‹ Étoile polaireChapitre 2 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

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commun des hommes : mais la misère! la basse misère! la plus ignoble des disgrâces aux yeux d'une foule stupide ! comment y trouver un mérite ! comment s'en faire un titre d'honneur! La tête en vain demeure haute : l'imagination plie ses ailes.

Le comte Razoumovsky paraissait en outre à Mirocheff un être si supérieur, et par son langage et par ses manières,qu'il ne l'abordait qu'avec un muet respect. Les puissants de la terre n'ont pas besoin d'esprit pour paraître en avoir, et pour être admirés dans leurs discours; la bienveillance leur suffit. L'esprit , charme d'égalité, n'est pas d'obligation aux grandeurs.

Cependant Kostilar, inquiet du départ de Blirocheff, et effrayé de jla protection que lui accordait Polotzin, s'était rendu précipitamment à Moscou , chez le comte Razoumovsky. Arrivé au palais de son puissant patron, où il avait son logement, il apprend que depuis trois jours, un jeune et bel étranger, nommé Mirocheff, a pris place au fameuoc^ banquet. Chacun, dit-on, lui témoigne de l'intérêt; Razoumovsky l'accueille à merveille.

11 n'est pas un moment à perdre. Il faut que l'intendant porte un nouveau coup mortel à son rival avant que celui-ci ait pu s'insinuer

complètement dans les bonnes grâces du comte. Son imagination ne saurait rien comploter de grand : c'est de l'ignoble qu'elle adopte.

^v Le somptueux festin de chaque jour avait eu lieu selon la coutume. 0 singulier événement ! Un couvert d'argent a disparu, enlevé par un des convives; il manque à la place où s'était assis MirochefF. Le bruit se répand qu'un domestique a vu le jeune Russe mettre le couvert dans sa poche. Razoumovsky envoie chercher son intendant le soir môme. « — Savez-vous l'étrange nouvelle? Un voleur assis à ma table ! . . .

c — Monseigneur! répond Kostilar, le voleur est un nommé Miroclwff. C'est avéré et reconnu. Le hasard a voulu que je fusse à l'une des fenêtres de la salle à manger, au moment même du vol; et j'en ai été le témoin.

« — Quoi ! vous l'avez vu ?

« — Par moi-même; et un de vos valets aussi. Vous savez, Monseigneur, que ceMirocheff est dans la plus profonde misère. Devenu chevalier d'industrie pour vivre, il en est aux expédients.

« — Mais voler un couvert l... quelle honte !

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« — Il débute dans la carrière. Peu habile encore , Monseigneur , il s'exerce aujourd'hui en petit; demain il s'assaiera en grand.

« — Abomination i laissez-moi. »

MirochefF, ne se doutant nullement du malheur qui le menaçait, sortait du pauvre grabat où il avait dormi paisiblement, et, contre la fenêtre élevée de son réduit, à un quatrième étage, regardait avec un enthousiasme religieux les premiers rayons de l'aurore.

« — Arbitre souverain ! disait-il ; je souffre , mais j'ai du courage. Que ta volonté s'accomplisse ! Je saurai me résigner à l'adversité : Mais, du moins, quelhonneur me reste! Laisse-moi pauvre de fortune : mais fais-moi riche de vertus! »

Un domestique du comte Razoumovski, portant un assez gros paquet, remet en ce moment une lettre à Mirocheff, le salue d'unair ironique, ets'éloigne rapidement. Le message contient ces mots.

« — J'apprends, Monsieur, qu'un des couverts de ma table vous a tellemant plu que vous avez désiré l'emporter. Permettez- moi

de vous en envoyer onze autres, pour vous compléter la douzaine.

« — Mon Dieu ! crie le jeune homme hors de lui : Est-ce bien à moi que ceci s'adresse!... mon Dieu! c'est une erreur monstrueuse!... »

Onze couverts étaient devant lui.

Miroclieff s'élance hors desachambre.il court au palais Razoumovsky. Des ordres sévères sont donnés pour qu'on ne l'y laisse plus entrer. Il voit ricaner le concierge. Le mot voleur n'est pas sur les lèvres des gens de l'hôtel : mais leurs regards le prononçaient. Il revient éperdu chez lui.

