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bes nues , une corde autour de la taille , un bissac sur le dos et un bâton à la main , allaient visiter le saint lieu ou revenaient de ses autels. Touchante coutume des vieux âges ! Oh ! comment ne pas regretter l'époque où les générations souffrantes allaient puiser les consolations et les espérances aux sources de la foi ! le corps y reprenait à la force , l'esprit s'y retrempait au courage , l'âme y renaissait au bonheur.
Entouré de riantes collines , le célèbre couvent est lui-même sur une hauteur qui domine la contrée. Ses galeries crénelées, ses tours imposantes , ses flèches et ses coupoles, lui donnent l'aspect d'une ville. Le long de ses murs , sur la place publique , il se dressait une quantité de petites échoppes où les pèlerins achetaient leurs provisions. De là , au pied du monastère , ils allaient s'arranger un coucher ; puis , à ce paisible bivouac , n'ayant pour abri que le ciel , ils s'endormaient paisiblement , le crucifix sur la poitrine, et la paix du Seigneur dans l'âme.
L'archimandrite, instruit de notre arrivée, vint lui-même nous recevoir. J'avais été prévenu du charme de sa personne ; et cependant j'en fus frappé. Ses grands yeux noirs ,
comme un miroir divin , reflétaient la beauté de son âme. Ses traits , d'une régularité parfaite , avaient une expression de pieuse et tendre mélancolie qui tenait de la terre et du ciel : mélange singulier et touchant de deux natures et de deux vies. Son front était calme et serein , bien qu'il y eût passé des orages. Après ses prières et ses devoirs, répandre des bienfaits était son occupation chérie; et l'on voyait que le bonheur n'était plus pour lui, sur la terre, qu'une sainte répercussion qui lui venait du bonheur d'autrui-
«r — Le père Antoine a bien souffert ! disje à un moine du couvent. Sa vie m'a été racontée. Les bruits publics...
« — Ne sont que des fables , répondit gravement le prêtre ; gardez-vous d'y ajouter foi ! »
Quelques instants après , j'interrogeais un militaire russe qui se prétendait intimement lié avec l'archimandrite , et professait pour lui la plus haute admiration.
« — Vous connaissez le père Antoine?
faut-il croire aux récits publics?...
e — Oui ! me répliqua l'officier : je vous garantis qu'ils sont vrais, d
Je tirai à l'écart mon coj»paguon de
voyage, M. Weitbrecht, "vieillard instruit et homme de cœur.
« — Et vous ! Monsieur , lui demandai-je , que pensez-vous du père Antoine ? savez-vous ses malheurs passés?
« — Je sais ce que chacun répète. Les uns me disent : c'est certain ; les autres ajoutent : c'est faux; et moi , je demeure indécis. »
Ce fut aussi ma position. Je suis encore dans le doute.
Hélas ! je m'en suis constamment aperçu dans mes voyages : il est presque toujours impossible , en cherchant à s'éclairer n'importe sur quel sujet, d'arriver complètement à la vérité. Ici de trompeuses ténèbres : là, des lumières équivoques : du pour et du contre partout.
L'archimandrite me mena d'abord au tombeau de Saint-Serge; et, pèlerin des temps de la foi, j'y courbai mon front et priai; puis, il me montra en détail les richesses du monastère, et j'en restai émerveillé. Les sanctuaires de toutes les églises de Troifza resj^iendissent de pierreries. J'y contemplai une cène en relief, dont les figures étaient d'or massif, hors celle de Judas qui était en piomb doré. De ma vie je n'avais vu tant de perles fijxes. Dix salles sont remplies, au bâ-
timent du trésor , de chasubles , de calices , de missels, de croix, et d'offertoires chargés de diamants, de rubis, de saphirs, etc., etc. il s'y voit un autel estimé un million et demi ; et j'y examinai, avec la plus curieuse attention , une pierre précieuse où la nature, elle seule et sans aucun aide, a dessiné admirablement le Sauveur sur la croix au pied duquel est un homme en prières. Enfin , comme admirable contraste , là , au miUeu des magnificences les plus éblouissantes , est le pauvre froc de Saint-Serge. C'est un haillon sous des soleils ; mais quel soleil que ce haillon !
