LE PROPHÉTISME HÉBREU
Le prophétisme n'est pas un phénomène particulier au peuple d'Israël ; il n'est pas de société humaine qui, à un certain moment de son existence, n'ait eu , sous un nom ou sous un autre, ses interprètes de la divinité, ou, comme s'exprime Niemeyer, ses hommes de Dieu1. C'est un fait que Spinoza avait déjà fait remarquer2, et qu'une connaissance plus étendue de l'histoire a mis aujourd'hui en une complète lumière. Plusieurs théologiens de la fin du siècle dernier, F. -À. Klein, entre autres, se sont attachés à montrer que, chez tous les peuples de l'antiquité aussi bien qu'au milieu de toutes les nations des temps modernes qui n'ont pas dépassé un certain degré de culture et se trouvent à peu près au même degré de développement social que les âges primitifs , on rencontre des hommes qui s'attribuent, avec une entière bonne foi,
* Niemeyer, Charakteristik der Bibel, t. v, p. 252. 2 Spinoza, Œuvres, trad. franc., t. i, p. 107 et 109.
le pouvoir surnaturel de lire dans l'avenir et de communiquer à ceux qui les entourent les décisions de la volonté divine, dont ils sont ou dont ils croient être les organes. A une époque plus cultivée, les devins, s'il en existe encore, seront des fourbes abusant de la crédulité publique , ou des esprits faux et pervers cherchant à se faire illusion à eux-mêmes pour maintenir une antique domination ; mais dans les temps reculés, ou au milieu des peuplades ignorantes et encore en une sorte d'état d'enfance, ils sont convaincus eux-mêmes, avec autant de naïveté que la foule qui les admire et les redoute, de la réalité de la puissance extraordinaire qu'ils prétendent tenir des dieux. Et, en un certain sens, ils sont dans le vrai ; car ils sont, pour leur temps, des échos fidèles de la conscience par laquelle Dieu parle à l'homme.
La plupart des écrivains français et anglais, du siècle dernier, jugeant les âges primitifs d'après les habitudes d'esprit des époques civilisées , n'ont vu dans ces hommes que d'habiles imposteurs, se servant de la religion comme d'un instrument de domination. La critique moderne, plus impartiale et aussi plus éclairée, a fait justice de ces accusations passionnées. Une étude plus approfondie et de la nature humaine et de l'histoire, qui n'en est que la manifestation , lui a appris à distinguer différentes phases dans le développement social. C'est un fait aujourd'hui acquis qu'il y a des âges différents pour les so-
ciétés humaines comme pour les individus , et que, dans chacun de ses âges, la raison ne procède pas d'une manière identique. Dans les temps semblables au nôtre , la réflexion est en général le guide des hommes. Chacun pèse, avec plus ou moins de soin, les motifs d'après lesquels il doit se déterminer ; l'examen, devenu un besoin, préside à toutes les actions importantes de la vie ; et ceux qui , plus habiles et plus éclairés , se croient appelés par cela même à exercer quelque influence sur leurs contemporains, en appellent à leur raison et cherchent à les diriger, en apportant la conviction dans leur esprit par des considérations solidement établies. Il n'en était point ainsi dans les âges primitifs. A la place de la réflexion qui sommeillait encore, l'homme ne suivait que les inspirations spontanées de sa nature. Celui chez lequel le sentiment était le plus vif et parlait le plus haut se trouvait aussi, par cela même, au-dessus, des autres ; il devenait leur guide. S'il ne s'était pas mis à leur tête, la foule l'aurait forcé de prendre cette place ; elle serait accourue autour de lui pour le consulter, comme un être extraordinaire '.
J Benjamin Constant fait remarquer avec raison que l'homme s'adresse naturellement à ceux de ses semblables qu'il croit éclairés par plus d'expérience. Ce germe encore informe de l'ordre sacerdotal n'est point, ajoute-t-il, un effet de la fraude, de l'ambition ou de l'imposture, comme on l'a souvent répété. Ce ne sont point les prêtres qui se constituent ; ils sont constitués par la force des choses. [De la Religion, t. i, p. 320 et 321).
30/| ÉTUDES GRIÏIQDES
La réflexion dépend de notre volonté ; nous savons que les causes en sont en nous-mêmes. Mais le sentiment ne se produisant pas en nous à notre commandement, nous apparaît, par sa nature spontanée, comme l'effet d'une impression extérieure, comme un mouvement qui nous est imprimé du dehors et auquel il ne nous est pas libre de nous soustraire. Celui qui l'éprouve avec une grande vivacité, n'en rapportant pas l'origine à lui-même, le prend naturellement pour l'inspiration de quelque puissance surhumaine. Les sentiments qui le dominent, les pensées qui s'agitent en son cœur, sans qu'il croie les avoir provoquées, lui semblent une voix divine qui se fait entendre à son oreille étonnée ; les inspirations de son sens religieux et moral lui paraissent un ordre céleste '. Gomment ne serait-il pas convaincu luimême qu'il n'est que l'agent passif d'une force extérieure, l'organe d'un Dieu qui s'impose à lui, quand il sait par sa propre expérience qu'il essaierait vainement de résister au mouvement qui l'entraîne? Ce qu'il éprouve lui paraît un acte involontaire ; il ne se sent libre ni d'apaiser son agitation, ni de donner un autre cours à ses sentiments ; il ne dépend même pas de lui de se taire ; il parlera, non en son nom, mais au nom de la divinité qui le domine. La foule, de son côté, est persuadée que le devin n'est qu'un or-
* 1 Rois, xvn, 2 et 3; comp. 1 Rois, xix, 3.
gane passif de la divinité et qu'il n'a pas conscience de ce que le Dieu prononce par sa bouche ' .
Cette exaltation du sentiment, cette surexcitation de l'être moral était naturellement un état pénible pour celui qui l'éprouvait. Ses forces physiques en étaient brisées ; d'ordinaire il était suivi d'une grande prostration, il n'était même pas rare qu'il ne se terminât par un évanouissement plus ou moins prolongé. Aussi le prophète recule parfois devant l'inspiration ; il se désole d'être sous la main puissante du Dieu qui l'agite : « Assez, ô Éternel, prends maintenant mon » âme, » s'écrie Élie2. « Que ne m'a-t-on fait mou-
1 C'est ce qui explique comment presque en tous lieux on a pu prendre les insensés et les épileptiques pour des êtres inspirés, ou du moins pour des êtres d'autant plus capables de recevoir l'inspiration qu'ils avaient moins de volonté propre. Cette croyance se retrouve chez les insulaires de la mer du Sud (Dernier voyage du capitaine Cook, t. n, p. 1311 aussi bien que chez les Turcs, les Persans, les Arabes, les Groënlandais (Georgi . Besckreib., p. 376). Les anciens Grecs eux-mêmes n'étaient pas éloignés de supposer un certain mouvement surnaturel dans le délire et le dérangement de l'intelligence. Aristoteles eos qui valetudinis vitio furerent et melancholici dicerentur, censebat haberealiquid in animis prsesagium atque divinum (Cicéron, De Divin., lib. i, cap. 37). Cela ne veut pas dire sans doute que les prophètes et les devins soient des insensés, comme ont voulu le soutenir plusieurs médecins aliénistes; mais ce préjugé, répandu presque en tous lieux, nous indique que l'on regardait les hommes inspirés par la Divinité comme aussi peu maîtres d'eux-mêmes pendant la durée de l'inspiration que les êtres malheureux qui sont privés de l'usage de la raison.
2 IRois, xix, 4.
» rir dans le sein de ma mère, » dit à son tour Jérémie \ La pythie, pleine de terreur, essaie de se dérober à l'action du Dieu. Protée prend mille formes diverses pour échapper à quiconque veut le consulter ; il ne cède enfin qu'à la contrainte.
Tels furent, dans les âges primitifs, les interprètes du* sentiment moral et religieux. Bien différents des hommes qui, dans les âges où domine la réflexion, défendent la même cause par des considérations puisées dans leur raison, ils furent spontanément entraînés par leur nature élevée. Le cri de leur conscience fut leur inspiration ; mais cette inspiration ne venaitelle pas de Dieu? Sans doute, selon les aptitudes diverses des races, aptitudes qui sont aussi des dons de Dieu, cette inspiration varia en degré de pureté, et par une dispensation particulière de la Providence, elle dut au génie moral de la famille d'Abraham, sa forme la plus parfaite. Mais, abstraction faite des différences essentielles des conceptions religieuses propres à chaque peuple, et considéré dans son mode de manifestation, le prophétisme s'offre à l'historien avec les mêmes caractères et sous des traits analogues, aussi bien chez les peuples païens qu'au milieu des Hébreux, et les récits que ceux-ci nous ont laissés de la vie et de la forme de la prédication de leurs prophètes, présentent des ressemblances frap-
* Jérémie, xx, 14-18. Comp. i, 4-8.
pantes avec les récits de ceux-là sur leurs devins. Le prophète hébreu est appelé fréquemment un songeur ' ; la connaissance de l'avenir ou de la volonté divine lui était souvent communiquée dans des rêves2. Les songes ne jouent pas un rôle moins considérable dans les prédictions païennes ou dans la manifestation des desseins de Dieu. Homère suppose qu'ils sont envoyés par les immortels3. Leur vertu fatidique est admise par tous les peuples de l'antiquité 4, Grecs5, Romains6, Phéniciens T, Babyloniens8, Perses9, Égyptiens ,0. La divination par les songes était également connue de toutes les populations indiennes de l'Amérique ; elle y est encore aujourd'hui en usage11.
1 nvn Nomb., xn, 6 ; Deut., xiii,2 ; 1 Samuel, m, 1 ; xxvm, 6 ; Prov., xxix, 18 ; 1 Chron., xxi, 9 ; xxv, 5 ; xxix, 9 ; Dan . , i, 17.
* Nomb., xn, 6; Jérémie, xxm, 25, 28.
a Odyss., xix, 547, 560 567; Virgile, Enéide, vi, 894-897; Horace, Odes, lib. ni, ode 27.
k Les songes, fait observer Meiners, sont de toutes les espèces de devinaîion celle à laquelle l'antiquité et même les philosophes accordaient le plus de confiance ; c'est pour cela que les anciens dormaient dans les temples (Krit. Gesch. der Relig., t. ii, p. 617 et 618).
5 Xénophon, Cyr. expediL, m, cap. 1, § 2, 4, cap. 3, § 5 ; Plutarque, De vit. secund. Epicur. precepta, § 22.
6 AJacrob., Comm. in somn. Scip., lib. i. cap. 3 et 7.
7 1 Rois, xxm, 6.
