La dame de Waldésor, continue le saint vieillard, a toujours eu successivement quelque demoiselle de compagnie auprès d'elle; et...

« — Et toutes mon père sont

mortes?...

a — J'ai administré la dernière.

<r — De quoi mourait-elle?

« — Je l'ignore. La seule chose qui m7ait frappé , c'est l'affreux changement de ses traits. Sa maladie l'avait tellement défigurée...

« — 0 mon Dieu! s'écrie Kourbalof, Tamilia est morte de même , si véritablement elle est morte. Mon père ! il y a là des nuits d'iniquité où il faut porter la lumière. Il le

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faut, le ciel vous l'ordonne : sans quoi, maintenant , en ces lieux , vous seriez complice du crime. Le ciel vous parle par ma voix ; et c'est à genoux que je parle. »

L'accent, l'attitude et les paroles de l'officier avaient une force irrésistible.

« — Vous verrez ce soir la comtesse , réplique à demi- voix le prêtre ; dissimulez vos vrais sentiments! essayez même de lui plaire! et si l'on vous invite à souper, tâchez de coucher au château. Nous nous reverrons dans la nuit. Maintenant, silence ! et adieu. »

L'ecclésiastique s'éloigne ; et l'officier vole au manoir.

Quel changement à JValdésor! Les fenêtres y étaient brillamment éclairées. A la porte principale se tenaient des domestiques en riche livrée. Le bâtiment féodal n'avait plus rien de sombre ni de menaçant : tout y était mouvement et vie.

Marcel , introduit dans de somptueux appartements , el se rappelant les recommandations du moine de la forêt , jette un œil furtifsur sa toilette, et, se regardant dans

une glace en passant , craint de ne pas paraître assez élégamment mis. Il avait pris un habit militaire afin qu'au besoin une épée fût à son côté ; et , par une étrange prévision , il portait un poignard caché sous les plis d'une large ceinture travaillée en or. C'était moins un vêtement de salon ciu'un

costume de guerre. Si entre ainsi chez la comtesse .

Elle était négligemment assise au fond d'un délicieux boudoir, sur un divan asiatique. Des bougies, à demi voilées, y jetaient de douces clartés. A ses pieds s'étendait une jolie levrette que sa blanche main caressait; et l'air , comme en un sanctuaire, se parfumait d'odeurs balsamiques.

L'officiel1 s'arrête étonné. 11 salue la châtelaine avec trouble. Il s'attendait à lui trouver un visage sombre et sévère , et , malgré les efforts de l'art, à y trouver l'empreinte de l'âge. Pas du loul; la noble dame, bien qu'elle ne fût plus au printemps de sa vie, ne s'en offrait pas moins éblouissante de grâce et de fraîcheur. Un doux sourire était sur ses Jè~

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vres ; et la sérénité de son front , non moins remarquable que la blancheur de son teint , semblait refléter la pureté de son âme. La comtesse était ravissante.

« — Madame ! balbutie Marcel, vous me pardonnerez, j'espère... »

Il ne peut achever sa phrase.

<r — Veuillez vous asseoir, répond-elle. Je vous remercie , Monsieur, de votre aimable visite. Celle que nous pleurons tous deux... m'a si souvent parlé de vous! elle vous aimait tant, cette ange! »

De grosses larmes roulaient sous sa paupière ; son accent était mélodieusement plaintif; elle joignait , en ce moment , au prestige de la beauté la séduction du sentiment.

« — Tamilia faisait mon bonheur, continue-t-elle. Qu'il m'est doux , Monsieur, de voir celui que son cœur avait choisi ! Vous l'aimiez bien aussi , n'est-ce pas ? Oh ! nous la pleurerons ensemble. »

Marcel se sentait fasciné. Ses pensées de haine faisaient place à des élans d' admira-

tîon. Il ne sait plus ce que l'instant d'aupar avant il ressentait, et ce que maintenant il éprouve. Les suaves clartés du regard de la c omtesse s'harmonisaient avec les angéliques sons de sa voix. Elle continue l'entretien. L' officier l'écoutait avec transport , la regardait avec enthousiasme ; et Tamilia , cependant , ne sortait point de sa pensée.