Troitza , dans son enceinte fortifiée , ren* ferme dix églises (l).ll avait jadis trois cents
(1) Une d'elles a un clocher plus haut que celui d'Fvan Felikoï au Kremlin. Parmi les bâtiments du monastère, on remarque particulièrement le palais des Czars, le trésor et la demeure de l'archimandrite. L'iconostase de la cathédrale où repose saint Serge, est en vermeil, ornée d'images couronnées de pierreries. L'image du saint, regardée comme miraculeuse, accompagna Pierre-le- Grand comme un palladium dans ses guerres contre Charles XII. Là est aussi l'image miraculeuse de la Vierge de Sniolensk toute couverte de pierreries. La châsse en vermeil de saint Serge est recouverte d'un baldaquin en argent, à colonnes semblables, le tout pc-
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moines ; il n'en a plus que cent aujourd'hui. Je yis la place où un strélitz, armé du fer homicide, allait frapper P'ierre-ie-Grand : un simple autel s'élevait entre le prince et l'assassin. Le czar n'avait là d'autre sauvegarde que Dieu : le brigand recula effrayé; il n'osa verser le sang royal auprès d'un tarbernacle ; et, sans le secours d'aucun homme, Thumortel empereur fut sauvé.
Je demandai à l'archimandrite où l'on
sant 10 quintaux. Devant la cathédrale est un obélisque en pierre, où le célèbre métropolitain Platon (instituteur de Paul I", et qui couronna Alexandre) a tracé sur quatre tables de marbre les faits les plus importants de l'histoire de Troitza, tels que : les victoires de Dmitri Douskoi, la délivrance de la Russie par Minine et Pojard^, Pierre-le-Grand sauvé, etc. Non loin est le tombeau du fameux Boris Goudounow; les pierreries que donna ce prince au couvent sont d'un prix incalculable. Les trois principales églises de Troitza, l'une du xiv« siècle, l'autre du xvS et la dernière du xvi% sont d'une belle construction. On y montre une cloche qui pèse 160,000. Le beau cloclicr du monastère se compose de cinq tours hissées les unes sur les autres, avec pilastres et balcons, et surnionlées d'un dôme en or. On assure que cet édifice remarquable est sur le modèle de la tour de Pékin en Ciiine. La peste ni !e choléra ne pénétrèrent à aucune é[>oque sous les murailles de Troitza.
avait pu cacher les trésors de Troitza h V époque où les Français n'en étaient plus qu'à trois lieues. '
<r — Rien n'a été caché ! me répondit-il.
Lorsque le prince Bagration , en fuite et
blessé , fut porté mourant sous ces murs , il
voulait en faire enlever toutes les richesses
pour les mettre en un lieu plus sûr. «—Non ,
^^..^^ lui dit le métropolitain de Moscou,] elles n'ont
y^vypen à Cl aindre à Troitza ; l'ennemi n'y en-
^/ ,1 èrera point : j'en ai eu d'en haut la promesse.
"' ^^' ' Quant à vos troupes, qu'elles partent! j'ai
mieux qu'elles pour nous défendre : j'ai Dieu !
et Dieu ne trompe pas. :»
Un novice ,Jrère Alexandre , accompagnait r archimandrite. Agé de vingt-huit ans, il avait des yeux bleus et des cheveux blonds ; son charmant visage était , comme celui de son supérieur, d'une beauté suave et mélancolique. Je ne pus m'empêcher de le questionner : car il y avait sans doute aussi quelque drame mystérieux dans la vie de ce futur prêtre. Fils d'un général , frère Alexandre avait rempli les fonctions à' aide-de-camp à l'armée , et il ne s'était décidé, que depuis un an seulement , à embrasser la vie monastique.
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« — Vous avez eu des peines de cœur ? » lui demandai- je avec émotion.
Ses yeux se mouillèrent de larmes ; et ce fut sa seule réponse.
Au moment de me quitter ^ il voulut connaître mon nom que l'archimandrite ne lui avait pas dit. Je lui remis une de mes cartes, et elle parut l'étonner.
<r — Seriez-vous celui?...
« — Oui ! mon frère.
11 eût été plus convenable de ne pas l'interrompre. J'aurais mieux fait d'avoir l'air de ne pas le comprendre ; mais la parole avait devancé la réflexion. Nous en restâmes là l'un et l'autre.
J'emportai de Troitza un précieux souvenir. Le père Antoine m'avait prié d'accepter un médaillon monté en argent, avec peinture sur émail, offrant l'image de saint Serge. Je le garde soigneusement.
Il était environ six heures. Mon compagnon de voyage et moi, nous devions aller coucher h cinq ou six lieues de là, au château de CliémciivOj chez la princesse Olga Dolgorouki. Parmalheur, le ciel était menaçant et la chaleur étouffante. Le maître de poste du lieu nous déclarait qu'il fallait six chevaux à notre voiture pour nous tirer des horribles
POLAIRÏ. 15
chemins de traverse du gouvernement de Wladïmir. Six chevaux à une calèche légère, oii il n'y avait que deux personnes et pas de bagages! Notre courrier, parfaitement au fait de la route, nous affirmait que, même avec six bons chevaux, nous pourrions bien ne pas arriver, vu les pluies de la matinée. N'importe ! on attèle , et nous partons. Mais à peine étions-nous, M. Weitbrecht et moi, à quatre werstes du couvent, que le tonnerre commence à gronder. Bientôt un rideau noir s'étend à l'horizon; le vent souffle avec violence; et, au milieud'arides steppes, sans abri, par une pluie battante, nous voilà entièrement à la merci de la tempête!