8 Dan., il, 1; iv, 1 etsuiv.; Hérodote, i, § 181. » Hérodote, vi, § 107.
10 Genèse, xli, 1 et suiv.
** Alf. Maury, Hist. des relig. de la Grèce antique, t. n, p. 447, note 2.
Les sauvages habitants de la Sibérie et du Kamtschatka n'entreprennent aucune expédition, ne font aucun échange, ne s'engagent par aucun traité qu'ils n'y soient autorisés par des rêves1.
Chez les Hébreux, comme chez les païens, la prophétie est toujours accompagnée d'une violente exaltation de l'imagination. C'est là un fait que Spinoza avait signalé 2, et ce fait est confirmé par plusieurs récits de l'Ancien Testament. Saûl est saisi de l'esprit prophétique à la rencontre d'une troupe de prophètes chantant et s' accompagnant sur des instruments de musique3. Elisée appelle un joueur d'instrument pour s'exciter à prophétiser \ La harpe est presque constamment mentionnée quand il est parlé de prophéties 5. En un mot, le prophète hébreu paraît avoir eu besoin de traverser une phase d'excitation fébrile avant de pouvoir lire dans les mystères de l'avenir. . Il en était de même pour les prophètes païens. Ils nous sont toujours représentés comme agités de pénibles convulsions au moment où l'esprit prophétique s'empare d'eux6. Or, les douleurs et les spasmes sont
i Benj. Constant, De la Religion, t. i, p. 336-338.
5 Œuvres, trad. franc., 1. 1, p. 83 et 84 ; Niemeyer, Charakt. der Bibel, t. v, p. 302-305.
3 Samuel, x, 5.
4 2 Rois, m, 15.
6 1 Chron., xxv, 1; Esaie, xxm, 16; Ps. xlix, 4, etc.
e In furorem afflatu numinis rapti. — Paulus, Ueber der althebr. Litterat., p. 134 et 135.
les effets ordinaires d'une exaltation extraordinaire de l'imagination. S'il faut parfois les contraindre par la force à rendre leurs oracles, comme il est raconté de Protée dans l'Odyssée, c'est qu'ils redoutent euxmêmes d'entrer en lutte avec le Dieu qui les possède \ La prophétie est inséparable de la poésie aussi bien chez les païens que chez les Hébreux. Le poëte hébreu est un prophète et le prophète est un poète 2. Marie, sœur de Moïse, et Débora sont appelées des prophétesses, uniquement parce qu'elles ont célébré dans leurs chants les victoires du peuple élu 3, et, d'un autre côté, les prophètes se servent d'un langage rhythmique très-voisin de la poésie. En Grèce, la pythie , dit Herder , croyait devoir répondre en vers, quoique ses vers fussent presque toujours fort mauvais7', et partout ailleurs, dans les temps anciens, la poésie, ou du moins une prose cadencée et rhythmique, qui fut chez un grand nombre de peuples la première forme de la poésie , était le langage des oracles5. C'était une opinion générale qu'Apollon présidait à toutes les inspirations , à l'inspiration prophétique comme à l'inspiration poéti-
■ Odyss., iv, 396, 417, 418, 455-463.
2 Niemeyer, Charakt. der Bibel, t. v, p. 300 et 301.
8 Exode, xv, 20 ; Juges, 10, 4 ; v, 1 et suiv.
4 Herder, Hist. de la poésie hébraïque, trad. franc., p. 308 et 309.
5 Cicéron, ProArch., § 8; De Divinat., i, § 38; n, §48.
que, et ces deux inspirations n'étaient en quelque sorte, pour les anciens, qu'une même chose1. Il faut citer encore un trait de ressemblance entre le prophétisme hébreu et le prophétisme païen. L'art de la médecine et l'art de la divination étaient, dans les temps antiques, également attribués à leurs prophètes par les peuples païens et par les descendants d'Israël. Mélampe fut aussi célèbre dans l'art de guérir que dans l'art de percer les mystères de l'avenir. La connaissance des herbes et des poisons était le partage de la plupart des anciens devins, et c'est un fait connu que, dans la Grèce ancienne, les malades allaient chercher la guérison de leurs maux dans les sanctuaires. Celui du devin Amphiaraùs, à Oropes, fut longtemps renommé pour ses cures merveilleuses. On n'accourait pas avec moins d'empressement auprès des prophètes hébreux 2 ; on venait les consulter de loin 3 ; leur réputation avait même franchi les limites de la terre de Canaan \ Les guérisons qu'ils opéraient sont présentées d'ordinaire comme des faits miraculeux5; mais on peut conclure d'autres passages qu'ils pos-
* Paulus, Ueber der Ursprung der althebr. Litter., p. 133; Maury, Hist. des relig. de la Grèce antique, t. n, p. 500.
2 2 Rois, v, ni ; vin, 6 et suiv.
3 1 Rois, xiv, 1 et suiv.
4 2 Rois, iv, 21 et suiv ; v, 3 et suiv.
5 2 Rois, h, 19 et suiv.; iv, 18-37 et suiv.; xx, 7 et' suiv.
sédaient de véritables connaissances médicales1.
Ce n'est pas seulement par ces ressemblances générales qu'on a rapproché le prophétisme hébreu du prophétisme des autres peuples ; on a essayé encore de montrer que l'histoire des prophètes d'Israël, aussi bien que celle des devins païens, a été embellie par une sorte de poésie nationale qui se plaît à célébrer, en les surchargeant de plus en plus d'incidents extraordinaires , le souvenir des hommes vénérés des temps passés. Telle est l'explication que les Eichhorn, les G.-L. Bauer, les Paulus et bien d'autres encore ont donnée des prodiges de tous genres qui occupent une si grande place dans la vie des prophètes hébreux.
Dans l'antiquité, Evhémère avait prétendu que la mythologie grecque n'était qu'une histoire transformée des anciens bienfaiteurs de l'humanité, divinisés par la reconnaissance publique et grandis par la poésie qui les avait pris pour l'objet de ses chants. Ce système, attaqué aussi bien par les stoïciens que parles néoplatoniciens, est évidemment incapable d'expliquer tous les mythes. Ceux qui ont leur origine dans la combinaison du sentiment religieux, du jeu de l'imagination et des premières aperceptions spontanées de la raison lui échappent, et les mythes de ce genre sont les plus considérables. Mais à côté d'eux,
1 2 Rois, iv, 39-41 ; xx, 7 ; Esaie, xxxviii, 21 ; Winer, Bibl. Realwœrterb., t. i, p. 106, et. t. n, p. 333.
il s'en trouve d'autres qui ont bien certainement leur raison dans l'histoire et qu'on ne peut prendre que pour des transformations poétiques de faits réels ; ce sont les mythes historiques comme les appelle L.-G. Bauer. Sur ce terrain restreint, le système d'Evhémère conserve sa valeur, et les écrivains de l'antiquité qui le repoussent en général, le pieux Plutarque entre autres, ne craignent pas de l'appliquer à certains mythes qu'ils attribuent sans hésiter aux traditions des poètes ; tels sont, par exemple, ceux de Protée et de Tantale1.
Ce sont des mythes de cette catégorie que L.-G. Bauer, Eichhorn et plusieurs autres critiques ont cru trouver dans un grand nombre de récits de l'Ancien Testament, dans ceux surtout'qui sont relatifs aux plus anciens prophètes. Les Samuel, les Ahija, lesÉlie, les Elisée auraient été chez les Hébreux, comme les Mélampe, les Àmphiaraùs, les Amphiclée chez les Grecs, les objets de l'admiration des générations suivantes. L'imagination populaire et le sentiment national auraient bientôt prêté à ces hommes vénérés des proportions surhumaines, et leur histoire aurait fini par se teindre de ces brillantes couleurs de la légende dont se couvre toujours, à quelque degré, le souvenir des héros. C'est ainsi que s'expliquerait toute la par-
1 Plutarque, Œuvres morales , traduct. franc. Paris, 1845, t. m, p. 153.
SLR LA BIBLE Mo
tie surnaturelle des récits bibliques. « Le coloris miraculeux qui s'étend sur l'histoire est le produit, dit Paulus, des embellissements postérieurs des faits transmis par la tradition i . »
Ce mode d'explication a été appliqué par Eichhorn à ce que les deux livres des Rois nous racontent des prophètes dans le royaume d'Israël2. « Les actions de l'ordre des prophètes dans le royaume d'Israël, fait remarquer ce critique éminent, présentent de si nombreuses difficultés internes, que celui qui étudie avec réflexion l'histoire de la religion a une peine infinie à se reconnaître à travers les quelques chapitres des deux livres des Rois qui les rapportent. Que celui qui n'a pas éprouvé ce sentiment lise seulement la vie d'Élie et celle d'Elisée, il ne manquera pas de rapporter de cette lecture la même impression que nous. On semble ici transporté dans un monde qui n'est plus régi par des lois éternelles, mais dont la marche est sans cesse interrompue par une intervention se renouvelant sans cesse de la divinité3. »
Pour résoudre toutes ces difficultés, une seule hypothèse est possible, selon Eichhorn ; il n'y a qu'à prendre ces récits pour des traditions qui, en passant de bouche en bouche, se sont amplifiées peu
1 Paulus, Ueber der Ursprung der althebr. Littev, p. 153. { 2 Ueber die Propheten-Sagen aus dem Reiche lsraëls dans Allgem. Biblioth der bibl. Litterat., t. iv, p. 192-252.
* Eichhorn, Ueber die Propheten-Sagen, p. 202.
à peu. Il y a sans doute un fait réel au fond de chacune d'elles ; mais autour de ce noyau primitif se sont amassées successivement des circonstances accessoires qui ont fini par lui donner un caractère surnaturel. Le devoir de la critique est de dégager le fait historique de ces enveloppes et de montrer en même temps, autant que faire se peut, comment se sont formés peu à peu les embellissements dont on l'a surchargé1.
Et ce n'est pas seulement le miracle qui trouve son explication dans ce système ; la prophétie y a aussi la sienne, la prophétie qui n'est au fond qu'un miracle d'une espèce particulière. Les prédictions, quand elles ne sont pas tellement vagues qu'elles peuvent s'appliquer à tout grand mouvement politique, doivent leur forme dernière, celle sous laquelle elles nous sont parvenues, à la même cause qui a entouré de miracles la vie des prophètes, c'est-à-dire à la tradition populaire qui ajoute le surnaturel aussi bien aux discours qu'aux actions.
Les deux exemples suivants, que je choisis parmi les faits les plus souvent allégués, mettront dans tout leur jour la manière dont la critique entend expliquer un grand nombre de prophéties.
