MEMOIRES DU COMTE ROSTOPTSCHINE
Ecrits en dix minutes (en français).
« Chapitre premier. Ma naissance. En 1762, le 12 mai, je sortis des ténèbres pour
(1) Je la liens d'une personne digne de foi et incapable de tromper.
être au grand jour. On me mesura , on me baptisa. Je naquis sans savoir pourquoi , et mes parents remercièrent le ciel sans savoir de quoi.
« Chapitre II. Mon éducation. On m'apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. A force d'être impudent et charlatan, je passai quelquefois pour un savant ; ma tête est devenue une bibliothèque dépareillée dont je gardais la clef.
« Chapitre III. Mes souffrances. Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me faisaient des habits étroits, par les regrets inutiles, par les femmes et l'ambition, par les souverains et les souvenirs.
« Chapitre IV. Privations. J'ai été privé de trois grandes jouissances de l'espèce humaine : du vol, de la gourmandise et de l'orgueil.
Chapitre V. Epoques mémorables. A trente ans, j'ai renoncé à la danse; à quarante ans, à plaire au beau sexe ; à cinquante ans , à l'opinion publique ; et à soixante ans, à penser. Je suis devenu un vrai sage ou un égoïste , ce qui est synonyme.
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« Chapitre VI. Portrait moral. Je suis entêté comme une mule, capricieux comme une coquette , gai comme un enfant , paresseux comme une marmotte, actif comme Buonaparle, et tout cela à volonté.
« Chapitre VIL Résolution importante.
N'ayant jamais pu me rendre maître cb ma physionomie, je lâchai la bride à ma langue, et je contractai la mauvaise habitude de penser tout haut. Cela me procura quelques jouissances et beaucoup d'ennemis.
« Chapitre VIII. Ce que je fus et ce que j'aurais dû être. J'ai été très sensible à l'amitié et à la confiance. Si je fusse né dans l'âge d'or, j'aurais pu être un bonhomme tout à fait.
Chapitre IX. Principes respectables. Je n'ai jamais été impliqué dans aucun mariage ni commérage. Je n'ai jamais recommandé ni cuisiniers, ni médecins ; par conséquent, je n'ai attenté à la vie de personne.
Chapitre X. Mes goûts. J'aimais les petites sociétés et une promenade dans les bois.
J'avais une vénération involontaire pour le soleil; et son coucher m'attristait. En couleur, c'est le bleu ; en manger, c'est le bœuf au réfort; en boisson, l'eau fraîche; en spectacle, la comédie et la farce ; en hommes et en femmes, les physionomies ouvertes et expressives. Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n'ai jamais pu définir.
« Chapitre XI. Mes aversions. J'avais de léloignement pour les sots , les faquins et les intrigantes qui jouent la vertu;du dégoût, pour l'affectation de la piélé, pour les hommes teints et pour les femmes fardées ; de l'aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique et la rhubarbe ; de l'effroi pour la justice et les bêtes enragées.
« Chapitre XII. Analyse de ma vie. J'attends la mort sans crainte comme sans impatience. Ma vie a été un mauvais mélodrame à grand spectacle, où j'ai joué les héros, les tyrans, les amoureux , les pères nobles, mais jamais les valets.
« Chapitre XIII. Récompense du ciel. Mon grand bonheur est d'être indépendant de
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trois individus qui régissent l'Europe. Comme je suis assez riche, le dos tourné aux affaires, je n'ai par conséquent rien à démêler avec Rothschild, Melternich et Rossini.
« Chapitre XIV. Monèpitaphe.
a Ici on a posé
« Pour se reposer
t Avec une âme blasée,
a Un cœur épuisé
« Et un corps usé :
c Un vieux diable trépassé.
« Mesdames et Messieurs, passez! » (1)
(l)Les Rostoplschine se prétendent issus de Gengis-Klian. Ils furent faits comtes en 1799. Le comte Rostoplschine, chambellan de Catherine II, fut aide-de-camp général de Paul Ier, et géra le collège de la guerre sous son règne. Lorsqu'il en vint à administrer les affaires étrangères, il changea presque tous les ministres. Sous l'empereur Alexandre, il fut gouverneur de Moscou. Il achevait sa carrière dans une retraite profonde, lorsqu'une courte maladie l'emporta.
J'élais descendu à Moscou chez un conseiller d'état qui m'avait gracieusement offert un appartement dans son hôtel. M. André EestougeîV, homme d'esprit et de cœur, profondément dévoué à son souverain , me Ht l'accueil le plus cordial. Entouré d'une la-
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mille charmante , il en était la joie et l'orgueil. La maison Bestougeff date de 1402, et rendit, à diverses époques, de grands services à la Russie (1).
