LA RUSSE ENTERREE VIVE
Eudoxie Raborshy venait d'épouser Yvan NioJqff; et le château de KoursoJ, aux environs d'Archangel, retentissait des l'êtes de leur mariage. Eudoxie avait de beaux yeux bleus, de longs cheveux blonds et une figure ravissante; mais, légère et coquette, elle aimait l'encens et les hommages. Yvan Nioloff était le meilleur des hommes ; mais, ardent et passionné , il avait l'humeur fantasque et jalouse. Les nouveaux époux s'aimaient tendrement ; et , néanmoins , le ciel de leur amour était constamment chargé de nuages. Il circulait même des bruits funestes. On assurait qu'à la suite de scènes violentes,
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il s'était échangé de fatales paroles entre Eudoxieet son mari.
Yvan NiohffdivdXt un frère jumeau qui lui ressemblait tellement que leurs parents s'y trompaient eux-mêmes. Tous deux étaient remarquablement beaux ; mais, si leur visage était absolument le même , leur caractère était complètement opposé. Yvan se montrait sombre et emporté, Michel s'offrait doux et tranquille.
Quelques années avant le mariage d'Eu»
doxie, un accident funeste arrivé à Yvan était venu établir entre son visage et celui de son frère une différence notable. Yvan avait eu l'œil crevé à la chasse; et sa personne ne pouvait plus être comparée à celle de son frère. Il en était résulté un refroidissement entre les deux jumeaux. Yvan , en dépit de lui-même , ne pouvait pardonner à Michel d être devenu le plus beau.
Autre circonstance fatale. Eudoxie , à laquelle on avait présenté Michel après la cérémonie nuptiale , s'était recriée sur la ressemblance prodigieuse qui avait dû exister entre les frères alors qu'ils étaient beaux tous les deux. Beaux tous les deux I Ils ne l'étaient donc plus l'un et l'autre. Cette parole d'Eudoxie avait brisé 1 àjne d'Yvau.
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Rien n'échappe à l'œil d'un jaloux. ï aine des Nioloff ne tarde pas à s'apercevoir Michel aime sa femme; il s'exagère les avantages que son frère a maintenant sur lui ; il se persuade qu'il lui enlèvera l'amour d'Eudoxie, et la jalousie le dévore.
Michel, en effet, brûlait de la plus vive passion pour sa belle-sœur; et, quoiqu'il s'efforçât de le lui cacher, elie l'avait découvert. Ilélas! l'épouse d'Yvan, par un secret sentiment de pitié , n'osait le bannir de sa présence; et, bien que pure et sans reproche, elle le tolérait auprès d'elle.
Un soir , elle était seule avec lui. Michel , plongé dans une rêverie douloureuse, ne lui adressait aucune parole. Une affreuse idée, contre laquelle il se débattait secrètement, donnait à son visage une expression sinistre.
« — Qu'avez-vous donc? lui demande Eudoxie d'un accent inquiet.
« — Rien , balbutie Michel avec une sorte d'égarement; rien, si ce n'est pourtant que je pars. ... et que je n'osais vous le dire.
« — Vous partez! Quand donc? et pourquoi?
« — Quand? Aujourd'hui , tout à l'heure. Pourquoi? Ne le demandez pas.
« — Vous partez pour longtemps?
« — Pour toujours. »
Eudoxie pâlit et se lève.
« — Je vous comprends, lui répond-elle. C'est bien, noble Michel ! Adieu. »
Elle avait ses yeux pleins de larmes.
« — Ah ! ous avez donc lu dans mon àme, et sans que j'aie eu besoin de parler ! reprend Michel. Ma conscience n'a aucune parole coupable à se reprocher, et pourtant j'ai été entendu ! Grâces vous soient rendues ! Adieu. »
Il allait sortir; il revient sur ses pas. — «Une prière! continue-t-il; c'est la première... et la dernière. Donnez-moi une mèche de vos cheveux; on vous la rapportera dès que j'aurai cessé de vivre ; et vous prierez pour moi, ri est-ce pas? »
La nuit même il quittait Koursoi"; et il portait, pressée sur son cœur, une mèche de cheveux blonds.
Depuis le départ de son frère, Yvan , redevenu plus aimable pour sa iemme, sentait la paix rentrer dans son âme. Eudoxie parait heureuse. « — Non, je ne veux plus être jaloux, lui dit son mari en lui présentant une bague enrichie de pierreries sur laquelle était gravé le mot « confiance. »
« — Noubîiez pas cette promesse ! lui répond-elle en souriant. »
Et , ie lendemain , elle lui remettait à son tour un anneau où il y avait «fidélité. »
Mais ce bonheur ne devait pas être de longue durée. Un noble seigneur du pays , le comte Rouskoï , qui passait pour le plus bel officier de la Russie , venait souvent au château de Koursof. Il avait servi dans les armées du czar Alexis; et, quoiqu'il ne fût plus au printemps de la vie, on le citait, parmi les belles, comme un homme à bonnes fortunes, un héros d'aventures galantes. Ilpassaitpour irrésistible.
Eudoxie recevait ses hommages avec sa candeur habituelle , mais aussi avec sa coquetterie accoutumée. Elle riait des tendres déclarations du comte , aucune ne touchait son cœur.
« — Cruelle Eudoxie ! lui dit-il, vous finirez par me forcer aussi à un voyage en Palestine; et, comme Michel Nioloff, je m'en irai au Saint-Sépulcre.
« —Quoi! il est là?
« — Du moins on l'assure. Il y terminera ses souffrances ; au reste , que vous importe! N'etcs-vous pas sans pitié pour
tous! »
La porte s'ouvre violemment. Yvan Nioloff, la tête montée par les bruits publics qui soutenaient que la belle châtelaine n'avait pu résister au brillant chevalier, se précipite vers Roushoï. Une scène violente éclate ; il s'y échange les paroles les plus insultantes. En vain la voix plaintive d'Eudoxie voudrait conjurer la tempête. « —Paix ! lui crie Yvan hors de lui ; je connais toutes vos perfidies et toutes vos intrigues. Michel n'est point en Palestine; il rôde, déguisé, sous ces murs. Deux amants et deux trahisons ! Retirez-vous et triomphez ! Michel ou Rouskoïme tueront, et vous serez libre avant peu.»
Les deux rivaux sortent ensemble : une catastrophe est certaine.
La nuit même , au pied des murs du château, un horrible meurtre est commis. Vers le point du jour , le corps d'Yvan Nioloff est trouvé, sous les fenêtres de sa femme, percé de trois coups de poignard. 11 est sans vie; et le monstre qui l'a frappé au cœur, lui a défiguré le visage. Pourquoi? Sans doute par un excès de barbarie ou par un raffinement de vengeance. On ne dislingue plus les traits de la victime; on ne la reconnaît qu'à ses vêtements. Le cadavre, c'est bien Yvan; mais l'assassin, qui peut-il être?
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Les clameurs publiques s'élèvent; elles accusent Eudoxie d'avoir participé au forfait ; on cite d'étranges paroles qu'aurait prononcées Yvan peu d'heures avant sa mort, et qui confirmeraient ce soupçon. « Périsse la femme adultère! » crie tout le pays indigné.
Rouskoï, à la première nouvelle de l'assassinat, s'était empressé de prendre la fuite; Eudoxie seule est arrêtée. On la conduit à Archangel. Le déchaînement contre elle est général. L'affaire , qui d'abord avait traîné en longueur, se poursuit plus tard sans relâche. L'accusée, mal défendue , abandonnée de tout le monde et reconnue coupable, à la fois d'adultère et de meurtre, entend prononcer sa sentence. Elle est condamnée à être enterrée vive.
La femme du waywode d'Archangel , la princesse Prosorosky , s'était prise d'une vive compassion pour Eudoxie pendant la fatale procédure; elle eût désiré la sauver; mais les lois du temps et du pays étaient d'une sévérité inflexible. Aucune grâce à espérer.
L'automne jetait ses voiles brumeux sur
la campagne. L'air s'imprégnait de froides
vapeurs ; le pâle et mince croissant de la
une se dessinait à l'horizon comme un sig n
magique; et l'ombre s'étendait sous lescieux. La princesse Prosorosky parcourait ses appartements dans une extrême agitation. Elle savait qu'Eudoxie, enterrée jusqu'au cou sur la place publique d'Archangel , était, déjà depuis bien des heures, en proie au plus horrible des supplices, à la plus lente des tortures. « —Mon Dieu! ne pouvoir la secourir ! se répétait tout bas la princesse ; l'infortunée ! Quelle agonie !.. »
Tout à coup il lui vient la pensée chrétienne d'aller porter les consolations de la piété à la coupable. Elle se revêt d'une mante noire, sort furtivement de sa demeure, et se dirige à la hâle vers la place publique. L'heure était avancée, la nuit silencieuse. Il n'y avait plus personne dans les rues. O l'épouvantable spectacle! Eudoxien'a plus que peu d'instants à vivre. Son corps, aux formes si parfaites, ne tardera pas à être dévoré par les vers du sépulcre, avant même que la victime ait exhalé son dernier soupir. On ne voit plus sa gracieuse taille ni ses blanches épaules. Sa tête seule, n'ayant pour tout voile qu'une belle et longue chevelure blonde, est là surgissant de la fosse. Le jour, elle est aux feux du soleil, et la nuit au froid des brouillards.
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La princesse, étouffant un cri d'horreur, approche d'un pas chancelant.
« — Pauvre infortunée ! lui dit-elle. Je n'ai pu attendrir les hommes... Du moins, prions ensemble le ciel ! »
Et; dans une pieuse attitude, elle tombe à genoux auprès d'elle.
a — Merci ! lui répond Eudoxie du milieu des ténèbres et des angoisses. Mais moi, je ne saurais vous imiter. Moi, je ne puis prier les mains jointes.
