‹ Étretat, son passé, son présent, son avenirChapitre 9 sur 10 · LB CASINO · texte numérisé non relu

LB CASINO

Puisque aous traversons de nouveau le village pour vii^iter la falaise d*Amont, disons un mot de la plage, devenue depuis quelque temps le rendez -vous des l^igneurs^

La plage d'Étretat ne ressemble point aux grèves sablonneuses de la Picardie, de l'Artois ni même de la JQasse-Normandie. Elle se compose d'une masse de galets et de cailloux roslés par les vagues, qui s'amoncellent et forment des perreys comme ceux du Tréport, de Fécamp, de Dieppe et du Havre. Mais encore à Dieppe et au Havre on trouve le sable au-dessous du galet, et h la basse-mer on voit s'étaler une grève magnifique que l'on croirait passée au tamis. A Ëtretat, au contraire, la mer est tellement profonde qu'on ne trouve absolument que le caillou et pas le plus petit grain de sable. Les silex, tombée des falaises, roulent éternellement d'une muraille à l'autre sans jamais sortir de la baie. Aussi, sur notre plage , ils ne sont; guère plus gros que des amandes , tant ils sont limés et polis par des frottements successifs ejt sans fin .

Cette disposition du rivage est cause que pendant lon^ temps il a été dédaigné par les baigneurs, tandis que les grèves du Havre, de Dieppe, de Trouville même, étaient recherchiées par le monde des malades et des oisifs, dotées de superbes établissements el illustrées par le séjour de» célébrités et des puissances d'ici-bas. Cette fieuntaisie de»

bains de mer, qui a pris naissance sur nos côtes vers <820, qui a été mise à la mode dans ce pays, en 4824, par M»® la duchesse de Berry, n'est guèire descendue h Étretat que depuis cinq ou six ans. Nous avons eu des bai- ,gneurs lorsque toutes les plages ont regorgé d'étrangers. Toutefois, on ne leur a pas gardé rancune, et pour être arrivés tard, ils n'en sont pas moins les bienvenus.

Et puis, il faut bien le dire, Étretat n'était guère accessible il y a dix ans. La route de Fécamp, commencée en 4843 et terminée en 4845, celle du Havre, entamée en 4838 et achevée seulement en 4852, ont rendu ce pays abordable et lui ont donné une vie et une physionomie nouvelles : c'est à présent une terre civilisée, de rude et d'agreste qu'elle était autrefois. Il y a quinze ans, on ne savait comment descendre à Ëtretat; les cavées qui y conduisaient étaient des abîmes et non des chemins ; pas la moindre diligence n'aurait osé s'aventurer dans cette gorge, d'où elle ne serait jamais sortie. Actuellement, hiver et été, deux voitures publiques font un service journalier pour le Havre et pour Fécamp. Ce village est devenu une annexe et presque un faubourg de la Mar^ seille du Nord. Aussi, pas de promeneur qui du Havre ne veuille aller à Étretat ; pas de Havrais qui, pendant la belle saison, ne se procure le plaisir d'une visite à nos rochers et à nos falaises.

Après cela , on.ne sera plus étonné d'apprendre le (léveloppement qu'ont pris les bams d'Étretat, depuis 4847. Pendant la belle saison , non-seulement les hôtels mais «icore les maisons particulières sont occupées pai* les, étrangers. Aujourd'hui, les habitante d'Étretat spéculent sur leurs demeures comme ceux de Trouville, du Tréport et de Dieppe. Les plus aisés construisent des habitations élégantes pour les baigneurs à venir. Depuis 4849 il s'est élevé, année commune, de douze à quinze mai-

sons nouvelles dans ce village où Ton ne bàtibsait plus depuis vingt ans.

C'est que l'étranger se sent à l'aise, à Étretat ; il n'y trouve pas les exigences de la ville ; il y vit en famille et comme à la campagne. Le vrai malade, qui cherche le bon air, le calme et le repos, trouve tous ces avantages dans cette baie maritime , séjour de la paix champêtre et de la simplicité antique.

