II
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« — Vous avez déjà prononcé ces mots-là, répond le comte avec on rire étrange.
« — Moi ! Monsieur!
« — Oui, toi!... et ici ; un lendemain de la Toussaint !»
Il presse le pas ; il franchit les portiques et les vestibules d'un air mystérieusement troublé, regarde attentivement chaque enceinte, les salue, en passant , comme d'anciennes connaissances; et, arrivé à la salle des chevaliers, se laisse tomber sur un siège. Ses jambes ont plié sous lui. il est oppressé, haletant. Un froid glacial court dans ses veines.
<r — Du feu \ dit-il au vieux serviteur; de la lumière, et à souper l »
Puis, saisissant la main de Fritshall Ulric continue en ces mots :
« — N'est-ce pas? c'étaient ses paroles; i7 ne dormait pas encore... ni moi. »
Le concierge , sans lui répondre, obéit à l'ordre donné. Sa femme avait porté du bois; le capitaine l'aperçoit. Marthe le regardait d'un air compatissant et douloureux; ses yeux avaient de grosses larmes.
« — Ah! te voilà aussi, bonne mère!
reprend lentement l'officier. Viens-tu me raconter?... non, tais-toi; cela me troublerait le sommeil.
« — Monsieur!...
« — Assez! tu me fais peur. Sais-tu si je souperai seul ?
« —La volonté de Dieu soit faite ! » répond la vieille en se signant.
Le capitaine , appuyé sur le dos de son fauteuil , demeure un instant plongé dans une extraordinaire méditation. Ses membres s'agitent ensuite avec une sorte de contraction nerveuse. Il semble se débattre convulsivement avec de secrètes et noires pensées. Il se passe en lui je ne sais quelles lattes; l'ange delà lumière y paraît aux prises avec l'esprit des ténèbres; lequel remportera la victoire ?
Le feu est allumé; le souper est servi. Le regard d'Ulric se dirige en ce moment sur le portrait en pied de l'aïeule d'Albert ; un sourire ineffable et radieux illumine aussitôt son visage. . . Un affreux nuage y succède; il baisse la tète et soupire .
« — Monsieur veut-il se mettre à table ?« demande humblement le concierge.
Le comte s'assied machinalement à son couvert. Pourquoi ce tremblement subit ? il a pour verre un vase d'or, la coupe de la vision-, deux pistolets sont prêts de lui... posés sur un missel à fermoirs.
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« — Ah oui! trois pages!... » secrie-t-il.
L'inl'ortuné saisit le livre ; il l'ouvre et le dévore des yeux ; il semble y puiser lexistence; mais ses paupières sont gonflées, ses facultés se paralysent.
« — Non, reprend-il avec l'accent du désespoir, je ne puis rien faire... je tremblé. Je ne puis rien lire... je pleure. »
Des larmes abondantes ruisselaient le long de ses joues. Sa langue était ardente et déséchée... Une main de plomb glacée semblait, pesant sur sa poitrine, lui couper la respiration; et au même instant, néanmoins, quelque chose de lumineux, de calme et de doux se dilatait au fond de son cœur. C'était une crise à mourir.
« — 0 mon Dieu! mon Dieu! s'écrie-t-il, que se passe-t-il donc en moi? Je cesse,... je crois... de dormir. Quelle horrible secousse!... Où suis-je! Quelles glaces et quelles
flammes! J'ai froid j'étoufl'e je me
meurs. »
Il se penche.. . il veut se lever.. . il retombe anéanti.
Mais quelle harmonie ravissante ! on dirait le concert des anges. La salle des châtelaines s'ouvre... et la t^îsîow reparaît. C'est la même beauté merveilleuse, avec sa robe de velours
bleu, son voile à paillettes d'argent et sou bandeau de pierreries. Elle s'avance vers le comte; et, lui présentant un anneau :
« __ Je vous le rapporte, dit-elle.
« — Bien, répondUlric, c'est ta bague?...
« __ La bague de la fiancée.
a Donne! et maintenant que l'e-
rai-je?...
« — 11 faut réveiller ton ami. »
Et, le doigt levé, elle ajoute :
« — Il est là, devant toi : regarde!» Oh ! quel nouveau coup pour le comte!
Albert est en face de lui ! Albert, la tête entre ses mains. . . et profondément endormi.