(1) (Voyez l'histoire deKaramsin, t. 5.) Les Bestougeff, sous le règne à'Yvan-le-Terrible qui, le premier, prit en 1547 le titre de czar de toutes les Russies, furent impitoyablement massacrés, parce que le vieux Gédéon Bestougeff, établi kNovogorodà l'époque où Yvan s'empara de cette ville, avait refusé de tenir son étrier lorsqu'il voulut monter à cheval. ( Voyage d'Alexandre Marlinsky). Ceux des Bestougeff qui échappèrent à la mort, se réfugièrent en Angleterre auprès du duc d'Hanovre. Pierre-le- Grand, à son voyage à Londres, les vit, les ramena en Russie, et en fit des ambassadeurs en France et en Allemagne. Un Alexis Bestougeff fut chancelier et premier ministre sous l'impératrice Elisabeth (Histoire dePierre-le-Grand) ; puis feld-maréchal sous Catherine II; ils eurent le titre de comte en 1742, Par malheur un membre de cette famille, Alexandre Beslougeff- Marlinsky, entra dans le fatal complot du 14 décembre 4825, et fut exilé en Sibérie; là il s'adonna aux lettres et fit plusieurs romans qui lui acquirent une grande renommée et une commutation de peine. On l'envoya soldat au Caucase; il y périt aux combats en 1859 et à la fleur de l'âge. Les Circassiens, ses ennemis, lui voyant un diamant au doigt, sur le champ de bataille, lui coupèrent ce doigt et jetèrent son corps dans un précipice. Sa vie ne fut qu'un long ouragan. Son frère, nommé
Le gouverneur de Moscou , M. de Signianime, avait bien voulu se taire mon cicérone; et je parcourais, avec ce guide éminemment distingué , la vieille citadelle des Czars. En dehors, au pied de ses murs, est la cathédrale de la protection de la vierge (pafrofskoï) que le peuple appelle St. Basile. Comment peindre cet édiflce , le plus inconcevable et le plus bizarre qui soit jamais sorti de l'imagination humaine ! Cette église, à deux étages, est divisée en vingt chapelles ou petites églises, toutes voûtées et se communiquant les unes aux autres. Yvan-le-Terrible la fit bâtir en 1554 pour rendre grâces au ciel de la prise de Kasan , et fit, dit-on, crever ensuite les yeux à l'architecte pour qu'il ne pût en aller créer ailleurs une imitation. Saint- Basile a 16 tours et 16 coupoles , tant grandes que petites, chacune d'un style différent, et, par leurs riches peintures, présentant, avec tous les prismes de l'arc en ciel , toutes les couleurs des pierreries de l'orient. La bigarrure de ce monument asiatique est d'une richesse d'invention et d'une indépendance
Nicolas, était aussi un écrivain remarquable. » — Si quelqu'un pouvait continuer mon voyage de Russie, disait l'illustre Karamsin, ce serait Nicolas Bestougeff. b
L ETCILE
d'idées qui n'a d'exemple nulle part. Au dessus de ses coupoles bulbeuses , qu'on prendrait, tantôt pour des concrétions de stalactites, tantôt pour des mosaïques de rubis, d'éméraudes et de saphirs, s'élève une flèche pyramidale terminée par une large boule d'or à pointe. Chaque coupole, ainsi que la grande flèche, est surmontée d'une croix d'or placée sur un croissant pour indiquer sans doute le triomphe du christianisme sur le culte de Mahomet. A ces croix sont attachées, en façon de guirlandes, de longues chaînes à perles d'or qui rayonnent du haut des airs, semblables à des colliers d'odalisques. Là se groupe, sans règle et sans plan , une masse de petits portiques indiens, de petits kiosques chinois, de petites colonnes grecques, et de petites mosquées bysantines. Tout cela pourrait passer pour barbare, si l'art n'y était prodigué à pleines mains. Le désordre y est, pour ainsi dire , sauvage ; mais ce sauvage y est sublime. Et si, dans toutes les ravissantes irrégularités de cette œuvre sans nom , il y a disparates et démence ; ces disparates , où le goût tartare se heurte au sentiment chrétien , n'ont rien qui choque ni ne blesse. C'est la démence du génie.
Le gouverneur de Moscou me montra le côté du Kremlin que fit sauter Napoléon quand son armée évacua la ville. La première explosion des mines eut lieu à minuit, et tut suivie rapidement de six autres. Des pierres de taille furent lancées à plus de 500 pas. Une pluie de matériaux se répandit dans les airs; les débris des carreaux de vitres volaient s'incruster dans les créneaux. Aux détonnations de la poudre et à la lueur des météores, les murs et les tours se fendirent; et pourtant, bien que disparaissant en quelque sorte au milieu de la fumée des explosions, du tourbillon des gravois et des nuits de la dévastation, les vieilles constructions tartares résistaient aux foudres françaises. Le désespoir et la fureur de Napoléon fondaient sur le Kremlin , comme les vents de la tempête sur les rochers de l'océan : ils frappaient sans anéantir. La forteresse moscovite, berceau de la puissance russe, ses sanctuaires révérés, ses tours, ses dûmes et ses flèches, le Kremlin enfin tout entier, aussitôt l'ouragan passé, se redressa plus fier que jamais. Le géant des citadelles venait de lutter corps à corps avec le géant des armées : en eux s'étaient battus les siècles. L'un, mugissant,
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avait tremblé; l'autre, foudroyant, avait fui.
J'étais devant la porte de NikoUky. Une inscription y constate un fait extraordinaire, placé aujourd'hui par les Moscovites au rang des miracles. Cette porte, surmontée d'une tour crénelée, avait au dessus de sa grande arcade une image de saint Nicolas recouverte d'une glace. La nuit où fut minée une partie du Kremlin , et notamment le palais de l'arsenal , le haut du monument de NikoUky s'écroula , et le bas de ses murs fut crevé. 0 surprise ! du milieu des commotions et des décombres , l'image de saint Nicolas reparut radieuse et debout. Sa glace môme était intacte.