«r — Si nous retournions sur nos pas! me dit M. Weitbrecht à voix basse et prévoyant déjà ma réponse.
« — Fi donc ! reculer ! Quelle honte !
« — On me l'avait bien annoncé , reprend mon compagnon d'un ton plus gai : vous ne voyagez jamais comme un autre. Il vous faut les accompagnements obligés du barde ou du pèlerin : des ouragans et des tonnerres, des torrents et... des catastrophes.
« — Cette poésie vous eîFraie?
« — Aujourd'hui moins que d'habitude ; j'en ai pris bravement mon parti. Puisque
me voilà avec vous dans les régions romantiques, je veux essayer de me mettre à la hauteur de la position. Il mesemble même que je commence déjà à regarder en face la foudre.
e — Bravo ! c'est un début qui promet.
« — Ne tombe-t-il pas de la grêle? M'est avis que nous allons jouir de toutes les harmonies des rafales et de toute la sublimité des tourmentes?... Mon Dieu! nos chevaux qui s'emportent ! »
En effet, l'un d'eux^ s'étant jeté violemment de côté, venait de prendre le mors aux dents.
€ — Nous versons! crie M. Veitbretch.
<r — Mieux que cela : nous sommes versés. »
Notre calèche, par bonheur, quoique tombée dans un ravin, n'avait ni ressorts cassés, ni chevaux tués, ni postillon blessé. Rien de grave dans le désastre.
« — On me l'avait bien annoncé, répète néanmoins mon compagnon d'infortune en sortant, d'un air à demi lamentable, de la voiture renversée. Ce dénouement était infaillible.
(f — Ce n'est pas là un dénouement, repris-je aussi gaîment que possible : c'est un commencement d'épisode.
V 11 faudrait en sauter quelques pages.
(T Soit ; mais, le long de cette route, les
pages h sauter sont... des précipices.
« — Je veux bien me figurer que nous faisons en ce moment une lecture, continua M. Weitbretch; mais hatons-nous de finir la scène où nous en sommes ; et ne mettons pas icilesinet. »
Le ciel ouvrait ses cataractes ; la pluie nous prodiguait ses largesses ; et nous, au sein de la tourmente, nous en étions à rire aux éclats. Nous n'avions rien de mieux à faire.
Si fait, cependant. Une chose plus essentielle nous était indiquée par le bon sens; nous avions à relever la calèche et à la retirer de son trou ; mais cela pouvait se faire en riant ; et nous menâmes de front les deux choses, tandis que l'orage en remplissait une troisième, avec une énergie soutenue: c'était de nous tremper jusqu'aux os.
Aidés de notre courrier et de notre postillon , nous ne tardâmes pas à remettre sur piedréquipage. Nos chevaux ne hennissaient plus. Leur ardeur s'était ralentie; et, au lieu de se démener à essayer de les contenir, on s'épuisait à tâcher de les faire marcher. Nos
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pégases n'avaient plus d'ailes ; ils n'avaient même plus de jambes.
Nous continuions notre route. Hélas! le déluge qui tombait avait tellement inondé le pays, qu'il ne s'y voyait plus de chemins. Impossible de s'orienter au milieu des flaques d'eaux et des mares fangeuses qui obstruaient tous les passages. Nous arrivons néanmoins à une petite rivière que le postillon reconnaît : mais plus de pont sur cette rivière !...
« — L'orage Taura emporté ! s'écriait notre conducteur.
«r — Eh bien ! dis-je à mon compagnon. Je ne vois plus qu'une ressource.
« — Laquelle?
«r — Il faut passer à la nage.
« — A la nage ! Bien obligé .
t; <r — Le principal est déjà fait. Nous sommes dans l'eau jusqu'au cou. C'est, d'ailleurs, la saison des bains.
« — Je vous remercie du conseil : mais je ne bouge plus de la calèche. Et si, de son côté, la calèche ne veut pas bouger non plus, nous resterons ici l'un et l'autre.
« — Vous voulez dire : l'un dans l autre.
« — Franchement, monsieur le vicomte!
est-ce que cette aventure vous rend heureux?
<r — Heureux comme le poisson dans
l'eau. »
Notre courrier, longeant la rivière, y cherchait un gué praticable.
« — Elle a dix pieds de profondeur, » lui criait noire postillon.
Ce misérable ricanait. Je l'aurais volontiers jeté à la rivière , si cela eût pu faire un pont.
