VI
Avec les prophètes du vme siècle avant l'ère chrétienne, il se produisit en Israël un certain ordre d'idées qui a occupé depuis ce moment une place trop considérable dans l'histoire des idées religieuses, pour qu'il soit permis de le passer sous silence : je veux parler des espérances messianiques.
Que sont à cette époque ces espérances? Demandons-le aux prophètes eux-mêmes.
On a déjà vu que les transgressions du peuple devaient être punies par son asservissement aux nations étrangères. Le législateur l'avait positivement annoncé*. Cette menace fut un des anathèmes que les prophètes antérieurs à la captivité de Babylone développèrent le plus fréquemment. La ruine du royaume d'Israël que l'Éternel enleva de dessus la face de la terre 2, fut à la fois une réalisation de cette sanction morale et une annonce du sort qui était réservé au royaume de Juda, s'il ne se hâtait de rentrer dans les conditions de l'alliance traitée à Horeb. Déjà
1 Lévit., xxvn, 14-35.
2 Amos, ix, 8.
du temps d'Ésaïe la punition était prochaine. Jérémie fut témoin de la chute de Jérusalem. Ézéchiel vécut au milieu des Hébreux déportés dans la Babylonie.
Mais l'Éternel, qui ne veut pas la mort du pécheur, et qui lui demande seulement de se repentir, afin de pouvoir lui rendre la vie', l'Éternel avait déclaré aussi qu'il n'oublierait pas son peuple élu et qu'il ne l'abaisserait que pour lui faire sentir son péché 2. Les Assyriens et les Ghaldéens ne devaient être que les verges dont il se servait pour le punir de sa désobéissance, pour le forcer à rentrer en lui-même, à déplorer ses erreurs et à recourir à la miséricorde divine3. Il n'entrait pas dans ses vues de détruire entièrement la maison de Jacob \
Dès qu'Israël aura expié ses crimes, et qu'il se sera retourné avec des larmes de repentance vers son Dieu, l'Éternel se souviendra de ses compassions. Il fera lever sa lumière sur le peuple qui marchait dans les ténèbres, et qui habitait dans le pays des ombres de la mort 5. Il mettra en pièces le joug dont il était chargé, le bâton dont on lui frappait les épaules, la verge de son exacteur6. Il élèvera l'en-
1 Ezéch., xix, 23.
2 Lévit., xxvn, 44 et 45.
3 Esaie, x, 5, 24; xxix, 23 et 24.
4 Amos, ix, 9.
5 Esaie, ix, 1.
6 Ibid.,ix, 3; x, 27; xiv, 5.
41w2 ÉTUDES CRITIQUES
seigne parmi les nations, au milieu desquelles les restes de son peuple seront épars ; il rassemblera les israélites qui auront été chassés, et il recueillera des quatre coins de la terre ceux de Juda qui auront été dispersés'. L'unité de la famille de Jacob sera rétablie ; Éphraïm ne sera plus jaloux de Juda, et Juda n'opprimera plus Éphraïm 2.
Alors renaîtront les beaux jours du règne de David, de ce règne qui était resté dans le souvenir populaire comme l'idéal de la prospérité nationale. Le tabernacle de David qui était tombé sera relevé ; ses brèches seront réparées ; il sortira de ses ruines ; il sera remis dans son ancienne splendeur 3. Le peuple élu, ramené de la captivité, rebâtira les villes désertes, qui se repeupleront de nouveau. Les enfants de Jacob planteront des vignes et en boiront le vin ; ils planteront des jardins et en mangeront les fruits4. L'antique fertilité de la Terre sainte sera encore augmentée 5. Le moissonneur suivra de près le laboureur et le vendangeur celui qui a soigné la vigne. Le vin coulera des coteaux et des montagnes 6.
La nature tout entière participera à cette rénova-
1 Esaie, xi, 11 et 12; xxvn, 13; li, 11.
2 Esaie, xi, 15; Jérémie, xxm, 6.
• Amos, ix, 11.
4 Amos, ix, 14.
5 Esaie, xxix, 17; xxxv, 1, 2, 7,
6 Amos, îx, 13.
tion. Le loup habitera avec l'agneau et le léopard avec le chevreau; le veau, le lionceau et le bétail qu'on engraisse seront ensemble comme un pacifique troupeau ; un enfant les conduira. La jeune vache paîtra avec l'ours ; leurs petits auront un gîte commun ; le lion mangera du fourrage comme le bœuf. L'enfant à la mamelle prendra ses ébats sur le trou de l'aspic, et l'enfant qu'on sèvre mettra la main dans le trou du basilic \
Les enfants d'Israël, désormais dignes du titre de peuple élu de l'Éternel, étendront au loin leur puissance \ en même temps que la gloire et la connaissance du vrai Dieu. Ils posséderont l'Idumée et toutes les autres contrées voisines 3 ; ils voleront sur les épaules des Philistins ; ils s'enrichiront des dépouilles des peuples de l'Orient; les Moabites et les Ammonites leur obéiront \ La terre entière sera remplie de la connaissance de l'Éternel, comme le fond de la mer des eaux qui le couvrent 5.
Cette grande délivrance surpassera sous tous les rapports celle de l'esclavage d'Egypte. Aussi on ne dira plus : Gloire à l'Éternel qui a fait remonter les enfants d'Israël hors du pays d'Egypte; mais on
1 Esaie, xi, 6-8.
2 Ibid., xiv, 2; lu, 13.
3 Amos, ix, 12.
4 Esaie, xi, 14; xv, 2.
à Ibid., xi, 9.
dira : Gloire à l'Eternel qui a fait remonter et qui a ramené la postérité de la maison d'Israël du pays qui est vers l'Aquilon et de tous les pays dans lesquels il les avait dispersés { .