« — Ah ! l'accent et le cœur vous restent ; Dieu que touche le repentir...
« — Le repentir ! répète Eudoxie. Mais je n'ai commis aucun crime.
« — Aucun crime !.. .
« — Je vous le jure. J'étais innocente , madame. Approchez ! Car ma voix s'éteint. Qu'avais-je donc l'ait, dites-le moi, pour être ainsi frappée par le ciel ! Mais à quoi bon le demander?... Personne ne peut me répondre. Tenez! dans mon horrible supplice, mes lèvres n'ont point de prières : point d'accent : le cœur est muet. J'écoute parfois mon âme un instant pour voir si Dieu enûn lui parlera. Rien, rien ne m' arrive, non, rien. Mur d'airain entre la Providence et moi. Etcepen-
dant je suis sans tache ! et pourtant je croyais en Dieu. »
Elle articulait ces mots d'un ton rapide et bref. Il y avait un froid délire dans son regard, et une brûlante sécheresse dans ses expressions. Ce n'était plus la nature humaine qui parlait en elle, c'était un je ne sais quoi d'inconnu tenant à la fois des premières ténèbres de la tombe et des dernières clartés de la vie. L'épouvante y dominait ; l'espérance n'y brillait plus ; la foi seule y était encore.
« — Malheureuse! dit la princesse. Ah!
bientôt l'arbitre suprême. ..
« — Ecoutez encore ! interrompt Eudoxie. Mes juges refusaient dem'entendre... et moi j'avais la tète perdue... J'aurais dû demander grâce, non pour moi, mais pour l'enfant que je porte dans mon sein! L'ai-je fait? je n'en sais plus rien.
« — Eh quoi ! vous alliez être mère !
« — Oui; et cet enfant qu'a-t-il fait? lui ! Pourquoi le tuer, cet enfant !
« — Ah ! s'écrie la princesse hors d'elle. Je cours éclairer mon mari. C'est une atrocité sans exemple... contre la nature et les lois. Une femme enceinte ! ... 0 mon Dieu ! »
Elle quitte la condamnée ; elle franchit les distances , comme emportée sur l'aile des
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vents. Elle est aux genoux du Waywode; iH'écoute attentivement; et la suppliante triomphe.
«— A l'instant môme , répond-il, on va suspendre le supplice. Si j'avais su qu'elle fût enceinte !... la loi, à cet égard, est précise... il faut sauver l'enfant , s'il en est temps encore. La mère ne mourra qu'après. »
Il sortait, suivi de sa femme. L'ordre était déjà parti pour qu'on retirât, sur-le-champ, la condamnée de sa fosse. Un domestique se présente.
« — Prince ! un voyageur pressé, venu de loin en toute hâte, demande avec instance à vous voir.
« — Quel est son nom ?
« — Y van Nioloff.
.ff — Qu'entends-je ! . . . Impossible ! . . . Qu'il entre!»
Les traits à'Yvan, bien qu'altérés par la souffrance et les fatigues, ne pouvaient être méconnus. C'est bienle mari d'Eudoxie. Voilà sa taille et son visage, son air sombre et son œil crevé.
« — Quoi ! dit le prince stupéfait ; l'assassinat commis sur vous !
« —Nul fer ne m'a frappé, Monseigneur.
Je ne sais quel autre a péri.
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« — Mais il avait vos vêtements! . .
« — Avait-il aussi mon visage?
« — Ses traits étaient défigurés. Où étiezvous donc cette nuit-là? quètes-vous devenu depuis cette époque? pourquoi reparaître si tard ?
« — Cette nuit-là, mon prince! à la suite des emportements d'une j:;ousie insensée, j'ai voulu fuir le crime en quittant à la fois ma lemmeet mon pays : mon délire était à son comble ; et je fis un vœu solennel.
« — Lequel?
« — Daller au tombeau du Christimplorer le ciel pour ma femmeetpour moi. Si je n'étais parti, Monseigneur, j'aurais commis quelque forfait... tué quelqu'un, ma femme peut-être. Je me suis donc dirigé vers la Terre-Sainte; je n'ai rien su de la catastrophe deKoursof; et, sitôt mon vœu accompli, au moment où je revenais dans mes foyers, j'apprends, concevez mon horreur ! que mon Eudoxie a été condamnée , pour crime d'adultère et de meurtre , à être ensevelie vivante! »
Yvan ne peut continuer. Une pâleur livide se répand sur ses joues caves et sillonnées. A demi expirant de lassitude et de terreur, il tombe sans voix sur un siège. Tout est su ,
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tout est expliqué. Mais, hélas ! n'est-il pas trop lard !
De longs moments s'écoulent. On apporte la condamnée. Elle est comme enveloppée d'un suaire , et plus pâle que son linceul. Sa physionomie est sans mouvement. Ses yeux sont ouverts dune manière démesurée, avec l'expression d'une surprise épouvantée où n'entre aucune joie visible. Yvan, retiré de son engourdissement léthargique, s'élance en ce moment vers elle. Eudoxie se soulève de dessus son espèce de brancard. Son œil tombe sur son mari. Dieu ! quelie exclamation déchirante ! « Yvan! » Ses bras se tendent vers lui ; puis une affreuse convulsion ; puis rien : l'image de la mort.
Les secours de l'art lui sont prodigués ; les plus célèbres docteurs sont appelés à son aide. Rien ne laisse entrevoir la possibilité de la' sauver. Bientôt les douleurs d'un accouchement avant terme se font sentir avec violence. Eudoxie met au monde un enfant mort.Lafièvre et le délire ne la quittentplus. Son élat est désespéré.
Yvan, non moins à plaindre qu'elle, passe les jours et les nuits à étudier les progrès de la maladie ; il se consume et meurt auprès
d'elle. A les voir, on dirait deux spectres: mais l'un couché, l'autre debout.
Le comte Rouskoï , instruit du retour d'Yvan, et revenu aussi dans ses domaines , envoyait demander régulièrement des nouvelles d'Eudoxie ; était-ce avec intérêt? non. Il ne lui pardonnait pas le danger qu'il avait couru, et l'exil qu'il avait subi. Son amour s'était changé en haine.
Qui l'aurait pu croire! un miracle s'est opéré. Eudoxie n'est point morte ; Eudoxie ne mourra point. Mais , bien qu'elle ne soit pas frappée d'aliénation mentale, elle n'a pas complètement sa raison. La condamnée d'Archangel ne comprend pas bien encore sa position, son repos, sa délivrance et son bonheur. Souvent elle regardait Yvan avec une surprise inquiète comme si elle ne le reconnaissait pas parfaitement. Puis, se jetant entre ses bras, elle lui demandait pardon de»je ne sais quelles alarmes, et lui prodiguait les plus tendres caresses. Enfin, n'importe ces pénibles agitations! elle est sauvée, c'est l'essentiel. Le temps et Dieu feront le reste.
« — Mon ami ! dit un soir Eudoxie à son mari : Voici la bague que tu me donnas avant la cruelle scène de Rouskoï/ Où donc est celle que je te remis en échange?
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« — Je l'ai perdue, repont! Yvan d'un air sombre ; j'en ai eu une douleur profonde; ne renouvelle pas mes regrets.
« — Cher Yvan ! depuis notre réunion à Archangel, que tu asbientenula promesse que tu me taisais en me donnant cet anneau où est gravé le mot, « confiance ! » Te rappelles-tu tes paroles?
« — Non, je chasse les souvenirs.
« — C'est étrange ! réplique Eudoxie en tressaillant. Tu parais avoir oublié complètement le passé de notre existence. Tun'as plus à la mémoire aucune des circonstances les plus heureuses de nos beaux jours. Jenesais quelle peur me saisit... Mais il me semble, par moments, que tu n'es plus Y Yvan d'autrefois.
« — Aimes-tu moins celui d'aujourd'hui ? interrompt Nioloff avec un accent plein de reproche et d'amertume. Je croyais cependant être parvenu à me changer à mon avantage. Je ne suis plus jaloux; je n'ai plus d'emportemenls; et mon amour n'a fait qu'augmenter.
« — J'en remercie le ciel, mon ami.
« — Ne t'élonne donc pas, Eudoxie, si mes esprits n'ont pas conservé toutes leurs facultés de souvenance. Songe à tout ce que
j'ai souffert, et avant de quitter Koursof, et depuis mon relourde la Terre- Sainte. Les fatigues et le désespoir ont dû nécessairement altérer ma mémoire. Toi-même aussi, tes maux t'ont changée. Tu n'es plus légère et coquette : tu es la plus parfaite des femmes ; et pourtant, examine-toi : tes paroles et tes pens es ont souvent de l'incohérence. Tu es en cela comme moi.
«— C'est vrai ! répond la douce Eudoxie, mon esprit a perdu de sa lucidité comme le lien. Tu as raison, mon ami. Si je ne sais plus parfois te comprendre, c'est ma faute et non pas la tienne. Nous avons tant souffert tous les deux !
« — Ne revenons donc plus sur le passé, Eudoxie. Jouissons du bonheur présent. Je n'ai qu'un désir au fond de l'âme : celuide te faire oublier nos infortunes : celui d'être digne de toi.
« — Eh bien ! le croirais- tu, cher Yvan! C'est précisément ta douceur inaltérable et ta bonté continuelle, qui troublent souvent mes esprits... Tu as pris tant d'empire sur toi!... Ma surprise, en certains moments... va presque jusqu'à la démence.
c — Veux-tu que je me retransforme ? reprend Yvan fronçant le sourcil. Soit : je redei» 18
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viendrai jaloux, je me ferai violent et farouche.