Le clochera' Yvan Vélikoï , au centre de la citadelle, a 32 cloches (voire même 36) dont plusieurs sont énormes , et dont une pèse 1400 quintaux ; celle-ci ne sonne que trois fois l'an. C'est de la flèche de ce clocher que fut enlevée la gigantesque croix que Napoléon voulait emporter en France et qu'il abandonna peu après. La veille de Pâques , à minuit, c'est du sommet d'Yuan Vélikoï qu'il faut assister à la fête de la résurrection du sauveur. A ce moment s'illuminent tout à coup et à la fois, les 1500 coupoles , flèches,
pyramides et croix de la grande cité , tandis que les 288 églises de Moscou mettent toutes leurs cloches en branle. Rien de plus admirable , dit-on , que le coup-d'œil de ces resplendissantes lumières, aux tintements de l'airain sacré. Moscou se couronne de phares. Mais ceux-là, en cette occasion, au lieu d'être desiorches de mort, semblentdes étoiles de salut. Je me rendais à Y Arsenal : que de canons sous ces murailles ! 875 pièces de tout calibre y sont rangées à l'extérieur. 365 appartenaient à la grande armée : on y voit encore les aigles. La plupart ne coûtèrent que la peine d'aller les chercher au milieu des neiges et des glaces où le seul vainqueur fut l'atmosphère. Au surplus , chose remarquable ! la catastrophe de la grande armée est tellement gravée dans les souvenirs russes, que le peuple, en beaucoup d'endroits, ne fixe ses dates que d'après Y ère de Napoléon. Aussi entend-on souvent, dans sa bouche, les expressions suivantes : « — C'était un mois avant « l'entrée des Français à Moscou. « — C'é- « tait trois semaines après l'explosion du « Kremlin. « — C'était deux ans après la re- « traite de Napoléon (1). »
(1) On voit au Kremlin deux pièces d'artillerie fondues
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J'entrai dans les galeries de l'arsenal où est le trésor. Là , que de raretés en tout genre! que de vaisselles d'or! quel amas de pierreries ! que de magnificences sans nombre! Leur valeur, intrinsèque et au poids , est estimée à 18 millions de francs : mais leur valeur, comme objets d'art et comme monuments historiques, qui pourrait en fixer le chiffre! (1)
au xv° siècle. L'une, appelée le roi canon,esi tellement large, qu'elle pourrait servir à un soldat de chambre à coucher. L'autre est d'une longueur démesurée.
(l) Citons ici quelques-unes des principales merveilles du trésor :
1° Le trône du czar Michel , aïeul de Pierre-le- Grand, et celui de son fils Alexis, père du grand empereur. Ce dernier est tout incrusté de diamants et de pierres précieuses ;
2° Le trône de Pierre-le-Grand et de son frère Jean. Ce trône avait deux sièges pareils : au fond, derrière un rideau, est une niche où se plaçait leur sœur Sophie qui leur soufflait, dit-on, leurs réponses, lorsque tous deux, encore enfants, recevaient des dépulations;
5° Le trône de l'empereur Nicolas et celui de l'impératrice actuelle. Ce dernier est couvert de rubis, de perles et de turquoises ;
L'antique palais des czars , le Tcrema, me préparaitde nouvelles émotions. Bâti eu 1487 ,
4° Le double diadème et les deux sceptres des jeunes czars Pierre et Jean. La couronne impériale du vainqueur de Pultava;
5° La couronne russe au xne siècle (elle est de 1116);
6° Les couronnes de chaque pays annexé à la Russie, tels que la Sibérie, la Géorgie, Astracan, Kasan, etc., etc.; toutes ces couronnes étincellent de pierreries ;
7° Lesboucliers, glaives et drapeaux de l'empire, employés aux cérémonies du sacre. Le sceptre, le globe et la croix donnés au czar de Russie fVladimir par l'em pereur grec Alexis Comnene. Le sceptre du dernier roi de Pologne, le sceptre du dernier roi de Géorgie, et le trône donné en 1G06 par le schahde Perse à BorisGoudouow. Tous ces objels, dont la plupart s'offrent chargés de pierreries, sont admirables de travail;
8° Un trône en ivoire sculpté donné à Yvan-le-Terrible;
9° Le casque et la canne de saint Alexandre de Nievsky;
10° L'J&abit dfc sacre de la grande Catherine ; l'habit de pilote qu'avait Pierre-le-Grandà Saardam, son fusil de chasse, son portefeuille avec des notes de sa main, son peigne#en ses vieux jours, et les bottes qu'il raccommoda lui-même pour son couronnement. « — . N'avez-vous pas
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sous le règne de Jean Vassili-Evùchti\ a conservé le cachet del'époque; et l'on ne saurait
honte de porter cette misérable chaussure? i> lui disait un de ses vieux compagnons d'armes. « — Je n'ai que 960 roubles en argent pour ma dépense, lui répondait le souverain. Le reste appartient à l'Etat. »
11° Tous les riches costumes de couronnement depuis Pierre Ier ;
12° Le berceau en fer d'Alexandre avec ornements en acier;