Une des prophéties les plus célèbres de l'Ancien
1 Eichhorn, ibid., p. 207 et 208; Bauer, Hebr. Mythologie. t. ii, p. 147.
Testament est celle de Jacob mourant, sur les destinées futures de sa nombreuse postérité '. Cette prophétie, assurent un grand nombre de critiques, Gramberg entre autres 2, n'a pu être écrite qu'à une époque où la famille d'Israël formait déjà douze tribus distinctes et établies dans le pays de Canaan. Le verset 28 du chapitre xltx suffirait déjà pour trahir l'origine postérieure de cette prédiction, rédigée évidemment, du moins dans sa forme actuelle, après les événements dont elle parle. Il prouve que le rédacteur de ce passage, ou du moins celui qui l'a remanié, connaissait l'existence des douze tribus. Est-ce à dire que cette prophétie comme toutes les autres qui, dans leur forme actuelle, sont postérieures à l'événement, soient des fraudes pieuses et le résultat d'un plan combiné d'avance, dans le dessein de persuader aux générations suivantes que les hommes auxquels on les attribue possédaient réellement le don de lire dans l'avenir? En aucune façon; la critique se garde bien de transporter aux temps héroïques l'usage de procédés qui n'ont été propres qu'à des époques de décadence. Qu'aux âges de caducité intellectuelle, quand, dans son impuissance, l'esprit se retourne, avec l'admiration d'un vieillard pour les années de sa brillante jeunesse, vers un passé
e, xlix, 2-27.
3 Gramberg, Krit. Geschichte der Religionsideen des alten Testaments, t. n, p. 28 et 29.
dans lequel apparaît le mouvement et la vie, qu'à de telles époques on abuse de l'ignorance, de la crédulité et du pédantisme unis en un bizarre mélange, pour mettre sous le patronage de noms antiques des conceptions relativement fort modernes, cela se conçoit, et l'histoire nous en donne d'étonnants exemples ; mais rien de semblable n'est possible dans les premiers développements des nations, quand la vie déborde de toutes parts et se suffit à elle-même, quand la poésie n'a pas été remplacée par la réflexion, et les mouvements spontanés par de pauvres combinaisons artificielles.
Les prophéties postérieures à l'événement sont le produit de l'esprit national célébrant les vertus des anciens pères du peuple. La prédiction de Jacob mourant est un chant populaire sur les destinées des douze tribus, chant que par une fiction ingénieuse le poëte a mis dans la bouche de leur père commun. L'on sait que souvent en effet, la poésie a pris pour thème le souvenir d'un fait réel, mais déjà embelli par l'imagination populaire.
La prophétie d'Élie sur la fin de la famille d'Achab est expliquée à peu près de la même manière. Cet homme de Dieu avait reproché à Achab le meurtre odieux de Naboth et lui avait annoncé que des crimes aussi abominables devaient inévitablement amener sur sa race la malédiction divine. La famille d'Achab périt en effet bientôt après, à la suite d'une conspiration
militaire à laquelle les prophètes ne furent pas étrangers ' , et les pieux israélites, rapprochant des menaces qu'Elie avait fait entendre autrefois à ce roi, les terribles circonstances du meurtre de Joram, de sa mère et de ses soixante et dix frères, ne manquèrent pas, en racontant cette grande catastrophe, d'en faire entrer les détails dans les paroles du prophète au faible époux de la féroce Jézabel 2. Serait-il difficile de trouver dans l'histoire bien des transformations semblables d'un avertissement sévère donné à un roi en une prédiction complète des malheurs mérités qui tombent sur sa race? Est-il nécessaire de rappeler que les oracles composés après coup ne furent pas rares dans l'antiquité païenne ? Je ne veux pasparler des prédictions qu'Homère met dans la bouche de Patrocle expirant, ou d'Hector frappé d'un coup mortel. La fiction poétique est ici trop manifeste, quoique, à vrai dire , elle se fonde sur la croyance commune à tous les peuples de l'antiquité que l'avenir laissait souvent échapper ses mystères aux yeux presque éteints de l'homme près d'abandonner la vie. Je ne considère ici que les prophéties dont l'histoire a conservé la mémoire. Combien n'en est-il pas, parmi celles qui sont attribuées à la pythie ou à d'autres oracles païens, dont la forme suffit pour trahir une composition postérieure
i 1 Rois, xix, 16, 17 ; 2 Rois, îx, 2-14. 2 1 Rois, xxi, 21-23; 2 Rois, ik, 7-10. Comp. avec 2 Rois, ix, 25, 26, 36, 37; x. 10; Gramberg, ibid., t. n, p. 440-442.
à l'événement, et qui doivent leur naissance à l'imagination populaire toujours et partout disposée à faire intervenir une puissance surnaturelle dans tout ce qui excite son admiration ou soulève son indignation?
C'est dans cette classe qu'il faut ranger, par exemple, les deux oracles de la pythie sur Cypselus, qu'Hérodote nous fait connaître'. Le despotisme que cet homme faisait peser sur sa patrie, et que son fils Périandre rendit plus insupportable encore après lui, avait laissé un sentiment si profond d'horreur, que la tradition populaire éleva cette odieuse tyrannie au-dessus du cours naturel des choses, et en entoura le souvenir d'ornements légendaires. Le règne de ces deux hommes fut regardé comme un châtiment que les dieux avaient voulu infliger à Corinthe, et l'on exprima cette opinion dans les deux oracles que la pythie aurait rendus avant même la naissance du fils d'Hétion et de Labda.
Je citerai une autre prédiction dont la composition postérieure doit laisser encore moins de doute. Plusieurs écrivains de l'antiquité nous rapportent qu'Homère ayant demandé à la pythie de lui faire connaître le lieu où il avait reçu le jour, l'oracle lui répondit en termes ambigus qu'il n'avait pas d'autre patrie que la Grèce entière 2. Il n'y a évidemment ici rien
i Hérodote, v, § 92.
2 Pausanias, Phocid., cap. xxrv ; Eusèbe, Prép. évang.. v,
d'historique ; on a de bonnes raisons de croire qu'Homère ne consulta jamais la pythie, et d'ailleurs l'origine de cette prédiction ne saurait être douteuse. Elle a été supposée pour donner une sanction divine à l'opinion, chère à tous les Grecs, que le père de la poésie ne pouvait pas appartenir exclusivement à une seule partie de la Grèce.
Enfin il est entre le prophétisme hébreu et le prophétisme païen une analogie bien autrement importante encore que les précédentes, qui en est comme le couronnement et qui nous ramène au grand fait précédemment signalé de la distinction des âges dans lesquels domine le sentiment spontané, et de ceux dans lesquels l'empire est passé à la réflexion. Il n'y a eu des prophètes en Israël que depuis Moïse jusqu'à Esdras, c'est-à-dire que dans cette période de l'histoire des Hébreux que l'on peut appeler, en se servant du langage de Vico, l'âge héroïque de la famille de Jacob. La prophétie cesse au moment où, entraînée dans le mouvement général des nations, après le retour de la captivité de Babylone, cette famille entre dans ce qu'on peut appeler l'âge humain ou dans la période historique proprement dite. C'est dans un moment correspondant de leur histoire, dans un état de civilisation tout à fait semblable, pendant
33. Cette prédiction est rapportée avec de plus grands développements au commencement de la vie d'Homère, attribuée à Plutarque.
leur époque héroïque, que le prophétisme règne au milieu des peuples païens. Tous les grands devins de la Grèce devenus des personnages légendaires et des hommes divins aux yeux de la postérité, sont antérieurs à l'époque des Solon, des Bias, desSimonide. Ceux qui depuis ce moment affichèrent la prétention de lire dans l'avenir ou de se faire les interprètes de la volonté des dieux, ne furent plus que des sorciers de bas étage, séduisant, il est vrai, la foule toujours crédule, mais généralement méprisés des hommes éclairés. Si la pythie conserva quelque reste de son antique prestige, c'est parce que son oracle était entré dans les institutions nationales. Elle ne dut qu'à cette circonstance de participer en une certaine mesure au respect qui était assuré à la loi et aux magistrats, et encore les services qu'elle était obligée de rendre aux chefs du peuple, prouvent qu'elle n'était guère alors qu'un moyen de gouvernement. Même spectacle dans le monde moderne. La prophétie et le miracle remplissent tout le moyen âge ; ils disparaissent avec lui. Et s'ils ont encore quelque crédit, ce n'est qu'au milieu de peuplades qui ne sont pas arrivées à l'âge delà réflexion et à l'époque historique.
Le prophétisme est donc un phénomène commun à tous les peuples. Mais il n'appartient en propre qu'à un seul moment de leur histoire. Il est une manifestation de l'esprit particulier aux âges héroïques, ou pour mieux dire, c'est sous cette forme que se
produit ce qu'on pourrait appeler le ministère de l'esprit, aux époques où domine la force brutale. Là où la réflexion a pris le dessus sur le sentiment spontané, mais par cela même toujours confus, et a amené à sa suite des mœurs plus douces, le droit, la morale et la religion n'ont besoin, pour se faire valoir, que d'en appeler à la raison. Mais dans les âges barbares, quand la force prédomine, la conscience du bien et du divin ne peut en imposer aux farouches héros, qu'en prenant elle-même un caractère héroïque. Pour résister à une Jésabel, il fallait un Élie.
Telle a été la"" marche même des choses. Chez tous les peuples qui ont parcouru le cercle complet de leur développement, chez les Hébreux comme chez- les Grecs et les Romains, dans les empires de l'antique Orient comme dans les temps modernes, le prophète a précédé le savant, le philosophe et le politique. Dans l'ancienne Grèce l'influence morale appartint aux devins Mélampe et Amphiaraùs, avant de passer dans les mains des Platon, des Aristote et des Zenon; dans notre Europe, l'observateur de la nature a enlevé, au xvie siècle, l'enseignement aux théologiens du moyen âge, et chez les Juifs, après la captivité de Babylone, le docteur de la loi remplaça le prophète inspiré.
On est ainsi ramené à une loi historique générale ; le peuple d'Israël n'est pas une exception au milieu
des autres peuples, et le prophétisme hébreu rentre dans les analogies de l'histoire.
Les considérations qui viennent d'être exposées, nous ont fait connaître ce qu'est le prophétisme en général ; elles ne suffisent pas pour déterminer ce qu'il fut en Israël. Il est dans la nature des choses que cette manifestation de l'esprit religieux prît des caractères différents selon la nature différente des milieux dans lesquels elle se produisit, et qu'une grande diversité de formes éclatât sur un fond commun. A la suite d'antécédents historiques d'une nature particulière et sous l'action spirituelle propre à la famille d'Israël, le prophétisme hébreu n'a pu être exactement identique à ce que le prophétisme a été dans toute autre race et dans toute autre contrée. Après avoir examiné ce que, dans le langage de l'école, on peut appeler le genre prochain, il faut maintenant déterminer la différence spécifique, c'està-dire ce qui n'appartient qu'au prophétisme hébreu et le distingue de tous les phénomènes analogues observés dans d'autres lieux et dans d'autres temps. Le caractère particulier du prophétisme en Israël
est la conséquence de ses rapports avec la législation mosaïque. Eichhorn ne s'y est pas trompé. Le premier, il a indiqué avec une rare sagacité que la prophétie hébraïque a ses racines dans la Loi et que le prophète israélite est le successeur légitime et nécessaire de Moïse1. C'est ce qu'il convient maintenant de mettre au-dessus de toute contestation.