M. Weitbrecht s'était installé dans la voiture en homme qui arrange sa chambre à coucher avant de se mettre au lit.
« — Moi, j'y suis bien décidé, lui dis-je : je ne passerai pas la nuit ici.
<j — Que voulez-vous que nous fassions? « — Continuons la route à pied. Nous trouverons un gué quelque part : je vous en réponds. Nous prendrons chacun un bâton; et, nu pieds, sortant de Troitza, tels que des apôtres errants, nous irons frapper vers minuit au manoir de Cliémétivo. Voyez- vous d'ici la surprise de la princesse Olga! « —Salut! noble dame! dirai-je : le pèlerin frappe à vos portes : Ouvrez... à l'étoile polaire ! » Je pense qu'elle comprendra.
« — Je l'en défierais parbleu bien! Elle nous prendra cpour des fous. Sa porte ne s'ouvrira pas.
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« — En ce cas, nous l'enfoncerons. Puis viendront les éclaircissements, les explications, les remercîments... Et y aura-t-il rien au monde de plus intéressant que notre apparition imprévue, à Chémétivo, en costume troitzien?... Je suis sûr que vous, jambes nues, vous devez avoir bon visage. >
Et nous nous reprîmes à rire.
« — Messieurs! j'ai retrouvé le pont! s'écrie au loin notre courrier. Il n'est que sous l'eau : voilà tout. )»
Nous poussâmes deux cris de joie. Je voulais même entonner, dans mon transport, le cantique de la délivrance : mais j'en avais oublié les paroles ; je n'en avais jamais su l'air ; et nous passâmes l'eau sans musique.
La nuit devenait de plus en plus noire; nous cheminions au petit pas.
« — Il me semble, dis-je à M. Weitbrecht, que je vois là-bas une espèce d'incendie. La foudre aura mis le feu à quelque village. Ne trouvez- vous pas ces clartés singulières?
« — Rien ne me paraît singulier avec vous. Nous voyageons dans des poèmes.
« — Vous les aimez !
« — Je les subis.
« — Plaignez- vous ! je vous le conseille. Nous rencontrons des obstacles, et nous les
renversons ! Les quatre éléments se déchaînent, et nous vainquons les quatre éléments! Les périls se sont amassés, et pas un véritable accident ! Puis, au bout de tout cela, il va nous apparaître bientôt , du milieu d'un bois enchanté, un castel à riches salons, avec un souper somptueux, et la plus jolie princesse du monde!...
<r — Vous le croyez?
« — Je le parie.
« — Vous seriez capable de gagner. »
Le lirmament s'éclaircissait. Des étoiles commençaient à percer les nuages ; et leurs pâles rayons se glissaient sous les longues allées d'un bois. Ce bois n'avait pas de taillis. Des bouleaux de haute futaie s'y dressaient, blancs comme des fantômes, avec d'étranges taches noires ; et, passant rapidement devant notre calèche, y figuraient des rondes de spectres. Je crus voir la danse macabre.
« — Ah ! m'écriai-je tout à coup en frappant sur l'épaule de M. Weitbrecht. Victoire! nous sommes sauvés. Levez la têle, et regardez !
« — Que voyez- vous?
<( — Mon talisman.
« — Qu'est-ce que c'est ?
« — L'Étoile Polaire. i>
20 l'étoile
L'astre scintillait sous la nue : mon compagnon n'y comprit rien.
Nous étions à Chémélivo. Le salon, brillemment éclairé, de la princesse Olga Dolgorouky, s'ouvrit à l'instant devant nous. Il était déjà près de minuit: mais M. de Bulgakow, père de la belle châtelaine et directeur des postes de Moscou, nous avait annoncés à sa fdle; on attendait les voyageurs.
Tous nos maux furent oubliés.
M. Weitbrecht, en dépit du fardeau des ans, avait repris sa force et sa vivacité. Il ne ressentait plus ses fatigues.
Dans l'âge avancé, près d'une jeune et jolie femme, il est des moments où, semblable au météore d'hiver qui fait scintiller la nature sous les frimats, le cœur, tout à coup rajeuni, étincelle comme au printemps. Les tintements de l'âge glacé ne lui arrivent plus alors, sur la pente du tombeau, que dans une sorte de joyeux angélus... écho perdu de la jeunesse !
Les heures s'écoulaient auprès de la ravissante châtelaine avec une rapidité désolante. Nous avions oublié nos épreuves; nous en trouvions la récompense; et nous ne pensions plus au repos.