15° La masse d'armes de Mazeppa ;
44° Le brancard qui portait Charles XII blessé à Pultava, et l'épée de Pierre à cette même bataille ;
15° L'armure et le fusil d'Alexis, père de Pierre-le- Grand. Ce fusil pèse un quintal;
46° Un présent de la ville de Paris au général-gouverneur Sackem, avec un brevet du conseil-général de la Seine, du 51 mai 4814, où se trouvent ces expressions : — « Considérant que le général Sackem parait avoir attache' de la gloire à mériter l'estime des Parisiens et des Français, la ville de Paris s'empresse de publier qu'il a obtenu la sienne. » Ce présent est une épée garnie en diamants, une carabine et deux pistolets. Sackem, en mourant, déposa ces objets aux pieds de l'empereur Alexandre;
17° Des plats d'or travaillés par Benevulo Cellini, et une bouilloire en cristal de roche valant 200,000 francs;
le parcourir sans enthousiasme; ses galeries à ogives, ses vitraux coloriés, ses peintures à fresques, ses croisées à grillages, ses voûtes armoriées , ses oratoires à saintes images, ses vieux tapis d'or et d'argent, et ses meubles d'ébène sont demeurés dans le
18° Le beau portrait de Catherine II à cheval, vêtue en guerrier et passant à cheval la revue de son armée le jour de son avènement au trône ;
19° Les sabres de Minine et de Pojarsky, le glaive des rois de Pologne et l'épée de Stanislas ;
20° Le sabre de Constantin Paléologue avee cette inscription en grec : « — Tu es un roi invincible : telle est la parole de Dieu. »
21° Deux selles données par la Sublime Porte à Catherine II. Elles sont brodées en perles et diamants, et sont évaluées 600,000 francs.
Je ne dois pas oublier ici les voitures de parade: elles me rappelèrent celles de Vienne. La voiture de l'impératrice Elisabeth est un prodige de travail; ses panneaux sont peints par Vateau. La voiture d'Alexis où s'élève un trône , et une autre voiture impériale où s'asseoient 24 personnes autour d'une table, sont d'une grande beauté.
Je m'arrête; non que j'aie passé en revue toutes les richesses de ce lieu, ce serait à n'en pas unir: mais parce que, semblable à toutes les choses d'ici-bas, l'admiration se fatigue.
même état où ils étaient au xve siècle : on n'a que rafraîchi leurs dorures (1). les escaliers à marches sculptées sont tels qu'ils étaient sous Michel et sous Alexis. La salle du conseil a l'air d'attendre encore les aïeux de Pierre Ier ; mais voici la vieille chapelle des Czars! Prosternons-nous ici, devant les pompes de la religion, et devant les splendeurs de l'art. L'enceinte est parée de colonnes torses en or qui , creusées à jour et dentelées , semblent faites en filagr ammes . Les feuillages et les fleurs qu'elles présentent paraissent sortis de ces jardins fabuleux des contes arabes où tout était saphirs et rubis. On est dans un palais de pierreries où le mauresque de l'Alhambra se fond dans les prestiges de l'orient ; ou plutôt il semblerait que le gothique du royaume de Saint-Louis est venu appeler, là, les magnificences du croissant, pour les jeter au pied de la croix (2).
De là, longeant le fameux escalier rouge qui descend à la place aux Trois Cathédrales, j'entrai au palaisà facettes (5). Bâti en 1487 ,
(1) Sur un meuble était un livre religieux (in-quarto) écrit tout entier de la main de la czarine Sophie.
(2) Dans ce palais est un crucitix venu de Jérusalem.
(3) 11 est ainsi nommé parce que ses murailles sont
il ne se compose que d'une salle , d'environ 60 pieds carrés. Au milieu , de cette salle s'élève un énorme pilier d'où partent quatre voûtes à ogives, sculptées et dorées. Là, s'est passée une grande partie de l'histoire de Russie : les grands souvenirs y abondent. Là, les empereurs, après leur sacre, recevaient sur leur trône (et ce trône y est encore), les félicitations de leur peuple. Là, se dressaient les banquets où s'étalait leur magnificence (1).
Le gouverneur de Moscou me montra la fenêtre d'où se prépicipita le faux Démètrius. Plus tard, au village de Kody, je vis l'endroit où le corps de cet infortuné fut , dit-on, enfoncé dans un canon auquel on mit ensuite le feu. Le supplice de cet imposteur n'em-
taillées à facettes comme un gobelet de cristal. On l'appelle aussi palais Anguleux.
(1) Au fond de la salle et dans une encoignure, se cache une tribune voilée à l'orientale, d'où les czarines et leurs daines d'honneur regardaient, sans eLre vues, les solennités impériales. Non loin est une chapelle souterraine et voùlée, qui est demeurée 150 ans oubliée etdis» parue. La génération actuelle n'en avait plus aucune idée, lorsque le maréchal de la cour, baron Baude, l'a retrou vée, à la surprise générale, en restaurant le Tcrema.