Les paroles ambiguës de la châtelaine lui laissaient un rayon d'espérance. Sa fiancée n'était pas morte.

« — Où l'a-t-on conduite, Madame? demande en tremblant Kourbalof.

« — A Naples : du moins je le crois , répond vaguement la comtesse. J'attends de longs détails ces jours-ci. Désirez-vous aller la rejoindre ? en ce cas, je vous remettrais des lettres pour les personnes à qui je l'ai confiée ; et si ma pauvre enfant vit encore »

Elle s'arrête suffoquée , la peur semblait glacer ses esprits.

« — Vous le voyez, Monsieur, reprendelle, je ne puis surmonter de cruels pres-

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sentiments. Je fus ainsi toute ma vie; et

lorsqu'au printemps de mes jours. . . »

Marcel fait un mouvement de galante courtoisie ; mais la dame de Waldésor, ne lui laissant pas le loisir de reprendre la parole, continue d'un ton mélancolique et doux:

« — Oh! pas de compliments flatteurs.

J'aime à me rappeler les temps déjà éloignés où j'essayais gaîment l'existence. Ces âges de jeunesse , Monsieur, sont de charmants amis restés derrière nous , et qui , fatigués de nous suivre, se sont détachés de notre carrière. Nous ne pouvons retourner à eux , et rien ne nous les ramènera. Ces amis, d'abord tant aimés , nous les avons vus tomber en route ; et nous avons continué à cheminer, sans y faire attention , avec de nouveaux compagnons , moins riants et moins purs. Ah! que ces âges d'autrefois rougiraient s'ils revenaient à nous!... ils nous trouveraient si déchus ! »

Rourbalof, militaire franc et loyal , ne se sentait pas à la hauteur d'un pareil entretien. 11 balbutie des phrases sans suite.

« — Consacrez-moi votre soirée! poursuit l'irrésistible comtesse. Nepourriez-vous souper au château? »

Ces mots, rappelant à l'officier son entretien avec le moine de la forêt , réveillent en lui de noires pensées. Les prestiges qui l'entourent ont perdu de leur force. Il accepte avec empressement l'invitation de la châtelaine. 11 se rendra , pour lui plaire , aussi aimable qu'il le pourra. Il veut coucher à Waldésor.

Le souper est prêt. Marcel, assis h une table magnifiquement servie , ne se laisse plus éblouir ni par la beauté de la comtesse ni par les splendeurs du manoir. Il commence à tout examiner avec une attention plus calme. Il adresse à la noble dame toutes les flatteries qu'il croit nécessaires au succès de son secret dessein. L'officier était jeune, bien fait et de haute taille. On l'écoute avec intérêt. Il ne parle plus de Tamilia ; il ne semble occupé que de la belle châtelaine. C'est elle qui cherchait à le tromper. C'est peut-être elle qui. va l'être.

Le repas achevé , il la reconduit à son élégant boudoir. Le vent sifflait au dehors avec violence , et la pluie tombait à torrents.

<r — Le cruel temps ! dit la comtesse.

« — Il n'est de cruel ici que de vous quitter, reprend tendrement Rourbalof. L'orage ou le soleil : qu'importe ! Lorsqu'il faut s'éloigner de vous, le temps doit toujours être affreux.

<r — Eh bien! passez la nuit au château! dit la comtesse avec un doux sourire et lui tendant sa blanche main.

c — J'accepte avec reconnaissance , répond Marcel en portant cette main à ses lèvres. Que le mauvais temps soit béni ! »

Le reste de la soirée se passe en coquetteries mutuelles. L'officier n'avait voulu faire qu'un jeu de ses tendres galanteries ; et déjà malgré lui , elles devenaient plus expressives et mieux senties. Parfois , il s'en apercevait lui-même ; et alors, évoquant le souvenir de sa fiancée , il passait successive ment, dans ses discours et dans son maintien, d'une chaleur presque passionnée à un

froid presque glacial. Ces alternatives , au reste , ne faisaient que lui donner un mystérieux attrait de plus aux yeux de la châtelaine. 11 a piqué son amour-propre , il pourrait arriver à son cœur*