Ulric est sans parole et sans geste ; il a la stupeur inanimée du fantôme. U sent, il reconnaît, il comprend. C'est le monde, au fond de son cœur, qui reprend forme et se recrée : mais tenant encore au chaos. 11 a des joies et des lumières : mais ce sont des joies qui torturent, ce,sont des lumières qui brûlent.
La châtelaine est près de lui ; elle prend un des pistolets d'Ulric... elle tire... Oh! quel bruit! quellecommotion!... Le capitaine y a répondu par une espèce de rugissement. Il se lève. . . les yeux hagards; il voit Albert debout devant lui... Albert plein de jeunesse et de
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santé.... Albert qui lui tendait les bras...:
« — Non ! pas encore ! , . . attends ! . . . dit le comte. Appelle-moi d'abord !...
« — Cher Ulric ! »
« — Oh oui ! c'est bien sa voix! c'est bien lui ! »
Il se précipite vers Albert... il se sent pressé sur son cœur.
« — Parle-moi! parle ! reprend-il. Je ne sais si je comprendrai. C'est égal : dis !... n'importe quoi !
« — Ulric ! reprend le lieutenant , écoute bien. . . sans m'interrompre. . , Tu avais failli me tuer... mais on m'a sauvé, comme toi... car tu pensas mourir aussi. Puis , on nous cacha l'un à l'autre. On voulait que notre entrevue... pût le ramener la raison : car tu l'avais perdue, mon ami !... et je te l'ai rendue, n'est-ce pas?...
« — Assez , ménage-moi!... j'ai peur; interrompt le comte en se pressant fortement contre Albert. Le cœur, oui le cœur a com-« pris... mais la tête est si faible encore!... Oh ! cette fois, n'est-il pas vrai? cette fois ce n'est pas un rêve ? Albert ! tue-moi si je me trompe. »
<r— Non Ulric! nos maux sont finis. Nousre-
naissons ensemble tous deux: nous renaissons pour le bonheur. »
« — Et moi!» ditune voix plaintive. »
Ulric se tourne vers Clémence , et t ombe à ses genoux.
« — Oh ma fiancée ! j'ai ta bague. »
« — Tu la reconnais, dit Albert !.. tu sais! . .
« — Je ne sais rien : mais je l'aime.
« — Ulric! c'est ma sœur! c'est Clémence.
« — Sa main ! mon frère !
«r — La voici. »
Le comte Ulric de Mansther recouvrait ainsi, à la fois, son ami, son amante , sa raison, son repos, son existence, toutes les délices de la terre. Ses parents étaient au vieux castel; ils accourent ivres d'allégresse ; et leur enfant est à leurs pieds. Le ciel semblait verser ses joies à ce même manoir de Freelmann, où, l'année d'auparavant, on eût cru que l'enfer avait descendu ses tortures. Ulric fut l'heureux époux de Clémence ; et le lendemain de la Toussaint , célébré par eux tous les ans , fut le jour de la délivrance^ anniversaire du bonheur (1).
(1) C'étaient le comte et la comtesse Ulric de Manstlier qui passaient en poste à Weimar au moment où je m'y trouvais. Je regrettai vivement de n'avoir pu voir leurs traits.
La vie, pour les imaginations tendres et poétiques, est divisée en deux paris : l'espérance et le regret. Oh ! combien j'ai connu ces deux sentiments! Parfois cependant, trop violemment frappé par le sort, il me semblait que le premier pourrait finir par m'abandondonner à jamais : mais au souffle de la moindre brise favorable , les espérances , ces frêles birques insoucieuses jetées sur les orageuses mers de l'existence, me revenaient les voiles tendues. Quant aux regrets : compagnons fidèles de l'homme, ils ne s'en vont ni ne reviennent : ils se succèdent ; voilà tout.
Adieu, rivesde laNéva! orientale Moscou!
poétique Scandinavie ! adieu, Copenhague et Berlin ! Adieu la Saxe et l'Allemagne ! Oh pourquoi m'avez-vous tous offert de si charmants abris, de si délicieux ombrages ! puisque je ne devais m'y reposer qu'un instant ! Aimables lieux ! vous reverrai-je ? Hélas ! douteuse est l espérance , et positif est le regret.