Le prince Dolgorouky, dans la journée du
l'étoile polaire. 21
lendemain , nous offrit des plaisirs de tout genre. Il avait à son château plusieurs personnes charmantes, entre autres un prince et une princesse Galitzin, et un bel officier nommé Bazile Hovossiltzof. Que les heures coulèrent vite! ... Il fallut encore quitter cette attrayante demeure, comme il/aut constamment, ici-bas, finir par se séparer de toute chose. Oh! que de fois, dans mes voyages, aije éprouvé le regret d'être arrivé, songeant à la douleur de partir !
La princesse Olga, me présentant un album au moment où j'allais remonter en voiture : « — Quelques mots ici !... me dit-elle. Peut-être y ai-je quelques droits ; car non seulement j'ai lu le Pèlerin, mais encore je l'ai reçu. y>
Je pris la plume, et j'écrivis :
c Votre art est celui de charmer,
< Qu'on vous approche, on vous admirel
t On peut même Oser vous aimer;
« Mais comment oser vous le dire! »
U est peu de voyageurs qui, venus à Moscou , s'en soient retournés sans avoir visité Ntdjni'Novgorod. Cette excursion est en quelque sorte un devoir. Nidjni , à plus de cent lieues de Moscou, route de Sibérie, est bâtie sur les bords de VOka et du Volga, au con-
fluent (le ces deux fleuves. Sa position est riante et pittoresque. Elle a aussi son Kremlin ; et sa foire est une des plus célèbres de l'Europe (1).
L'emplacement de celte foire est sur la rive gauche de VOka, là où elle forme, par sa jonction avec le Volga, une langue de terre étendue. On y arrive par un pont de bateaux d'un demi quart de lieue de long. Une multitude de magasins et d'échoppes renferment en ce lieu d'énormes masses de fonte et de fer, de cordages et de cuirs. Un second pont, jeté sur un bras de l'OAa, mène de là au grand bazar, véritable ville de boutiques, oii s'entassent des marchandises de tout genre.
Douze rangées de magasins, tant grands que petits, traversées par une large rue, forment douze autres petites rues aboutissant à l'é-
(1) Nidjni a plus de 50,000 habitants et 26 églises. Le Volga y a 4,600 pieds géométriques de large. Son kremlin a 13 tours, 2 cathédrales et des murs de 30 pieds de haut (les tours sont tombées en ruines). Ce Kremlin est sur une montagne qui domine les deux fl«uves et lacontrée. Kidjni a un obélisque de 75 pieds de haut, en granit de Finlande, élevé à la mémoire de Minine et de Pojarsky. UOka et le Volga, chargés de navires, se déroulent é ses pieds ainsi que la ville et ses bazars.
glise Saint-Mac aire. Ces longues files de constructions commerciales sont terminées par deux autres rangées transversales, en avant du pieux monument, de droite et de gauche. Celles-ci, dans le goût chinois, varient par la forme capricieuse de leurs toits irréguliers surmontés de flammes et de banderolles. On dirait une peuplade des enfants deGengiskan qui, venue pour quelques jours sur ces rives, et sur le point de repartir, ne tardera pas à y replier ses tentes de passage. Le long des boutiques règne une large galerie couverte, dont la toiture repose sur huit mille colonnes en fonte; et, là, circulent, pêlemêle, des Géorgiens, des Asiatiques, des Turcs, des Arméniens, des Bouckhares, des Persans, des Kirghises, des Tartares, des Calmouks, des Cosaques et des Européens, portant tous des costumes différents, et baragouinant chacun diverses langues. C'est une bigarrure, une confusion, un tohu-bohu dont on ne saurait décrire la sauvage bizarrerie. Tout cela se promène entre un temple protestant, une basilique chrétiehne et un metchcd mahométan. Du côté de cette mosquée, vers le petit lap Bagrantsova, on a élevé un théâtre. La foire commence en juillet; il s'y vend, dit-on, pour plus de 150 mil-
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lions (francs) de marchandises ; et il s^y réunit en août jusqu'à 200,000 personnes.
J'avais fait de lointaines courses : je dus revenir à Moscou. La grande cité, outre ses monuments historiques, a des établissements publics d'un haut intérêt. Je les examinai en détail.
l*' V Institut Alexandre. Il fut fondé par l'empereur Nicolas en 183 f, à l'époque du choléra, et pour les pauvres enfants des victimes du fléau. Trois cents orphelins et autant d'orphelines y sont élevés aux frais de l'État. C'est une admirable maison (1).
2° VUn'mersité. Cet étabhssement a des salles d'histoire naturelle où je remarquai un bouc du Caucase, et un bouc de l'Altaï (ovisargali), tels que je n'en avais vus nulle part. La taille de ce dernier est celle d'un cheval, et ses cornes ont trois pieds de long ;
3" Le corps des cadets. Cet institut est modelé sur ceux de Pétersbourg. On l'a placé
(1) Les orphelins y entrent dès le berceau, et en sortent avec un état quelconque, soit civil soit militaire. Pour y être admis il faut être orphelin de père et de mère. Ceux qu'on y reçoit sont, la plupart, des enfants de militaires qui appartiennent à la noblesse. Je visitai leur bibliothèque, et l'on m'y montra mes ouvrages.
dans le palais Gélovîne, où habitait l'Impératrice Anne. Là se passa un fait fort étrange : écoutons l'ancienne chronique.