Enfin , vers le milieu de la nuit , le fiancé de Tamilia est conduit à l'appartement qu'on lui avait préparé. Un peu étourdi par les fumées du vin qu'il avait bu et par le singulier rôle qu'il s'était imposé , il se jette tout habillé sur l'immense lit de sa chambre à coucher. Deux pâles bougies éclairaient l'enceinte. Il regarde avec étonnement les larges tapisseries qui en couvraient les murailles et représentaient des chevaliers armés de toutes pièces. Ces personnages, à figures sinistres, semblaient le fixer d'un œil menaçant. Les vents continuaient à mugir. Il se sent oppressé, mal à l'aise. Il porte la main machinalement sur son poignard. La grande horloge du château sonne une des heures de la nuit. Il se lève , il marche à grands pas dans sa chambre. Il pressent quelque chose d'af-

iïeux , sans pouvoir définir en quel genre. . . le sang bouillonnait dans ses veines.

Tout à coup un léger bruit frappe son oreille. Une porte mystérieuse, masquée par la tapisserie , s'ouvre a l'extrémité de la chambre. Le vent qui s'en échappe souffle les deux bougies qui éclairaient l'enceinte ; et, à travers l'obscurité qui s'y étend, Kourbalof aperçoit une figure sombre et silencieuse qui , une lanterne sourde à la main , s'avance vers lui lentement. C'est le moine de la forêt.

Son visage est décomposé. Son regard , baissé sur un crucifix suspendu à son cou , semble craindre de se lever.

« — Dieu soit, loué ! dit Marcel courant à lui ; vous avez tenu vos promesses. M'apportez-vous quelque espérance?

« — Tamilia existe encore , répond le prêtre avec un frémissement douloureux.

Mais pas d'exclamations de joie ! la mort , en certains cas, est préférable à l'existence. Tamilia n'est point au cercueil, et cependant est hors de lavje.

« — Grand Dieu ! quel langage ! Où estelle?...

« — Jeune homme , avant que je m'explique, il me faut un serment solennel. »

L'ecclésiastique , à ces mots , détache le crucifix qu'il portait sur sa poitrine ; et , le présentant à l'officier, il poursuit d'une voix lugubre :

« — La sœur de mon père est coupable. Néanmoins , je croirais manquer à des devoirs sacrés de famille, si, révélant ici ses secrets, j'allais déshonorer son nom. Jurezmoi donc , devant le Sauveur, de ne jamais la dénoncer aux tribunaux , et de ne jamais attenter à ses jours! Jurez-moi de ne point la perdre! et, ce serment ici prononcé, Tamilia vous sera rendue. »

Marcel met un genou en terre; et, levant sa main vers l'image du Rédempteur, il fait le serment exigé.

« — Maintenant, a repris le moine, un

peu de courage , jeune homme ! vous allez

frissonner d'horreur. La comtesse Rozelsky

avait été douée par la nature d'une incom-

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parable beauté; mais lâge approchait où l'éclat et la fraîcheur de sa jeunesse allaient, peu à peu , disparaître. Un alchimiste , envoyé par l'enfer, sans doute, vint lui communiquer le moyen de se conserver je une et belle jusque dans la vieillesse. Ce moyen consistait à se laver de temps en temps le visage avec une eau mystérieuse , une préparation satanique. Il osa lui en donner la recette ; hélas ! et elle osa s'en servir! Cette eau se composait ainsi : il fallait d'abord avoir à sa disposition une jeune vierge pure et sans tâche; il fallait ensuite que cette infortunée se résignât à se laisser de temps à autre extraire du visage une certaine quantité de sang. Il fallait enfin mêler à ce sang le jus de quelques herbes sauvages. Au résumé, la victime, condamnée aux continuelles piqûres qui devaient peu à peu décharner ses joues et défigurer ses traits, finissait, après avoir donné le plus pur de son sang au vampire qui y puisait la jeunesse et ialraîcheur, par ne plus offrir elle-même... qu'une affreuse téic de mort.