« — Non, mon ami ; restons heureux. »
Une assez longue pause a suivi ce singulier dialogue. Eudoxie rompt le silence avec une sorte d'hésitation effrayée.
« — Yvan ! qu'est devenu Michel ? »
Nioloff tressaille à son tour. Il jette un regard irrité sur sa compagne ; son Iront pâlit, et sa physionomie se décompose.
« — Ce qu'il est devenu?... Dieu le sait, répond-il d'un ton rude et sec; on n'en a plus aucune nouvelle. »
Il sort brusquement à ces mots. Eudoxie l'a rendu en pariie à sa nature primitive: quelque chose de sauvage et de fatal obscurcit son mâle visage. L'harmonie entre eux est troublée ; ei leur bonheur n'est plus sans nuage.
Eudoxie ne cesse de regarder son mari avec une attention inquiète. Yvan , de son côté, commence à s'éloigner d'Eudoxie avec une souffrance comprimée. Le comte Rouskoï, sur ces entrefaites, reparaît au château de Koursoi. Il reprend ses tendres assiduités auprès de la châtelaine. Mais ce n'est pas l'amour qui le guide ; il n'a dans Pâme que la haine.
« — Ne trouvez-vous pas , dit un jour le comte à Eudoxie , qu'il est singulier qu'on n'entende plus parler de Michel Nioloff?... On m'a raconté , je ne sais plus où , que , dans ses voyages lointains, il avait eu le malheur comme son frère...
«. — Eh bien !
« — De se crever le même œil .
«• — O mon Dieu! que dites-vous là!
s'écrie Eudoxie avec l'accent de l'épouvante. O mon Dieu ! en est-on bien sûr ?...
ce — Est-ce que vous en aviez quelque idée? reprend le comte avec un rire satanique. Pour moi, je n'en fais aucun doute; et puis , d'ailleurs , à mon avis , heureux qui rejette l'esprit d'examen en toute chose ! oui, heureux celui pour qui tout est certain et par qui tout est admis ! C'est un mode qui dispense d'étude et de réflexion; la conscience s'en accommode , la paresse s'en trouve bien ; car enlin, n'est-il pas vrai? Douter est un travail, et croire est un repos. *
Eudoxie se lève éperdue ; se plaignant d'un violent mal de tête, elle congédie le perfide; et, retombant sur un fauteuil, elle verse un torrent de larm es.
Y van, quelques heures ap rès, la trouveà genoux au fond de son oratoire ; elle était pâle
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el froide comme une statue de marbre, Il veut la relever et la serrer dans ses bras , elle le repousse avec effroi.
« — Eudoxie ! tu parais souffrante.
« — En effet, je ne suis pas bien.
« — Tu m'alarmes. Je vais prévenir le docteur...
« — Yvan! ce n'est pas lui que je veux. On m'a assuré que la vieille nourrice qui vous éleva connaissait le secret d'une infinité de plantes médicinales... Elle a fait des cures célèbres. Je l'ai envoyé chercher ce matin , quoiqu'elle habite loin d'ici. Vous ne l'avez pas vue, je le sais, depuis un grand nombre d'années. Permettez que je la consulte!...
« — Singulier caprice ! Eudoxie. Je n'ai jamais cru sérieusement à des remèdes... de bonnes femmes... ni toi non plus, du moins autrefois. Ne sais-tu pas , en outre , que l'âge et les infirmités ont en partie troublé la raison de ma nourrice? On a dû t'apprendre sans doute...
« — Beaucoup trop de choses, Yvan !
« — Eudoxie ! je ne puis comprendre...
« — Vous opposez- vous à mon désir?
« — Non , non , que la nourrice vienne ! Je n'y mets nul empêchement.
« — Yvan! je veux qu'elle vous voie.
<r — Elle est presque aveugle.
« — N'importe. Vous lui parlerez, n'est-ce pas?
a — Certainement, si tu l'exiges. Mais pourquoi ce ton glacé ? pourquoi ce vous sur tes lèvres? qu'ai-je fait pour motiver un pareil changement dans tes manières ? Eudoxie ! qu'as-tu contre moi ?
<r — Rien. Je t'aime plus que jamais ; mais j'ai besoin que Dieu m'éclaire. »
La nourrice arrivait en ce moment au château de Koursof. On l'introduit auprès d'Eudoxie.
« — Mon ami! tendez-lui la main! » dit cette dernière à Y van.
Nioloff s'empresse de soutenir les pas de la vieille villageoise et lui adresse des paroles d'affection ; mais la nourrice, au lieu d'en paraître touchée, ne témoigne d'autre sentiment que celui de la surprise.
« — Quoi ! c'est vous qui êtes Yvan ! s'écrie-t-elle en l'examinant de plus près et hochant la tête avec incrédulité. Cela me semble extraordinaire ; je ne vous aurais pas reconnu ; vous n'avez plus la même voix 5 et, si vous n'aviez pas l'œil crevé, je vous aurais pris pour Michel, »
La condamnée d'Archangel se cachait le
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visage entre ses mains avec un tremblement convulsif. La villageoise continue :
« — Vous aviez un signe au bras droit: permettez que je le regarde.
« — Il n'y est plus, répond Yvan; un vase d'eau bouillante est tombé sur ce bras , en a enlevé la peau, et en a fait disparaître la marque. »
En effet, découvrant son bras, il y fait remarquer les traces d'une affreuse orûlure. La nourrice était stupéfaite.
« — Je n'y comprends plus rien , reprendelle. Mais où donc est allée Madame?... »
Eudoxie avait pris la fuite. Elle est sortie des murs du château, l'œil hagard , la tête brûlante , et portant sur le front les signes de la démence ; elle se parlait à voix basse. Quelles paroles ! juste ciel !
« — Ce n'est pas Yvan, c'est Michel. Je vis criminellement avec un beau-frère... Si j'ai un enfant, il sera le fruit d'un amour coupable... Il est vrai que j'ignorais ma position. Hélas! je la connais maintenant. Il faut fuir... mais lui! je l'adore; et quel dévouement fut le sien ! se crever l'œil pour me sauver ! »
Un homme marchait auprès d'elle, il l'entendait. 6' était Rouskoï.
« — Ah! vous me suiviez! s'écrie-t-elle ; vous m'avez peut-être écoute. Tenez! mon désespoir est au comble. Mon mari, le meilleur des hommes...
« — Votre mari! répète Rouskûï. Madame ! à quoi bon feindre avec moi \ il a péri , vous le savez ; il fut assassiné...
« — Par qui?...
« — Mais... selon toute apparence... par celui qui avait intérêt à le faire , par celui qni avait projeté de lui succéder dans sa forlune. . et d'hériter aussi de... sa femme...
<r — Ah ! démon ! . . . vous ouvrez l'enfer ! ... » interrompt Eudoxie hors d'elle.
Et un cri d'horreur suit ces mots.
Yvan l'a entendu, ce cri ! ... A la recherche de sa femme , il se trouvait peu éloigné du lieu de cette scène. Il s'est élancé vers le comte; sa compagne n'était plus là.
Nioloff, d'un ton irrité, interroge son ennemi. Les réponses sont outrageantes ; nul témoin n'élait auprès d'eux , et cet entretien menaçant ne pouvait avoir que des suites terribles. Le lendemain ils se battaient.
Qu'était devenue Eudoxie! elle n'avait pas reparu au caste! ; l'infortunée se serait-elle tuée dans un accès de délire? On
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la cherche de tous côtés : alarme générale au pays. Ne la reverra-t-on jamais?. . .
Il s'élevait à une certaine distance du château de Koursof un saint monastère de femmes. C'est dans le bois épais qui avoisine ce couvent que doit avoir lieu le combat à mort d'Y van et de Rouskoï. Quel sera le jugement de Dieu !
L'ombre descendait sur la plaine. Voici qu'on frappe aux portes du cloître. On demande du secours pour un homme blessé à mort. La victime est apportée sur un brancard par les villageois du pays qui l'ont trouvée dans le bois, expirante à côté d'un autre individu baigné dans son sang. Ce dernier avait cessé de vivre.
Le blessé est accueilli au monastère avec la plus compatissante charité. Une foule de religieuses l'entourent ; mais il en est une parmi elles qui ne porte pas le costume des filles du Seigneur. Celle-ci , à l'aspect du mourant, recule frappée de terreur.
<r — Rouskoï! s'écrie-t-elle.
<r — Eudoxie ! »
Le comte, en prononçant ce nom d'une voix inarticulée, pousse d'abord un gémissement lugubre; puis, les joies d'une ven-
geance monstrueuse éclairant son atroce visage , il poursuit d'un ton sépulcral :
« — Vous pouvez retourner au château : le maître n'y est plus, il est mort.
« — Vous l'auriez tué!... mon Yvan!
« — Non, Madame : votre Michel.
« — Misérable ! encore!... toujours !,..
« — Qui pourrait être plus sûr que moi du vrai nom de mon dernier adversaire? reprend l'infâme avec un éclat de rire qui semblait partir des enfers. Je puis tout avouer maintenant sans épouvante et sans danger; car je touche à l'heure suprême. Eudoxie ! soyez éclairée ! ma main a tué les deux frères.
Le surlendemain de cette affreuse journée, on enterrait les deux victimes : Niolojf et Rouskoï. La consternation est au cloître.
Cinq semaines se sont passées. Un moine, venant de la Palestine, demande à parlera la veuve d'Yvan. Eudoxie le reçoit et l'écoute.