Laczarine, un jour, allait donner audience en son palais. La grande salle, ornée avec un luxe éblouissant, avait une double rangée de militaires sous les armes. Les portes s'ouvrent. Le grand maître des cérémonies, portant sur un coussin de velours écarlate à franges d'or le sceptre des czars, annonce l'impératrice.SaMajesté s'avance au son d'une musique éclatante.Une quantité de drapeaux, couronnés par la victoire depuis laiVei'a jusqu'à la mer d'Azoff, se baissaient sur son passage. Elle entre : ô surprise! une pâleur subite et mortelle couvre son front. D'une main tremblante, elle désigne son trône avec l'expression de la terreur; et l'assemblée entière aperçoit sous le dais souverain une autre impératrice Aune, assise et couronnée. « Tuezlà! » s'écrie l'héritière de Pierre-le-Grand , l'œil attaché sur sa semblable. A ces mots les glaives se tirent ; on s'élance sur la vision... Mais la vision disparaît; et, peu après cette scène, l'impératrice meurt (1).
(1) J'ai cité ce fait dans Ida à l'appui du culte d«s
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Depuis lors, le palais Géîovine fut abandonné et tomba en ruines. Cinquante ans après, Catherine II le fit reconstruire, et y dépensa 14 millions. Paul P' vint l'habiter à son avènement au pouvoir; mais, au moment oii il entrait dans la grande salle, une partie du plafond , au dessus du trône, s'écroula à ses pieds. Le lendemain, l'empereur en fit une caserne pour le régiment Arhharof.
Ce régiment s'étant insurgé, les corridors et souterrains de ce vaste édifice furent témoins des scènes les plus sanglantes. La caserne, après la destruction des rebelles, fut transformée en hôpital ; et l'on raconte que , lors de l'inspection du bâtiment h cette époque, on trouva, toujours dans la salle du trône, le cadavre d'un homme attaché à l'une des solives qui soutenaient jadis le dais impérial. Enfin, en 1824, on y installa /e cor/)5 des cadets. La fameuse salle fut longtemps impénétrable aux élèves , et l'objet d'une curiosité effrayée. On y fait maintenant l'exercice.
semblables. La tradition moscovite va jusqu'à dire qu'on tira à bout portant sur la vision ^ que le trône fut percé deb-iîles, que la salle fut rempliede fumée, et que la czarine s'évanouii au milieu de la confusion générale.
Plus d'un cadet , assure-t-on, pâlissait encore, il y a peu d'années, en s'approchant, le soir, des portes de la mystérieuse enceinte.
Mon aimable hôte, M. Bestougeff, m'avait mené au Vauxhall à Pétrosky, où se réunissait le dimanche une partie de la haute société de Moscou. J'y entendis des chœurs de bohémiens. Un jongleur indien s'y faisait applaudir. « — De quel pays de Hnde êtesvous? lui demandai-je. — De Genève, me répondit-il avec un flegme admirable. »
L'accent démentait les paroles : Y Indien arrivait de Bordeaux .
Moscou a un théâtre français à l'imitation de Pétersbourg. Un jeune acteur, M. Real, y débutait avec talent. Plusieurs invitations m'avaient été adressées pour me rendre à divers châteaux des environs de Moscou, et j'en avais peu refusé. Rien de plus affectueux et de plus touchant que l'hospitalité moscovite. Pétersbourg éblouit, Moscou attache. On vit d'éclat à Pétersbourg, on vit de sentiment à Moscou. Dans la première cité, qui ressemble atout, on est sous l'empire du luxe et de la grandeur; dans la seconde, qui ne ressemble à rien, on est sous le charme de la courtoisie et de la liberté. On dit dans lasainte cité ce qu'on n'oserait pasdire dans la nouvelle
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métropole. Pélersbourg subjugue l'esprit, Moscou s'empare du cœur (1).