Ce glorieux événement s'accomplira sous la conduite d'un héros sorti de la famille de David. A quel autre qu'à un descendant du grand roi conviendraitil mieux de présider à la restauration définitive et glorieuse du peuple élu? Comme David, cet enfant du miracle naîtra à Bethléhem2. L'esprit de l'Éternel reposera sur lui, l'esprit de sagesse et d'intelligence , l'esprit de conseil et de force , l'esprit de science et de crainte de l'Éternel3. L'empire sera posé sur son épaule. On l'appellera l'admirable, le conseiller, le héros, le puissant, le père de l'éternité, le prince de la paix \ Animé de la crainte de l'Éternel, il ne jugera pas sur les apparences; il ne condamnera pas sur des ouï-dire ; mais il jugera avec droiture ; il condamnera avec justice, pour relever les débonnaires. La justice sera la ceinture de ses reins, et la fidélité la ceinture de ses flancs3. Toutes les nations rechercheront ce rejeton d'Isaï, dressé pour enseigne des peuples. Son séjour ne sera que
1 Jérémie, xxm, 7 et 8.
2 Michée, v, 2.
» Esaie, xi, 1 et 2.
* Ibid., ix, 4.
5 Ibid., xi, 4 et 5.
gloire \ et il n'y aura point de fin à l'accroissement de l'empire de David et à la prospérité de son trône et de son règne 2.
Tels sont les traits essentiels des espérances messianiques des Hébreux jéhovistes au vme et au vne siècle avant l'ère chrétienne. Ces espérances étaient-elles partagées par les Hébreux élohistes? Rien ne l'indique. Les prophètes de mensonge, ainsi que FÉcriture sainte appelle les prophètes du monothéisme idolâtrique, ne paraissent avoir eu ni le sentiment du péché d'Israël, ni par conséquent l'espérance consolante de sa repentance et de sa glorieuse restauration. Les espérances messianiques se rattachent d'ailleurs par tant de liens étroits au mosaïsme qu'on peut supposer avec une grande vraisemblance qu'elles ne furent propres dans l'origine qu'au petit groupe d'israélites pieux qui continuaient la tradition mosaïque.
On donne le nom de messianiques à ces croyances, parce que le Messie devait être le héros sous la conduite duquel s'accomplirait la restauration définitive du peuple élu. Mais ce héros ne s'appelle pas encore le Messie dans les prophètes hébreux, pas plus dans ceux qui vécurent après le retour de l'exil que dans ceux qui exercèrent leur ministère avant la captivité
1 Esaïe, xi 10.
e, ix, 6.
de Babylone. Il ne s'agit encore pour eux que d'un descendant de David, destiné à donner à la famille de Jacob un éclat et une prospérité qui ne furent pas même égalés par les beaux jours du règne du grand roi. Ce n'est que dans le livre de Daniel que le titre de Messie ! paraît appliqué pour la première fois et dans un sens d'excellence au libérateur d'Israël, et l'on sait que ce livre ne remonte pas au delà du second siècle avant l'ère chrétiene, et que, dans le Canon juif, il fait partie des hagiographes et non des écrits des prophètes.
Après avoir vu quelles furent , dans leur forme première, les espérances messianiques, il convient d'en déterminer le caractère et l'origine.
L'attente d'une ère de bonheur et de vertu à la fin des temps est particulière au peuple d'Israël; elle fut étrangère à toute l'antiquité païenne. Bauer s'abuse certainement, quand il compare les espérances messianiques des Hébreux au mythe païen de l'âge d'or. Quelques images analogues dans les descriptions poétiques du règne du Messie et dans
1 Avant d'être appliqué dans un sens exclusif au libérateur futur du peuple élu, le nom de Messie VKpra (oint) était donné au grand prêtre (Lévit., iv, 3, 5, 16), aux rois (1 Sam., n, 10,35; xn, 3, 5 ; Ps. n, 2, etc.), aux patriarches (Ps. cv, 15, 1 Chron., xvi, 22), en général aux personnes favorisées de Dieu; c'est ainsi que Cyrus est appelé le Messie (l'oint) de Jéhovah. Esaie, xlv, 1. — Gésénius, Thésaurus, p. 825; Munk, La Palestine, p. 409 a.
celles du règne de Saturne ne suffisent pas pour mettre les deux conceptions sur la même ligne. Il y a déjà cette différence immense entre elles, que la famille d'Israël renvoie à la fin des temps cette ère de prospérité et de pureté que la mythologie grécoromaine place dans le premier âge de l'humanité. Dans la conception païenne, le monde est entraîné dans une chute de plus en plus profonde ; dans celle des prophètes, au contraire, il marche, sous la direction de Dieu, vers une complète perfection.
M. Hase ne me paraît pas mieux inspiré en mettant les espérances messianiques en parallèle soit avec la confiance inébranlable avec laquelle les Romains se croyaient appelés à l'empire du monde, soi-t avec les légendes allemandes du retour sur la terre des Hermann, des Othon, des Hohenstaufen et des autres héros des temps passés, pour rendre à i'-empire germanique abattu la liberté, la puissance et l'unité \ Ces diverses vues de l'avenir se touchent sans doute en un certain point; elles sont toutes les trois des manifestations du sentiment national ; mais elles diffèrent en tout le reste. Il y a entre autres, dans les espérances messianiques, une conception religieuse et morale qui ne se retrouve pas certaine-
1 Hase, Gnosis oder Evangelische Glaubenslehre, t. m, p. 28 et 29.
ment, du moins au même degré, dans les croyances auxquelles M. Hase les compare.
Le parsisme, il est vrai, a sur la fin des temps des croyances entièrement analogues, pour le fond, à celles des juifs. On ne saurait s'en étonner, quand on se rappelle les étonnantes analogies qui se rencontrent non-seulement entre le caractère des Mazdéens et celui des Hébreux, mais encore entre les conceptions religieuses et sociales de ces deux familles. J'ai expliqué ailleurs que ce fut sous l'empire de circonstances psychologiques et historiques, presque identiques, que se formèrent les doctrines eschatologiques des Parses et les espérances messianiques des descendants d'Israël. Je n'ai pas à revenir ici sur cette explication ; il me suffit de rappeler que, bien loin d'infirmer l'opinion que je vais proposer sur l'origine des croyances hébraïques, touchant les derniers temps, elle lui donne une nouvelle force.