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pécha pas néanmoins d'autres aventuriers de s'essayer au même rôle. Un nommé Pougatcheff, cosaque de Y Oural, ne s'avisa-t-il pas, en 4770, sous la grande Catherine, de se déclarer Pierre III, mort sept ans auparavant! Pierre III, selon Pougatcheff, avait été miraculeusement sauvé; et leCzar défunt, c'était lui. Le merveilleux charme les peuples. En peu d'instants, le prétendu empereur se trouve à la tête d'un parti considérable, et va jusqu'à s'emparer de Kasan. Voltaire écrivait à ce sujet à Catherine II. « Je vois avec douleur les tribulations que vous donne votre marquis de Pougatcheff. »
« — Comment marquis ! s'écriait l'impératrice furieuse , Monsieur le marquis Pierre III î — » Bref: le fameux Souworofl fit sespremières armes contre l'imposteur. Pougatcheff fut vaincu ; et, conduit prisonnier à Moscou dans une cage de fer , il fut tué à coups de Knout. Mais, avant sa chute et sa fin, un de ses fanatiques partisans allant trouver un des fidèles soldats de l'armée de Catherine, lui dit d'un accent convaincu : « — Comment peux-tu te battre, mon ami ! contre notre légitime souverain Pierre III ! « — Allons donc ! lui répond le défenseur de l'impératrice : ton chef n'est qu'un indigne
menteur. D'abord, Pierre III était très blond; ; le tien, au contraire, est fort brun. » — Parbleu ! belle remarque ! s'écrie le partisan de Pougatclwff; si tu avais passé comme lui sept ans entiers sous terre, tu verrais comme ça brunit. »
Moscou date de 1147 (1). A l'endroit où est est aujourd'hui le Kremlin était jadis une sombre forêt au milieu d'un marécage. Trois rivières arrosent la ville : la Moskova, la Yaousa et la Neglinna. La cité passe pour avoir dix lieues de tour. Ses rues, comme celles de Pétersbourg, sont horriblement mal pavées. Quant à ses monuments, ils sont in-
(1) Moscou est à 700 lieues de Paris, on y compte en ce moment, en hiver, près de 400,000 habitants, 288 égliges 14 couvents d'hommes et 7 de femmes, 5 palais souverains, 214 édifices publics appartenant à la couronne, 10 à 12 mille maisons particulières, 57 ponts, dont 5 en fonte et 9 en pierre, 111 maisons d'instruction publique êl 13,000 étudiants, 41 hospices, et 114 fabriques qui employent journellement 40,000 ouvriers, produisant pour plus de cent millions de marchandises. Du côté du Kremlin, la Moskova a un beau quai en pierre de taille, construit sous le règne de Catherine II. La Neglinna n'est presque qu'un ruisseau.
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nombrables; j'en vais citer les plus marquants (1).
1° Le monument en bronze de Minine et de Pojarsky. Ce groupe colossal, placé sur un piédestal en granit, avec bas reliefs, orne la place du basar. Minine était marchand de bœufs à Nijni-Xovgorod, aux temps où les Polonais, maîtres de Moscou, y régnaient par droit de conquête. Tout à coup Minine appelle aux armes ses compatriotes \ il les harangue, il les électrise, et court trouver le prince Pojarsky. Ce dernier, par suite de blessures reçues lors du massacre des Moscovites par les Polonais, était malade dans ses terres, a — Prince ! voici une épée ! lui dit l'intrépide Minine , levez-vous ! Moscou vous appelle. « — Marchons ! réplique Pojarsky, » et ces deux braves, à la tête d'une armée belliqueuse accourue sous leurs drapeaux , délivrent la grande cité : L'empire russe est affranchi, et Michel Romanow couronné. Ce fait eut lieu en 1610. On regrette,
(1) De ce nombre figurera, sous peu, le palais gigantesque que l'empereur Nicolas fait construire au Kremlin. Il en est qui craignent que les immenses proportions de l'édifice moderne ne nuisent à l'effet général des monuments antiques.
en regardant le monument élevé aux deux héros et qui porte cette inscription : Au bourgeois Mininc et au prince Pojarsky la -patrie reconnaissante ! que ,1a date en soit si récente : 1818. La reconnaissance, avant de se manifester, y a réfléchi deux cents ans. N'importe ! il vaut mieux tard que jamais (1). 2° Martinle- Confesseur. Cette église placée sur une hauteur entre la Yaousa et la Moskova, est comparée à Saint-Paul de Londres. 3° Saint- Sauveur dans les bois. C'est la plus ancienne église de la cité sainte. 4° Notre- Dame-de-Kasan. 5° L'Assomption dans la Pakrofka. 6° ISicolas-Grande-Croix. 7° Le Couvent de Saint-Simon Simonofskoï; le monastère du Sauveur , Novospafskoï ; le couvent des miracles, Tschoudof, et le monastère de la Vierge du don (2). Ces derniers monu-
(1) Ce fut Pojarsky qui plaça sur le trône Michel Romanow âgé de 16 ans, le 21 février 1G13. Pojarsky eût pu se faire roi.
(2) Bientôt, parmi ces monuments et en première ligne, on aura à citer le temple (Saint-Sauveur) que l'empereur Nicolas élève en ce moment à Alexandre, en commémoration des guerres de 1812. Le plan m'en a paru magnifique, et j'en ai apporté le modèle.