M. Bestougeff me conduisit au château de Constantinovo , à dix ou douze lieues de Moscou, chez madame de Pochwisneff, châtelaine pleine d'esprit et de grâces. Le drapeau seigneurial flottait sur son manoir (2). Je passai chez elle deux jours. « — Venez visiter une isba, me dit-elle, une après-midi. i> J'obéis avec répugnance ; j'avais déjà vu des
(1) Un des premiers châteaux où je me rendis fut celui du prince Michel Galitzin , aux bords de la Moscowa > à sept lieues de la capitale. C'est une ravissante demeure. La belle princesse Galitzin y était entourée de sa charmante famille. Le dernier château que je visitai fut Milnitza, résidence quasi royale où le prince Serge Galitzin tient cour plénière. Milnitza , d'après plusieurs versions , commença par n'être qu'une modeste habitation en bois où Picrre-le- Grand séjourna. Le palais d'aujourd'hui est à la place où était la masure d'alors. C'est souvent le contraire ailleurs : les masures sont maintenant où les palais étaient naguère. Milnitza néanmoins, d'après d'autres versions, était déjà une charmante maison, appartenant aux Strogonojf] à l'époque où Pierre-le-Grand vint y habiter. C'était le berceau de la famille des Slrogonoff; et Pierre-le-Grand l'appelait : « Le nid des honnêtes gens, i
(2) C'est l'usage en Russie. Quand le grand propriétaire est sur ses terres , il y déploie son pavillon.
chaumières russes , et j'en avais eu l'âme attristée. Celle où je fus conduit était moins hideuse que beaucoup d'autres. J'y jetais un Iriste regard, lorsque, du fond de la dégoûtante masure, s'avança vers moi une jeune et jolie paysanne dans l'ancien costume du pays. Ce fut un vrai coup de théâtre. Elle avait une sarafane, ou longue tunique de soie rouge à galons et à boutons d'or. Sur son front s'élevait un kanochnike, espèce de turban en diadème couvert de broderies d'or; et sur ses épaules tombait élégamment un fata , espèce de voile de noces ; le tout ensemble était plein de grâces. Quel contraste sous la chaumière (1)!
La moisson était commencée ; les populations de la contrée étaient dans les champs. On ne peut se faire une idée de la rapidité avec laquelle on récolte dans ce pays, où la nature ne vous laisse ni paix ni trêve. U faut en quelque sorte escamoter les grains. On dirait un vol fait à l'atmosphère, vol exécuté par la levée en masse d'un canton. Lorsque
(1) Celte jeune femme avait été nourrice au château. La dame de Constaniinovo m'avait préparé cette surprise. Ce brillant costume national est porté dans les grandes fétes^
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les céréales sont mûres, on se jette sur elles comme à la picorée. La plaine est un champ de bataille où l'on se dépêche de combattre un ennemi caché , avant qu'il arrive un désastre visible. On moissonne à bride abattue.
Je vis, sur une prairie de deux arpents, deux cents paysans fauchant à la ibis, escortés de trois cents faneuses. Le soleil était ardent et le ciel pur ; mais personne ne s'y fiait ; la pluie et les frimas pouvaient arriver d'un instant à l'autre. Là , on n'est jamais sûr de l'été : on est toujours certain de l'hiver.
M. Bestougeff, retournant à Moscou avec moi, m'entretenait des grands écrivains de sa patrie ; à leur tête , il plaçait l'illuslre Pouchkine, qui périt en duel au Caucase. Toute la Russie le pleura. Chose étrange! les renommées littéraires de l'empire des czars ont eu, de nos jours, une fm malheureuse. Pouchkine est tué en champ clos; Bestougeff, romancier célèbre, meurt, percé de coups , dans une bataille ; le poète Lermonloff a une affaire d'honneur dont il est la victime ; et , condamné comme rebelle au fameux 14 décembre, le poète Releieff est pendu.
« — Avez-vous vu le palais Razoumovsky à
Moscou? me demanda M. Besloogeff. — Oui , où se tient le cluh anglais. — Eh bien ! pour vous donner une idée du luxe de nos grands seigneurs , vous saurez que le comte Razoumovsky, il y a peu d'années, donnait chaque jour à dîner, dans ce magnifiquelocal, àdeux ou trois cents personnes. Tout noble, soit de Moscou, soit des environs, y était convié de droit; il suffisait seulement de lui avoir été présenté. Il existe même à ce sujet une anecdote assez singulière : elle a été habilement traitée par notre grand écrivain Zagoskinn. Le connaissez-vous? — Certainement. C'est un homme d'un haut mérite, et je l'admire comme vous. — Écoutez maintenant mon histoire. »
MIROCÏIEFF.