Les espérances messianiques ont leur raison d'être dans la nature même de la race d'Israël , dans sa religion et dans son histoire. C'est dans ces trois ordres de faits qu'il faut en chercher l'origine.
Il n'y a ni dans le Grec, ni même dans le Romain, cette ténacité à toute épreuve, qui est le trait le plus marqué du caractère hébraïque. La famille de Jacob n'a jamais perdu la foi en elle-même. Dans les circonstances les plus critiques, elle a toujours espéré,
même contre toute espérance. Réduite à la dernière extrémité, loin de douter de son salut, elle rêve la domination universelle. L'histoire nous la montre presque constamment concevant les plus hautes espérances, précisément au moment qu'elle est le plus profondément humiliée. C'est ce qui arriva en particulier pour les croyances messianiques, qui grandirent dans la même proportion que s'accrut la détresse nationale.
La religion mosaïque ne favorisait pas médiocrement ces tendances. Déjà le monothéisme devait exalter l'orgueil national des Hébreux, ou du moins exciter leur mépris pour les adorateurs des faux dieux. Il était dans la nature des choses qu'un peuple qui possédait la connaissance du vrai Dieu se crût autant supérieur aux autres natiops, esclaves de l'erreur, que le créateur et le maître du monde l'emporte sur des idoles de mensonge. Il y avait plus encore. Les israélites se considéraient comme les enfants de prédilection de Dieu. C'était là une conséquence de la nature particulière de leur religion. Le mosaïsme, on l'a vu, se présente comme une alliance entre l'Éternel et la maison de Jacob. Cette alliance, contractée déjà avec Abraham1, puis avec Isaac et Jacob 2, et renouvelée dans les moments les
* Genèse, xv, 18; xvii, 2.
2 Genèse, xxvi, 3-5; xxviii, 13-16; xxxv, 9 13.
plus solennels de l'histoire du peuple hébreu, sur le mont Horeb, avec Moïse, traitant au nom de la nation tout entière1; avec David, l'élu de l'Éternel2; avec Ézéchias, en présence des sacrificateurs et des lévites3; dans le temple avec Josias, entouré des pères de famille de Juda ', cette alliance, Jéhovah a juré de ne l'enfreindre jamais 5. Il a déclaré à Israël qu'il l'a choisi pour lui être un peuple précieux, à l'exclusion de tous les autres peuples de la terre 6 ; il lui a donné des marques réitérées de son amour et de sa protection dans mille circonstances difficiles7. Comment la famille de Jacob douterait-elle de sa supériorité? Comment n'aurait-elle pas confiance en elle-même?
Et cependant, à partir de la fin du règne de Salomon, elle est entraînée dans une décadence de plus en plus profonde. Elle se divise en deux fractions ennemies; elle gémit sous des rois cruels, impies, sans intelligence; elle est battue, pillée, foulée par les peuplades voisines. Ces désastres sont-ils le signe d'une ruine prochaine? Dieu aurait-il donc oublié ses enfants?
* Exode, xxiv, 27; Deut., v, 2.
* Ps. lxxxix, 3, 4.
* 2 Chron. , xxix, 4-10.
4 2 Rois, xxiii, 1-3; 2 Chron., xxxiv, 31.
6 Juges, ii, 1 ; Deut., vu, 8; Ps. cv, 8; cvi, 45.
« Ps. cxxxv, 4; Esaie, xli, 8; Jér., x, 16; Malach., i,
7 Deut., vu, 6-8; Ps. xn, 4 et 5.
SUR LA BIBLE !w21
Ce fut alors que les calamités toujours croissantes forcèrent les pieux israélites à placer dans l'avenir la réalisation des promesses de l'Éternel. « Le Dieu fort » n'est pas homme pour mentir '. » Il a promis de sauver son peuple, de le bénir, de l'élever éternellement 2, et il le fera. « Quand mon père et ma mère » m'abandonneraient, toutefois l'Éternel me recueil- » lera3, » telle est la ferme confiance de l'israélite. Il sait que Jéhovah ne violera pas son alliance, qu'il ne retirera aucune des promesses sorties de ses lèvres4.* Et ce qui le rassure encore, c'est qu'il n'ignore pas la cause des maux qui affligent la postérité de Jacob et qu'il en connaît le remède. Israël a violé les clauses essentielles de l'alliance ; il a abandonné l'Éternel pour courir après les dieux des nations étrangères. Son infidélité doit être punie. Et maintenant il expie ses erreurs et ses transgressions 5. Les peuples qui le frappent, qui le dépouillent, qui l'emmènent en esclavage, ne sont que les instruments de la juste colère de Dieu 6. Mais ces châtiments porteront instruction. Ils auront pour effet de forcer Israël à reconnaître ses fautes, à s'en repentir,
i Nomb.. xxiii, 29.
2 Ps. xxviii, 9 ; lxxxix, 33-35.
3 Ps. xxvn, 10.
4 Ps. lxxxix, 34.
5 Ps. lxxxix, 30-32.
6 Esaie, vu, 17, 18; xm, 3-6; Jérémie, xxn, 7; Habac, i. 6, etc.
à demander grâce '. Et alors l'Éternel aura compassion de ceux qu'il avait affligés; il les consolera 2; il dira à celui qui avait cessé d'être son peuple : « Tu es mon peuple, » et le peuple lui dira de son côté : « Tu es mon Dieu3. » Cette heureuse réconciliation sera pour la maison de Jacob le point de départ d'une ère nouvelle, d'une ère de prospérité et de sainteté, de victoire et de domination sur tous les peuples de la terre, d'une ère, en un mot, qui sera témoin de l'accomplissement des promesses faites autrefois par Dieu à Abraham, à Moïse, à David, à tous ses fidèles serviteurs.
C'est ainsi que se forma en Israël cet ensemble de croyances que Ton désigne sous le nom d'espérances messianiques. S'il pouvait rester encore le moindre doute sur cette origine, les deux faits suivants le dissiperaient irrévocablement.