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ments mériteraient de longues pages. Celui de la Vierge du don, fortifié de la manière la plus pittoresque , a un tombeau renommé : celui du prince Galitzin (1). Je remarquai, au sujet de cet illustre nom, qu'il est presque impossible de faire un pas en Russie sans rencontrer un Galitzin. Ce nom est partout, dans les gloires anciennes comme dans les gloires modernes, à la ville comme à la cour, dans les bruyantes régions comme dans les solitudes silencieuses. Il n'est pas une assemblée, pas une réunion, pas un cercle, où ne figure un Galitzin. — « Bonne maman! demandaient un jour les enfants d'un comte de Strogonoff à une princesse Galitzin : On nous parle toujours de l'ancienneté de notre race : est-ce que N. S. Jésus-Christ était un Strogonoff?» — Fi donc ! réplique la noble dame en se redressant de toute sa hauteur. Jésus-Christ, comme Dieu, ne pouvait avoir de famille icibas ; mais, bien incontestablement, s'il en avait eu une , il se fût appelé Galitzin. »
En parallèle aveccet orgueilleux dialogue, citons une réponse de Paul Pr.
(1) On y voit aussi les tombes des Dolgoroukj-, des Narychhyne, des Tolstoi des Yuakovlç ff", elc, etc.
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«■ — Sire ! lui disait un de ses courtisans , étant hier chez un grand seigneur...
« — Qu'appelez-vous ici grand seigneur\ interrompit le monarque avec indignation : apprenez, Monsieur , qu'il n'y a ici de grand seigneur que celui à qui je parle, et au moment seulement où je lui parle !»
Les environs de Moscou ont de superbes châteaux (1). La noble comtesse Panin, mère
(1) A 46 verstes de Moscou (Il à 42 lieues) est un couvent-citadelle nommé le Nouveau Jérusalem, oùs' élèvent deux cathédrales. La première, où repose son fondateur le patriarche Nicon, est bâtie sur le modèle de l'église du Saint-Sépulcre en Palestine, et renferme plus de 20 chapelles.
Parmi les beaux châteaux qui avoisinent Moscou, j'inscrirai: Pétrosky, Kolomenskoï- Cela , Kouslova, Tsaritsyne. Celui-ci, construit par Potemkin, est en style gothique; ses ornements sont bizarres, et l'ensemble en est triste. Le toit est en tôle noire, au dessus duquel se dressent des tourelles bariolées et brillantes : on dirait un cercueil entouré de candélabres. Arkhanghelsk au prince Youssoupojj, et Astankina au comte Cheremetiejf. Ce dernier fut bâti uniquement pour donner une fête à l'empereur Alexandre ; et, avec ses marbres, ses statues et le luxe de ses décors, il a coûté plusieurs millions. Là est une statue de inarbre blanc ayant appartenu à l'empereur Adrien : la déesse de la Santé. Là sont,, des galeries resplandissantes et un théâtre ma-
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du ministre de la justice à Pétersbourg, m'avait engagé à venir passer quelques jours à sa royale résidence de Marfino , à dix lieues de la capitale. Je m'y rendis avec empressement. Marfino , d'architecture moyen-âge , avec ses créneaux, ses perrons, ses ogives, ses arches et ses portiques, est tout poésie et prestiges. On y trouve une de ces châtelaines hospitalières des vieux temps qui réunissaient à la plus touchante bonté la courtoisie la plus élégante. Un parfum de bienfaisance et de vertu semblait se respirer autour d'elle. Avantd'arriver à son castel, on y sentait déjà le bonheur que sa présence y étendait. Les pâtres chantaient dans la prairie; les jeunes filles, au village, avaient le sourire sur les lèvres. Point de vieillards livides et en haillons, point d'enfants nus et rachitiques. Tout était en allure de joies, et comme en habitude de fêtes : un ange tutélaire était
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gnifique; on n'en fait plus aucun usage. Un palais pour une soirée! une valeur de plusieurs millions jetée à l'orgueil d'une jouissance de quelques heures !...
(1) Lors de l'ukase impérial sur l'affranchissement des paysans esclaves, la comtesse Panin offrit la liberté à tous les villageois de ses terres; pas un ne voulut l'accepter.
La comtesse Paninme reçut comme un ancien ami : elle prétendait me connaître à merveille, quoiqu'elle ne m'eût jamais vu. Et moi, je m'imaginais, à mon tour, que nous avions déjà été intimes ensemble : car, effectivement, en peignant les nobles et grandes figures des châtelaines d'autrefois , c'est elle que j'avais rêvé.
Un lac s'étend au pied du manoir. On y descend par une suite de terrasses, étagées les unes sur les autres, et adossées à des remparts. Franchissant par une belle soirée ces jardins de Sémiramis, avec la dame de Marfino et sa suite, nous arrivâmes dans une petite Suisse , où la nature, aidée de l'art, me préparait de vives surprises. La nuit commençait à étendre ses ombres sur la vallée; des éclairs de chaleur sillonnaient l'horizon. Un orage inoffensif, qui grondait sans menacer, ajoutait à la poésie du paysage. J'entendais au loin, çàetlà, les doux accords du galoubet ; et, du milieu des groupes villageois qui revenaient de leurs travaux, partaient des chants harmonieux.