« — Noble dame ! dit le prêtre en lui « présentant un médaillon ; j'ai assisté « à ses derniers moments , en Judée , un « gentilhomme, entré dans les ordres à la « suite dune profonde affliction de cœur; « j'ai reçu sa confession générale ; et je « me suis engagé à vous faire parvenir
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« ce douloureux gage d'amour qu'il vous « avait promis de vous renvoyer lorsqu'il « aurait cessé de vivre. Rappeiez-vous ses « derniers mots : « Et vous prierez pour « niadi n'est-ce pas? »
« — Dieu ! s'écrie Eudoxie en saisissant le « médaillon et reconnaissant les cheveux « blonds qu'il renfermait. Mort en Judée, « me dites-vous? et c'était
« — Michel Nioloff. »
Eudoxie tombe à la renverse. Des convulsions s'emparent d'elle... Une heure après, elle était morte.
Expliqua-t-on le double mystère? sut-on la vérité? Jamais.
Les uns prétendirent que Michel avait vraiment péri en Palestine : cependant aucune information à cet égard n'eut de résultat positif. 11 paraissait avéré que le moine, venu de Judée, étant réellement au lit de mort d'un gentilhomme russe entré dans les ordres et se nommant Michel Nioloff, y avait reçu les cheveux d'Eudoxie: Mais cela ne pouvait-
il pas être aussi un stratagème habilement combiné ! D'autres soutenaient que Michel, apprenant le meurtre d'Y van, n'avait trouvé d'autre moyen, pour sauver sa belle-sœur, que de se crever l'œil et de se faire passer pour son frère, à la faveur de son extrême ressemblance : mais quel dévouement inouï ! et quel sublime effort de courage !
D'un autre côté , le comte Rouskoï déclarait, à l'article de la mort, qu'il avait tué les deux frères. Il est vrai que cet ennemi furieux et vindicatif aurait pu imaginer ce mensonge infernal pour porter un dernier coup mortel à la malheureuse Eudoxie. Il en était capable, ce monstre ! Hélas! l'esprit humain se perdait au milieu de ce dédale de suppositions et de cette complication de mystères. Tout était contradictions et impossibilités dans les événements de ce drame. Nulle issue à ce labyrinthe. On forma mille conjectures: il n'en jaillit aucune lumière. On n'eut jamais le mot de l'énigme.
vu.
J'avais fixé mon départ pour Moscou à la fin de juillet. Mais, avant de quitter Pélersbourg, qu'attristait alors l'assassinat du prince Gagarin par un garde-i'orestier, je reçus la visite de M. le Molt, ancien magistrat français, destitué pour avojr refusé de
prêter serment à la dynastie de 1830. Devenu sculpteur habile en Russie, il me montra sa riche collection de bustes et de statues (1). Mais ce qui me parut le plus étonnant dans son atelier, c'était une machine foudroyante, nommée le submifère, pouvant porter le feu électrique et conséquemment l'incendie et la mort à travers la terre et les eaux, par toutes les températures possibles et à de très longues distances. Un certificat constatait la réussite complète de ce formidable appareil (2).
Que n'invente-t-on pas aujourd'hui ! que ne découvre-t-on pas tous les jours ! On m'a parlé, en Suède, d'un savant qui aurait évidemment prouvé , dans une assemblée, que le paradis était jadis où est aujourd'hui la Sibérie. Ce qui est certain, c'est que la Sibérie n'est plus le 'paradis.
Chacun sait que, grâce au progrès, nous courrons bientôt en chemin de fer par le galvanisme, que nos ballons se dirigeront
(1) Je vis, parmi ses bustes, le mien. Le duc deLeuclilemberg venait d'envoyer à M. Le Molt une belle bague en diamants pour prix de ses travaux de sculpture.
(2) 11 en avait été fait des expériences au camp impérial deKrasnoé-Sélo.
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dans les airs au moyen de chaudières et de vapeur, que nos télégraphes parleront et même imprimeront à l'aide de l'électricité, enfin, que nous cheminerons à pied sur l'eau par un procédé de chimie, etc. Mais n'est-il pas à craindre qu'on ne se retrouve plus à force de se pousser dans les trouvailles? Je crains parfois qu'à force de s'instruire on finisse par ne plus s'entendre : tour de Babel civilisée.
Le baron Théodore de Buhler, fils de sénateur, neveu de l'ambassadeur du même nom, et le plus aimable jeune homme que j'aie jamais rencontré dans mes voyages, m'avait mené à l'école impériale de droit (1). Un mot ici sur les lois et la justice en Russie. L'empereur Nicolas, à son avènement au trône, s'est occupé à réorganiser les tribunaux. Plusieurs fois il présida en personne le sénat-dirigeant (ce que n'avait pas fait Alexandre dans son règne de vingt-cinq ans). Il assigna un nouveau palais à ce tribunal suprême, augmenta les émoluments des
(1) Cette école est habilement dirigée par le conseiller d'état actuel Poschmann. Elle a été fondée par le prince Pierre d'Oldenbourg, neveu de l'empereur, et fils de la grande duchesse Catherine, reine de Wurtemberg.
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juges et rapporteurs; et un code complet des lois russes suivit de près ces sages mesures (1).
Le 27 juillet, je partis de Pétersbourg avec le prince Nicolas Galitzin (2). Comme il fallait trois jours pour se rendre à Moscou, en nes'arrêtantpas sur la route, je m'attendais à un fatigant trajet , je fis un voyage charmant. Mon compagnon de voyage, homme d'un vrai mérite, s'était distingué dans sa jeunesse, comme guerrier, aux combats qui précédèrent et suivirent l'invasion des alliés en France. Il se faisait maintenant remarquer, comme écrivain, parmi ses compatriotes (3). La route de Pétersbourg à Moscou est, sans contredit, une des plus belles de l'Europe. Non seulement on n'y
(1) Le ministre actuel de la justice, le comte Victor Panin, est un homme de haute capacité.
(2) Les Galitzin, maison des plus illustres et famille des plus nombreuses, descendent de Guedemine, grand duc de Liihuanie au xive siècle, et fondateur de la dynastie des Jagellons.
(3) Il va publier une traduction française de la campagne de France en 1814, par le grand historien russe Danilçwshy, lieutenant-général et sénateur.
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laisse pas se former une ornière, mais même, sur ses bas côlés, on n'y laisse pas pousser une herbe (1). Nous courions comme le vent dans une calèche à quatre chevaux sur cette admirable chaussée, faisant près de quatre lieues à l'heure. Nos chevaux n'étaient, certes, ni.de belle taille ni de forte encolure; mais] n'en avais jamais vu de plus infatigables. Je ne cessais d'admirer leur courage ; et pourtant, ô ingratitude! en regardant leur mine efflanquée, je me répétais : « Quelles rosses! »
Nous avions passé Pawlowsky, beau château du grand duc Michel (2). Avec quelle
(1) On a bâli le long du chemin, et à chaque sept werstes, une belle maison avec jardin et dépendances pour les préposé sa son entretien. Ces maisons sont pareilles, et il y en a 96.
(2) Les jardins de celte résidence sont délicieux. Le grand duc a conservé les appartements du château dans l'état où ils étaient à la mort de Paul 1er et de l'impératrice mère qui se plaisaient à les habiter. J'y remarquai, parmi beaucoup d'objets de grand prix, un service de porcelaine de Sèvres, donnépar Louis XVI. Les figuresdu roi et de Marie-Antoinette y sont admirablement peintes. 11 y a là aussi de superbes tapisseries des Gobeiins; cadeaux faits à la même époque.
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curiosité je commenç -iîs à porter mon attention sur l'intérieur de l'empire desczars. Car Pétersbourg, capitale cosmopolite et sans cachet fortement marqué, n'est pas précisément la Russie. Pétersbourg, rappelant les grandes cités de l'Europe, réunit aux monuments de la Grèce et aux palais de l'Italie les richesses de Londres et les salons de Paris. On y retrouve le goût, le savoir, l'élégance et les mœurs des pays les plus avancés dans la civilisation moderne. C'était donc hors de Pétersbourg que je voulais juger la Russie.
La route alignée de Moscou est droite comme le vol d'une flèche, et unie comme une table de marbre. Les contrées qu'elle traverse n'ont point de sinuosités riantes, point de montagnes pittoresques. Que rencontre le voyageur? une monotonie de sites qui attriste la pensée, pas un coteau, rarement un bassin, de rachitiques bouleaux, de maigres sapins, d'arides bruyères, un pays plat, à perte de vue, où il manque... des paysages. La nature est ià sans gaîté, sans cjprice et sans poésie.
El On, voici des hameaux russes. Ici commencent les empreintes nationales. Ici noua sortons de l'uniformité des tableaux euro-
péens. Figurez-vous des masses de poutres placées, de la manière la plus désordonnée, les unes sur lesaulres, et couronnées de planches disjointes. Figurez-vous ces espèces de demeures, sans fondations, tombées à moitié les unes sur le nez , les autres sur le dos, celles-ci sur le flanc; et vous n'aurez qu' mie faible idée de ces misérables peuplades. Les huttes barbares des petits pays qui se rencontrent entre Pétersbourg et Moscou , tels que Vitoropsk , Bronitzi, etc., ont à peine l'air d'avoir été conçues par une intelligence humaine, tant, dépourvues de sens commun, elles tiennent de l'œuvre animale. Il en est qui sont sans cheminées; et alors, toutes noircies par la fumée de l'intérieur qui sort des portes et des fenêtres, elles ne présentent qu'un informe exhaussement de je ne sais quoi couleur de charbon. La plupart ont des toits énormes, à la façon des chaiets suisses , qui avancent en saillie de huit à dix pieds. Par malheur, ces toits, déjeiés comme l'habitation, sont disloqués, pourris et à jour; ondiraitqu'une tempête effroyable ou un violent tremblement de terre a mis tout sens dessus dessous dans ces constructions inouïes \ et ces logis , bien qu'inhabitables, sont cependant habités. Il est peu de trous, autrement dit croisées.