« — Quelle atrocité inouïe ! s'écrie Marcel épouvanté. Et vous! ministre du ciel! vous avez connu de pareilles monstruosités, et vous avez gardé le silence !

« — Jes les ai longtemps ignorées. Quand la comtesse Rozelsky m'appela au lit de mort de sa première fille d'honneur, pour lui administrer les sacrements, la mourante avait perdu l'usage de la parole et ne put rien me déclarer. L'étonnante décomposition de son visage provenait, me disait-on, des ravages d'une longue maladie; et je crus à cette explication. Plus tard, lorsque assistant aux derniers moments d'une seconde demoiselle de compagnie, je vis la figure de cette dernière aussi hideuse que celle de sa devancière, il s'éleva en moi , je l'avoue , une terreur qui tenait du remords; les bruits publics m'étaient connus. Prosterné au pied des autels , je me reprochai de n'avoir pas questionné la mourante , et de n'avoir pas cherché à pénétrer le mystère. Je n'étais encore instruit de rien ; mais cette nuit j'ai tout appris, et par Tamilia elle-même...

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« — Ici ! interrompt Kourbalof.

« — Oui, ici, réplique le moine. La comtesse, hier, m'avait l'ait mander en particulier. Elle m'apprend que sa nouvelle compagne est dangereusement malade ; je me rends auprès de l'infortunée qui réclamait mon ministère ; je m'approche de son lit. On avait hermétiquement fermé volets et rideaux. Un long voile couvrait ses traits...

« — Assez! crie Marcel éperdu. Tamilia!

si jeune! si fraîche!... Tamilia devenue un spectre !..

« — Suivez-moi ! reprend le vieillard : mais rappelez-vous vos serments : point de fureur ; point de vengeance !

« — Oh ! conduisez-moi jusqu'à elle !

« — Mon fils ! vous me jurez de nouveau ! . . .

« —J'accorde tout, j'accède à tout; mais

que je puisse la revoir! mais que je puisse la

sauver ! Hàtons-nous , mon père ! venez ! »

11 essayait de donner une sorte de calme

à son maintien et à ses paroles. Vains efforts!

son regard était dévorant , et sa main pressait son poignard.

. Le moine de la forêt descend l'escalier dérobé par lequel il était monté chez Kourbalof ; il traverse plusieurs passages obscurs, et marche d'un air inquiet. Il semble craindre une rencontre. Marcel le suivait en silence, et sans faire la moindre attention aux chambres noires et souterraines qui s'offraient successivement à sa vue : Il n'est qu'à une seule pensée.

Il arrive enfin, sans obstacle, à l'endroit redoutable où il va trouver Tamilia. Ses jambes plient, sa vue se trouble ; il est dans une salle basse à ogives, au fond de laquelle est un lit entouré de larges rideaux et qu'une petite lampe éclaire. A peine distingue-t-il les objets qui l'entourent. Personne ne veille auprès de la victime mourante; il approche en frémissant. Il tombe à genoux au chevet du lit; et sans regarder celle qui y repose, il l'appelle: — « Tamilia! »

Une voix plaintive répond. Est-ce une parole ou un gémissement? l'officier russe

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se relève. Plus de doute ! il a reconnu l'accent

de sa fiancée.

« — C'est moi, Tamilia! reprend-il; c'est moi que le ciel vous envoie! Cestmoi!... votre ami ! . . . votre époux ! »

Un cri de désespoir l'interrompt. La mourante, dont la tête cachée dans l'ombre était tournée du côté de la ruelle, porte ses mains à son visage et l'enveloppe d'un mouchoir.

« — Ah ! c'est le dernier coup ! dit-elle. Marcel ! ne me regardez pas ! »

Ses membres avaient le frémissement de l'agonie.

« — Tamilia ! s'écrie Kourbalof, Tamilia! je viens vous sauver. Je sais tout, mais soyez sans crainte. Vos traits ont pu changer; que m'importe! Mon amour reste inaltérable.

« — Merci! je puis mourir maintenant, répond la jeune fille à voix basse.