« - Oh ! la mort ! la mort 1 s'écrie-t-il. Je pouvais supporter l'infortune, mais l'opprobre est au dessus de mes forces. Mon Dieu! pour seul prix de mes maux, je ne te demandais que l'honneur : tu m'envoies la dégradation. Je tenais à tes saintes lois : tu me forces au suicide.»

Il se roule avec frénésie sur le misérable plancher de son logis. Il sent que sa raison l'abandonne. Il se relève brusquement; il cherche autour de lui quelque chose...

«—Quoi ! pas une arme ! reprend-il. Pas un fer! rien pour me tuer !'le dénuement le

plus complet. Memanqaera-t-il donc jusqu'au moyen de mourir! Non, non. Cette haute fenêtre ! . . . Ouvrons-la sur l'éternité ! »

Une minute encore , et c'était fait de lui. Mais le ciel ne l'avait pas abandonné.

« — Arrête ! lui dit une voix amie. Arrête , insensé ! que fais-tu ?

c — Vous ici ! prince Polotzin !

« — Moi-même, accourant à ton aide.

« — Et vous osez me tendre la main? reprend Mirochefif égaré. Ne savez-vous donc pas que je suis flétri! qu'une accusation de larcin pèse sur moi ! que le dernier des esclaves aie droit de me jeter orgueilleusement le mot de voleur hlsi face ! que l'on m'envoie onze couverts pour me compléter ma douzaine! que l'infamie s'attache à mon nom!.. Ah ! ne m'approchez pas! je souille. Ne me touchez pas, je dégrade.

« — Malheureux! réplique le prince, je sors de chez Razoumovsky. Je savais tout, et j'ai parlé.

« — Comment !

<r — J'ai déclaré que le vol du couvert ne pouvait être qu'une exécrable machination. J'ai soutenu que tu étais incapable d'une infamie. Enfin, j'ai répondu de loi.

« -^ En ce cas, reprend Mirocheff avec le sourire amer de la démence, on vous nommera mon complice. On VOUS mêlera à ma honte, on vous adjugera la moitié...

« — De quoi?

« — De mes onze couverts.

« — Allons! Mirocheff, du courage! Pas de honteux abattement. Il te reste en moi un appui ; et j'ai des ressources à t'offrir. Ecoutemoi avec attention. Razoumovsky n'avait entendu parler que vaguement du procès gagné contre toi par son intendant ; je lui ai appris que de là provenait ton état d'indigence. Jo lui ai dépeint Kostilar ; je lui ai raconté avec quel acharnement jaloux et vindicatif il t'avait poursuivi. J'ai même été beaucoup plus loin. J'ai dit que le voleur, selon moi, ce devrait être . . . l'intendant.

« — Mais vous n'avez aucune preuve!

« — On peut s'en procurer : patience !

« — Ah! vous êtes un envoyé du ciel! s'écrie Mirocheff, tombant à genoux, les mains appuyées sur son front. Vous me rendez à l'espérance. Vousme retirez de l'abîme.

« — Promets-moi de ne plus attenter à ta vie.

« —Je vous le jure.

« — Adieu, Mirocheff ! »

Il existe, au midi de la Russie, une quantité de tribus, demi sauvages et demi inspirées, qu'on appelle -Bo/iémî>ws. Elles vont par troupes, çà et là, chantant et prédisant tour à tour. Les jeunes filles, faisant partie de ces bandes aventureuses, ont à la fois, pour la plupart, les sauvages accords de la lyre d'Odin, les paroles prophétiques de la sybille de Cumes, et les grands yeux noirs du pays des Abencerages. Une de ces beautés nomades^ dévouée au prince Polatzin, se rend au palais Razoumovski. Elle y demande Kostilar; et, sur-le-champ, on l'introduit.

Kostilar, de mœurs dépravées, avait souvent adressé de secrets hommages à la bohémienne Irma, aussi célèbre par ses charmes que par ses chants ; il s'était vu dédaigneusement accueilli; ses offres d'argent n'avaient pas eu plus de succès; et, pour réussir auprès d'elle, il ne lui restait nul espoir. La visite inattendue de la jeune fille ravive de nouveau sa flamme et le transporte de bonheur.