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où n'apparaissent la tête blonde de quelque marmot ou la tôle rousse de quelque barbon. Une fois, je fus tenté de prendre un village pour un énorme chantier écroulé, sous lequel on avait pratiqué des excavations en guise d'abri. Mais ce n'est encore rien que l'extérieur en fait de délabrement et de misère. En rez sous le réduit villageois : Pas de meubles et pas de lits , ni plancher, ni air, ni foyer ; rien que de la paille , des pourritures, de la vermine, de la puanteur et des ténèbres. Vaches, chevaux, moutons et bétail de tout genre vivent là, de pair à compagnon, avec hommes, femmes et enfants, qui, vêtus de peaux de bêtes, se distinguent à peine les uns des autres. Où est la brebis , où est la femme? quel est l'animal, quel est l'homme? On se perd à les démêler. Tout ça dort, boit et mange ensemble (1).
(1) Il se rencontre néanmoins des villoges moins affreux aux environs des grandes villes. J'ai vu parfois de jolies chaumières dont les pignons avaient des balcons, des galeries et des fenêtres en bois sculpté. Les contrevents, ,bizarremenl peints, offraient des Heurs et des figures, bariolage assez poétique. A Broniizi est un pont couvert, avec galeries à jour, qui est une des plus jolies choses du inonde.
Et à côté de ces isbas (chaumières russes) , quel est ce superbe édifice ? Un palais seigneurial resplendissant des pompes du luxe, devant l'extrême barbarie, l'extrême civilisation ! C'est presque ainsi partout en Russie.
Sur un espace de deux cents lieues, les jeunes paysans qui s'offrirent à moi , vêtus de leurs peaux de moutons, pieds nus ou avec leurs sandales d'écorce , me parurent beaux et bien faits. La plupart ont de jolis yeux bleus pleins de finesse et d'intelligence, des dents blanches et un sourire gracieux. Quelques-uns de nos postillons avaient même une tournure fort poétique ; ils portaient sur leur petit feutre un cercle de plumes de paon; j'en vis un couronné de roses qui, tout en fouettant ses chevaux, me chantait un air national. Les difformités sont rares chez le paysan russe, grâce à sa vie agreste et sévère. La rigueur du climat qui brunit sa peau émousse chez lui les organes du goût, du tact et de l'odorat; les blanches nappes de l'hiver affaiblissent sa vue. En revanche, il a les membres souples, l'ouïe fine, l'esprit rusé et une agilité merveilleuse. Plus que frugal, il se contente pour vivre de pain noir, de concombres salés, de choux pourris , de gruau sale et de poisson fumé ,
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le tout assaisonné de kvas , breuvage fermenté qui se l'ait avec de l'orge et de l'eau. Le femmes se tiennent habituellement à l'écart ; leur taille est des plus déformées ; ieur costume est des plus hideux. Une tristesse calme , digne et grave , est généralement empreinte sur les physionomies. On cite des exemples de longévité extraordinaire parmi le peuple; et même, à ce sujet, on me conta une anecdote absolument semblable à celle d'Henri IV, en Béarn.
Un prince russe arrive à l'entrée d'une isba; il trouve à la porte un vieillard octogénaire qui pleurait. « — Pourquoi ces larmes ? dit le prince. — C'est que mon père m'a battu. — Pour quelle raison? — Parce que j'ai répondu malhcnnêtement à mon grand-père malade. » Le prince, étonné, s'approche du lit de l'aïeul. « — Quel âge avez-vous? lui demande-t-il.— Je n'en sais plus rien, Monseigneur ; mais le curé de la paroisse pourra vous en instruire, il m'a baptisé (1). »
Le prince Galitzin me nommait les divers
(1) Le prince Vassililskoff, président du conseil de guerre de l'empire, possède un tableau, venant de la cabane d'un paysan, où est peinte la scène des trois vieillards.
lieux que nous franchissions. A Tchoudovo, village à baraques de bois, un commerçant ne s*esl-il pas avisé de placer une espèce de palais à colonnades et à fronton dans le genre corinthien? Où diable le corinthien vâ-l-iise nicher? Novogorod, où nous passâmes un peu tard, était l'ancienne Veliki. J'y jetai un coup d'oeil rapide. Cette belle et grande ville, située au nord du lac Ilmen et sur le large fleuve Volkhof, a une église tort remarquable, Sainte-Sophie. Novogorod, ancienne métropole, fut en 86i le principal siège de la puissance russe, et eut jusqu'à quatre cent mille habitants (1) ; mais, lors du règne du prince Oleg, en 880, Kief, sous un ciel plus doux et du coté de Constantinople , se plaça en première ligne; puis, attaquée par Yvanle-Terrible, en 1471, Novogorod fut prise et détruite. J'avais quitté le prince Galitzin pour aller parcourir la cité. Quelle fut ma surprise en revenant à Ihôtel ! il lisait ma biographie dans la Gazeite russe de l'endroit et dans le numéro du jour. Où diable les biographies vont-elles te nicher !
Non loin de cette ville, on me montra l'ha-
(1) Elle était si puissante, (jue ses voisins disaient i Qui peut re'sistt r a Dieu et à la grande Novogorod?
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bitation d'un riche seigneur qui s'était ruiné. Devinez ce qu'il avait mangé ! Vingt-cinq mille paysans. O ogre du Petit Poucet! Toutefois rassurez-vous ! les vingt-cinq mille individus, après avoir été mangés, ne s'en portaient ni mieux ni plus mal.
Ayant passé la ville de Krestry, nous arrivâmes au village de Iajelbitzy, où serpente un ruisseau qui roule des perles fines. Notez qu'on n'y mangé pas d'huîtres et qu'on y élève des pourceaux ! Voilà un ruisseau peu éclairé : on ne lui a pas appris qu'il n'était pas convenable de semer des perles devant... vous savez. Au surplus, il a eu l'extrême délicatesse de n'en pas rouler à mes pieds. J'aurais pourtant préféré, dans cette circonstance, qu'il se iïït montré moins poli.
A cette occasion, il me fut raconté l'anecdote suivante. Elle est dans un livre de fabliaux russes. Un jeune paysan, nommé Yakon , était, auprès de sa fiancée Catherine, à lui parler de sa flamme , dans une de ces maisons à demi renversées que j'ai décrites plus haut , lorsqu'un de ces gros et gras animaux, désignés en France sous le beau nom d'habillés de soie, vint se gratter brutalement contre le logis des amours. Ce logis, hors d'aplomb et ne tenant
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plus qu'à un fil, est culbuté sur la bruyère. Les mauvaises langues assurèrent que les fiancés, profitant de la circonstance , étaient tombés aussi dans les bras l'un de l'autre. « Une chute toujours entraine une autre chute, » Mais ceci ne l'ait rien à l'affaire. Catherine, sortie saine et sauve, à un certain point, de l'habitation abattue, ne se plaignit d'aucune chose ; Yakon, se relevant du désordre et de ses suites, trouva que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ; le propriétaire de la demeure disloquée se montra seul d'un avis contraire. Il entra en fureur contre le voisin, qui, selon lui, avait laissé malicieusement sortir de son étable, exprès pour lui être hostile, le compagnon de saint Antoine. îl l'attaqua devant les tribunaux (non pas le compagnon : le voisin); et, comme preuves écrites de la malveillance de son ennemi , il fournit des lettres de lui , pleines d'imprudentes menaces. Ces lettres étaient d'un grand poids, et cela de toute façon : car le plaignant les ayant renfermées dans une caisse de chandelles , faute d'armoire , elles s'y étaient engraissées. N'importe , le procès s'instruit. La salle de justice était aus^i déplorablement délabrée que les autres cabines du pays. Ne voilà-l-il pas
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qu'au moment où les juges délibéraient dans une pièce attenante au tribunal , le malheureux pourceau , cause dos poursuites judiciaires , entre hardiment par un trou dans X enceinte de Thémis (style Louis XV). O abomination de la désolation ! une odeur de suif l'attire et le fait grimper jusque sur le bureau du président ; il y mange outrageusement , mais sans préméditation , les lettres qui eussent perdu son maître. Cette preuve de gloutonnerie fit l'effet d'un trait de génie; plusieurs voix même s'écrièrent : « Ce pourceau-là n'est point un âne ! »
Bref , les parties s'arrangèrent à l'amiable; il n'y eut ni plaidoiries ni sentence. Catherine et Yakon se marièrent. ïl se fit des réjouissances; un banquet de réconciliation eut lieu ; et celui qui avait hâté le bonheur des fiancés , celui qui mettait lin au procès, celui qui s'était si brillamment montré, le héros du temps et du lieu , l'illustre pourceau , fut mangé. O justice distribulive !
Valdaï est une ville dont on me vanta les charmes ; j'oubliai de m'en faire donner le détail. Je crois pourtant que cela n'aurait pas été prodigieusement long. A peu de distance est un lac au milieu duquel s'élève , dans une île , le monastère de Notre-Dame
d'Ivorsky. Ce couvent me parut superbe. Aux environs se voient des collines, le mont Alaunus des anciens (1).
Nous courions la poste depuis trente-six heures ; j'eus le désir de m'arrèter , je voulais me reposer une nuit. « — Nous trouverons une excellente auberge à Hotilovo , me dit le prince Galitzin. » J'arrive et j'y demande un bon lit. On me regarde d'un air étonné. tJn ht! Cela parait fabuleux: je suis totalement incompris; je semble un être exceptionnel. Qui jamais s'était avisé de demander un lit dans l'excellente auberge de Hotilovo! A quoi bon un lit en voyage! Quand on veut changer de contrée , on n'a absolument besoin que de chevaux et de voitures. Passe encore pour un banc ou pour une chaise , si l'on s'arrête pour prendre ses repas', mais un lit ! quelle extravagance ! Il ne manquerait plus que de pousser l'absurdité jusqu'à demander des draps. Je vois chacun hausser les épaules. Le dialogue suivant avait lieu tout bas en langue russe : « — D'où sort cet
(1) Ces hauteurs séparent le bassin de Ladoga de celui du Volga. Ce pays a des accidents de terrain et des chutes d'eau.