Il a été prouvé dans l'étude précédente qu'à côté du monothéisme idolâtrique qui fut la religion de l'immense majorité de la famille d'Israël jusque vers les derniers temps de la monarchie, il se maintient constamment, malgré des persécutions presque continuelles, un petit nombre d'israélites se rattachant à la tradition mosaïque et formant une sorte de parti religieux dissident au milieu de la maison de Jacob. . C'est à la tête de ce parti que se trouvent les prophètes; ils en sont les chefs, l'âme; et non-seulement ils sont en Israël les représentants du mosaïsme dont ils maintiennent la tradition , mais encore ils combattent pour son triomphe. On sait qu'après de longues épreuves la victoire leur resta.
L'enseignement des prophètes a pour but : 1° de renverser non pas seulement l'idolâtrie polythéiste, mais encore l'idolâtrie monothéiste, et 2° de montrer la vanité de la confiance dans des moyens humains,
* Eichhorn, Einleit. ins alte Testam., deuxième édition, t. m, p. 8-13.
dans des alliances politiques avec les princes voisins, pour le salut et la prospérité du petit peuple élu. Leur point d'appui dans cet enseignement se trouve dans les principes mosaïques.
Si les prophètes combattent l'idolâtrie, c'est parce que, avec Moïse, ils conçoivent Dieu comme l'Etre existant par lui-même, ne pouvant être représenté par aucune figure sensible, et qu'ils regardent le culte rendu à des images comme un outrage à la divinité, le résultat d'une fausse notion de Dieu et la source de dangereuses erreurs.
On sait avec quelle éloquence ils flétrissent tout culte rendu à des images, et sur quelles raisons ils appuient leur jugement. « A quoi ferez-vous ressembler le Dieu fort? s'écrie Esaïe ; quelle ressemblance lui approprierez- vous 'j? Le menuisier prend un chêne ou un cyprès ; il en brûle la moitié au feu pour rôtir la chair qu'il mangera et pour se chauffer ; puis, du reste, il en fait un dieu pour lui être une image sculptée, il l'adore, il se prosterne devant lui, il lui fait sa prière et il lui dit : Délivre-moi, car tu es mon Dieu. Ils ne connaissent ni ne comprennent rien ; on leur a couvert de plâtre les yeux , en sorte qu'ils ne voient point, et le cœur, en sorte qu'ils ne comprennent point. Nul ne rentre en soi-même, et n'a ni connaissance, ni intelligence pour dire : J'ai brûlé la moitié
1 Esaie, xi, 18-25.
de ceci au feu ; j'en ai cuit du pain sur les charbons, j'en ai rôti de la chair que j'ai mangée, et du reste en ferai-je une idole? adorerai-je une branche de bois ■ ? »
Que sont ces vaines images à côté de l'Éternel? Il n'y a point d'être semblable à lui; il est le Dieu de vérité, le Dieu vivant, l'auteur et le conservateur de toutes choses. Il a fait la terre par sa vertu, il a établi le monde par sa sagesse, il a étendu les cieux par son intelligence 2. « Il est Jéhovah, déclare le prophète; c'est là son nom ; il ne permettra point qu'on donne sa gloire à aucun autre être, ni la louange qui lui appartient à des images taillées 3. »
N'est-ce pas là un écho du mosaïsme? Quelle autre origine pourrait-on donner à ces enseignements sur Dieu que les nombreuses déclarations mosaïques touchant l'invisibilité de Jéhovah?
C'est, d'un autre côté, de l'idée théocratique que partent les prophètes, quand ils renvoient les israélites à l'Éternel comme à leur unique sauveur. « Confiez-vous à l'Éternel à perpétuité ; le rocher des siècles est en l'Éternel, notre Dieu4. » Mais cette protection est subordonnée à la fidélité des israélites à observer
1 Esaie, xliv, 15-19; xlv, 20; Jérémie, x, 3-5, 11, 14, 15.
2 Jérémie, x, 6, 10-13.
* 3 Esaie, xlii, 8 ; Jérémie, xlvi, 18. * Ibid,, xxvi, 4.
326 ÉTUDES CKIT1QUES
les conditions de l'alliance ' , et cette alliance est pour les prophètes celle que Dieu a traitée avec le peuple après la sortie d'Egypte2. C'est depuis cette époque que Jéhovah est le Dieu d'Israël ; c'est dans le désert qu'il Fa connu3.
Comme pour Moïse , Jéhovah est , pour les prophètes, le roi, le seul et véritable roi d'Israël. C'est par ce nom que le désigne Esaïe *. Ailleurs il s'écrie : a L'Éternel est notre juge, l'Éternel est notre législateur, l'Éternel est notre roi. C'est lui qui nous sauvera5. » Le roi d'Israël a pour nom, selon l'expression de Jérémie, l'Éternel des armées0. C'est sous ce titre que le désignent tous les prophètes7. Ils le représentent aussi comme l'époux et comme le père de la famille d'Israël8; mais ces expressions métaphoriques impliquent la même idée, l'époux et le père étant dans l'Orient le roi de la maison.
Enfin, comme Samuel, ils tiennent l'établissement de la monarchie en Israël pour une infraction à une des clauses fondamentales de l'alliance. Ils s'accom-
1 Esaie, xxxm, 8 ; Jérémie, xi, 3 et suiv.; xxn, 8 et 9; xxxi, 36-37; Ezéchiel, xvi, 8; xvn, 15; xx, 37.
2 Jérémie, xi, 3 et 4 ; xxxi, 32.
3 Osée, xm, 4 et 5.
4 Esaie, vi, 5; xliv, 6.
» Ibid., xxxm, 22.
6 Jérémie, xlvi, 18 ; xlviii, j 5, 41, 57,
7 Ibid., vm, 19, x, 10; Sophon., m, 15; Malach., i, 14.
8 Jérémie, xxxi, 32.
modent, il est vrai, aux circonstances ; ils n'auraient pu d'ailleurs les changer. Mais, avec Osée, ils mettent dans la bouche de l'Éternel ces paroles significatives : « Je t'ai donné un roi dans ma colère \ » Et l'on verra plus loin qu'ils espérèrent pendant longtemps pouvoir dominer la royauté et en faire un instrument de leurs idées religieuses.
Ces considérations suffisent déjà, ce me semble, pour nous montrer dans les prophètes les continuateurs de l'œuvre de Moïse. 11 en est d'autres encore plus décisives peut-être, qui prouvent jusqu'à l'évidence qu'ils n'eurent pas d'autre mission que de conserver, propager et faire triompher le mosaïsme dans la famille d'Israël.
Il est possible qu'antérieurement à Moïse il ait existé en Israël des prophètes, c'est-à-dire des hommes inspirés défendant les vérités morales et religieuses. Il ne faudrait pas cependant en chercher la preuve dans le titre de prophète qui est donné, dans les traditions juives, à tous les patriarches2. C'est par un abus de langage et à une époque où les Juifs avaient perdu l'idée du rôle véritable du prophète et de la nature de son ministère qu'ils ont appliqué cette dénomination à tous les personnages vénérés de leur histoire. Mais que le prophétisme ait existé
1 Osée, xiu, 11.
2 Genèse, xx, 7.
328 ÉTUDES CfilTIQUUS
ou non dans la famille d'Abraham, dans les temps antérieurs à l'organisation des tribus, après la sortie d'Egypte, c'est un fait que, depuis Moïse, il a été le continuateur et le défenseur de son œuvre, et qu'il ne s'est jamais proposé d'autre dessein que le triomphe de ses conceptions fondamentales.
Tout nous porte à croire que le législateur prit ses mesures pour que ses institutions ne périssent pas après lui. Ce fut bien certainement dans cette intention qu'il s'adjoignit soixante et dix collaborateurs, choisis parmi les anciens des différentes tribus ' et qu'il forma lui-même Josué longtemps à l'avance pour le mettre en état de lui succéder dans le commandement 2. Ces hommes auxquels Moïse avait confié le soin de défendre et de propager ses institutions, sont représentés par l'Écriture comme des prophètes3. Leurs successeurs furent des prophètes comme eux. Nous en avons la preuve dans l'histoire des temps qui suivirent la mort de Josué.
Le mosaïsme ne courut jamais de plus grands dangers que pendant les cinq siècles qui s'étendent de l'établissement du peuple élu dans la Palestine jusqu'à Samuel. On ne peut examiner le livre des juges sans être frappé de son silence sur les institu-
i Exode, xviii, 18-26; Nombres, xi, 16, 17, 24, 25. * Exode, xvii, 14; xxiv, 13; Nombres, xxvn, 18-23. » Nombres, xi, 26 et 29.
tions mosaïques. Elles n'y sont pas mentionnées une seule fois1. Ce n'est pas tout. Rien ne se fait, pendant cette période, conformément aux vues de Moïse. Son plan religieux et politique est absolument inconnu ou oublié.
Il n'est pas douteux que le législateur des Hébreux n'eût conçu le projet de réunir les enfants d'Israël en une nation compacte, autour d'institutions communes, et de les cantonner, loin de l'influence des peuplades idolâtres, dans le petit pays de Canaan, où, purs de tout mélange et sans contact avec les étrangers, ils pussent suivre l'impulsion qu'il leur avait imprimée. Cet isolement avait été à ses yeux la condition indispensable du succès de son entreprise ; et ce fut sans le moindre doute pour atteindre ce but, qu'il ne recula pas devant des mesures d'une rigueur extrême, mesures qui, du reste, il faut le reconnaître, étaient dans les^ mœurs du temps. Ceux qui furent après lui à la tête d'Israël ne semblent pas avoir compris cette combinaison. Les israélites s'établirent, il est vrai, dans la terre de Canaan ; mais ils y laissèrent subsister à côté d'eux les habitants antérieurs. La famille d'Israël se trouva par là divisée en fractions éparses au milieu de populations d'une origine différente, et, ce qui était plus dangereux, elle resta ouverte à toutes les influences étrangères que
1 Munk, La Palestine, p. 230.
Moïse avait voulu écarter au prix des plus grands sacrifices. Les tribus isolées s'accoutumèrent à séparer leurs intérêts particuliers de ceux de l'ensemble de la nation. Chacune pourvut comme elle l'entendit à son propre salut \ Elles en vinrent même parfois à se traiter en ennemis et à s'armer les unes contre les autres 2.