Afin de cultiver cet instinct du voyageur et de développer davantage cette industrie naissante, il est venu à la pensée de plusieurs hommes généreux et amis éclairés de notre village d'y construire un Casino ^ et de grouper autour de lui un modeste établissement de bains, à l'instar du Tréport et de Saint-Valery-en-Caux. Cette idée, mise en avant dès 1850, dans la première édition de ce livre, a été mûrie en 1851 et complètement réalisée en 1852.

Le lecteur nous permettra d'entrer ici dans quelques détails, d'autant plus intéressants, qu'il s'agit d'un fait contemporain, et que l'établissement dont nous parlons est la pierre fondamentale du nouvel avenir d'Étretat.

M. Lenormand, ancien notaire, maire du Bosc-le-Hard et conseiller général de Bellencombre, doit être regardé comme le fondateur de notre Casino. Cet enfant d'Étretat qui porte pour sa patrie un cœur de fils, a fait, dès 1851, les premières démarches auprès du gouvernement pour obtenir la concession des terrains de la plage frappés de servitudes militaires. Le 26 juin ses vœux furent exaucés, et ce jour-là il signait, avec la Guerre et la Marine, un bail qui lui affermait la grève et la Batterie centrale. Ce jourlà aussi, dans un banquet qui réunit les principaux habitants et les meilleurs amis d'Étretat, Ja construction du Casino fut décidée, une liste de souscription fut ouverte,

^ On appelle Casino, à Étretaf, une salle où Ton 8e réunil pour «auser et lire le« Joarnaux.

et un plan, avec devis, fut demandé à M. Sautreuil, de Fécamp.

De tous côtés on se mit à l'œuvre : la Batterie du centre, concédée par le génie de la guerre à celui de la paix, fut immédiatement nivelée, et avant l'hiver le Casino fut monté en planches et couvert en ardoises. La société alors procéda à sa constitution définitive ; elle prit le nom de Bains de mer d'Étretat, arrêta ses statuts en assemblée générale, fixa la valeur de ses actions à 50 francs, leur nombre à 200 et confia son administration à un directeur assisté d'un bureau, son conseil permanent.

Le Directeur, désigné par la volonté unanime des actionnaires, fut M. le comte Charles de Pardieu, gentilhomme des environs, distingué par son savoir et par sa naissance, et qui s'est fait connaître tout récemment par un voyage à la Terre-Sainte, dont il vient de publier rintéressant récit. Pour l'aider dans ses fonctions, tout honorifiques, on lui a adjoint M. le docteur Miramont, médecin de Paris, qui a fondé à Étretat une maison de santé qu'il dirige pendant la saison des bains : enfin on a donné à la direction, comme secrétaire, M. B. Frébourg, armateur de Fécamp et enfant d*Ëtretat, qui s'est dévoué de tout cœur à l'œuvre du Casino, parce qu'il voit dans les bains de mer toute une transformation de son pays.

Confié a d'aussi excellentes mains, l'établissement ne peut manquer de croître et de prospérer. C'est, du reste, ce qu'il a été facile de reconnaître dès l'année dernière. Malgré les retards apportés à l'ouverture et à l'ameublement des salles, malgré les pluies continuelles de la saison, les bains de mer d'Étretat ont été fréquentés par \ ,500 étrangers de toutes les cohditions, depuis le général Cavaignac jusqu'à madame la comtesse de Montalembert.

L'ouverture de notre Casino a été faite solennellement le dimanche 18 juillet 1852 par une fête de famille, dont

le plus bel ornement fut une joute nautique où luttèfeàt, entre deux falaises, les barques et les canots d'Ëtretat.

Le Casino d'Ëtretat se compose de deux salons trèsproprement décorés, dont un est consacré à la lecture des journaux, l'autre à la conversation. Les deux pièces peuvent, à l'occasion, n'en faire qu'une seule, par exemple pour une soirée ou pour un concert. Ce double salon de lecture et de conversation, est situé au cœur môme du rivage, en vue de la mer et des rochers, sur le point le plus central et le plus élevé de la plage qu'il domine de tous côtés. L'enceinte réservée qui l'entoure est le seul endroit du village où l'étranger puisse se trouver à l'aise, éloigné du contact des importuns et de la foule. Là, toute société peut se donner rendez-vous au sein d'une compagnie d'élite. Cet établissement, essentiellement pacifique et bien composé, manquait à Étretat ; son existence et sa bonne tenue donneront à ce pays un attrait de plus.