« — Mourir ! non, non, vous ne mourrez pas; vous ne pourrez mourir : me voici!

« — Il est trop lard, Marcel! laissezmoi. »

Tamilia le repoussait doucement d'une main tremblante. Il saisit cette main dans les siennes ; elle était froide et décharnée.

« — Non, Marcel! continue l'infortunée, je ne puis plus vivre, car je ne puis plus être aimée. Au nom du ciel, retirez-vous! Gardez-moi dans vos souvenirs... telle que j'étais autrefois. Ne me donnez pas l'affreux supplice de vous voir frémir à ma vue ! Par pitié, Marcel, laissez-moi!

« — Vous laisser! vous abandonner! non, vous êtes à moi devant Dieu. J'ai fait serment de n'être qu'à vous. Tamilia ! vous n'avez plus vos charmes d'autrefois! tant mieux; je ne vous en aimerai que davantage , et vous ne plairez qu'à moi seul. Sortons de cet horrible repaire ! L'amour et le bonheur vous attendent...

« — Mon Dieu ! que ces paroles sont douces ! interrompt Tamilia d'une voix étouffée par les sanglots. Elles me ramènent à la vie. Oui, Marcel, je me sens renaître ; mais estce possible ? est-ce vrai ? Je ne sais plus ce qui m est arrivé, ce qui m'attend, ce que

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j'éprouve... 0 Marcel! c'est le ciel qui s'ouvre- »

Elle s'arrête brusquement.

« — Non, non, reprend-elle avec l'accent de lepouvante et en reportant la main à son visage. J'oubliais... Plus d'illusions!... 11 me croit encore Tamilia ; il me parle comme jadis. Ah! c'est qu'il reconnaît mon accent! mais aussi, c'est qu'il ne m'a pas vue!

« — Plus de paroles! levez-vous! dit Kourbalof avec une énergie croissante. Cette nuit même vous reverrez votre famille. La jeunesse et les secours de l'art peuvent encore tout réparer. .. Suivez-moi !

« — Lepourrai-je !... Je suis sans force. Je n'attendais ici que la mort*., la On de mon horrible supplice!... »

Un bruit éloigné se l'ait entendre. Le prêtre de la forêt saisit fortement le bras de l'officier russe, et, tout bas, lui glisse ces mots :

« — On vient : c'est la comtesse. Que faire! »

Marcel ne réfléchit ni ne consulte. Il

prend sa fiancée dans ses bras, l'arrache violemment de sa couche ; et, sans avoir pu voir encore son visage sur lequel elle tient un mouchoir fortement pressé, il l'enlève et fuit avec elle.

L'ecclésiastique les guide. Aidé de sa lanterne sourde, il les conduit silencieusement, à travers des corridors déserts, jusqu'à l'une des secrètes issues du manoir. Il en connaît les détours et les passages. Aussi arrivet-il bientôt à une dernière porte ouvrant sur la campagne; il en avait la clef, il l'ouvre. Là se trouvait une espèce de concierge qui se réveille au bruit de leurs pas. Il s'avance, étonné, vers eux.

« — Retirez-vous ! lui dit le moine , j'obéis à Tordre suprême ; et je remplis ici mes devoirs. »

Le valet s'incline et s'éloigne. Kourbalof avait franchi le seuil du château. Il était hors des fatales murailles lorsque tout à coup une espèce de rugissement lui fait tourner la tète en arrière... 0 ciel! qu'aperçoit-il? la comtesse; elle poursuit les fugitifs.

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Il dépose à l'instant sa fiancée sur un tertre de gazon; et, se précipitant avec fureur vers la châtelaine, il va la frapper de son poignard. Le prêtre s'élance et l'arrête.

<r — Et votre serment ! » s'écrie-t-il.