L'oubli des idées religieuses de Moïse ne fut pas moins profond. Malgré les défenses formelles de la loi3, les israélites s'allièrent par des mariages avec les peuplades étrangères au milieu desquelles ils vivaient4, et, avec le lien de famille, le lien religieux qui devait les unir se relâcha, quand il ne se rompit pas entièrement. Le monothéisme antique s'obscurcit. Le culte des idoles s'établit à côté de celui de Jéhovah 5 ; il le remplaça en plus d'un lieu \ L'idolâtrie dressa même ses autels au foyer domestique des héros qui avaient affranchi les tribus d'Israël 7.
Le mosaïsme a-t-il donc péri au milieu des agitations sans fin de ces cinq siècles de désordres? On ne saurait le croire : s'il avait disparu tout entier, comment reparaîtrait-il plus tard avec Samuel ? Par
1 Juges, i, 3-32.
2 Ibid , xii, 1-6; xx, 14-18.
' Deutêr., xxm, 3.
* Juges, m, 6.
6 Ibid., xvii, 1-6; xvm, 17 et suiv.
6 Ibid., il, 11-13, 19; m, 7; vm, 33; x, 6.
' Ibid., vm, 27.
qui donc a-t-il été conservé? On peut répondre sans hésiter : par les prophètes. C'est ce qui ressort avec une complète évidence de quelques indications du livre des juges et du premier livre de Samuel.
Il est vrai que de Moïse à Samuel, les prophètes n'ont pas dans l'histoire des Hébreux la place considérable qu'ils y occuperont plus tard. Leur action paraît ne s'être exercée que dans un cercle fort restreint. Elle n'eut pas, à ce qu'il semble, une influence décisive, il s'en faut de beaucoup, sur la marche des événements, pendant cette longue époque de troubles et d'anarchie. On ne saurait, dans tous les cas, s'étonner que leur souvenir ait été en partie effacé par les traditions relatives aux hauts faits des kéros nationaux, des Gédéon, des Jephté, des Samson. Les exploits des guerriers qui rendirent à diverses reprises l'indépendance aux descendants d'Israël, devaient faire une bien plus vive impression sur l'imagination populaire que les exhortations trop souvent importunes des hommes de Dieu. Les prophètes ne sont pas cependant tout à fait oubliés dans les traditions de cette période, et les quelques lignes consacrées à leur mémoire suffisent à l'historien pour se rendre compte de l'œuvre qu'ils accomplirent depuis la mort du grand législateur jusqu'à la réforme opérée par Samuel.
Deux générations environ après la mort de Josué, un envoyé de l'Éternel vient de Guilgal accuser les
israélites d'avoir violé l'alliance que Dieu avait traitée avec eux 1. Son langage est entièrement analogue à celui que tiendront, sous les rois, les prophètes d'Israël et de Juda. L'envoyé de l'Éternel part de l'idée' mosaïque d'une alliance traitée entre Dieu et le peuple élu. Il nous apparaît par conséquent comme un représentant légitime du mosaïsme.
Plus tard, un autre prophète reproche à Israël sa désobéissance aux prescriptions de l'Éternel2. Il n'en appelle pas, il est vrai, comme le précédent, à l'alliance de Jéhovah avec la famille de Jacob. Son discours est cependant si fortement empreint d'une couleur mosaïque bien prononcée, qu'il porte avec lui la preuve que les institutions de Moïse n'étaient pas étrangères à cet homme de Dieu.
Enfin, pendant la jeunesse de Samuel, un troisième prophète paraît sur la scène. Il vient annoncer au sacrificateur Héli que les débordements de ses fils ont rompu la promesse que l'Éternel avait faite à sa maison3. Ses paroles, dictées par le même esprit qui respire dans les discours des deux prophètes du livre des juges, montrent assez qu'il puisait ses inspirations dans le mosaïsme.
Yoilà donc, dans cette période et à des moments éloignés, trois prophètes qui, par leurs discours et
1 Juges, ii, 1-3, 20 et 21.
2 Ibid., vi, 8-10.
3 1 Samuel, n, 27-36.
on peut ajouter par leurs actes, ne diffèrent à peu près en rien des prophètes postérieurs, et qui se présentent à nous au même titre que ceux-ci, comme les continuateurs de l'œuvre de Moïse. Leur langage suppose nécessairement le mosaïsme, et quand on voit que de leur temps il est entièrement inconnu à tout le reste des descendants d'Israël, n'est-on pas forcé d'admettre non-seulement qu'il leur était familier, mais encore que c'est par eux qu'il fut transmis aux générations suivantes? Samuel, qui était un prophète comme eux, le reçut certainement de leurs mains, ou, pour mieux dire, il le recueillit comme un précieux héritage des hommes de Dieu qui l'avaient précédé, et qui en avaient conservé le dépôt pendant cinq siècles.
Le prophétisme hébreu, dans le sens propre du mot, date donc de Moïse ; il dure pendant tout le temps que le mosaïsme n'est en Israël qu'un idéal méconnu ; il s'éteint dès que la loi est acceptée unanimement par toute la famille de Jacob, après la restauration de Jérusalem par Esdras et Néhémie. Que conclure de là?
Si depuis Moïse jusqu'à Esdras, la voix des prophètes n'a pas cessé de se faire entendre, c'est qu'aussi longtemps que le peuple n'a pas adopté les institutions mosaïques, il a fallu lutter et combattre pour elles. Et si depuis Esdras, le prophète disparaît et cède la place au docteur de la loi, c'est qu'une fois
que la cause du mosaïsme est gagnée, il n'est plus besoin qu'elle soit plaidée.
N'y a-t-il pas là une preuve évidente que le prophète ne fut que le défenseur et l'avocat de la législation mosaïque ? Tant qu'elle fut en danger, et qu'elle rencontra des oppositions considérables, les hommes pieux en Israël furent obligés de le soutenir ; ce fut l'époque des prophètes. Aussitôt qu'elle fut devenue la règle universellement acceptée de la vie tout entière de la famille de Jacob, les hommes pieux en Israël n'eurent plus qu'à l'expliquer, qu'à la commenter ; ce fut l'époque des docteurs de la loi.
Le nom même par lequel le prophète est désigné dans les livres saints, nous conduit à ne pas lui attribuer d'autre fonction. Le mot Nabi, v^j, que, d'après les Septante, nos versions rendent par prophète, n'emporte nullement l'idée de prophétie, dans le sens de prédiction de l'avenir. C'est un fait aujourd'hui incontesté, même dans le camp de l'orthodoxie. « Il est reconnu, dit Sack, que les mots nabi, nabia, itpGtpnvflç, itpoywttvsiv , ripcmi-cla, désignent moins la prédiction que Faction de parler sous une influence divine1. » Le nabi est donc un orateur qui défend, expose et explique la loi mosaïque, ou encore un poëte qui en célèbre les vertus et les bienfaits, et en recommande la pratique.
* Christliche Apologelik, p. 206, note.
Tel est le sens de ce mot. C'est dans cette acception qu'il se présente dès l'origine du mosaïsme.
Quand Moïse, craignant de ne pas être à la hauteur de la tâche que lui impose l'Éternel, cherche à s'excuser en alléguant la difficulté qu'il éprouve à parler, Dieu lui dit : « N'y a-t-il pas ton frère Aaron, » le lévite ? Je sais qu'il parle bien. Il parlera pour » toi au peuple, il te servira de bouche et tu lui ser- » viras de Dieu h ; » ou, comme le porte un autre récit de ce même fait : « Voici, je t'ai établi pour Dieu sur «Pharaon, et ton frère Àaron sera ton nabi (ton «prophète)2, » c'est-à-dire, comme traduit Onkelos, « il te servira d'interprète. »
Le sens de ce passage ne peut donner lieu à la moindre équivoque. Moïse conduira la grande entreprise de la délivrance de la famille de Jacob, remplissant dans toute cette affaire le même office que Dieu exerce dans la direction de l'univers ; mais, comme il n'est pas doué du talent de la parole, son frère Aaron parlera pour lui et exposera ses projets. Ce qu' Aaron est ici pour Moïse, le prophète de l'Éternel le sera pour Dieu. Sa fonction est de parler au nom de Jéhovah, de faire connaître sa volonté, en un mot, pour me servir d'une expression biblique, d'être sa bouche3. C'est dans ce sens qu'il est appelé
* Exode, tv, 14 et 16.
2 Exode, vu, 1 et 2.
3 Jérémie, xv, 19; Esaie, xliii, 27.
tantôt homme de Dieu 1 , tantôt messager, envoyé de l'Éternel2. Les discours qu'il prononce, les enseignements qu'il donne au peuple, il ne les tire pas de son propre fonds ; c'est, comme il s'exprime, une charge que Dieu lui impose 3. On comprend très-bien ce que signifient ces expressions chez un peuple qui, comme l'avait déjà fait remarquer Spinoza4, rapporte tout directement à Dieu, sans s'arrêter aux causes moyennes et naturelles. L'exhortation du prophète est le cri spontané, involontaire de sa conscience. Une force intérieure l'oblige à élever la voix, à la vue de la violation des commandements de l'Éternel, quels que soient les périls que son zèle pour la loi sainte puisse attirer sur sa tête5. Ce mouvement auquel il est entraîné, que peut-il être, sinon le résultat d'une impulsion divine, d'une véritable inspiration de l'esprit de justice et de sainteté ?
Il est vrai que le prophète est désigné parfois par le nom de voyant6, dénomination qui le rabaisserait au niveau des devins païens et renfermerait son rôle dans l'exercice d'une vulgaire mantique, si elle pou-
1 1 Rois, xin, 1 et suiv , xvn, 24; 2 Rois, 1, 9, iv, 9, etc.
2 Malach., m, 1; Haggée, i, 13; 2 Chron., xxxvi, 16.
3 Jérémie, xxm, 32-38; Malach, i, 1.
u Œuvres, trad. franc., t. i, p. 69.
5 Niemeyer, Charakteristik der Bibel, t. v, p. 272, 273, 295-299.
6 njrsiTrn» 1 Saw.,ix,9.
vait être considérée autrement que comme l'expression de l'opinion de la foule superstitieuse. Ce n'est que dans l'époque barbare des juges qu'ils furent appelés de ce nom'. Faut-il en conclure, comme le suppose M. Kœster2, qu'ils n'étaient alors en réalité que des devins et qu'ils ne s'attribuaient pas euxmêmes d'autre prérogative que celle de lire dans l'avenir ? Je ne saurais adopter cette explication. Ce que j'ai rapporté des prophètes dont il est parlé dans le livre des juges et dans le premier livre de Samuel, prouve incontestablement qu'ils se regardaient comme les mandataires de l'Éternel, et qu'ils prétendaient remplir un ministère entièrement analogue à celui qu'exercèrent plus tard les prophètes d'Israël et de Juda.