« — Madame ! dis— je à la comtesse avec un véritable ravissement, il me semble assister à cet ancien ballet-féerie de Ja Belle au bois dormant, où, assis dans une nacelle qui a
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l'air de fendre les flots, un aventureux chevalier voit passer successivement devant lui, sans se donner la moindre peine, des eaux, des rochers, des temples, des cascades, des forêts, des prairies, des hameaux, des grottes, des palais: le tout d'une beauté fabuleuse.
« — Et comment finit ce décors en voyage? me demanda la comtesse en souriant.
<r — Par la nuit qui vient à grands pas, et par le château de la Belle au bois dormant qui, magnifiquement illuminé...
« — Quant à l'obscurité, elle arrive, interrompit la châtelaine ; je crois aussi qu'un orage avance...
« — Est-ce qu'il peut y avoir ici des orages?»
La comtesse avait repris lentement le chemin du château. A chaque pas de nouveaux points de vue excitaient mon admiration; et pourtant la nuit approchait.
<r — On n'y voit bientôt plus, n'est-ce pas? dit la dame de Marfino. »
Nous sortions d'un épais taillis ; le lac se déployait devant nous. O coup de théâtre imprévu ! le château reflété dans le lac! ... et le château illuminé /...
La comtesse Panin réalisait les magies de
l'Opéra. Elle avait donné tout bas ses ordres à un de ses gens sans que je m'en fusse aperçu ; puis, pendant notre promenade, le ciel favorisait ses vues : le temps était aussi poétique que le lieu. Nous avions là une nuit d'Italie, un vieux castel des bords du Rhin, un lac des cantons de la Suisse, et les chants lointains du Tyrol. Était-ce songe ou vérité? cet instant eut les deux prestiges (1).
Moscou a un manège admirable ; ce manège est une place publique couverte, où un bataillon de 1000 hommes fait l'exercice à son aise, et où manœuvrent librement deux escadrons de cavalerie. Cette immense enceinte, où l'on ne voit ni piliers, ni arches, est chauffée Phiver par trente-deux calorifères gigantesques. Un banquet y fut donné à 6000 hommes (2).
(1) C'est à la comtesse Panin que je dois le charmant petit modèle du temple de Saint -Sauveur, dont j'ai parlé dans une note précédente.
(2) Sur un des côtés de l'enceinte; est une chapelle fer-
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Mais, aux environs de Moscou, il était un lieu renommé qu'il me tardait d'aller visiter. C'était le couvent de Troitza ou de la Trinité. Ouvrez l'histoire de Russie , Troitza y joue un rôle important. Saint Serge, né en 131 S, fonda ce monastère en 1338. Sa vie fut, diton, une suite de miracles. Son successeur ISicon, aidé parla libéralité des princes et des peuples, en fit une forteresse redoutable et un refuge sacré. Des armées l'assiégèrent en vain à plusieurs époques: Troitza, protégé par le ciel, fut constamment imprenable (1). Ce fut ce célèbre couvent qui aida et décida le prince Troubetskoy à marcher sur Moscou, dont les Polonais s'étaient emparés. Ce lut encore Troitza qui arma le fameux boucher Minine, et lui promit la victoire au nom de l'Éternel. Ce furent en tout temps les riches -
niée où une petite armée peut entendre la messe, à l'abri des rigueurs de la température.
Je ne terminerai pas celte nomenclature de monuments sans mentionner Virnprimerie du Saint-Synode, bâtiment gothique de 1555; il est du plus haut intérêt.
(1) En 1G09 les Polonais, qui en faisaient le siège, furent obligés de se retirer après six mois de travaux et de combats. Us déclarent que Dieu lui-même en semblait défendre les murs. Un prince Dolgorouky était à la tèie des braves du cloître.
ses de cette arche de salut [qui contribuèrent à sauver le pays du joug de l'étranger. Ce fut sous ces murailles sacrées que se réfugia Pierre- le-Grand, lors de la révolte des Strélitz. Enfin, à l'époque des guerres de Napoléon, ce couvent dont les trésors incalculables devaient attirer l'ennemi, sembla lui échapper par miracle (1).
Le père Antoine, archimandrite actuel de Troitza, est un des hommes les plus éminents du clergé russe ; je le connaissais de renom.
« — Vous allez demain à Troitza ? me dit un jeune Moscovite à imagination ardente; connaissez-vous, monsieur le vicomte, la mystérieuse histoire de l'archimandrite ?...
<r — Non.
<r — C'est un roman plein de charme. Je n'en sais pas bien les détails ; mais , si vous voulez le permettre, je vous en donnerai une idée.
« — J'en serai ravi , Monsieur.
« — Puis , lorsque vous aurez le fond ,
(l) Le pays raconte à ce sujet les choses les plus merveilleuses. Des aimées fantastiques empêchèrent les Français d'approcher. Des clartés surnaturelles leur firent prendre de fausses directions, etc., etc.
vous pourrez broder les accessoires. Je vais vous expliquer comment moi, si j'avais votre plume, je raconterais l'anecdote. « — Â merveille ! Je vous écoute.
« — Antoine , élevé comme orphelin au château d'un prince de Géorgie , avait refU de la nature un beau visage et une belle âme. Mais on ne lui connaissait aucune fortune : ce qui n'est pas un mal , à vrai dire : car souvent l'argent , quand on aime trop à le manier , salit le cœur comme il tâche les doigts. Écrivez là dessus une page.