L'officier laisse tomber l'arme homicide.

a — Partez ! continue le vieillard, mais point de dénonciation ! point de vengeance ! vous me l'avez juré ; j'y compte. »

Puis, saisissant les mains de la comtesse, et la contraignant au silence, le prêtre fait tonner ces mots :

« — Quant à vous, paix et soumission ! Paix ! ou j'appelle à la fois sur vous les vengeances du ciel et les foudres de la terre ! Silence, ou vous êtes perdue!... perdue icibas, et là haut! »

Son geste, sa parole et son attitude imposent à la châtelaine ; elle est comme pétrifiée d'étonnement et de fureur. Kourbalof profite du moment ; il ressaisit Tamilia dans ses bras, et fuit à pas pressés le manoir.

L'orage s'était dissipé; le ciel n'avait plus de nuages, et l'aube commençait à poindre.

L'oiseau du printemps gazouillait sous la feuillée. L'aurore s'annonçait brillante, et les fleurs allaient s'épanouir à ses premiers rayons. C'était une de ces belles matinées du printemps où toutes les joies semblent s'éveiller et chanter sous le ciel. C'était fête dans la nature.

Tamilia, le visage entièrement caché et la tête appuyée sur la poitrine de son amant, se sentait à la fois heureuse et consternée, renaissante et frappée de mort. Le moment était enchanteur , et le désespoir était là.

L'officier veut reprendre haleine ; il s'arrête et regarde autour de lui. Il se trouvait à quelques pas des ruines de Basteran, près de ce même ruisseau limpide où Tamilia lui avait adressé naguères ces mots tristes et prophétiques :

« — Cest vrai ïje suis fraîche et jolie, mais au printemps prochain... qui sait! »

Marcel l'assied doucement au pied d'un saule à rameaux pleureurs.

« — Tamilia ! lui dil-il d'une voix suppliante, regardez-moi, ne craignez rien;

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c'est ici que vous me faisiez jadis cette cruelle question : «t Si cous ne m'aimiez que pour mes charmes ? » C'est ici que je répondais : « Oh ! je vous aime encore plus pour votre dme. »

Les larmes continuaient à suffoquer la jeune fille mourante. Elle laisse tomber le mouchoir qui cachait ses traits.

« — Eh bien! regardez-moi!» répondelle.

Hélas ! malgré l'empire que Kourbalot* croyait avoir sur lui-même, il n'a pu contenir un mouvement dhorreur. Sa physionomie s'est contractée ; il a un spectre devant lui, une véritable tête de mort. Ce n'est plus la jeune, fraîche et charmante Tamilia, ce n'est plus même rien qui la rappelle. Elle n'a conservé que le timbre de sa voix ; le reste est impossible à reconnaître. La figure de l'infortunée, couverte d'affreuses piqûres, n'a plus de sang, de chair, ni de veines. Ses yeux, enfoncés dans leur orbite, ont perdu l'éclat de la jeunesse et de la vie... Kourbalot" recule attéré.

Un sourd gémissement l'arrache à l'instant

môme à su lugubre torpeur. Il sent qu'il vient de porter un dernier coup , un coup mortel peut-être, à sa malheureuse compagne. 11 tombe à genoux devant elle.

« — Tamilia ! lui dit-il avec le plus doux accent qu'ait pu choisir l'amour : Tamilia ! n'importe!... je t'aime. Pardonne un mouvement de surprise : le cœur n'y est entré pour rien. Parle-moi! parle-moi, de grâce! que j'entende ta voix chérie ! car la voix, c'est plus que les traits; c'est l'âme. La voix, c'est plus que la physionomie, c'est l'existence. Tamilia! tu seras ma femme. Écoute aussi l'accent de Marcel : c'est de la vérité, de l'amour !

« — Non Marcel ! c'est de la pitié.

« — Tamilia ! ta main et ta foi !

« — Non, non, ton adieu et la mort. »

La pauvre victime, à ces mots, recouvrait ses traits de son voile.

« — Mon accent aussi va s'éteindre , murmure-t-elle a demi-voix. Oublie ce que je suis devenue ! mais n'oublie pas ce que je fus ! Garde-moi belle dans tes rêves! »

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L'officier russe se relève : Tamilia est évanouie. Il reprend son précieux fardeau, et, la pressant contre son sein, continue sa rapide course. Il arrive au toit paternel; il entre, il aperçoit Norberg.