Premièrement, les espérances messianiques ne prirent naissance qu'à l'époque de la décadence de la famille d'Israël. La forme même sous laquelle elles sont présentées prouve, comme le fait remarquer M. Ewald, qu'elles sont postérieures au règne de David4. Et en effet elles supposent toutes qu'un nouveau David ramènera au milieu du peuple rassemblé des quatre
1 Osée, ii, 6-17; iv, 5.
2 Esaie, lxix, 13-20.
» Osée, n, 23; vi, 1-3; xiv, 1-8; Ps. lxxxix, 20-36.
u Ewald, Geschichte des Volks Israël, t. m, p. 429, note 1.
coins de la terre, la splendeur, la gloire, la piété et la prospérité des anciens jours, et étendra, avec la connaissance du Dieu d'Israël, sa domination sur toutes les nations du monde. Le règne du grand roi était resté clans le souvenir des israélites comme une époque bénie ; il était devenu pour eux l'idéal de la théocratie. C'est sur cet idéal que se modèlent les espérances messianiques. L'objet des vœux et de l'attente du pieux Israélite, c'est le retour de ces jours de bonheur et de fidélité à la loi de l'Éternel. On a là une indication irrécusable du moment qui vit naître l'espoir d'un rétablissement glorieux de la postérité d'Abraham. On peut ajouter encore que le rêve d'un avenir prospère n'est possible que dans une époque de longues calamités, et ce ne fut qu'après la séparation du royaume de David en deux royaumes rivaux, qu'une adversité soutenue devint le partage des enfants d'Israël.
En second lieu, les espérances messianiques n'apparaissent pas d'abord dans toute leur perfection. Limitées, à leur origine, à l'attente d'un digne successeur de David, elles s'étendent peu à peu, par une sorte d'évolution logique, sur le champ tout entier de la vie religieuse et sociale. Leur développement n'est pas encore complet dans les prophètes. Ils en léguèrent le tableau inachevé à la synagogue. Les docteurs de la loi y ajoutèrent les derniers traits.
Sous le règne de Jéroboam, les désirs et les espé-
rances des hommes pieux d'Israël ne vont pas au delà du rétablissement de l'unité de la nation sous le sceptre d'un descendant de David'. L'attente d'une ère de prospérité ne se rencontre décidément que dans Joël2, au vme siècle environ avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire à une époque de désolation et d'abaissement pour la famille d'Israël tout entière. Au fléau de la famine est venu se joindre le fléau de la guerre; les deux royaumes d'Israël et de Juda se déchirent mutuellement dans des luttes continuelles, quand ils devraient se réunir contre l'ennemi commun, le roi de Syrie, qui les bat l'un après l'autre, les pille, les ruine et leur enlève toutes les places frontières3. Il n'est pas cependant encore question de Messie, dans le sens propre du mot.
Ce n'est que plus tard, quand la détresse est à son comble, quand le salut semble tout à fait désespéré, qu'il est parlé d'un libérateur extraordinaire que Dieu fera naître de la race de David. Le premier prophète qui en fait mention est Michée. Dans le tableau qu'il trace d'une théocratie idéale qui durera à jamais *, et qui réunira les différentes fractions de la famille de Jacob en un seul peuple5, sous la direction suprême
1 1 Rois, xin, 2; xi, 39.
8 Joël, ii, 18 et suiv.; m, 7 et suiv.; 2 Rois, xiv, 26 et 27.
3 2 Rois, x, 33; xn, 17, 18; xm, 3; xiv, 11-14.
* Michée, iv, 7.
8 Michée, îv, 6, 7, 12; n, 12.
deJéhovah\ il attribue la délivrance d'Israël à un dominateur2, dont la race remonte à la plus haute antiquité 3 et qui doit naître à Bethléhem, là même où le roi David avait reçu le jour4. C'est ce vainqueur qui assurera aux descendants de Jacob une paix éternelle, une prospérité sans limites5 et l'empire sur les autres nations 6.
Plus tard les espérances messianiques furent considérablement développées, principalement dans la partie qui était encore la moins bien déterminée ; je veux parler de ce qui concerne la personne et l'œuvre du libérateur d'Israël. Comparé aux tableaux animés que les Michée, les Ésaïe, les Jérémie, tracent de la désobéissance du peuple, des maux qu'elle leur attire, de sa repentance, de son rétablissement, de la prospérité qui en sera la suite, de l'alliance nouvelle qui succédera à l'ancienne, ce qu'ils disent du libérateur lui-même est encore vague et paraît à peine une ébauche. Ce point appelait, par conséquent, de nouveaux développements. Il les reçut des prophètes postérieurs à l'exil, et après eux, des docteurs de la loi, entre les mains desquels les espérances messianiques devinrent une christologie très-détaillée. On
1 Michée, n, 13; iv, 13.
2 Michée, iv, 10; v, 4, 5.
3 Michée, v, 1.
4 1 Samuel, xvi, 1.
5 Michée, iv, 3, 4, 6, 1 ; v, 4; vu, 14.
6 Ibid., iv, 3; v, 4, 8, 9; vu, 16, 17.
verra dans un moment sous quelle forme nouvelle les premiers conçurent et représentèrent le libérateur du peuple élu. Je n'ai pas à m'occuper ici des changements que cette doctrine subit dans la synagogue. Je puis ajouter toutefois que les docteurs de la loi rendirent de plus en plus idéale et surnaturelle la personne du Messie et entourèrent son avènement et son œuvre de circonstances de plus en plus extraordinaires.