« — ; Soit. Mais cela n'empêchera personne de courir après ce métal.
« — C'est vrai : à commencer par moi. Poursuivons. Antoine avait sept ans , autant d'années que le chandelier du tabernacle des Hébreux présentait débranches, autant qu'il y aura d'anges sonnant de la trompette au jugement dernier, autant, enfin, qu'il y a de péchés capitaux.
«■ — Vous alongez bien vos récits.
<r — Les trouvez-vous déjà fatigants ?
Antoine a vingt-cinq ans accomplis , son éducation est distinguée , il s'exprime avec éloquence , il a de hautes lumières , et ses paroles ne ressemblent en rien au gaz : car quand le gaz éclaire, il infecte.
' « — Je vois que vous aimez les images.
<r — Je crois que c'est aussi votre goût. Maintenant, je vais couper court. Le généreux protecteur d'Antoine avait une fille charmante. Ici, une page sur elle !...
. « — D'admiration ?
c — De poésie. La jeune fille était un ange de. piété; mais de même que son esprit avait besoin de croire , son cœur avait besoin d'aimer. On la trouvait parfois toute en larmes. Des pleurs dans Pombreet le silence!... Voilà le langage du cœur. Etendez-vous un peu làdessus , cela fera bien. Au fait , en général , ici-bas, quelle est la destinée des femmes? aimer, souffrir, prier et mourir.
« — Si vous continuez sur ce ton , votre histoire aura trois volumes.
<r — Que vous êtes pressé ! j'abrège. Vous avez déjà compris, je suppose, qu Antoine est épris de Marie. Bien des dangers les environnent; car s'il y avait là, d'un côté , la beauté de lame , il y avait de l'autre aussi la beauté du corps. Or si, pour ainsi dire, l'une est révélation, l'autre est piège. Qu'en pensez-vous?
« — Allez toujours.
« — Ant.oine ne se faisait néanmoins aucune illusion. Le pôle de l'orgueil a beau être
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le lien le plus habité de nos jours, il notait pas le poste où se tenait Antoine. Un jour, seul auprès de Marie... Ceci est une scène à faire. Vous comprenez bien que puisqu'il était seul avec elle, c'est qu'il n'y avait personne auprès d'eux. Par conséquent aussi , nul ne pourra contredire ce que vous raconterez. Je vous conseille, en outre , de faire faire la déclaration d'amour sous les murs d'une église, auprès d'un mausolée et par une nuit orageuse. Ces choses là font à merveille. Et puis, vous concevez l'effet! Dieu est là qui tonne , l'autel est non loin qui attend , la tombe est à côté qui menace.
<r — Et le dénouement de la scène?
«• — On s'y est avoué qu'on s'aimait. On s'y fait le serment solennel de n'être jamais que l'un à l'autre. On s'y entoure d'une atmosphère brillante comme le ciel , et on en sort purs comme les anges.
« — Très bien. Et après?
« — Le hasard fait découvrir au prince de Géorgie le secret des amants. Le hasard est un des surnoms de la Providence : n'est-ce pas?
<r — Certainement.
« — Le prince appelle Antoine et lui dit : « — Dieu dans sa bonté envers l'homme lui « a donné pour le guider la conscience , pour
« réprouver les infortunes , et pour le récom-
« penser l'éternité. » Que pensez- vous de ce
« début?
« — Toujours un peu trop de longueurs. <r — C'est égal! il continua, « — Antoine!
« consultez votre conscience, préparez-vous à « l'infortune, et méritez l'éternité ! » <r — Mauvais !
« — Laissez-le donc achever. « — Ma fille ne peut être à vous. » Sur ce , consternation d'Antoine. Vous devez juger de sa souffrance. Il s'établit le dialogue suivant entre lui et son bienfaiteur :
<r — Prince ! j'irai aux armées , j'en re- « viendrai couvert de gloire , avec des gra- « des et des titres ; me donnerez -vous alors « votre fdle? « — Non! Antoine , non, impos- « sible ! « — Ce sont donc des richesses que « vous ambitionnez pour elle :ehbien!j'arme- « rai des navires , j'irai chercher de l'or aux « Indes, j'en reviendrai chargé de trésors. Me « donnerez- vous alors votre fille? « — Non ! « Antoine , non , impossible ! « — Vous vou- « lez en ce cas que je meure. Eh bien! vous « ouvrirez deux lombes. Marie et moi , « ensemble , tous deux , nous irons de- « mander à Dieu, dans le ciel, la part de bon- « heur que vous nous aurez refusé sur la « terre ! ... *
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En ce moment , Marie se présente : « — Mes « enfants! s'écrie le prince avec un mélange <r inexplicable de courroux, de tendresse et de « désespoir. Il y a un abîme entre vous : la « naissance. « — Dites : l'orgueil ! <r — Vous ne « me comprenez pas, Antoine! Faut-il que je « vous ouvre les yeux!... vous êtes... « — « Achevez ! . . . « — Mon fds ! »
<r Une année après l'affreuse révélation, le monastère de Saint-Serge entendait prononcer les vœux sacrés qui élevaient une barrière éternelle entre le père Antoine et le monde. L'amant de Marie avait renoncé aux pompes et aux vanités de la terre où aurait brillé son génie. La société eut une illustration de moins ; Troitza eut un saint de plus. »