« — La voici ! je vous la ramène ! s'écrie-t-il les cheveux hérissés et l'œil brûlant du feu de la fièvre. C'est Tamilia , votre enfant ! C'est Tamilia, mon épouse ! »

Le père s'élance avec transport vers sa fille. Une exclamation de bonheur est d'abord parïie de ses lèvres. Puis, un cri d'horreur y succède.

« — Dieu! un spectre!... que signifie!... Ce n'est pas, non , ce ne peut pas être elle. »

Tamilia rouvrait les yeux. Elle a vu, elle a entendu .

« — Quoi! répond Kourbalof à moitié frappé de démence et avec un rire sardonique, le père méconnaît sa fille? Eh bien ! l'amant, lui, n'a point renié sa fiancée. Spectre ou non! moi, je lai sauvée. Telle que la voilà ! je l'aime. Repoussez-la ! moi je l'épouse. »

Norberg s'est penché vers sa fille.

« — L'épouser! vous! mais elle est morte !

« — Morte ! répète l'officier. Ah ! père ! vous l'avez tuée!.... »

Tamilia n'existait plus.

(1) Cette épouvantable histoire n'a pas été la seule de ce genre. La comtesse Raëgotzi , sous l'empereur Joseph II, fut arrêtée en Hongrie, dans son château de TVorosvar, atteinte et convaincue d'avoir fait mourir plusieurs jeunes filles de son domaine, en les piquant au visage pour avoir leur sang et pour en composer un cosmétique infernal qui lui conservait la beauté. Elle fut punie selon toute la rigueur des lois. Il paraît que le châtiment, néanmoins, n'a pu empêcher le même forfait de se renouveler. Il paraît aussi que, fidèle à son serment, Kourbalof n'a point dénoncé la comtesse.

Le beau pyroscaphe, le Nicolas, approchait de Saint-Pétersbourg. Le temps était serein, la roerj superbe , et notre traversée admirable. Nos jours passaient rapidement. Les uns lisaient , les autres écrivaient ; on jouait au whist, on Taisait de la musique, et les repas i. 8

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même étaient gais, quoique la cuisine fut détestable. Quant à moi, résigné à la mauvaise chère, je prenais l'habitude du jeûne (1).

Enfin, nous arrivons à Cromstadt ; cette ville fortifiée, bâtie pour ainsi dire au milieu de la mer, est à l'embouchure de la Neva. Autour d'elle se détachent , comme autant d'îles, une quantité de citadelles imprenables. Pierre-le-Grand en a parsemé le golfe à l'entrée de sa capitale. Le vaisseau ennemi qui tenterait de se glisser vers Pétersbourg, à travers ces forteresses marines, serait anéanti sur-le-champ. Rien de plus solennel que cette avenue guerrière, par eau, de la résidence des Czars. L'empreinte du génie est là.

Passons les Dardanelles russes.

(1) Les chefs de bateaux à vapeur, calculateurs excellents, ont soin de l'aire servir les repas aux heures où Je mal de mer a le plus de force. Aussi les passagers souffrants, à la seule vue des mets, commencent par frissonner. Ils s'assoient en faisant une laide grimace, puis la laide grimace devient une affreuse convulsion. La table est peu à peu désertée; \e déplorable dîner demeure intact en grande partie; et, pour le maître du navire, tout cela c'est... du bénéfice.

J'avais quitté mon pyroscaphe. Grâce à l'obligeance du comte Koucheleff de Bezborodko, je m'étais soustrait avec assez de bonheur aux persécutions de la douane russe; et, dans un nouveau bâtiment, je naviguais sur la Neva (1). Quel spectacle imposant ! La ville aux milliers de palais, de portiques et de colonnades , le Paris du nord de l'Europe, se présentait à moi paré de toutes les magnificences du luxe, de tous les prestiges de la puissance et de toute la magie des arts. A chaque pas, j'apercevais un dôme des Invalides, un Corps-Législatif, un Louvre, une Colonne Trajane, des Panthéon, des ^olisée, des pinacothèque ; et je me demandais, émerveillé, si cette ville n'avait d'autre population que des rois et des princes : car je cherchais en vain des maisons , je ne voyais que des palais.