Ce nom de voyant leur fut donné par la foule ignorante et grossière qui les assimilait aux devins des peuplades cananéennes. Les hommes de Dieu tranchaient trop fortement sur le reste du peuple pour ne pas devenir des objets d'une crainte superstitieuse. Ce qui frappait le peuple d'étonnement, c'était moins leur fidélité aux traditions mosaïques et
1 La dénomination hni fut employée de nouveau, après le retour de la captivité de Babylone, par suite d'une tendance, qui s'explique aisément, à ressusciter les anciennes formes de langage. 1 Chroniq., ix, 22 \ xxvi, 28; xxix, 29; 2 Chron., xvi, 7,10.
2 Kœster, Die Propheten des ait. und N. Testam., p. 187.
leurs sentiments véritablement Israélites, que leurs connaissances supérieures et les dons surnaturels qu'on leur attribuait. On les regardait comme des êtres extraordinaires, en communication avec les puissances invisibles ; on admirait la facilité avec laquelle ils lisaient dans l'avenir et découvraient les mystères les plus secrets*; c'est par suite de cette opinion populaire, entièrement identique à celle que tous les peuples barbares se font de leurs devins, qu'on les appela des voyants.
Ce n'est qu'à ce point de vue qu'il convient de se placer pour se faire une image fidèle des hommes de Dieu. Si .l'on s'en rapportait, pour juger. Samuel, cet homme éminent qui allait entreprendre la régénération d'Israël, seulement à ce qui est raconté du voyant auquel le jeune Saul s'adressa pour retrouver ses ânesses perdues 2, il serait certes difficile de distinguer ce second Moïse d'un vulgaire sorcier 3, et l'on resterait fort loin de la vérité.
Cette dénomination populaire de voyant n'était pas acceptée par les prophètes ; ils se désignaient eux-mêmes, dès les temps les plus reculés, par le nom de nabi. Deux faits le prouvent. Le premier, c'est que cette dénomination de voyant tomba en désuétude, dès que le prophétisme eut pris, par les
1 1 Samuel, ix, 6 et 7.
2 1 Samuel, ix; 9-14, 20.
3 Knobel, Der Prophetismus der Hebrœer, t. i, p. 50.
soins de Samuel, la place que le mosaïsme lui assignait dans la maison de Jacob. Le second, c'est qu'elle resta comme une appellation ironique et méprisante, dont les adversaires des prophètes affectaient de se servir à leur égard1. Ajoutez enfin que, quand on voit le prophétisme hébreu toujours identique à lui-même, depuis Moïse jusqu'à Malachie, et ne se distinguant, selon les âges, que par différents degrés de développement, on est forcé d'admettre que son nom n'a pas plus varié que la nature même de la fonction qu'il a été appelé à remplir.
On est ainsi conduit à voir dans les prophètes les interprètes de la loi, les avocats de la théocratie. Ils poursuivaient l'accomplissement de l'œuvre de Moïse à peu près comme les théologiens et les prédicateurs chrétiens travaillent, dans l'économie nouvelle, à l'affermissement de l'œuvre de Jésus-Christ, Considéré de ce point de vue, le prophétisme fut au milieu des Hébreux ce que le ministère évangélique est parmi les peuples chrétiens. C'est là un rapprochement sur lequel la plupart des théologiens allemands se plaisent à insister. Il est certain que les prophète? exercèrent dans la famille d'Israël un ministère spirituel. Ils combattirent constamment pour les principes religieux et moraux, tels qu'ils étaient compris, tels qu'ils pouvaient l'être dans l'ancienne alliance ;
1 Amos, vu, 12.
3/l0 ÉTUDES CRITIQUES
et dans ce combat, ils n'eurent d'autre arme que la parole, d'autre autorité que la valeur morale de leurs enseignements. « Pour désigner un discours dont les choses divines sont le sujet, on se servait chez les Hébreux, dit Herder, du mot prophétiser, comme on emploie parmi nous celui de prêcher \ » Le prophète peut donc être regardé comme le prédicateur de l'ancienne alliance 2.
Est-il nécessaire d'ajouter que la prédication prophétique fut nécessairement en harmonie avec le génie de la famille d'Israël, et avec l'état intellectuel et moral où elle se trouvait sept ou huit siècles avant l'ère chrétienne?
Sans doute, comme le prédicateur chrétien, le prophète hébreu est le défenseur des idées morales et religieuses. Il s'élève avec indignation contre les vices de son temps 3. Il recommande sans cesse la justice4, la véracité5, la bienveillance6. Il ne perd jamais de vue ce qui constitue à ses yeux l'idéal de la vie du véritable israélite ; je veux parler de la fidélité
* Hist. de la poésie hébr., p . 308 et 309.
2 De Wette, Opuscula academica, p. 169 et suiv.; Knobel, Der Prophetismus der Hebrœer, t. i, p. 209.
s Esaie, v, 18-23; xxvm, 1, 3, 7, 8; xxix, 20, 21; Amos, \, 14, 15; Michée, m, 2; vu, 3-6; Jérémie, iv, 32.
4 Esaie, v, 23 ; lix, 14, 121 ; Michée, vi, 11, 12; vu, 3.
5 Jérémie, v, 2; ix, 5; Esaie, ix, 16; lix, 3, 13; Osée, ni, 2; X, 13; xn, 2.
e Esaie, lviii, 7; Jérémie, xxn, 13-17; Ezéchiel , xxu, 12, 29.
à l'alliance que Jéhovah a contractée avec la maison de Jacob. Et cette fidélité, il l'entend dans un sens spiritualiste déjà fort élevé. Ce n'est pas, en effet, une pratique simplement matérielle des cérémonies mosaïques que demandent les prophètes, du moins ceux qui appartiennent à l'époque la plus florissante du prophétisme, c'est-à-dire Osée, Michée, Ésaïe, Jérémie. Attachés plus encore à l'esprit qu'à la lettre de la loi, mettant au-dessus des actes du culte les sentiments pieux et la pureté de la conscience ' , ils insistent avec force sur ce qu'on pourrait appeler la sanctification. Si le mot leur est encore inconnu , l'idée qu'il représente leur est du moins familière, et l'on peut dire que, sous ce rapport, leurs enseignements forment une sorte de terme moyen entre le mosaïsme et le christianisme.
Mais à part ces traits généraux, la prédication prophétique ne ressemble en rien à l'idéal que Ton se fait aujourd'hui de l'éloquence sacrée. Le discours du prophète se rapproche plus du drame que de la simple exposition d'une vérité religieuse ou morale. Des actions symboliques viennent parfois en aide à la parole2. Après avoir annoncé aux Hébreux que Dieu, fatigué de leurs transgressions, va frapper
i Esaie, xxix, 13 ; lvïii, 2-14; Osée, vi, 6 ; Michée, vi, 6-8; Ezéchiel, xviv, 10, etc.
2 1 Rois, xi, 29-39; Jérémie, xxvn, 2 et suiv.; xxvm, 10- 14 ; Ezéchiel, v.
la nation tout entière, Jérémie brise devant l'assemblée des pères de famille un vase de terre, et il s'écrie : « Ainsi a dit l'Éternel des armées : Je briserai » ce peuple comme ce vase a été brisé, sans qu'il » puisse jamais être rétabli V»
Les discours des prophètes sont empreints de la violence de la passion, ordinaire aux époques barbares, comme aussi aux temps agités par de grands mouvements politiques ou religieux. Les hommes de Dieu ne prennent guère la parole que dans des moments de crise ou d'émotion populaire. Ce n'est pas à un jour déterminé, à une heure fixe, dans un lieu convenu, que leur voix s'élève au milieu de la foule. Le prophète parle, quand les événements l'exigent, dans la place publique, sur le seuil du temple, dans le tumulte des camps. Il est l'homme des circonstances. Il ne discute point ; il ne s'engage pas dans des déductions habilement liées. Quoique préparée 2,
1 Jérémie, xix, 1-13.
2 Les prophètes n'étaient pas toujours des improvisateurs, comme on l'a souvent soutenu. Ils travaillaient leurs discours avec soin probablement avant de les prononcer, et certainement quand, après les avoir prononcés, ils les mettaient en écrit. On sait par exemple que Jérémie fit, la quatrième année de Jéojakim, un résumé de tous les discours qu'il avait déjà fait entendre, et qu'il chargea Baruch, qui l'écrivit sous sa dictée, de le lire devant le peuple assemblé. Cette leeture produisit une sensation extraordinaire. Le manuscrit fut porté au roi, qui le lacéra et le jeta au feu. Mais Jérémie en fit exécuter une nouvelle copie par Baruch, et y ajouta, dit le texte sacré, beaucoup d'autres discours semblables. Jérémie. xxxvi.
sa parole n'a rien d'artificiel ; elle est le cri de l'âme; elle éclate en images ; elle déborde comme les sentiments dont il est plein. Son geste est animé; il chante plutôt qu'il ne parle. C'est ainsi que devaient s'exprimer les héros d'Homère. Il n'y a pas d'autre éloquence dans les âges héroïques.
Ces grands mouvements d'exaltation religieuse amenaient souvent des catastrophes tragiques. Le peuple ne restait jamais indifférent à cet ardent langage. Tantôt il courbait la tête sous le poids des reproches de l'homme de Dieu; tantôt il s'emportait contre lui en imprécations et en menaces. Le prophète parvenait-il à se rendre maître des esprits, il procédait aussitôt à l'extermination des prêtres de Baal et à la destruction des autels élevés aux idoles \ Sa voix restait-elle impuissante, il était alors obligé de se dérober à la fureur populaire et de chercher son salut dans les montagnes et le désert 2. Ce fut surtout clans le royaume d'Israël que la parole des prophètes .souleva de fréquents orages. L'idolâtrie, favorisée par les vues politiques des rois3, avait jeté là de profondes racines. La lutte engagée contre elle par les défenseurs du monothéisme mosaïque y fut toujours par cela même d'une violence extrême.
1 1 Rois, xvni, 40.
2 1 Rois, xix, 3, 4, 10.
3 1 Rois, xii, 26-33.