§ vu
Le prophétisme se survécut à lui-même. Au retour de la captivité de Babylone, sa tâche était accomplie. Du moment que le mosaïsme, du moins dans ce qu'il avait encore d'applicable, était sauvé, et avec lui la nationalité Israélite , il n'avait plus rien à faire sur la scène du monde. Les grandes institutions ne disparaissent pas cependant aussitôt qu'elles cessent d'avoir une utilité réelle ; elles ne finissent que peu à peu, en s' affaissant graduellement sur elles-mêmes. C'est ce qui arriva au prophétisme en Israël. Les prophètes qui vécurent depuis le retour de la captivité jusqu'à Esdras1, n'ont presque plus rien de ce
1 II paraît que les prophètes furent nombreux longtemps encore après le retour de la captivité de Babylone ; c'esl du moins
qui constitue l'esprit et le caractère de ceux des époques précédentes.
La différence est déjà sensible dans la forme du discours. Les prophéties d' Haggée manquent de verve et d'élan ; elles trahissent une certaine difficulté à manier la langue. Zacharie, qui entra dans la carrière du prophétisme seulement quelques mois après Haggée, ne fait pas preuve d'une plus grande habilité dans l'art d'écrire. Il affectionne le langage symbolique, dont le goût semble s'être répandu parmi les Hébreux pendant leur séjour dans la Babylonie et auquel Ézéchiel avait, pour ainsi dire, donné droit de cité dans la littérature hébraïque ; mais ses allégories, entassées les unes sur les autres, manquent d'ampleur et de développement, et, ce qui est pis, elles sont à la fois obscures et sans originalité. Malachie est, en somme, supérieur à Haggée et à Zacharie, sans atteindre cependant à la hauteur des anciens prophètes. M. Ewald fait observer que la manière dont il présente ses idées a quelque chose de scolastique et ne rappelle guère l'éloquence populaire et animée des Michée, des Âmos et des Esaïe \ 11 faut
ce qu'on peut conclure de quelques passages des écrivains de cette époque. Zacharie, vu, 3; vin, 9; Ewald, Gesch. des Volks Israël, t. iv, p. 114. Nous n'avons des écrits que de trois d'entre eux, Haggée, Zacharie et Malachie.
* Ewald, Die prophet. Hilcher, t. i, p 542; Eichhorn, Einleit. ins aite Testam., § 610; de Wette, Einleit. in das alte Test., p. 369 378.
ajouter enfin que les récits de ces prophètes, surtout ceux de Zacharie, le plus fécond des trois, sont pleins de réminiscences des ouvrages antérieurs '.
Ce n'est pas cependant à ces traits qu'il convient de s'arrêter ; il suffit de les signaler comme signes évidents d'une décadence bien marquée du prophétisme. Il faut regarder avant tout au caractère général de ces prophètes. Or, ce caractère forme un contraste frappant avec celui des prophètes de l'époque précédente. Tandis que ceux-ci ne donnent qu'une importance tout à fait secondaire à la partie cérémonielle de la loi, Haggée, Zacharie et Malachie insistent fortement sur la nécessité d'en remplir toutes les prescriptions. Si les deux se sont fermés, si la terre a retenu ses fruits, si l'Éternel a appelé la sécheresse sur la plaine, sur la montagne, sur le froment, sur le vin, sur l'huile, sur tout ce que le sol produit, ce n'est point, comme l'auraient dit Michée, Ésaie et Jérémie, à cause de la dureté du cœur du peuple, en punition de ses vices et de ses crimes; non : Haggée ne voit dans cette calamité publique qu'un juste châtiment du peu d'empressement des Juifs à relever les murailles du temple, tandis qu'ils ont mis la plus grande hâte à se construire des maisons lambrissées2.
1 On peut voir le tableau de ces imitations dans Eichhorn, ibid., t. m, p 329 et 330 , et dansdeWette ,ibid.t p. 372 et 374.
2 Haggée, i, 4-11.
L'Éternel commande sans doute encore par la voix du prophète, comme il l'avait fait auparavant par la bouche des prophètes antérieurs ' , de rechercher ce qui est droit, de ne point faire de tort à la veuve, à l'orphelin, à l'étranger, à l'affligé, de ne point nourrir de mauvaises pensées envers son frère2. Mais il ne commande pas avec moins d'insistance de ne présenter à l'autel que des victimes sans taches3, d'éviter avec le soin le plus attentif les souillures légales4, d'apporter au temple les différentes dîmes prescrites par la loi, dîmes qui sont une dette contractée envers Dieu lui-même5, de ne point s'allier par des mariages, au mépris des ordonnances mosaïques6, avec les Moabites, les Ammonites et les autres peuples étrangers7.
Il n'y a plus inimitié entre le sacrificateur et le prophète. Celui-ci est devenu l'aide et le soutien de celui-là. Zacharie prend avec chaleur la défense du grand-prêtre Jehoschua ; il exalte la sainteté de ses fonctions. L'Éternel, dit-il, lui a confié le gouvernement de sa maison et la garde de ses parvis 8. Il faut
1 Zacharie, vu, 7, 12.
2 Zacharie, vu, 9 et 10; vm, 16 et 17; Malach., m, 5,
3 Malach., i, 6-8, 13, 14.
'• Haggée, n, 11-19.
5 Malach., m, 8-10.
6 Deuter., xxm, 3 et 4.
7 Malach , n, 11 et 12.
8 Zacharie, ni, 1-9.
430 études Critiques
lui mettre sur la tête des couronnes d'or et d'argent1. Si Malachie reproche aux prêtres leurs transgressions2, c'est dans l'intention de les rappeler au sentiment de la sainteté de leur caractère ; c'est surtout pour engager ceux d'entre eux qui avaient contracté des mariages avec des filles des peuples étrangers à rompre ces alliances prohibées par la loi3. Car d'ailleurs « les lèvres du sacrificateur gardent la » science, et c'est de sa bouche qu'il faut apprendre » les prescriptions de Dieu4. » Ce n'est plus le prophète qui maintenant est l'envoyé de Dieu, c'est le prêtre. Dieu a traité avec la maison de Lévi une alliance particulière, une alliance de vie et de paix \ C'est la première fois qu'il est question dans les livres saints de cette alliance de Dieu avec la race sacerdotale, et ce fait nouveau est un indice manifeste de la prédominance que le sacerdoce avait acquise à cette époque dans la famille d'Israël.