Le premier aspect de Pétersbourg, en ar-

(1) La JNéva sort du lac Ladogua pour venir décharger ses eaux dans le golfe de Finlande.

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rivant par la Neva, est du plus saisissant effet. Le grand fleuve , dont les quais sont bordés de monuments au pied desquels vogue une armée de navires , vous conduit au centre de la ville. Là, ce ne sont que des édifices à arcades et à galeries , des dômes d'azur, des frontons d'airain, des toits métalliques et des coupoles d'or; le tout dans des proportions gigantesques. Chaque bâtiment est presque un quartier ; chaque quartier a la dimension d'une ville; et la ville a l'étendue d'un royaume. Là, les distances sont démesurées comme l'étendue de l'empire ; les rues ont la largeur d'une place publique; et les placespubliques, la surface d'unChampde-Mars. Des multitudes de voilures basses et légères nommées droschkis , sur lesquels on s'assied de côté en plein air, s'y croisent dans toutes les directions : ici, sur un pavage en cailloux, et là, sur des parquets en sapin. Ces droschlus sont attelés de jolis petits chevaux, façon arabes, courant à bride abattue sous des harnais à clous de métal, et portant au dessus de leur tête un cercle eu façon

d'auréole. Les isvoschicks (cochers de ces droschkis ) avec leurs barbes au menton , leurs plaques d'étain sur le dos , leurs caftans (longues robes bleues ) leurs conchaks , (ceintures flottantes) et leurs chapkas (feutres à boucles) ressemblent à une variélé bizarre de brames, de fakirs et de bonzes. Ici, des équipages de luxe, à quatre chevaux attelés deux par deux , sont menés par de jeunes postillons ; là, quatre chevaux de front , à la manière des chars antiques , traînent une calèche moderne; puis de nombreuses cavalcades, et une nuée de petites charrettes, circulent au milieu de tout cela avec la rapidité des wagons, et sans exposer les piétons à aucun danger; car les trottoirs ont la dimension d'une rue , comme la rue celle d'une place publique (1).

(1) « Il est des maisons (dit le Guide à Saint-Pétersbourg, page 151) qui contiennent jusqu'à 4,000 individus. » J'ai parcouru un bazar à double étage ayant environ 4,000 pieds de tour. Chaque étage avait 175 arcades (total 550); et, sous ses arcades à jour, avait ses boutiques ouvertes. J'ai mesuré la largeur d'une rue, j'ai trouvé 150 pieds; celle d'un trottoir, 21. Plus de 5,000 droschkis circulent dans tous les quartiers de la ville,

Le monument qui me frappa le plus à mon débarquement , ce fut l'église ù'Isaac (1). C'est, à mon avis, une des plus étonnantes constructions du temps moderne. Elle a quatre façades pareilles, ornées chacune de leurs colonnades et de leurs frontons. Au dessus de ces colonnades en granit rouge de Finlande, à larges cristaux de Feldspath, est posé un second monument en rotonde, où s'élèvent vingt-quatre colonnes monolithes du même marbre ayant chacune quarantedeux pieds de hauteur. Celles de la base en

notamment dans la rue de la Grande Perspective. Des mangeoires à demeure, espèces d'auges permanentes, sont dressées ça et là pour les chevaux de fiacres et de droschkis. Une multitude de pigeons voltige à l'entour. Pétersbourg en a des nuées; ils couvrent les clochers et les toitsv On en a sous les pieds, sur la tête, partout; on dirait les sauterelles de l'Egypte : si ce n'est qu'au lieu d'éti o des plaies funestes , ce sont des bêtes révérées. Le respect qu'on a pour ces oiseaux est en mémoire du Saint-Esprit qui descendit sous la forme d'une colombe. Tuer un pigeon en Russie, serait commettre un sacrilège. (1) Catherine II, qui la commença, la dédia à ce saint, parce que Pierre-le-Grand était né le jour de Saint-lsaac. Elle s'achève sous la direction de M. de Monlferrand. La charpente du monument est en fonte et en fer forgé.

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