34i ÉTUDES CRITIQUES
Les prophètes exercèrent cependant d'ordinaire un puissant prestige sur le peuple. La légèreté, la dépravation des mœurs, les mauvais exemples l'entraînaient constamment à l'idolâtrie; mais, au milieu de ces égarements, il conservait toujours une crainte étrange de ces hommes qu'il croyait en communication immédiate avec l'Éternel , qu'il regardait du moins comme ses ministres et ses représentants sur la terre. Aussi fut-il souvent accessible à la prédication des prophètes, et plus d'une fois, contrit et repentant, il leur prêta son aide pour relever les autels de Jéhovah. Malheureusement l'habitude l'emportait bientôt sur les bonnes résolutions, et la piété d'Éphraïm et de Juda . se dissipait comme la rosée du matin1.
La résistance la plus forte à la prédication prophétique venait d'en haut, des rois et de leurs favoris. J'ai déjà fait remarquer qu'il entrait dans la politique des rois d'Israël de soutenir l'idolâtrie, politique qui s'explique par le besoin d'élever une barrière infranchissable entre leurs sujets et les habitants du royaume de Juda. Les prophètes soutinrent une lutte acharnée contre eux. Ils y périrent par centaines2, sans laisser vaincre leur constance par les supplices, mais aussi sans obtenir jamais aucun succès durable.
1 Osée, vi, 4; 1 Rois, xvm, 21.
2 1 Rois, xvm, 4, 13, 22.
Dans le royaume de Juda, où le culte lévitique rappelait au moins le nom de Jéhovah , et en un certain sens le côté extérieur du mosaïsme, ils rencontrèrent en général moins d'obstacles. Mais les rois, à trèspeu d'exceptions près, les regardaient comme des censeurs importuns. Us usèrent parfois de rigueur à leur égard ; mais la violence réussissant mal , ils leur opposèrent des prophètes mercenaires, vils courtisans qui exaltaient sans cesse toutes les mesures et toutes les entreprises des maîtres qui les payaient. Ces nouveaux ennemis ne furent pas plus ménagés par les hommes de Dieu que les rois et les grands du royaume.
Ces prophètes vendus à la politique des rois sont traités de prophètes de mensonge ', d'insensés2, qui ne reçoivent aucune vision de l'Éternel 3, qui n'agissent et ne parlent que de leur propre mouvement4, et qui égarent le peuple 5. Les grands et les puissants sont représentés comme des loups qui ravissent leur proie, qui répandent le sang et détruisent les hommes pour amasser une fortune criminelle 6, comme des larrons qui aiment les présents, courent après les
1 Jérémie, v, 31; Lament., n, 14; Ezéch., xm, 9.
2 Ezéch., xm, 3; xxn, 25, 28.
3 Jérémie, vi, 13; xxm, 21; Lament., n, 9, 14. u Ezéchiel, xm, 2 et 9.
5 Michée, ni, 5.
6 Ezéchiel, xxn, 27.
3/l6 ÉTUDES CRITIQUES
récompenses, ne font point droit à l'orphelin et restent sourds à la requête de la veuve1. « Maintenant, » écoutez ceci, dit Michée, chefs de la maison de Ja- » cob, et vous, conducteurs de la maison d'Israël, » qui avez la justice en abomination et qui per- » vertissez tout ce qui est droit. On bâtit Sion de » sang et Jérusalem d'iniquité. Ses chefs jugent » pour des présents, les sacrificateurs enseignent » pour un salaire, et ses prophètes prophétisent pour » de l'argent. C'est pourquoi , à cause de vous , Sion » sera labourée comme un champ, Jérusalem réduite » en cendres, et la montagne du temple transformée » en une épaisse forêt. »
Il est un côté de cette prédication sur lequel il convient d'arrêter encore notre attention : je veux parler de la forme de prédiction qu'elle revêt d'ordinaire. Le passage qui vient d'être cité en est un exemple. Le prophète annonce que, en punition de la dissolution morale et de l'impiété des grands, des sacrificateurs, des juges et des autres classes élevées de la nation, Jérusalem sera détruite; et deux siècles après elle le fut en effet. Dans une foule d'autres passages , d'autres prophètes annoncent la prochaine déportation des enfants d'Israël; d'autres encore, le futur rétablissement de la nation. Y a-t-il là des prédictions dans le sens propre du mot? La critique
1 Esaie, i, 23; Osée, iv, 18.
le nie, et voici comment elle explique cette forme du discours prophétique.
C'est un fait connu que la notion de la nature de l'âme, aussi bien que celle de sa permanence consciente après cette vie, étaient fort obscures pour les Hébreux ; ce ne fut guère que peu de temps avant l'avènement du christianisme qu'ils arrivèrent à la conception d'une rémunération et d'une punition , dans un monde à venir, de ce que chaque homme a fait pendant l'existence actuelle. Jusque-là,, ils ne connaissaient d'autre sanction de la loi morale que les biens et les maux terrestres. C'est à ce point de vue que sont placés les prophètes'. Ils admettent, avec une pieuse confiance en l'action incessante de Dieu, que « la crainte de l'Éternel prolonge les jours, » mais que ceux des méchants sont abrégés 2. »
Us n'ont point d'autre encouragement à donner aux pieux israélites que la promesse d'une longue vie, d'une santé florissante, d'une nombreuse postérité, d'une prospérité soutenue ; ni d'autre punition à annoncer aux méchants et aux impies qu'une ruine complète, des infirmités , une vieillesse précoce, une mort prochaine. Quand ils s'adressent à la nation tout entière, ils ne peuvent tenir qu'un langage analogue. Si la famille d'Israël est fidèle à l'Éternel, elle
1 Ps. !.. 1-5; lxxxix, 33 ; Jér., xvn, 5-8 ; Ezéch., ni, 18-22; vu, 19; xxxm, 18, etc.
2 Prov,, x, 27.
prospérera : les pluies tomberont dans le temps favorable ; les champs se couvriront d'abondantes moissons; le vin coulera à flots ; la paix régnera dans le pays ; l'aisance et le bonheur dans chaque maison. Si elle méprise, au contraire, le pacte qui la rattache à Jéhovah, tous les maux fondront sur elle : le ciel deviendra d'airain, la terre un sol aride et sablonneux ; la famine appellera la peste , et à ces deux fléaux se joindra celui de la guerre ; Dieu enverra la destruction sur les villes ; les Syriens, les Chaldéens, les Égyptiens, instruments de sa vengeance, déporteront au loin les israélites infidèles. Si , instruits à l'école du malheur, les enfants de Jacob se repentent de leurs fautes et implorent avec des larmes la miséricorde de l'Éternel, Dieu, qui est abondant en gratuités, accueillera leurs supplications et les ramènera dans leur patrie, où ils retrouveront la prospérité des anciens jours, de ces jours de bonheur et de gloire dont jouissaient leurs pères sous le règne béni du pieux David.
Tel était le thème obligé de la prédication des prophètes ; ils ne pouvaient, à leur point de vue religieux, en avoir d'autre. Et telle était la force même des choses, que ce thème, ils ne l'inventèrent pas ; il date des premiers temps du mosaïsme, et se trouve tout formulé dans le seizième chapitre du Lévitique, chapitre qui fut le type des exhortations prophétiques jusqu'à l'époque de la grande transformation de la
famiile d'Israël, après la captivité de Babylone \ Il faut conclure de là que lorsque les prophètes annoncent au juste qu'il lui arrivera du bien 2, et au méchant qu'il mourra par l'esprit de ses lèvres3, ils expriment tout simplement cette éternelle vérité, que les efforts de l'homme de bien ne restent jamais sans récompense, et que la perversité doit toujours trouver sa punition. S'il y a une prédiction dans les nombreux passages prophétiques dont il est ici question, il faut reconnaître du moins qu'elle est de même nature que celle de la prédication chrétienne, quand elle enseigne que « la piété a les promesses de la vie présente aussi bien que celles de la vie à venir * » et que le méchant n'échappera pas vraisemblablement dans ce monde aux angoisses de sa conscience, et certainement au juste jugement de Dieu dans l'éternité.
Il est vrai que les menaces des prophètes ont reçu, dans un grand nombre de cas, leur accomplissement ; mais, sans m' arrêter à prouver qu'en vertu des principes incontestables de l'ordre moral du monde, il en est nécessairement de même de toute prédication religieuse et morale, je me bornerai à rappeler ici une
i Cœlln, Bibl. Theol., t. i, p. 289; Knobel, Exodus undLeiriticus erklœrt., p. 572, 573; Bible de Cahen, t. m, p. 128.
2 Esaie, ni, 10; Ezéch., xviii, 5, 9; Habac, n, 4.
3 Esaie, m, 11 ; xi, 4; Ezéch., m, 18.
4 1 Timoth.,iv, 8.
observation souvent présentée par les critiques bibliques. La plupart des événements qui sont l'objet d'une prédiction réelle des prophètes ne tombaient pas au delà des limites de la prévision humaine : on peut l'affirmer avec toute certitude de celles qui concernent la chute de l'odieuse famille d'Achab\ la mortd'Àchazia2, la retraite de Rabsaké, général de Sennachérib 3, les funestes conséquences de l'imprudence d'Ézéchias, montrant ses trésors aux envoyés du roi de Babylone4, la ruine de Jérusalem et du royaume de Juda, inévitable dans le conflit des Ghaldéens et des Égyptiens % etc.
Sans rabaisser la valeur de cette observation, il convient cependant de rapporter en général ces sortes de prédictions au sentiment de justice distributive dominant chez des hommes qui jugeaient tout au point de vue religieux, sentiment qui était d'ailleurs fortifié en eux par les principes mêmes de la théocratie hébraïque. Rien n'est d'une plus exacte vérité que la maxime du livre des Proverbes : « Le méchant fait une œuvre qui le trompe en définitive G. »
* 1 Rois, xxi, 17-26; 2 Rois, ix, 1-iO, 30-36; x, 1-11. 2 2 Rois, 1, 2 et 16.
» 2 Rois, xix, 7.
* Esaie, xl, 2-7.
5 Ibid., xxiv, 1-20; Jér., xxxvm, 2 et 3.
6 Prov., xi, 18. Cette maxime était un axiome moral en Israël; elle revient dans les livres saints sous une foule de for-
Telle était la règle des prophètes : ils pouvaient s'appuyer sur elle en toute confiance.
Cependant les prophètes qui sont animés d'un sentiment si profond de l'esprit du mosaïsme, ne paraissent pas avoir eu une connaissance positive de son histoire. Ce qui peut le faire supposer avec quelque vraisemblance, c'est que ces hommes de Dieu qui poursuivent avec un imperturbable acharnement l'œuvre de Moïse, ne font à peu près jamais mention de ce grand législateur, qui en définitive est leur maître. Son nom ne se trouve que deux fois dans les écrits des prophètes qui sont parvenus jusqu'à nous ' ; on ne le rencontre que dans trois psaumes2. Il n'est question de la loi que dans deux passages des livres historiques3 dont la composition est rapportée aux prophètes, et des tables de pierre sur lesquelles le
mes. Ps. vu, 12; ix, 17; xxxn, 10; xxxiv, 22; xxxvn, 10; Prov., m, 33; x, 24; xi, 5, 21; xiv, 32; xv, 6; xxiv. 20; Esaie, m, 2; xi, 4.