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étrange monsieur? — Il lui vient des idées uniques. — Que croyez- vous qu'il cherche? un Ut! »
Les auberges russes , notamment au cœur de l'empire, n'offrent que fort peu de ressources. On en explique ainsi la cause : les grands seigneurs qui voyagent dans l'intérieur du pays emportent avec eux tout ce qui leur est nécessaire , des matelas, du linge , des vivres, du vin, et jusqu'à de l'eau ; les auberges , par conséquent , regardent comme inutile de leur préparer la moindre chose. Les voyageurs indigènes qui n'ont pas une haute fortune, sont censément regardés sur la roule comme n'ayant nul besoin des pompes et douceurs de la vie, auxquelles ils n'ont aucun droit. Donc, on ne s'occupe pas d'eux. Quant aux voyageurs étrangers , on n'y fait point attention , vu que c'est une espèce fort rare. On cite un comte Sclieremetieff, qui, lors de la dernière campagne contre les Polonais , se faisait suivre à l'armée , non seulement de fourgons où étaient des vivres indispensables, mais d'un tombereau plein de terre à plusieurs étages, où, par le moyen d'un calorifère , il faisait pousser progressivement de la salade et des verdures. Il aimait les légumes frais ; et, grâce à
sa serre-chaude ambulante , une végétation printanière galopait, en toute saison, à la suite de ses bagages.
Qu'aperçois-je dans le lointain? TVichni- Woiotchock (onze consonnes et cinq voyelles). La Pologne aurait fait mieux encore , elle eût mis une Yoyelle et quinze consonnes. Wichni- Wololchock est une belle ville d'entrepôt qui approvisionne Pétersbourg (1). Tarjok : arrêtons-nous ici. Tarjok , le seul endroit où j'aie vu de jolis costumes de paysannes , Tarjok a une auberge sublime : on peut y parler de lits sans être ridicule ; on y conçoit ce qu'est un lit. J'y vis une belle couchette 5 il y manquait, il est vrai, des matelas, des draps et une couverture ; mais hors cela , c'était parfait. Gloire à madame Pojarsky !
Madame Pojarsky , l'hôtesse par excellence , est une de ces femmes hors de ligne , à laquelle la Providence départit de loin à loin d'incommensurables mérites. Madame Pojarsky, née dans des rangs obscurs , et dépourvue de fortune, se sentit tout à coup inspirée. Son génie avait découvert qu'un nouveau besoin se faisait généralement sentir
(i) On y trouve ton les sortes de denrées. Un grand canal y réunit le Vohja au Vo{«of,
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enRussieiTar/ de griller des côtelettes deveau. Éclairée à cet effet par une sortede rayon divin, notre illustre prédestinée apparut au monde gastronome avec un chef-d'œuvre nouveau : des côtelettes Pojarsky. Bientôt la foule ébahie accourt à la petite auberge où se cachait l'immense talent ; une multitude de bouches, dévorant une profusion de côtelettes , s'ouvrent démesurément pour proclamer la gloire nouvelle; et madame Pojarsky, en faisant tourner ses morceaux de veau sur le gril , commence à rouler elle-même sur l'or et sur l'argent. Deux cent mille francs sont consacrés par elle à la reconstruction de son hôtellerie. Une enthousiaste de ses faits et gestes , après avoir dégusté une couple de côtelettes , va jusqu'à lui octroyer deux mille paysans , par contrat notarié , en reconnaissance du mets dont elle avait doté la patrie. MUle paysans par côtelette ! Était-ce payer largement? Mais on lui dispute sa nouvelle propriété : il faut être noble en Russie pour pouvoirjposséder des esclaves ; et elle en est encore, en attendant l'issue du procès , à ruminer ses plaidoiries et à paner ses côtelettes.
Non loin du pays de Y hôtesse, est une rivière assez large où se passa une aventure assez bizarre. Un courrier du gouvernement,
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charge d'une mission pressée , arrive au bord de cette rivière. Yégor était suivi d'une jeune fille de Tarjok , remarquablement jolie , et encore plus remarquablement tendre : car elle avait quitté père et mère pour accompagner son amant. Le courrier choisit une barque où se trouvaient un pilote avec deux rameurs ; et il allait passer sur la rive opposée, lorsque l'entrepreneur-général , propriétaire des bâtiments de transport du lieu, défend aux bateliers d' Yégor de traverser en ce moment la rivière. Le courrier, ne pouvant attendre , s'emporte contre un pareil ordre. On lui répond d'une manière injurieuse. Yégor, de nature violente , applique un vigoureux soufflet sur la joue de l'entrepreneur. Celui-ci, insulté a la fois dans son autorité, dans ses fonctions et dans sa personne , veut une vengeance éclatante... , mais pardevant les tribunaux. « — Je vous prends à témoin de l'outrage que j'ai reçu , dit-il au pilote et à ses deux rameurs. Cet homme me le paiera cher, Gonduisez-le aujourd'hui sur l'autre rive ! demain , je le mènerai plus loin, »
La nacelle fendait les eaux. « — Yégor! dit la jeune fille au courrier, souffletez maintenant le pilote et les deux rameurs.
« — Eh ! pourquoi? « — Souffletez de suite !»
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Yégor obéit sur-le-champ. Los trois mariniers, stupéfaits de L'outrage inattendu, voulaient se venger à leur tour ; mais le courrier, armé jusqu'aux dents, avait épée et pistolets. Il tient ses ennemis en respect; et pas un n'ose l'attaquer.
« — Je suis l'enfant d'un magistrat, dit alors tout bas la jeune fille à son amant. Je connais la législature du pays ; et je viens d'arrêter toutes poursuites judiciaires contre vous. L'entrepreneur n'a plus d'appuis.
« — Comment cela ?
«• — Voici la loi : nul ne peut être témoin dans un procès où il est lui-même partie. Il ne saurait figurer comme attaquant dans une cause oùjil se trouve impliqué. Un soufflet vous compromettait ; Quatre vous ont tiré d'affaire. »
Admirable justice humaine !
A mesure que j'avançais vers Moscou, je remarquais un notable changement dans la température. L'air me paraissait plus doux qu'aux bords de la Neva. Je n'en éprouvais cependant aucune satisfaction. Le froid est l'élément de la Russie ; et la chaleur m'y paraissait un contre-sens ; je regrettais d'y être en été , car sa vraie saison est l'hiver. Le prince Galitzin - chemin faisant , me racon-
tait un fait merveilleux... dans les annales de la glace.
L'impératrice Elisabeth avait un fou qu'elle affectionnait. Elle le marie elle-même, et veut une noce brillante. Qu'imagine Sa Majesté pour que la solennité sorte des routes battues? Elle fait construire , en plein hiver, avec les glaçons de la Neva, un vaste palais en cristal. Ses murs, brillantes stalactites, s'élèvent comme par enchantement.
Son portique a des colonnades , et ses gale*ries des sculptures, tout cela travaillé en glace. Soudain , à l'heure des ténèbres, l'intérieur de ce temple est illuminé en bougies. Elisabeth et sa cour s'y rendent avec les fiancés. Des canons en glace les saluent par des détonations inconcevables. Une musique harmonieuse part de ces enceintes transparentes où des milliers de lumières scintillent aux lustres et aux candélabres , comme dans un logis de fées. On chante, on danse sous les glaces ; et , transmise à la postérité par les poètes russes , cette fête fut immortelle.
Hélas ! sous l'impératrice Anne , il fut bâti une maison semblable par l'affreux ministre Byron. Mais à quelles fins différentes ! Un jeune Russe s'était moqué du haut dignitaire ;
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ce dernier le fait arrêter 5 et , ayant ordonné qu'on déshabillât le coupable en plein air au cœur de l'hiver , il lui fait jeter sur le corps une énorme quantité d'eau qui se gelait , à mesure et par couches , sur son infortunée victime. Bientôt cène fut plus qu'une effroyable statue de glace ; et Byron allait placer cette statue, en guise d'ornement d'architecture , au fronton du palais de glace qu'on lui bâtissait près de la Xéva , lorsqu'il apprit que l'impératrice indignée tonnait contre un pareil acte de barbarie. La statue fut jetée dans le fleuve ; et Byron nia le forfait.
Twer. Il serait impardonnable de ne pas mentionner honorablement cette belle ca- . pitale d'une des provinces importantes de la Russie ; j'avais envie de m'y arrêter ; mais j'approchais de la grande cité des premiers czars ; et , comme les soldats de Napoléon , après la bataille de Borodino , je m'écriais : Moscou ! Moscou!
Twer, sur le Volga, date de 1182. Deux incendies la détruisirent en 1276 et 1282. Elle fut saccagée ensuite par les Polonais en 1606. Rebâtie à neuf par Cathrine H, Twer devint plus lard la résidence delà princesse Catherine, sœur d'Alexandre, et de son marileprinccGeorgesd' Oldenbourg Jls'y était
passé, récemment, une aventure originale.
Un jeune officier en congé, que j'appellerai seulement Michaël, ne voulant pas donner son vrai nom , était, épris d'une fort jolie dame qui séjournait momentanément à Twer. Elle s'appelait Georgine. Le sentiment pouvait arriver à son cœur , mais elle préférait que l'argent arrivât à sa bourse. Un jour, au milieu d'une tendre déclaration de Michaël : « — J'aurais besoin de six mille roubles, » dit négligemment Georgine.
Et l'officier comprit à merveille.
« — Cher ami ! dit le lendemain Michaël au mari de sa bien-aimée , pourriez-vous me prêter six mille roubles pour deux ou trois jours?
