HORTENSE, CLOTILDE
HORTENSE. Sais-tu que c'est un excellent homme que ton mari?
CLOTILDE. Oui, il devine tous mes désirs... il nous laisse. (Prenant dans ses mains les deux mains d'Hortense. ) Chère Hortense!... voilà pourtant trois ans que nous ne nous sommes vues... Oui, il y a troi ans que nous avons quitté notre bon pensionnat de Paris, où nous nous aimions tant... et où nous jouions au cerceau... Et, depuis ce temps-là, que d'événemens!..
HORTENSE. Mariées toutes les deux, toi à un notaire, M. Bonnivet...
CLOTILDE. Et toi, à M. de Varennes, à un colonel!.. Que j'aurais aimé cela!., des épaulettes!.. et un si joli uniforme!.. Que tu as dû être heureuse!..
HORTENSE. Eh ! mais... je n'en suis pas bien sûre... Et pendant les huit mois qu'a duré ce mariage, que de fois j'ai regretté le temps où j'étais demoiselle \
CLOTILDE. Est-il vrai?
ETRE AIUï. 01
IIORTEKSE. N'en parlons plus... c'est fini. .. je suis veuve.
CLOTILDE. C'est presque !a même chose... Et déjà, je le parie, il a dû se présenter bien des prétendans.
HORTENSE. Eh mon Dieu, oui. . . un, surtout, qui est aimable, qui est riche... un jeune négociant du Havre, que mon frère, que toute ma famille me presse d'accepter... et je n'ai encore pu m'y décider.
CLOTILDE. Et pourquoi?
HORTENSE. Parce qu'il m'aime trop.
CLOTILDE Est-il possible?..
HORTENSE. C'estune ardeur , des transports, un délire !..
CLOTILDE. Et tu appelles cela un défaut?
HORTENSE. Dans un mari, certainement.
CLOTILDE. Ah ! si le mien était ainsi !
HORTENSE. Je te plaindrais... car en ménage, vois-tu, il faut des qualités qui résistent et qui durent, et les grandes passions ne durent pas... tandis qu'un bon caractère, c'est de tous les temps... M. Ponnivet, par exemple, me semble le chef-d'œuvre des maris... bon, aimable, complaisant.
CLOTILDE. Je ne dis pas non... il m'aime bien... mais d'un amour si bourgeois, si tranquille!.. Un parfait notaire... qui quelquefois la nuit me parle de son étude et de ses cliens... Ce n'est pas l> ce que j'avais rêvé. ..J'aurais voulu un époux qui m'adorât... qui fût tendre, empressé, galant... q:ji me fit des vers
HORTENSE. Un notaire!., ypense-tu?
Air de la Famille de l'Apothicaire.
Il fait des contrats, c'est bien mieux...
Contre toi-même tu conspires :
Car pour toi ses actes poudreux
Se transforment en cachemires.
Un poète ! Dieu ! quel travers !
Tant d'éclat ne vaut pas grand' chose...
Ma chère , la gloire est en vers ,
Mais le vrai bonheur est en prose.
Et si, dans ton ménage, tu n'as pas d'autres sujets de chagrin...
CLOTILDE. C'est ce qui te trompe... car, depuis quelques jours, j'ai beau redoubler d'efforts pour le cacher à mon mari... je suis dune inquiétude!..
HORTENSE Pourquoi donc ?
CLOTILDE. Une aventure, ma chère!
HORTENSE Vraiment! et tu ne me le dis pas ?
CLOTILDE, baissant la voix. Un jeune homme qui m'aime, qui m'a fait uno dé-
claration, là-bas , à Boulogne; qui nous a suivi jusqu'ici à cheval... et qui tout à l'heure encore, vient de me répéter en me présentant une lettre. . .
HORTENSE, partant d'un éclat de rire.
Ha ! ha ! ha !.. de quel air tu me dis cela ! .. Qu'y a-t-il donc là de si effrayant?.
Quand ces messieurs sont amoureux de nous, il faut les faire parler et les écouter... c'est très amusant.
CLOTILDE, d'un ton grave. Oh! pour moi c'est bien différent , va... Four peu que quelqu'un me regarde, ait l'air de m'aimer , la peur me prend , et je deviens toute triste.
HORTEMSE. Pourquoi donc cela?.. Ah!
la crainte de leur faire du chagrin... Je te reconnais bien là... toujours ton bon cœur, que l'on citait au pensionnat... le trépas d'un petit oiseau te faisait pleurer
CLOTILDE, lui pressant la main et du ton le plus pénétré. Ah! ma chère Hortense... quand on a déjà à se reprocher la mort d'un homme!..
HORTENSE , effrayée. Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que tu me dis là?.. La mort d'un homme!., explique-toi.
CLOTILDE. Je crains. .
hortense. Nous sommes seules... park vite.
CLOTILDE, regardant autour d'elle. En effet, personne ne peut nous entendre... C'était aux eaux de Bagnères , il y a environ deux ans. .. il y avait là un jeune homme que personne ne connaissait, qui était venu, on ne sait dans quel but, et sans nom de famille... on l'appelait Edouart, Alfred, que sais-je?.. Monsieur Bonnivet l'avait pris en grande amitié, parce qu'il herborisait avec lui, et il ne s'apercevait pas qu'il me faisait la cour.