Comment s'était opéré ce rapprochement entre le prêtre et le prophète ? Il faut en chercher les causes dans le mouvement de dévotion étroite et livrée au cérémonialisme, qui datait de Josias, et surtout dans les changements qui s'accomplirent, pendant la cap-
i Zacharie, vu, 11.
2 Malach., ii, 1-3,8,9.
» Ibid., ii, 11-16.
* Ibid.,u, 6 et 7.
s Ibid.. ii, 4 et 5.
SUR LA BTBLË 431
tivité de Babylone, clans les sentiments religieux du peuple hébreu.
Le rétablissement du culte mosaïque par Josias s'opéra sous l'influence des prêtres et non sous celle des prophètes1 ; il eut un caractère essentiellement sacerdotal ; le formalisme en fut la conséquence. Les prophètes Michée, Ésaïe, Jérémie, l'avaient combattu ; à partir du règne de Josias, il prit un tel développement qu'il gagna les prophètes eux-mêmes. On ne saurait, en douter, quand on voit Ezéchiel consacrer le code des lois qu'il dresse, pendant l'exil, en prévision d'une restauration prochaine de Jérusalem, presque uniquement à régler ce qui concerne le sacerdoce et le culte 2.
C'est surtout pendant la captivité de Babylone que le sacerdoce étendit son influence et se subordonna le prophétisme. Les maux sans nombre qui furent la suite de la ruine du royaume de Juda, éveillèrent dans le cœur des israélites l'amour de leurs traditions nationales. On sait quels regrets excita la patrie absente. « Assis aux bords des fleuves de Babylone, nous y avons pleuré au souvenir de Sion. Jérusalem,
1 Dans le récit que fait le second livre des Rois (xxm, 1-3) de la cérémonie clans laquelle Josias fait lire la loi devant le peuple assemblé, les prophètes ne viennent qu'après les sacrificateurs, et dans le récit que le second livre des Chroniques (xxxiv, 29-31) contient du même fait, ils ne sont pas même mentionnés.
2 Ezéchiel, xl-xlviii.
si je t'oublie, que ma droite s'oublie elle-même'. » Tels sont les chants de tristesse que leur inspire l'exil. Ces sentiments patriotiques réveillent les sentiments religieux. Au souvenir de Jérusalem s'associe le souvenir du temple, du culte de l'Éternel, de la loi, de cette loi pour laquelle on n'avait eu que de l'indifférence dans les temps de prospérité. Ce fut une opinion générale parmi les Juifs déportés delà Babylonie, que la grande catastrophe qui les avait frappés était en punition méritée de leur infidélité aux commandements de l'Éternel. Cette conviction passa alors des prophètes, qui en avaient fait presque constamment le thème de leurs exhortations, à la nation tout entière.
Comme il arrive toujours dans les grands mouvements populaires, la réaction qui se produisit sous ces impressions diverses fut poussée jusqu'à l'excès. A l'indifférence séculaire pour la législation nationale, succéda un attachement qui manqua à la fois de mesure et d'intelligence, au lieu d'arrêter leur attention sur ce qui faisait le fonds et l'essence même delà loi, sur ce monothéisme spiritualiste que Moïse le premier avait annoncé, et qui avait inspiré l'éloquence des prophètes, les israélites, à l'imitation de Josias, ne sachant pas dégager l'esprit de leurs traditions reli-
* Ps. cxxxvn, 1 et 5.
2 Gœlln, Biblische Théologie, t. i, p. 343 et 344.
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gieuses des formes antiques sous lesquelles il s'était produit, s'attachèrent aux détails, aux prescriptions cérémonielles, aux pratiques de tous genres qu'elles recommandaient. Il arriva de là que le culte lévitique et par conséquent aussi le sacerdoce qui en était chargé, prirent à leurs yeux une importance exagérée. Le prêtre se trouva ainsi porté, par la marche même des choses, à la tête de la nation.
On peut supposer avec quelque vraisemblance que la caste sacerdotale donna la première l'exemple de cette révolution dévote. Elle avait perdu plus que toutes les autres classes de la famille d'Israël, à la déportation dans des contrées lointaines. Son seul prestige, elle le devait à ses fonctions, et elle ne pouvait les exercer que dans le temple de Jérusalem. Le grand désastre qui venait de frapper toute la nation dut inspirer au prêtre, plus encore qu'aux autres exilés, de sérieuses réflexions, et faire naître en lui des sentiments nouveaux sur la mission religieuse qu'il avait à remplir au milieu des familles déportées.
Il est plus probable encore que le sacerdoce devint en ce moment le centre de tous les débris d'Israël. Une tradition conservée par le Talmud attribue aux exilés qui avaient accompagné le roi Jojakin, la fondation d'une synagogue, bâtie avec des pierres apportées de la terre sainte \ Le fond de cette légende,
* Munck, La Palestine, p. 458, note 2.
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si on la prend du moins, dans un sens métaphorique, n'a rien d'invraisemblable. Des réunions de prières durent s'organiser de bonne heure dans les nouveaux établissements ; les prêtres furent naturellement appelés à les présider ; et comme c'est dans ces assemblées que pouvait seulement se manifester ce qui restait de vie nationale au milieu des malheureux déportés, le sacerdoce en devint l'âme.
Il faut admettre encore qu'à mesure qu'on se rattacha plus étroitement aux traditions antiques, on dut éprouver le besoin de les connaître mieux. Les prêtres étaient les gardiens de la loi ; elle était déposée entre leurs mains ; ils en étaient dans certains cas les interprètes1. C'est à eux qu'on s'adressa pour savoir ce qu'elle permettait et ce qu'elle défendait 2. Les circonstances autant pour le moins que leurs propres sentiments religieux, les obligèrent en conséquence à faire de leur législation nationale l'objet d'une étude suivie. Esdras ne fut pas certainement le seul membre du sacerdoce qui méritât le titre de docteur de la loi. Cette étude fut dans tous les cas une chose nouvelle en Israël, Provoquée par les modifications qui venaient de s'accomplir dans les idées et dans la position des Juifs, elle révèle un état des esprits tout différent de celui qui avait donné naissance au pro-
i Deutér.y xvn, 8-14; xxi, 5; 2 Chron., xvn, 9. 2 Ezéchiel, xliv, 23; Malach., iv, 5 et 6.
phétisme, en même temps qu'elle nous fait prévoir que la direction morale de la nation, qui lui avait été confiéejusqu'àce moment, vapasser dans d'autres main s.