« — Ouoil ïrina! dit l'intendant : Vous venez à moi !

« — Pourquoi pas!

« — C'est qu'il n'y a que ceux qui m'affectionnent qui viennent me voir.

(T — Ne serait-ce pas une raison de plus pour que j'arrive!

« — Vous m'aimeriez donc ?

« — Pourquoi pas!»

L'habile et coquette bohémienne accompagnait ces paroles malicieuses du plus agaçant des sourires. Personne ne savait mieux qu'elle égarer l'intelligence et troubler les sens. L'intendant, déjà fasciné, n'est plus qu'à elle... rien qu'à elle.

« — Vous ne l'ignorez pas, je sais tout : reprend avec solennité la jolie diseuse de bonne aventure. Eh bien! si vraiment vous m'aimez, vous pouvez m'en donner la preuve.

« — Je suis prêt.

« — La chose est aisée. Vous connaissez la bizarrerie des destins ; Eh bien! mon sort est attaché

« — A quoi ?

« — A un couvert d'argent. j>

Kostilar tressaille et pâlit. Irina , debout , les yeux au ciel , avait pris l'attitude des veî~ léda de l'ancienne Gaule. Sa main tenait une palme verte ; elle l'étend vers l'Orient avec une imposante dignité. Son accent a une harmonie prestigieuse ; et son front est d'une blancheur si éclatante , qu'on le dirait cerclé de. lumière. Elle continue lentement.

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« — Ce couvert est en ta puissance : il faut me le donner, Kostilar! Je ne suis à toi qu'à ce prix.

« — A ce prix tu serais à moi ! dit l'intendant , ivre d'amour.

« — Donne ! y> lui répond Irina.

Et sa main se tendait vers lui.

<r — Mais , reprend Kostilar d'une voix inquiète et sombre , ce couvert que tu me demandes..., où est-il?... Moi, je ne l'ai point. « — Mentir est inutile avec moi ! répond la Bohémienne indignée.

« — Irina ! ne te fâche point! Je sais que rien ne t'est caché ; mais...

«c — Mais obéis , si tu m'aimes : continue la jeune fdle avec une moue câline. Je vais te fournir une preuve irrécusable de mon art divinatoire. Le couvert qu'il me faut est celui que Mirocheff est accusé d'avoir volé ; et ce couvert , c'est toi qui l'as pris; et ce couvert, il est ici. Au surplus , à cet égard , je ne t'adresse aucun reproche. Allons ! donne !

«r — Qu'en ferais-tu ?

« — Mon ami , je te le répète , mon avenir est attaché à cette espèce de talisman ; cela m'a été révélé , dans ma tribu , par une secrète lumière. Songe en outre... si j'ai ton cœur. . ., que mon amour est à ce prix! »

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En prononçant ces mots , la belle ïrina jetait le regard le plus tendre et le plus suppliant sur le licencieux vieillard. Il n'y lient plus..., il perd la tête.

« — N'en diras-tu rien à personne?

« — A quel propos en parlerais-je!

<r — Et tu garderas ce couvert?...

« — Comme un trésor, muet et caché. Il ne sortira pas de mes mains. Mais tant d'hésitations prouvent peu d'amour. Tu mets ma patience à bout. Prends-y bien garde , Kostilar! Malheur à toi, si tu refuses! Allons! mon talisman ! . . .

« — Le voici ! »

Le couvert d'argent passe aussitôt du coffre de l'intendant à la sacoche de la Bohémienne. Rostilar ouvrait les bras pour presser Irina sur son cœur et en obtenir un commencement de récompense , lorsqu'une main frappe à la porte. On entre, c'est Razoumovsky.

La Bohémienne disparaît.

La scène a-t-elle été écoutée ? Kostilar en a l'affreux pressentiment. Le crime est empreint sur son front.

Le comte , néanmoins , ne lui adresse aucune parole menaçante; il ne paraît point irrité. Son maintien est grave , mais calme.

« — Vous partirez ce soir pour Keshitryy

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lui dit-il ; et là , demain , dans la matinée , vous recevrez de nouveaux ordres. j>

L'intendant part la mort dans Tâme.