« — Avec grand plaisir : les voici. »
L'officier court aussitôt déposer la somme aux pieds de l'objet adoré, et reçoit le prix... de sa flamme. Il est le plus heureux des hommes.
Trois jours se passent dans l'ivresse du succès et les béatitudes de l'amour. Le dernier soir il sortait beaucoup trop tard de chez Georgine ; il venait de lui faire ses adieux , car il repartait au point du jour pour son régiment ; et, dans l'expression de ses regrets , il avait oublié que minuit était
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sonné depuis longtemps. Ciel ! il rencontre le mari... qui peut-être aussi revenait de quelque galante aventure. <r — Vous ici! chez moi ! à cette heure ! dit l'époux en fronçant le sourcil.
« — C'est que je pars demain pour l'armée, répond Michaël, et qu'il fallait payer aujourd'hui mes dettes. Or, je n'ai pu me procurer que tout à l'heure l'argent que vous m'avez prêté ; et, ne vous ayant pas trouvé chez vous, j'ai cru devoir remettre les six mille roubles à votre femme ; elle est chargée de vous les rendre.
« — Très bien! dit le mari enchanté, voilà qui est exact et loyal ! je suis ravi de votre conduite.
« — Il n'y a pas de quoi ! cher ami. »
L'on s'embrasse et l'on se sépare. Georgine fut obligée de remettre les fonds à son mari sans quoi il eût fallu lui expliquer à quelles autres fins le rendez-vous nocturne avait eu lieu. L'amant fut doublemeut heureux, son bonheur n'avait rien coûté.
Enfin , elle s'offrit à moi la fameuse cité sainte de Pierre-le-Grand , la Rome aux sept collines de l'empire des czars, la Constantinople du nord , l'immortelle capitale qui ne
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devait apparaître à Napoléon triomphant que comme un météore à chevelure de flammes, pour le foudroyer dans sa gloire!...
Un frémissement religieux parcourut mon corps à son aspect. Il était environ midi ; la pluie n'avait cessé de tomber pendant toute Ja matinée ; le soleil perçait péniblement des nuées orageuses ; et la nature s'était revêtue d'un manteau de deuil. <r — Voilà donc Moscou! » m'écriai-je; de fatals souvenirs m'oppressaient , et une larme roula sous ma paupière. Napoléon , lui-même aussi , Napoléon, pour la première fois, versa, dit-on, des pleurs sur ces plages. Il fuyait alors la région embrasée où s'engloutissait sa fortune et où s'éteignait son étoile. Hélas ! quelle horreur l'eût saisi, si alors, du milieu des flammes de la cité , la terrible et prophétique main du festin de Balthazar lui avait tout à coup présente ces brûlantes paroles , tracées sur les murs du Kremlin : « Moscou ! route de Sainte- Hélène ! »
Mais l'astre du jour , parvenu a se dégager des brumes de l'atmosphère, vint soudain , comme par magie , rayonner sur la grande ville. Quel spectacle m'était offert! Aucune capitale de l'Europe, excepté Bysance peutêtre, n'en peut présenter un semblable.
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Douze à quinze cents clochers, pyramides, coupoles et croix , lamés d'azur , de pourpre et d'or, siinciilaienl à la fois dans les airs. Une quantité de tours, en forme de minarets, se dressaient au milieu d'un assemblage inouï de constructions appartenant à tous les modes d'architecture. Ces édifices bizarres , les uns chargés de peintures dans le goût vénitien , les autres de dentelures dans le genre mauresque, et plusieurs d'ogives dans le style gothique , se déroulaient sans confusiou avec leurs dômes bleus ou verts, leurs aiguilles d'argent ou d'or , et leurs belvédère aériens. L'œil s'égare ébloui sur cette multitude de monuments variés parmi lesquels il n'ose choisir. L'imagination, pas plus que le regard , ne peut saisir les innombrables détails de celte forêt bigarrée de flèches, de portiques, de colonnes et d'obélisques. Ici un hôtel français à côté d'une maison arménienne , là un temple indien près d'un castel allemand. D'un côté le faîte d'une mosquée, de l'autre les pavillons d'une pagode. C'est à lafois l'Europe et l'Asie, c'est l'orient et l'occident. Le grec et l'égyptien y rivalisent avec l'arabe et le chinois. Grenade et Pékin s'y rétrouvent. C'est Jérusalem et Paris.
Mes premiers pas, à Moscou, se dirigèrent
vers le Kremlin. Le Kremlin! que de souvenirs se rattachaient à ce lieu! Napoléon, traînant à sa suite une légion de héros et de princes , ayant vingt nations sous ses drapeaux , et . donnant le mot d'ordre à l'Europe, était entré là radieux ! . . Je me rappelai d'abord cet homme du destin passant, peu auparavant, à Dresde, au milieu d'une cour de souverains prosternés devant lui; je le voyais, environné de tous les prestiges de la puissance et du génie, disposant à son gré des empires, ne marc1 iriïit qu'au milieu des acclamations, et, sous l'enthousiasme des peuples, ne vivant en quelque façon que dans la sphère des apothéoses... Puis mon tableau changea brusquement: je crus entendre les salves de l'artillerie annoncer la chute du conquérant; et les Te Deum de l'église, la délivrance de l'Europe, Toutes les voix de la renommée se taisent, tous les phares de gloire s'éteignent. Le monde comprimé se dilate, va-t-il enfin renaître au bonheur? Non : l'esprit révolutionnaire se lève; il grandit ; les monarchies se rapetissent. D'abord, décroissances et vide; puis,, peurs et concessions honteuses; il n'y avait plus de granî qu'une tombe; cette tombe était Sainte- fJclène, et cette tombe... on l'a vidée.
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Je m'arrachai à ce pénible cauchemar. Je foulais le sol du Kremlin (l); décrivons l'immortelle enceinte. Le Kremlin , monument des grands souvenirs historiques de la Russie, n'a pas une place qui n'ait été marquée par un fait glorieux, et pas un créneau où ne se soit appuyé quelque vaillant héros. Les cris de la victoire et les gémissements de la douleur y ont successivement retenti. Des générations y ont passé tantôt triomphantes et tantôt subjuguées. Quand princes et peuples tombaient, frappés par le malheur ou le temps, lui seul restait inébranlable et debout, comme le génie tutélaire de l'empire. C'est au Kremlin que Dimilri Douskoï déploya son drapeau noir en marchant contre Mamaï, et que Jean Vassili-Evitch foulait aux pieds l'image du Khan, à laquelle on le sommait de rendre hommage. C'est au Kremlin qriYvan-le-Terrible, après s'être couvert de gloire, souilla ses lauriers par ses crimes: C'est par la porte sainte de Spaskoï, au
(1) En 1300 le Kremlin n'avait encore que des murs en bois blanc. En lôôl ils furent refaits en bois de chêne; et en 1367, avant l'invasion des Tartares, on les construisit en pierre et on les crénela. On n'a fait depuis que les restaurer de temps à autre.
Kremlin, qu'entra Vassili-Scliouisky , la croix et l'épée à la main, pour abattre le faux Démétrius. C'est de la salle d'or du Térema , au Kremlin , que les libérateurs de Moscou , Minine et Pojarshj , entendaient les acclamations publiques immortaliser leurs victoires. C'est sur les parvis de l'église de l'Assomption, au Kremlin, que l'aïeul de Pierrele-Grand, le czar Michel Romanow , encore enfant et nouvellement couronné, versait des larmes d'effroi en songeant au brillant fardeau qui lui était imposé, tandis que les Russes baisaient ses pieds en pleurant de joie. C'est au palais des menus plaisirs du Kremlin, bâti par Alexis Mikliaëlovitch , que ce prince, père de Pierre-le-Grand , se montra législateur après avoir été héros. C'est à l'église du couvent des Miracles, au Kremlin, que fut baptisé le fondateur de Pétersbourg. C'est sur l'escalier rouge, au Kremlin, que sous le glaive des Sirelùz , coula le sang des plus nobles défenseurs de Tempire. C'est sous la grande salle voûtée du palais à facettes, au .Kremlin, que tous les héros des âges anciens et modernes vinrent successivement s'asseoir aux banquets souverains, et y vider la coupe d'or des fêtes. C'est du sommet de la tour iïYvanVekili, au Kremlin, que la grande Catherine,
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rêvant les hautes destinées futures de son pays, tournait ses regards vers Basanée. C'est enfin aux murs du Kremlin qu'enlra Napoléon dans sa gloire...
Rien de plus pittoresque et de plus curieux que l'aspect de cette étonnante forteresse qui, avec ses 6240 pieds de tour, est une cité tout entière au milieu d'une capitale (1). Le Kremlin a cinq portes surmontées de tours en pyramides (2). De hautes murailles crénelées, où s'élèvent treize autres tours, de distance en distance , l'environnent de tous côtés. Sept palais, plus vastes les uns que les autres, s'y disputent la prééminence (3); et un huitième palais, auspi im-
(1) Le Kremlin a la forme d'un triangle, el la Moscova baigne un côté du ses murs. Ce côté de triangle a 1,800 pieds. L'autre, en face du bazar, a 2, 100 pieds; et le dernier, côté du jardin, en a 2,5'iO.
(2) La première est la Porte Sainte, bâtie en 1491 par l'Italien Piélro, et où se voit la première liorloge qu'eut la Russie, et que Pierre-le-Grand lui apporta de la Hollande -/la deuxième est la Porte Saint-Nicolas ; la troisième la Sainte- Trinité ; la quatrième la tour de la Foret; et la cinquième la Porte Secrète. La plus belle est la Trinité, elle est hérissée de flècbes et d'obélisques.