La diffusion des croyances monothéistes dans la maison d'Israël, la fidélité aux prescriptions mosaïques qui prenait chaque jour des proportions plus considérables, et la piété, telle du moins qu'on l'entendait alors, qui devenait générale, rendaient le ministère prophétique de moins en moins nécessaire et lui enlevaient son antique importance. Après les changements qui s'étaient opérés dans les esprits, le but qu'il poursuivait était atteint, autant du moins que les circonstances le permettaient ; sa prédication n'avait plus de raison d'être; il ne restait au prophète qu'à seconder les efforts du prêtre et du docteur de la loi, jusqu'à ce qu'il fût entièrement absorbé par eux.
C'est ainsi que, par l'effet des événements, le prophétisme se trouva rattaché, ou pour mieux dire subordonné au sacerdoce, et que, par la marche même des choses, il dut céder la place aux docteurs de la loi. Avait-il lui-même la conscience de la position nouvelle qui lui était faite? On serait tenté de le croire, quand on entend Ezéchiel, vingt-cinq ans après laruine de Jérusalem, déclarer que désormais les sacrificateurs enseigneront au peuple à distinguer la chose sainte de la chose profane, ce qui est souillé de ce qui est pur *.
1 Ezéchiel, xliv, 23.
Le caractère sacerdotal que revêt en ce moment le prophétisme ne se montre pas uniquement dans son attachement aux cérémonies et aux prescriptions légales et dans son dévouement à la caste des prêtres. Il se manifeste encore dans la forme nouvelle sous laquelle il représente le Messie. Jusqu'alors le futur libérateur d'Israël avait été dépeint comme un descendant de David, destiné à relever son trône, et à régner sur le monde entier, après avoir vaincu les nations étrangères et assuré la prédominance au peuple élu. Cet idéal change après le retour de la captivité de Babylone. Son rôle de héros victorieux s'amoindrit. A l'épée dont les prophètes antérieurs l'avaient armé, Haggée, Zacharie et Malachie, suivant sans doute les tendances générales de leur temps, sont tentés de substituer l'encensoir. Le Messie est bien encore un roi ; mais à côté de lui siège le sacrificateur ; le roi et le sacrificateur sont les deux branches d'olivier qui s'élèvent de chaque côté du chandelier d'or ', les deux enfants de l'onction, qui se tiennent devant le Seigneur de toute la terre 2. Zacharie repousse bien loin tout l'appareil belliqueux dont le libérateur d'Israël avait été entouré auparavant. « Ce n'est point par armée, ni par force, mais c'est par mon esprit, fait-il dire à l'Éternel, que la
1 Zacharie, iv, 2 et 3, 11 et 12.
2 Ibid,, iv, 13 et H.
délivrance s'accomplira1. » Et plus tard Malachie parlera du Messie comme du messager de l'alliance qui vient purifier les fils de Lévi2.
D'où vient cette transformation, sinon d'une tendance sacerdotale qui fut constamment étrangère aux prophètes antérieurs à la captivité de Babylone, et qui domine dans ceux qui assistèrent à la restauration de Jérusalem? L'église militante des Amos, des Michée, des Ésaïe a fait place à une église organisée selon le cœur des enfants de Lévi ; chacune d'elles a fait le libérateur à son image.
Une différence plus considérable encore semble séparer, sur le sujet du Messie, les nouveaux prophètes des anciens. Tandis que ceux-ci renvoient à une époque future indéterminée l'avènement du libérateur, ceux-là paraissent considérer le retour de la captivité de Babylone comme le commencement de la réalisation des espérances messianiques. Tout ce qui avait été prédit de la punition des crimes de la famille d'Israël et de la dispersion de ses enfants parmi les nations, de sa repentance, de son pardon et de son rappel dans la terre sainte, tout cela ne s'est-il pas accompli 3? Les descendants de Jacob se sont convertis à l'Éternel, et l'Éternel, de son côté, se souvenant de ses gratuités, les a recueillis du mi-
1 Zacharie, iv, 6.
2 Malach., iv, 12 et 13.
3 Zacharie, i, 6.
lieu des peuples parmi lesquels ils avaient été dispersés. Il est vrai qu'une partie de la tribu de Juda est revenue seule à Jérusalem ; mais Zacharie s' appuyant sur les prédictions antiques i , attend la délivrance prochaine des israélites du nord2. L'Éternel ramènera bientôt, s'il faut l'en croire, la maison de Joseph 3 ; Ephraïm va être associé à Juda4.
Ce retour de la faveur divine se reconnaît encore à d'autres signes. Le temple se relève de ses ruines. Ce n'est toutefois qu'un faible commencement5, presque rien en comparaison de la magnificence de l'ancien sanctuaire6; mais que le peuple se fortifie et travaille; l'Éternel des armées est avec lui7; les mains de Zorobabel l'achèveront8, et la gloire de cette dernière maison éclipsera celle de la première 9. Enfin, l'alliance ancienne est renouvelée; l'esprit de Dieu est au milieu de la famille d'Israël 10. Elle sera désormais pour l'Éternel un peuple, et l'Éternel sera pour elle un Dieu1'. Ces heureux événements ne sont-
1 Osée, i, 15; m, 5; xiv, 4-8.
2 Zacharie, vin, 13.
3 Md.,x, 6,7,10-12.
4 Ibid., ix, 10, 13; vin, 7, 8.
5 Ibid., iv, 9, 10.
6 Haggée, n, 3.
7 Ibid., ii, 4.
» Zacharie, iv, 9 et 10.