En terminant cet article nous nous croirions ingrats envers nos bienfidteurs, si nous ne signalions à la reconnaissance de nos compatriotes, j'oserais presque dire à celle de la postérité, les noms des principaux fondateurs de cet établissement^ qui a coûté 42,000 fr., somme impossible à trouver dans un village. En tête de la liste de ces actionnaires d'une nouvelle espèce, nous placerons H» le comte Charles de Pardieu, d'Écrainville, qui a pris 14 actions; M. Lenormand, du Bosc-le-Hard, qui en a pris 12, et M. Fauquet^Lemaître, de Bolbec, qui s'est inscrit pour 40. Ceux qut suivent immédiatement sont M. Valois, négociant k Rouen et propriétaire du château de Fréfossé, titulaire de 6 actions; M. Lesueur, notaire k Criquetotl'Esneval, porteur d'un pareil nombre ; M. Huet, ancien maire de Pécamp, et propriétaire du château de Bënou- TÎlle; M. Bouffard, ancien conseiller général k Fécamp, «t M. le docteur Miramont, de Paris, possesseurs chacun

de 5 actions; enfin MM. de Beaunay, de Montault et Frébourg, inscrils pour 4 actions chacun. Nous citons ce» noms et ces chiffres avec d'autant plus de plaisir que dan» notre pensée et dans celte de ces généreux citoyens, c'est un acte de bienfaisance et de charité qu'ils ont entendu souscrire. Le Casino d'Etretaî a ceci de particulier sur tous les établissements de ce genre, qu'il aura été, de la part de ses auteurs, non pas une afiaire de spéculation, mais un sacrifice de famille et une œuvre de dévoûment.

Là côte DV mont. — * LÀ VÀLLEUSB. — LÀ ROCHl DB VÀO- DIEU. — LE TROU À ROMAIN. — LB SIÉGB DB LÀ FàLàISB.

Maintenant gravissons le sentier tortueux pratiqué sur les fiaucs arides de la c6te du Mont ; au haut de cette falaise de nouvelles émotions nous attendent.

Avant de descendre la Vallmse, ne manquez pas de vous agenouiller sur le gazon pour dire une prière à la bonne Vierge dont vous apercevez la chapelle lointaine sur le Hetirt de Fécamp. Jamais pêcheur ne passe là sans découvrir sa tête, faire le signe de la croix et répéter son Ave Maria. Après cela, vous pouvez descendre avec confiance cet escalier de pierre taillé dans le roc, en observant toutefois de vous accrocher avec vos mains aux aspérités de la folaise. A plusieurs reprises, la tête tourne, et le plus intrépide ne peut se défendre d'un sentinaent de terreur en se voyant ainsi suspendu sur une aiarche de pierre, k trois cents pieds au-dessus de l'abîme.

Mais oe paisage une fois franchi, vous pouves de»*

cendre à Taise le sentier en zigzag qui conduit au Banc à cuves, base de la falaise d'Amont. Ici, admirez cette grande lisière de falaises blanches qui se prolongent si avant dans la mer, et qui semblent former Tenceinte d*un grand amphithéâtre.

Devant vous est la roche de Vau-Dieu , vrai pan de mur resté debout au milieu des ruines comme un vieillard dont le dos est courbé sous le poids des- hivers; c'est en face de cette roche que se trouve le Trou à Romain que M. Alphonse Karr a célébré dans la France maritime. Racontons en peu de mots cette intéressante histoire.