J'avais traversé la Prusse et franchi de nouveau le Rhin ; je remettais le pied sur cette belle terre de France que rien ne peut faire oublier, ni l'attrait de la curiosité, ni la nouveauté des situations , ni les jouissances de lamour-propre; et vers laquelle on revient toujours avec transport quels que soient les enivrementsqu'onaitgoûtés ailleurs. Mais que de profondes sensations je rapportais de mes longs voyages du Nord ! J'y avais trouvé de nouvelles mœurs à étudier, de nouvelles beautés à décrire, et de nouveaux êtres à aimer. Oh! oui, à aimer \ car je ne suis pas de ceux qui pensent que les affections s éteignent à mesure que l'âge avance ; j'ai conservé cette fraîche écorce du cœur des beaux jours de la vie qui ne s'est encore ni resserrée ni durcie. Il me semble que, chez moi, chaque âge qui s'enfuit lègue ses habitudes et ses
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souvenirs à celui qui succède ; je n'en ai enseveli aucun d'eux comme chose éteinte et finie ; je les ravive et les continue. Malgré les peines qui m'ont accablé, je ne laissai jamais, en moi, l'amitié, l'indulgence et la gaîté, ces trois riantes fleurs delà jeunesse, pâlir, et mourir sur leur tige. Non : sous les brumes de l'automne , j'ai gardé le printemps de l'âme.
Que de contrées j'ai parcourues ! à combien de tables de rois je me suis assis I que de princes et de souverains m'accueillirent avec bonté! que de gracieuses châtelaines m'ouvrirent leur porte hospitalière !... et cependant le palais ne m'a pas caché la chaumière. Je me suis introduit dans les isbas du paysan russe ; je me suis reposé sous les Imites du pêcheur suédois; et je me suis convaincu, plus que jamais, que, pour la plupart du temps, il se cache, en secret, autant de souffrances sous les lambris dorés, qu'il s'en étale, ouvertement, sous la misérable cabane. J'ai reconnu que, généralement, en tous pays, le symbole éternel de l'iiumanité : c'étaient les larmes; que le plaisir, ici bas, n'est souvent qu'une erreur, tandis que le mal y est constamment une vérité ; qu'en bien des lieux le clinquant ressemble plus à l'or que l'or lui^
même; que rien n'a l'air plus faux que le vrai : car, sans charlatanisme et sans fard, il offre parfois une foule d'invraisemblances, tandis que le faux, au contraire, bien combiné, bien travaillé, bien paré , se présente habituellement avec toutes les probabilités, possibles. Je me suis enfin pénétré de nouveau de cette incontestable pensée : que la plus grande preuve de notre avenir immortel , ce sont nos misères présentes.
Dieu, d'un bout de la terre à l'autre, n'a pu nous livrer si cruellement à nos désolations que pour nous préparer à ses gloires.
Et pourtant, quelque noir que soit, communément, le tableau de la vie, loin de moi toute indignation contre la nature humaine ! Peindre n'est pas calomnier. Non, je n'accuse pas, je plains. On voit sans doute bien des fautes, on rencontre bien des coupables : mais que d'êtres condamnés par le monde sont peut-être absous par le ciel ! Le délire n'est pas le crime. Ce n'est souvent point la parole et l'action qu'il faut juger : c'est l'intention, la circonstance , ou pour mieux dire lé cœur : et qui peut y lire? hormis Dieu.
Puis, dans la traversée de l'homme à travers les déserts de l'infortune et de l'erreur, que d'oasis sur son passage ! et que de nobles
âmes l'accueillent! Merci, oui, mille fois merci, à vous qui me tendiez unemain si cordiale et si affectueuse aux lointaines rives du nord ! à vous qui me prouviez là , si puissamment, combien il y a encore parmi nous de bonté, de grandeur, de courage et de vertu ! Si mes pages vont sous vos yeux, et cette espérance est bien douce, qu'elles vous portent mes regrets, et vous disent ma gratitude ! Oh ! conservez aussi ma mémoire !
Non, je ne pourrai plus désormais lever mes regards vers un firmament étoile sans que des émotions d'attendrissement et de reconnaissance ne me saisissent le cœur : car ma pensée y cherchera aussitôt le compagnon mystérieux de mes pèlerinages, la douce lumière éclairant en moi des noms ineffaçables, l'astre des régions du Nord, mon talisman : Y Étoile polaire.