9 Haggée, n, 7 et 9.
10 Zacharie, i, 16 et 17 ; Haggée, n, 5.
11 Zacharie, vm, 8.
ils pas les premières manifestations de l'ère de gloire et de bonheur promise à la race de Jacob ? L'heure de l'accomplissement des anciennes prophéties n'at-elle pas sonné déjà?
Et en effet, les temps messianiques sont arrivés. L'Éternel va étendre sa main sur les nations qui ont pillé son peuple élu ; il va les asservir à son tour à ceux qui avaient été leurs esclaves1. Désormais ces nations viendront de tous les points de la terre pour chercher l'Éternel et pour l'implorer 2; elles viendront avec ce qu'elles ont de plus précieux, pour lui en faire hommage dans sa maison 3. Chaque Juif sera entouré de dix hommes des pays étrangers qui, saisissant le bas de sa robe, lui diront : « Permettez que nous vous suivions, car nous avons appris que Dieu est avec vous4. » La maison de Juda et celle d'Israël qui avaient été en malédiction parmi les nations, seront dès ce moment une bénédiction pour la terre entière 5.
En même temps, les quatre jeûnes de l'année vont être transformés, pour la maison de Juda, en des jours de joie et d'allégresse, en des fêtes solennelles de réjouissance6. Maintenant que l'Éternel ne sera
1 Zacharie, i, 15; n, 4, 8, 9, 13; xn, 9; Haggée, h, 22.
2 Zacharie, vin, 20-22.
3 Haggée, n, 7.
u Zacharie, vm, 23.
& Ibid.,Yiu, 13.
Ibid., vin, 19.
plus pour ceux qui ont survécu aux désastres de la nation, tel qu'il avait été dans les jours qui venaient de s'écouler, on sèmera en paix ; la vigne rendra son fruit ; la terre portera ses productions ; les cieux donneront leur rosée i . Chacun invitera son prochain sous sa vigne et sous son figuier 2.
Ce n'est pas dans "un avenir lointain que ces glorieux événements doivent se passer ; non, c'est dans ces jours mêmes, dit Zacharie. « Si autrefois, fait-il dire à Dieu, j'ai songé à vous faire du mal, quand vos pères m'avaient irrité, en ces jours je songe de nouveau à faire du bien à Jérusalem et à la maison de Juda3. Maintenant je ne serai plus comme auparavant pour le reste de ce peuple \ » Ce rejeton de la race de David qui devait relever la maison d'Israël, est déjà venu5. Haggéeet Zacharie le virent évidemment dans la personne de Zorobabel, qui appartenait en effet à la famille du grand roi 6. « Il est le serviteur de l'Éternel, dit le premier de ces deux prophètes ; Jéhovah l'a choisi; il le placera comme un sceau7, » sans doute sur l'œuvre de la restauration du peuple élu,
1 Zacharie, vm, 11 et 12.
2 Ibid., m, 10.
s Ibid., vin, 14 et 15.
4 Ibid., vm, 11.
5 Cœlln, Bibl. Theolog., t. i, p. 480; Ewald. Geschichte les Volks Israël, t. iv, p. 117 et 118.
6 1 Chron., ni, 19,
7 Haggée, n, 23.
SUR LA BIBLE l\lii
pour indiquer qu'elle est définitive. Zacharie ne cesse de célébrer le pieux héros dont les mains ont fondé la maison de l'Éternel et en achèveront la construction1. "Devant lui tomberont tous les obstacles. « Qu'es-tu, grande montagne, devant Zorobabel? une plaine2. » Ce Zorobabel qui bâtit le temple de l'Éternel est le véritable rejeton 3. « 11 portera la majesté ; il sera assis en dominateur sur le trône ; le sacrificateur sera à côté de lui sur le trône ; un conseil de paix sera entre eux deux4. » Zorobabel et Jehoschoua, le descendant de David et le grand sacrificateur, sont les deux hommes de la situation. Par leurs efforts réunis, ils rétabliront le peuple élu 5.
Il est facile de comprendre comment ces espérances s'emparèrent des cœurs des prophètes, aux premiers moments de la restauration de Jérusalem et du temple, après que la famille d'Israël avait traversé de si grands désastres. En voyant le peuple élu rendu à sa patrie, et le culte de l'Éternel rétabli, on crut que toutes les promesses annoncées par les anciens hommes de Dieu allaient immédiatement se réaliser. Un descendant de David était à la tête de la
1 Zacharie, iv, 9.
2 Zacharie, iv, 7. La Bible de Catien donne une explication très-satisfaisante de ces passages métaphoriques. T. xn, p. 143.
s Zacharie, vi, 12.
* Ibid., vi, 13.
5 Haggée, i, 14; Zach., iv, 3, 14; Bible de Cahen, t. xn, p. 143 et 144.
colonie naissante; pouvait-on douter qu'il ne fût appelé à remplir les antiques prédictions ?
Ce n'était là cependant que des illusions; la triste réalité ne tarda pas à les dissiper. Le rétablissement de la nation juive n'eut pas cet éclat qu'en en avait attendu. Les travaux languirent; la construction du temple n'avança que lentement, à travers de nombreuses interruptions ; les mœurs publiques ne furent pas meilleures qu'auparavant; la misère et la souffrance devinrent le partage du plus grand nombre de ceux que le zèle religieux avait ramenés dans la terre sainte. Les enfants d'Ephraïm ne vinrent pas joindre leurs cœurs et leurs bras à ceux de leurs frères de Juda. Le polythéisme et l'idolâtrie étaient, il est vrai, bannis pour toujours du milieu du peuple élu; mais les jours du Messie n'étaient pas encore arrivés; il ne pouvait rester là-dessus le moindre doute. Un demi-siècle environ après Haggée et Zacbarie, Malachie ne partage plus leurs espérances ; il renvoie de nouveau dans un avenir indéterminé le grand et redoutable jour du Seigneur1.
* Malach., iv, 1-3, 5 et 6.