Le jour suivant , il vaquait à ses travaux accoutumés , lorsque le bruit d'une voiture de poste effraie tout à coup son oreille. Qui donc arrive ainsi à Kesbitry sans qu'on ait annoncé sa visite? 0 ciel! qu'aperçoit-il?... Mirocheff.

De nombreux villageois le suivent. Pourquoi? c'est un mystère de plus.

« — Kostilar ! dit le jeune Russe à son ennemi, le comte Razoumovsky m'a chargé de vous remettre moi-même cette lettre cachetée , et vous ordonne de la lire ici , à haute voix , devant les habitants du village. »

L'intendant, pâle et glacé de terreur, prend le message et obéit.

<r Je donne au noble Mirocheff mon do- « maine de Kesbitry , et ses quatre cents « paysans. J'y joins l'intendant Kostilar ; et cf je charge mon successeur, en lui remettant « cet esclave y de le traiter selon ses mé- « rites. »

Un mois après , Mirocheff, rendu à la fois

à l'existence , au repos et à l'honneur, épousait la belle Nédegda. Le prince Polotzin était un des témoins à leur mariage ; et la Bohémienne Irina, ne prédisant plus que des joies, chantait leur bonheur sur sa lyre.

Adieu, belle, cité de Moscou! Quel profond soupir je poussai , quand la voiture qui m'emportait rapidement vers Pétersbourg , m'enleva la vue du Kremlin!.,., Mon cœur se serrait tristement ; et pourtant deux senti-

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ments y devaient adoucir la douleur : soiweni'r et reconnaissance (1).

Je ne comptais rester que peu de jours à Pétersbourg ; et pourtant , entraîné malgré moi par les séductions dont je m'y trouvais de nouveau environné, j'y demeurai encore trois semaines.

Je fus revoir , dans cet intervalle , le beau parc de Tsarskoé-selo. Le général Khatof et sa charmante famille , dont je n'oublierai jamais le gracieux accueil, m'engageaient à leur consacrer une journée. Tsarskoéselo avait encore une foule de curiosités à m'offrir : le Théâtre chinois , qu'on dirait avoir été apporté de Pékin ; le Kiosque turc , dont le plafond en or est soutenu par des palmiers ; et le petit palais de Y Ermitage.

Cette dernière construction a une salle à manger fantastique que je vais essayer de décrire. L'enceinte est vaste, et ses lambris sont dorés. Au milieu est la table du banquet, qui a dix-huit couverts ; quatre autres tables,

(1) Je ne connus que la veille de mon départ le gouverneur-général jjrmce Dinitry Galitzin; il était absent de Moscou, n est peu d'esprits plus distingués et peu de renommées mieux acquises. 11 est depuis vingt-trois ans gouverneur de Moscou, et y est vénéré.

aux quatre extrémités , ont aussi , ensemble, dix-huit couverts : total , trente-six. Cette salle fut imaginée par l'impératrice Elisabeth pour des dîners diplomatiques. Il n'y entrait pas de domestiques ; et le service se faisait , d'une manière magique , par des mains invisibles. Chaque convive avait à côté de lui une assiette au fond de laquelle était une ardoise : ilyécrivaitleplatqu'ilvoulaitmanger,ettirait un petit cordon de sonnette. Aussitôt l'assiette s'enfonçait sous la table; et, une seconde après , elle reparaissait chargée du mets, des légumes ou du fruit qui avaient été demandés. Il en était de même du milieu de la table, qui disparaissait et reparaissait à volonté , pour se couvrir de nouveaux vins ou de surprises nouvelles. Ensuite, le repas fini, les cinq tables disparaissaient ; et la salle à manger, changeant de destination , se transformait en salle de bal (1).

Non loin de Tsarskoé-selo est un lieu de fêtes publiques nommé le Vauxhall; legéné-

(1) Près de là esl la jolie petite ferme de Baholovo , où va se reposer parfois la famille impériale. 11 s'y voit une cMve, bassin ou baignoire, en un seul morceau de granit , qui a 72 pieds dç circonférence , 24 de diamètre, et 7 de haut.

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