Romain Bisson était fils d*un pêcheur d'Etre tat et avait été accoutumé dès son enfance à parcourir les rochers pour prendre du coquillage et arracher du varech alin d'en faire de la soude, industrie autrefois prospère, mais presque disparue aujourd'hui. Cette habitude des falaises, jointe à la vie sauvage de ses parents, avait donné à Romain une physionomie sombre et un caractère faro. che qu'il conserva jusqu'à sa mort. Il ne connaissait guère dans le monde entier d'autres créatures humaines que son père et sa mère, d'autre maison que sa chaumière, d'autre village que son hameau natal. C'est ce qui lui rendit si terrible l'idée du départ, quand vint l'époque de la conscription impériale. Quitter son père, sa mère, son village, ses rochers, était pour Romain une pensée insupportable. Il eût tout préféré à une semblable destinée. On verra bientôt que ce n'était ni la mort ni le danger qu'il craignait, puisque, pour ne pas être soldat, il courut plus de dangers et montra plus d'héroïsme qu'il n'en eût jamais eu besoin sur le champ de bataille.

Ses parents, qui partageaient sa pensée, convinrent de cacher leur fils dans un trou de falaise qu'ils connaissaient, et qui fut appelé depuis le Trou à Romai/n, La

nuit, du haut des rochers, ils descendaient, au moyen d'une cor(le, du pain, de la viande, du cidre, de Teau» du bois et tout ce qui était nécessaire pour la vie de leur enfant. Quelquefois Romain laissait tomber un câble au pied de la falaise, et remontait ainsi les provisions dans la caverne. Ceci se passait en 1813.

« Les choses restèrent ainsi pendant un an. Mais un soir, des marins revenant de la pêche aperçurent une flamme qui sortait de la falaise. Ils parlèrent de ce qu'ils avaient vu; d'autres pêcheurs se rappelèrent avoir vu la même chose; on en causa.

» Les douaniers pensèrent que ce devait être un signal pour les contrebandiers : la falaise fut observée, et bientôt on découvrit que c'était Romain qui allumait le feu dans la grotte où il s'était caché après le départ des jeunes conscrits.

» On fit avec des porte-voix plusieurs sommations à Romain de des)3endre : il répondit qu'il ne voulait pas être soldat. On lui dit que s'il ne voulait pas descendre, on le prendrait et on le fusillerait; il répliqua qu'il aimait mieux mourir que d'être soldat. On tenta Tescalade, mais il n'y avait pas moyen d'arriver par des échelles à une hauteur de deux cents pieds; quelques soldats tentèrent de descendre avec des cordes du haut de la falaise; mais Romain secouait les cordes et les exposait à se rompre les os. On fit avec la hache quelques degrés dans la falaise pour la pouvoir gravir; mais Romain faisait tomber sur les travailleurs une grêle de pierres qui les décourageait. On en référa encore au sous-préfet qui répondit qu'il fallait , pour éviter qu'un si dangereux exemple eût des imitateurs, s'emparer de Romain mort ou vif, à quelque prix que ce fût. On fit encore des sommations à Romain , puis on lui tira des coups de fusil. Romain, à chaque décharge, $' enfonçait

dans sa caverne , puis ripostait par des pierres et des iiKNr^ ceaux de roche. Il soutint le siège pendant quatre jours.

» Au bout de quatre jours, il manquait tout-à-fait d*eau ; son palais et sa gorge étaient desséchés; une fièvre ardente répuisait ; il songea qu'il fallait profiter de ce q\u lui restait encore de forces pour aviser aux moyens de s^échapper; que s'il attendait encore un jour, il mourrait de faim ou de soif > ou que la vigueur lui manquerait. On était à la pleine lune, la mer, basse vers quatre heures, était à sa plus grande hauteur à dix heures; il passa tout le jour à amasser des pierres.

» Il faut ici que je vous fasse bien comprendre la falaise.

» A cet endroit, elle s'élève à trois cents pieds de haut» c'est-à-dire à la hauteur de quatre des plus hautes maisons du Havre ou de Paris superposées, droite et lisse comme un mur. Une roche haute à peu près de cent pieds, appuyée sur la falaise, s'avance de dix à quinze pieds vers la mer. Quand Romain jetait des pierres, les soldats se réfugiaient derrière cette roche.