Mirocheff était d'une noble et ancienne famille de Moscou ; mais , privé de fortune, il n'avait eu pour unique héritage qu'un bien de quarante paysans. Auprès de ce bien
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était le beau domaine de Kesbiiry appartenant au comte Razoumovsky , Tun des plus riches seigneurs de l'empire. Mirocheff s'établit dans sa petite propriété ; il était beau, bien fait , plein d'instruction ; mais il avait cette attitude timide et craintive qui sied si bien à la première jeunesse, alors qu'elle est exempte de taches , et que plus tard elle rejette avec tant de mépris , alors précisément qu'elle aurait moins le droit de marcher le front haut.Mirocheffnese plaignait nullement de son sort ; résigné à son état de médiocrité , il se reposait tranquillement , sans rêves ambitieux, dans le charme de ses vingt ans, comme la plante du désert dans les premiers rayons du matin. Les hommes d'alors, moins pressésdejouir que ceuxd'aujourd'hui, n'étaient pas assez ennemis d'eux-mêmes pour passer avec dédain, sans daigner s'y arrêter un instant, sur le plus bel âge de la vie.
A côté de la modeste habitation de Mirocheff, une veuve russe, nommée madame de Smiranoff, occupait, pendant l'été, avec sa fille Nédegda (espérance), une gentille maisonnette. Nédegda éi'dii fort jolie, et Mirocheff n'avait pu la voir sans l'aimer. Hélas ! c'est sans doute une charmante chose que
>ingt ans, surtout lorsqu'on y joint une conscience pure, un noble cœur et un beau visage; mais ce ne sont là, en fait de dot et pour apports en mariage, que des richesses négatives.
Nédegda, de son côté, avait remarqué MirochelF; il lui était même arrivé d'en parler avec intérêt à sa mère. Celle-ci lui avait immédiatement fermé la bouche avec cette phrase terrible : il n'a rien, La jeune fdle cependant, en portant l'œil sur son amant, trouvait ces mots-là bien injustes; comment pouvait-on dire : il na rien ? La terre, il est vrai, refusait à Mirocheff les faveurs de la fortune; mais le ciel lui avait prodigué les dons de la nature. Or, qu'est la terre auprès du ciel !
De pareils raisonnements , comme on le pense bien, étaient sans valeur auprès de madame deSmiranof ; etle riche intendant des domaines du comte Razoumovsky, le vieux etdéplaisant Kosiilar, était infiniment mieux reçu chez elle que le jeune et beau Mirocheff. Cet intendant , épris aussi des charmes de Nédedga, aspirait-il à l'épouser? non, car de basse origine, il n'était point encore affranchi; et madame deSmiranof, quelque riche qu'il pût être, ue pouvait donner sa fille à un esclave.
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Cependant le comte Razoumovsky avait promis à Kostilarde mettre un terme à sa servitude; et alors... mais, en attendant, Kostilar regarde comme urgent de se débarrasser d'un rival dangereux, et de le perdre entièrement en le réduisant à la plus complète indigence. Il avait découvert dans les archives de Kesbùry, terre de trois à quatre cents paysans, des litres importants par lesquels il serait possible de contester à l'amant de Nédegda , la modeste propriété qu'il possède, et de lui enlever le petit héritage dont il jouit. C'en est fait, l'attaque a eu lieu ; Kostilar, au nom de son maître, poursuit Mirocheff devant les tribunaux; et, grâce au talent de l'intrigue, grâce à la magie de l'argent, le puissant a gagné sa cause, le faible a perdu son procès ; cela s'est fait ainsi de tout temps.
Mirocheff, ruiné de fond en comble , est sur le point d'être exproprié !
— « Allez trouver le comte Razoumovsky, lui dit un seigneur du voisinage, le prince Polotzin ; peignez-lui votre position. A peine sait-il qu'une affaire contentieuse a eu lieu entre vous et lui. Il a une fortune colossale. Je suis persuadé qu'il serait désolé d'avoir réduit à la misère un jeune russe de haut
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lignage. Ouvrez -lui franchement votre âme.
« — Mais le comte est un grand seigneur! comment parvenir jusqu'à lui ?
«r — Mon ami, rien n'est plus facile ; l'illustre comte admet, sans distinction , à sa table, toute la noblesse du pays. Vous pourrez y dîner chaque jour ; venez, je vous présenterai. Puis, quand vous aurez fait connaissance et que vous aurez pu lui parler, je plaiderai pour vous à mon tour. »
Mirocheff adopte l'avis ; il part pour Moscou avec le prince Polotzin; et, présenté à Razoumovsky , il s'assied parmi ses convives.
Timide, embarrassé, inquiet, comme le sont ceux que la fortune maltraite, il est déjà venu dîner plusieurs fois chez le splendide amphitrion, sans avoir osé lui découvrir ses plaies et en appeler à sa pitié. Il est si cruel, pour un noble cœur, d'avouer ses douleurs secrètes, lorsque leur source est la misère^ On peut s'honorer d'illustres revers, de brillantes infortunes, de grandes désolations, et même d'éclatantes fautes : car il peut entrer de l'orgueil et jusqu'à de la gloire dans les hautes souftVanccs, alors qu'on a droit de se persuader qu'on ne souffre pas comme le