HORTENSE. Et tu n'appelles pas cela un bon mari?
CLOTILDE. Mais moi, je voyais bien qu'il m'aimait; car chaque jour il me le disait avec un accent plus vrai, plus passionné... Tu sens bien que je ne voulais ni lui répondre, ni même l'écouter.
HORTENSE. Cela va sans dire.
CLOTILDE , s' attendrissant peu à peu. Un jour enfin... je le vis paraître pâle, agité, en désordre. . . il se mit à mes pieds , et me supplia avec des yeux pleins de larmes, qui 'me navraient le cœur... Eh bien ! je résistai, je fus sans pitié... Alors il se releva, me dit que, repoussé par moi, la j vie lui devenait à charge, et qu'il allait | mourir... il s'éloigna, et ma bouehe ne i s'ouït pas pour le rappeler!.. Le lende-
MAGASIN TtfÉATEAL.
main, ma chère Hortense, le indemain, le journal des eaux nous apprit que ce malheureux avait mis fin à ses jours... Une lettre adressée à son domestique l'avertis*sait de cet affreux dessein... On fit de vaines recherches dans les montagnes, vers lesquelles on l'avait vu se diriger... on ne retrouva que son chapeau à côté d'un précipice.
HORTENSE. Quelle histoire , juste ciel!
CLOTILDE. Il s'était tué pour moi!., pour moi!..
HORTENSE. Mais c'est affreux... il y avait là de quoi te compromettre... C'est une grave inconséquence de la part de ce jeune homme.
CLOTILDE, avec feu. Une inconséquence!., l'action la plus courageuse, la plus sublime!.. Il fallait aimer vraiment pour cela... il fallait une de ces urnes fortes, puissantes, généreuses...
HORTENSE. Ah ! bon , voilà que c'est un héros, à présent... toutes les qualités possibles. .. parce qu'il est mort !
CLOTILDE*. Pauvre jeune homme!.. Ah!
si j'avais su ce qui arriverait !..
HORTENSE, vivement. Eh bien?..
CLOTILDE. Eh bien!., dame, que veuxtu?., on les contente quelquefois avec si peu !
HORTENSE, secouant la tête avec Incrédu-
lité. Si
peu, si peu.
CLOTILDE. Gela vaut toujours mieux que de les laisser mourir.
HORTENSE. Cependant, ma chère...
CLOTILDE, avec bonté. Ce n'est pas tant pour eux encore ; mais songe donc qu'ils ont une mère, des sœurs...
HORTENSE. Oui, mais nous, nous avons des maris.
CLOTILDE, impatientée. Les maris n'en meurent pas, eux!
HORTENSE. Il ne manquerait plus que cela!
CLOtilde. Tu dois comprendre quels remords, quelle tristesse cet événement m'a laissés...
.Air: Je ne vous vois jamais rêveuse.
Qu'un amant s'enflamme et s'anime , Je tremble... et craignant ses regards , Je rêve précipice , abîme , Et partout je vois des poignards.
Un de mort!., c'est déjà terrible!
S'il fallait canser deux trépas !..
Moi , d'abord , je suis trop sensible , Et si j'étais en pareil cas...
•Clotilde, UuitCllNG.
HOETENSE.
Que ferais-tu ?
CLOTILDE
Je ne sais pas...
Mais, à coup sûr , il ne périrait pas , Non, non, macbère, il ne périrait pas ! L'infortuné ne mourrait pas !
Fernand ouvre doucement la fenêtre du balcon, témoigne par son geste qu'il a tout entendu , et s'esquive sur la pointe des pieds.
HORTENSE. Ah ! ça , mais , et ton inconnu de Boulogne?.. J'espère qu'il est plus raisonnable
CLOTILDE. Oh! d'après mon accueil de ce matin, je suis sûre qu'il y a renoncé et qu'il est reparti... dans tous les cas, je ne le ménagerai pas, celui-là!
HORTENSE Tu feras bien... J'aime beaucoup M. Bonnivet, et ça me ferait vraiment de la peine si...
CLOTILDE. Que tu es bonne!.. Mais je te retiens ici pour te parler de moi, et je t'empêche de reposer...
HORTENSE. Je n'en ai pas besoin... Je ne rentre dans ma chambre que pour réparer un peu ma toilette de voyage...
J'attends mon frère, qui ne peut tarder
CLOTILDE. Des frais de toilette pour un frère ?
HORTENSE. Et peut-être pour une autre personne... car je ne t'ai pas dit que j'allais au Havre , et il se pourrait bien, quoique je l'aie défendu, qu'on vînt au-devant de moi jusqu'ici.
CLOTILDE. Vingt-quatre lieues pour te voir une heure plutôt!.. C'est là de l'amour!
HORTENSE. C'est de l'impatience, et voilà tout... Avant le mariage on ferait deux cents lieues pour voir sa femme ; après, on ne ferait pas vingt pas pour la conduire au bal.
CLOTILDE. Laisse donc ! Monsieur Bonnivet m'y mènerait tous les soirs, si je le voulais.
HORTENSE. Et tu te plains!.. {A demivoix.) Crois-moi, tu ne trouveras jamais mieux... Adieu, adieu... Retourne près de ton mari, et embrasse-le de ma part
CLOTILDE. Je le veux bien. {Hortense entre dans la chambre à gauche de l'arteti".^ AllsKS. j'y vais.