» Quand la mer commença à monter, Romain ne leur permit plus de séjourner au-dessous de sa caverne; ceux qui s'y exposaient recevaient d'énormes pierres. Bientôt les lames vinrent frapper jusque sur la roche ; Romain, alors, épuise le reste de son artillerie ; on lui riposte par quelques coups de fusil ; mais l'obscurité dégoûta les soldats de tirer au hasard ; ils se réfugièrent derrière la roche. La mer en ce moment était arrivée à sa plus grande hauteur, c'est-à-dire qu'elle battait la roche et rendait le passage impossible. Romain, alors, descendit, s'aidantdes pieds et des mains, profitant de la moindre pointe et de la plus petite anfractuosité; suspendu à deux cents pieds d'élévation au-dessus des pointes de rocher, marchant où les oiseaux seuls avaient pu marcher avant lui ; les

«oldats l'aperçurent, mais la mer qui venait jasqu'à la roche ne leur laissait aucun moyen d*aller Tattendre au^ dessous de sa caverne; ils lui tirèrent des coups de fusil > Romain, avec un incroyable sang-froid, continua son chemin ; après quelques minutes il disparut pour eux der^ rière la roche qui seule les séparait. Les soldats, éloigné» de lui seulement de quelques pieds, ne le virent plus.

» Le lendemain on trouva survie galet la blouse et les sabots de Romain que la mer avait rapportés. Depuis ce temps, on ne le vit plus. Quelques perquisitions que l'on fît dans le pays, on ne put le découvrir ^ *

Romain reparut en 481 4. Mais l'amnistie accordée aux déserteurs ne permit plus de le poursuivre. Il vécut encore dix ans après Tépoque de sa vie que j'appellerai glorieuse ; lui-même termina ses jours en se précipitant du haut de cette falaise qui les avait si long-temps protégés. Le motif de sa mort est resté inconnu ; il ne peut être en aucune manière celui que lui attribue M. Alph. Karr, puisque Romain ne fut jamais marié; toutefois» quelques-uns lui prêtent une intrigue amoureuse à la fin de sa vie, d'autres soutiennent que l'exagération des idées religieuses lui avait tourné la tête. Le £siit est qu'il l'avait entièrement perdue quand la catastrophe arriva et que depuis long-temps elle était annoncée par ceux qui le connaissaient.

l'aiguille de BELVAL. — LE BANC BE SAINTB-ÀNNE. — LE MARQUIS DE CRÉQUY. ADIEUX A ÉTRETAT.

Un peu plus loin que la roche de Vau-Dieu, vous apercevez encore une aiguille, énorme monolithe de

' Alph. Karr. France marUime,

craie, éloigné de la côte de plus d'un kilomètre : c*est Taiguille de Belval dont la mer baigne éternellement les pieds. Sa forme est carrée depuis le haut jusqu'au bas, seulement le pied de l'aiguille, rongé par les vagues, est devenu d'une ténuité effrayante, tandis que le sommet est resté aussi large et aussi imposant que le jour où il fut distrait de la falaise. C'est au point qu'on s'attend à chaque instant à entendre crouler dans la mer ce colosse aux pieds de craie.

Il paraît bien que cette roche curieuse, aujourd'hui le refuge de la mauve et du cormoran, fut autrefois le séjour d'une tribu de guillemots. La tradition l'atteste et des cartes géographiques le prouvent. Celle du diocèse de Rouen va jusqu'à figurer au sein de la mer un rocher qu'elle appelle le Roc aux Guillemots ^ L'ingénieur Leboullanger, dans le récit qu'il nous a laissé de son voyage dans la Seine-Inférieure, affirme que le 26 mai <807, il a vu l'aiguille de Belval couverte de cormorans. « Cependant, ajoute-t-il sérieusement, un matelot d'Etretat, étant chargé de prendre de ces oiseaux pour la cour, imagina de fixer en haut de la falaise une fort et long câble, de le jeter en bas où il l'embarqua dans son bateau, puis gagna le large. Il fit passer son câble par-dessus l'aiguille, plus basse que la plaine ; puis faisant un tour de son cordage autour de l'aiguille, il eut un point fixe : alors il se hissa le long de la corde et parvint au sommet où il plaça un pieu et une poulie avec une corde, tellement qu'il y montait après à volonté. Avec des collets il eut des cormorans en abondance 2. »

* La Carie particulière des côtes de France, levée en 1834 par les ingénieurs hydrographes de la marine, sous les ordres de M. Beautemps-Beaupré, l'appelle : Roc Guilmot. — Le Pilole français, par M. Givry, en 1842, dit : Roc aux Guillemots.