(5) Le vieux palais des Czars, le palais Anguleux, les Menus Plaisirs, le palais du Patriarche, Y Arsenal, le Sénat, et le Nouvel Arsenal où se conserve le trésor.
mense que le palais d'Hiver, à Pétersbourg, s'y achève présentement. Le Kremlin a trois places publiques. Il s'y élève plus d'une vingtaine d'églises, dont les trois plus belles, situées sur la Place des czars et à quelques pas lune de l'autre, ont dix-neuf coupoles surmontées de leurs croix et resplendissantes d'or. (Une d'entre elles est, dit-on, d'or pur.) Dans le premier de ces saints monuments (l'Annonciation) (i) on baptisait et on mariait les souverains. Dans la seconde l'Assomption, on les couronnait (2); et dans la troi-
(1) Celte église, commencée en 4397, est peinte à fresques cl pavée en agathes.
(2) Cette église, bâtie en 4475 sous Yvan 111 Vassili- Evitch, est couverte de peintures à fresque sur fond d'or. Son architecture est demi bysanline et demi tartare. Son iconostase, en vermeil , est de la plus grande richesse. Là est la fameuse sainteVierge de Vladimir, peinte, dit-on, par saint Luc; un Clés solitaires, qui couronnent cette image, est évalué plus de 80,000 francs. Elle fut transportée à Moscou pour lui servir de palladium, alors que STimwr menaçait cette capitale. Là aussi est une image du Sauveur, peinte, dit-on, par l'empereur Emmanuel, et qui jusqu'en 4570 a appartenu à sainte Sophie, deConstanlinople. Là enfin on conserve un clou de la vraie croix, la tunique de Jésus-Christ et une partie de celle de la Vierge. L'ensemble de ce monument est admirable.
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sièrae, les Archanges , on les] enterrait (1). Je passe sous silence une foule de bâtiments, de dépendances, et d'habitations qui s'entremêlent aux tours, aux remparts, aux donjons et aux palais. Toutes ces constructions irrégulières, entassées sans calcul, en désordre et au hasard, troublent l'esprit et la pensée. Les unes sont épaisses et massives comme les sépulcres de Memphis, les autres légères et dentelées comme les galeries de l'Alhambra. Comment ne pas rester confondu d'admiration devant cette variété inimaginable de portiques, de terrasses, de balcons, de pyramides, de rampes, de pointes et de dômes qui vous rappellent à là fois l'Egypte et l'Italie, la Palestine et l'Inde ! Les sommitésdorées qui scintillent, la profusion de couleurs qui se déploient, les divers styles qui se mêlent, les contrastes qui se succèdent, tout offre là je ne sais quel mélange fantasque et merveilleux qui ne saurait être contemplé sans enthousiasme. On y est sous le charme des prismes. Tout y paraît du domaine des fables;
(1) Cette église, qui remonte à 1555, renferme lâchasse Je saint tiimitri, GIsd'Yvan IV. Sur ses murs est représenté le jugement dernier.
et cependant, stable et splendide, tout y est gloire et vérité.
J'étais entré au Kremlin par la Porte Sainte où personne ne passe que la tête découverte (1) et, peu après, j'étais au sommet de la haute tour ftYvan Veiiki (ou Velikoï) d'où Napoléon, terrifié, regardait l'embrasement de Moscou. En ce moment la Rome tarmr<?,selon l'expression de Mad. de Saël, n'avait plus que des maisons désertes; 400,000 personnes avaient disparu comme un seul homme. C'était le 25 septembre ; un vaste et silencieux tombeau venait] de recevoir les conquérants. Tout à coup le froid cercueil se change en un sépulcre ardent. Des cloches mystérieuses, dont on ne peut découvrir les sonneurs, donnent le signal de la destruction ; des hordes , sorties on ne sait d'où, s'élancent à l'œuvre infernale. Tous les quartiers de la ville s'allument à la fois. Au mugissement des torrents de feu que poussait un vent violent se mêlaient le fracas des
(5) Ce fut Alexis, père de Pierre-le-Grand, qui en intima l'ordre. Un miracle, dit-on, s'était opéré là. Une troupe ennemie y fut frappée d'aveuglement au moment où il passait sous la voûte de cette porte pour s'emparer de la ville sainte.
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écroulements, les cris de désespoir des victimes et les vociférations des incendiaires. Le vainqueur d'Austerlitz avait cru n'avoir à combattre qu'un prince, il avait à lutter contre une nation. Il s'abusait sur la Russie comme il s'était trompé sur l'Espagne. Lui faliait-il donc, pour s'éclairer, les foudroyantes lueurs de Moscou!... Ah! du moins les désastres de la Russie allaient prouver à l'univers que, pour vaincre la France, il fallait plus que des bataillons, plus que des princes, plus même que des peuples : il fallait les éléments déchaînés, les saisons en armes, le brasier des incendies, les glaces de l'hiver, l'Europe tout entière... et Dieu.
Un matin, j'étais sur la route de Smolensk, me rendant au château de Kountzovo , chez le comte de Strogonoff, une des principales autorités de Moscou. Mon cocher arrête soudain les quatre chevaux de front qu'il conduisait à l'antique mode de Rome; et, ne pouvant m'expliquer sa pensée en français, il me crie , en me montrant du doigt une éminence : « Napoléon! Napoléon! »
Celte éminence était Poklonnaja-gora , le tertre où, pour la première fois, l'empereur aperçut Moscou. Là, ses officiers, jetant leurs bonnets et leurs chapeaux en l' air, s'écrièrent ;
Moscou •' Moscou! » Plus tard, un autre souverain, visitant la Russie, montrait de là, à son tour, la grande ville aux puissances qui l'entouraient : « — Saluez , Messieurs ! disait-il , voilà la mémorable cité qui nous a tous affranchis ! »
Je m'assis sur cette hauteur, d'où Napoléon , venant de traverser d'arides déserts , jetait un regard d'admiration et de bonheur sur les coupoles d'azur, de pourpre et d'or de la belle métropole qui se déployait en amphithéâtre devant lui. Moscou, c'était la terre promise ; Moscou était là rayonnante de toutes les magnificences de ses monuments, et ne devait pas tarder à resplendir de toute l'horreur de ses vengeances; Moscou! c'était en ce moment pour lui la gloire, la lumière, l'existence : et cette gloire allait être le néant, celte lumière les ténèbres, et cette existence la mort. Sur cette élévation où je me trouvais , le cœur de Napoléon avait battu d'orgueil et de ravissement. Hélas! quelques instants plus tard !, .. Mais alors, enivré d'encens, il ne rêvait encore que palmes et triomphes ; il dominait encore l'Europe...
Non loin de moi était l'église rouge de Pliili, où le maréchal Koutouzoff s'était décidé à la reddition de Moscou, aux cris de dou*
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leur de l'armée. Que de sombres réflexions se pressaient dans mon esprit! Routouzoff n'existait plus ; les vaillants chefs de l'époque sommeillaient aussi, pour la plupart, sous la pierre funèbre. Le Titan des victoires, celui qui relevant l'éclat des diadèmes, tenait comme enfermées sous clef les outres révolutionnaires, le grand aigle avait disparu ; et qui aurait pu le prévoir! lui qui n'avait pu s'élever, tout en comprimant les apôtres de l'anarchie , sans bouleverser tous les royaumes , il n'avait pu tomber, en affranchissant ses esclaves par sa chute, sans ébranler toutes les monarchies! Puis, qu'étaient devenues les illustrations de l'empire ? où étaient les phares qu'avait allumés l'astre souverain? « — Oh ! me disais-je avec douleur, toute victoire parmi les conquérants d'ici-bas n'est-elle, en dernier résultat, qu'une défaite plus ou moins parée, qu'une chute plus ou moins célèbre ! A part quelques hommes à existences quasi-fabuleuses , espèces d'allégories vivantes, combien peu ont le droit de se survivre! Je crois aux roches tarpéiennes, j'ai peu de foi aux capi tôles. *
Péirosky, où se retira Napoléon fuyant les flammes de Moscou, est un château oriental ; il a huit tours d'une construction bizarre , un grand perron de treize marches , et un beau portique à colonnes; l'ensemble est dans le goût byzantin. Je demandai à y voir la chambre où coucha le futur captif de Sainte-Hélène. Qu'il a dû mal dormir sous ces murs (i) !
L'habitation du fameux Rostoptschine à Moscou survécut à la catastrophe. Il n'eut pas le temps d'y mettre le feu en quittant la ville ; en revanche, il embrasa de sa propre main sa maison de campagne , sur la route de Kaloufja ; et , en l'évacuant , il y planta un poteau avec cette inscription : « Je ne veux pas que cette demeure, que je me suis plu à embellir et où j'ai passé les plus beaux jours de ma viejsoit souillée par la présence de C ennemi. »
(1) Péirosky, à une petite lieue de Moscou, est la résidence où s'arrêtent les souverains lorsqu'ils viennent faire leur entrée solennelle dans la capitale. Elle a une cour intérieure demi-circulaire, des galeries, des arceaux, des donjons, des ogives et des sculptures, le tout bariolé, de la manière la plus pittoresque, de vert, de bleu, de rouge et de jaune. Chaque porte extérieure a de jolies tourelles; et dos jardins l'environnent.
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On sait que le comte Rostoptschine, avant sa mort, publia de singulières pages sur le désastre de Moscou. Une dame de haut parage lui ayant un jour conseillé d'écrire ses mémoires, le général lui apporta le lendemain un petit rouleau de papier. « — Vos ordres sont exécutés. — Comment cela? — Voici mes mémoires. — Déjà ! la chose est impossible. — Quatorze chapitres madame! et rédigés en dix minutes. »
La dame ne s'attendait, certes, pas au morceau suivant. J'en ai entre mes mains la copie (1).