^ Voyage dans la Seine Inférieure, efc , p. 45.

Nous pensons que dans cette histoire, avec laquelle nous avons été bercés, le bon ingénieur a dû être victime de sa crédulité.

Près de l'aiguille est le banc de Sainte-Anne, très-célèbre chez nos vieux marins par le naufrage qu'y aurait fait, vers 1770, un marquis de Créquy, chassé de sa patrie par le roi son maître. Comme il ne pouvait plus demeurer sur la terre de France et qu'il ne voulait pas non plus fouler une terre étrangère, il forma l'étrange dessein de vivre sur la mer. A cet effet, il fît fabriquer un navire d'une forme toute bizarre, assez semblable, d'après ce que nous avons pu recueillir de la bouche de nos chroniqueurs, à ces vaisseaux-types, représentant la ville de Paris, que l'on voit à la tête de certaines éditions du xv!i® siècle. L'infortuné erra quelque temps le long des côtes de la Manche, mais une tempête finit par le jeter sur le banc de Sainte- Anne, sous Bénou ville. Echappé du naufrage par une espèce de prodige ; il se réfugia dans le poste d'Etigues, habité par des soldats qui gardaient alors les côtes. Le seigneur de Bénouville lui fit offrir son château comme un lieu de refuge. Ce seigneur était un homme dégénéré de la vertu de ses ancêtres. H avait été sourd à la voix de son prince qui l'appelait aux combats ; aussi lui avait-on enlevé l'épée de ses aïeux qu'il ne méritait plus de porter ; on lui avait envoyé une houlette qu'il était obligé de traîner sur ses terres comme un monument de sa honte. Créquy se montra grand dans son malheur ; il méprisa ce misérable qui déshonorait sa femille et la noblesse française. Il lui fit répondre « qu'il était dans là maison du roi, qu'il aimait mieux rester dans un corpsde-garde de soldats français et dormir avec eux sur la dure, que de coucher sur la plume molle et de vivre avec d'ignobles bergers. Je suis avec des hommes nobles, disait ce généreux capitaine; la noblesse est née du fer, et

les camps sont la source où nos ancêtres ont puisé la leur. C'est là qu'il faut retremper la nôtre. Tout soldat Français porte ses lettres de noblesse écrites sur sa cartouche. »

Terminons cette notice, déjà trop longue, par de charmants Adieux adressés à notre patrie, sur l'album poétique et pittoresque de l'hôtel Blanquet :

ABIEUX A ETRETAT»

Bons marins d'Élreiat, aimez bien vos rivages f Dieu, sans doute, y sema tant de beautés sauvage» Pour mieux vous retenir près du clocher natal. Romain, dont un pécheur m'a raconté l'histoire, Pour lui demeura sourd à la voix de la gloire, Et c'est un autre amour qui lui devint fatal.

Je m'éloigne à regret de vos falaises blanches Qui s'écroulent parfois comme des avalanches Avec un bruit semblable au tonnerre des flots ; Leurs blocs majestueux, sculptés par la nature En grottes, en arceaux de bizarre structure, Font à bon droit l'orgueil do vos vieux matelot».

J'ai senti, j'ai rêvé sous votre ogive immense, Non loin de cette aiguille où la vague en démence. Pendant les mauvais jours, se t»rise en mugissant. Mais il faut vous quitter ; en vain la poésie Prête un nouvel essor à mon âme saisie.

Recevez les adieux que je jette en passant.

Je reviendrai plus tard saluer cette rive ; Là, le bruit des cités jamais ne vous arrive, Vous vivez face à face avec l'immensité ; Sur vos barques jamais l'ennui ne vous dévore, Et nous, dans nos salons, qu'un vain luxe décore. Nous manquons de soleil, d'air pur et de galté.

Chez vous tout est naïf, les mœurs el le langage, Quand la bouche promet, le cœur lui sert de gage ; Chez nous la politesse est un masque emprunté, Tout doit prendre au besoin un vernis de mensonge. Ici, du moins, ici, le poète qui songe, Peut épancher son cœur en toute liberté.

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