1 Esaie, lxiii, 12; Jér., xv.
2 Ps. cm, 7 ; cv, 26 ; cvi, 16, 23, 32.
3 1 Rois, il. 3; 2 Rois, xxm, 25.
décalogue était gravé, que dans un seul \ Une douzaine d'autres passages des écrits antérieurs à la captivité de Babylone parlent, il est vrai, soit de la loi de Dieu, soit de la loi mise en Israël 2 ; mais il est facile de se convaincre par le contexte que ces expressions sont employées pour désigner, non un code de lois écrites, mais les unes la loi morale inscrite par Dieu dans la conscience, et les autres une loi transmise par la tradition dans la famille d'Israël. Rien n'indique que les prophètes aient connu le Pentateuque, du moins le Pentateuque sous sa forme définitive et tel qu'il est depuis que les Juifs lui donnent le nom de la Loi et le tiennent pour leur code sacré. Il est certain qu'il n'y a pas dans leurs écrits la moindre allusion ni à l'histoire d'Adam et d'Eve, dont les noms ne se retrouvent même plus nulle part, dans les livres canoniques de l'Ancien Testament, en de- ■ hors de la Genèse 3, ni à l'arbre de vie4, ni à la tentation par le serpent, ni au déluge, ni à la tour de Babel, ni à aucune des grandes catastrophes qui
i 1 Rois, vin, 9.
2 Ps. xxxvn, 34; lxxviii, 5, 10; cxix, 72; Prov., xxvm, 4, 7, 9; Esaie, xlii, 21 ; Jér., h, 8; xvn, 18; Lament., n,9; Ezéch., vu, 26.
3 Le nom d'Adam se trouve dans Job, xxxi, 33, mais sans allusion à Genèse, m, 8-10.
u Les mots arbre de vie se rencontrent dans Prov., ni, 18; xi, 30; xiii, 12, mais dans un autre sens que dans la Genèse et sans allusion à l'histoire de la tentation et de la chute.
marquèrent le séjour des Hébreux dans le désert, ni même à la proclamation de l'alliance sur le mont Sinaï. Et ce qui est bien autrement grave, les hommes de Dieu en Israël ne s'en réfèrent jamais, comme à une incontestable autorité, à une loi écrite, à une législation d'origine divine. Les fondateurs du christianisme en appellent à la Loi et aux prophètes; les écrivains chrétiens s'appuient sans cesse sur le texte de l'Écriture; les prédicateurs musulmans citent continuellement le Coran ' ; les prophètes n'invoquent jamais, du moins directement, les ordonnances et les paroles de Moïse.
Est-ce à dire cependant que les prophètes ne connaissent aucun des fragments qui sont entrés dans la composition du Pentateuque? On ne saurait le prétendre, sans fermer les yeux à l'évidence. Sans doute la plupart des rapprochements que M. Hengstenberg a signalés entre des passages des écrits des prophètes et des passages du Pentateuque, sont ou forcés ou insignifiants 2 ; mais il en est qui ont une valeur positive 3 et on ne peut se refuser à reconnaître que certaines parties de ces livres, entre autres le seizième chapitre du Lévitique, n'aient été les thèmes les
1 Bohlen, Die Genesis erklœrt-, Einleit, p. clii.
2 Hengstenberg, Die Authentie des Pentateuchs, t. i, p. 42 et suiv.
3 Par exemple Osée, n, 1, comparé à Genèse, xxii, 17; xxxii, 11 ; Osée, n, 10, comparé hLévit.> xxvi, 26, etc.
plus ordinaires de la prédication des prophètes.
Il est probable cependant que les principes et les détails essentiels du mosaïsme se conservèrent surtout par la tradition, du moins pendant l'époque qui s'étend de la mort de Josué à Samuel. Et cette tradition put se transmettre avec d'autant plus de facilité que, selon toutes les vraisemblances, les hommes de Dieu, pendant cette époque, formaient des sortes de congrégations et vivaient, non pas peut-être en communauté, mais réunis en des lieux qui étaient déjà marqués d'un certain caractère de sainteté ou auquel leur séjour donna ce caractère.
En général dans les âges héroïques, chez presque tous les peuples barbares, les jongleurs, les devins ou les sorciers, de quelque nom qu'on veuille désigner les hommes auxquels le sentiment religieux en core en état d'enfance attribue des dons surnaturels, constituent des associations1. Il en était ainsi, à ce qu'il paraît, chez les peuplades cananéennes, au milieu desquelles la famille d'Israël était dispersée à cette époque. Il est parlé, dans le livre des Juges, du chemin de la chênaie des devins 2. On peut conclure de cette expression que les devins des Madianites et des Amalécites vivaient en commun ou du moins habitaient ensemble en des lieux écartés, si-
1 Benj. Constant, De la Religion, t. i, p. 320-322, et surtout la note 1.
2 Juges, ix, 37.
tués sur les hauteurs et propres, par leur solitude, à en imposer à la crédulité publique. Les prophètes hébreux adoptèrent cette manière de vivre. Nous savons du moins qu'il en fut ainsi après Samuel ', et, si l'on tient compte de la persistance des coutumes dans ces temps et dans ces lieux, on sera porté à admettre que les prophètes antérieurs à Samuel ne différaient pas sensiblement de ceux qui vécurent après lui. Ce que le livre des Juges nous raconte des premiers peut nous confirmer dans cette opinion.
L'envoyé de l'Éternel dont il est parlé dans le chapitre second de ce livre vient de Guilgal, lieu qui fut plus tard un des principaux centres du prophétisme, et qui l'était sans doute déjà à cette époque. Cette ville, ou pour mieux dire cette bourgade, était bien qualifiée pour être un centre de prophétisme. Josué y avait résidé longtemps2; l'arche sainte y fut déposée plus longtemps encore 3 ; le mosaïsme devait y avoir laissé des traces profondes, et le mosaïsme était à cette époque inséparable du prophétisme. On n'a aucune indication sur le lieu où résidaient les deux autres prophètes dont il est parlé dans le chapitre sixième du livre des Juges et dans le chapitre
» Samuel, x, 9 ; xi, 14 ; xix, 19, 20 ; 1 Rois, xvm, 1 ; 2 Rois. n, 3,5, 18; iv. 38.
2 Josué, iv, 19, 20 ; ix, 6; x, 6, 9, 15.
3 Sam. , x, 8; xi, 14; xv, 11. Theatrum terrer sanciœ, auctore christ. Adrichonio, p. 17, 6.
second du premier de Samuel. Mais les faits auxquels ik prennent part se passent également dans des localités voisines de Guilgal et renommées dans les annales du prophétisme. L'on peut conclure de là, avec quelque vraisemblan.ee, qu'alors, comme sous les rois d'Israël, Béthel, Guilgal, Jéricho, Galaad, consacrés dans l'opinion publique comme des sanctuaires, étaient les résidences des corporations de prophètes.
Avec le xie siècle avant l'ère chrétienne, une période nouvelle s'ouvre dans l'histoire de la famille d'Israël \ Le peuple hébreu avait acquis une certaine homogénéité. Les peuplades étrangères auxquelles il était mêlé depuis son entrée dans la terre de Canaan avaient été en partie chassées, en partie soumises. Les Philistins, ses ennemis les plus redoutables, venaient d'être réduits à l'impuissance de lui nuire de longtemps \ Le moment semblait favorable pour grouper toutes les tribus autour de Jéhovah et pour les organiser d'après les principes mosaïques. Samuel conçut le dessein d'entreprendre cette tâche. Ses alliés, dans cette entreprise, étaient naturellement les hommes qui avaient sauvé les traditions mosaïques d'une perte presque inévitable au milieu des troubles du temps des juges. Malheureusement le
i Ewald, Geschichte des Volks Israël, t. h, p. 553 et 554. * 1 Samuel, vu, 3-14.
nombre des prophètes était peu considérable en ce moment. La prophétie, nous disent les livres saints, était devenue rare en Israël '. Le premier soin de Samuel dut être de la réveiller et de lui donner en même temps une plus claire conscience de sa mission. C'est le but qu'il semble s'être proposé en établissant ces congrégations de pieux israçlites qu'on désigne sous le nom d'écoles de prophètes, ou du moins, si elles existaient déjà, ce qui est vraisemblable, en leur donnant une nouvelle vie.
La question des écoles des prophètes a été longuement débattue. Les théologiens orthodoxes sont en général disposés soit à en nier l'existence, soit à en restreindre l'étendue et l'influence. C'est là une conséquence presque nécessaire de l'idée qu'ils se font du prophétisme. Il est clair en effet que, si l'on considère les prophètes comme des organes plus ou moins passifs de la divinité, il doit répugner d'admettre qu'ils se formaient à leur ministère par des études et des moyens naturels et ordinaires. Les théologiens qui, au contraire, ne veulent voir dans le prophétisme qu'un phénomène psychologique et moral, et dans les prophètes que des israélites dévoués et pieux se consacrant à la défense de la religion nationale, trouvent fort naturel, regardent même comme une indispensable nécessité que ces hommes de Dieu se
1 1 Samuel, m, 1.
préparassent à la mission difficile que leur imposait leur conscience, par un travail capable de développer les facultés de leur esprit.
Qu'il ait existé des écoles dans lesquelles on se formait au ministère prophétique, c'est ce qu'il me semble difficile de contester. Les nombreux passages dans lesquels il est question des fils de prophètes ' , ou, comme on s'exprimerait en notre langue, des disciples des prophètes, ne permettent pas d'élever le moindre doute sur ce point. Et ce ne sont pas là les seules indications que contiennent les livres saints sur ces établissements ; on en aura bientôt la preuve. Mais quand il s'agit de rechercher quelle était leur organisation et quel était l'enseignement qui s'y donnait, on est bien vite arrêté par cette raison toute simple que les documents font défaut.
Dès la fin du siècle dernier, Niemeyer faisait remarquer combien il est difficile de hasarder des conjectures sur les quelques données qu'on peut recueillir sur ce sujet dans le premier livre de Samuel et dans le second livre des Rois 2. Encore ces données sont peu précises, par suite de cette circonstance qu'il n'est jamais parlé de ces écoles que d'une manière incidente.
i 1 Rois, xx, H5;2Rois, n, 3, 5,7,15; îv, 1, 38-40; vi, 1; ix, 1. Il est question de compagnies de prophètes dans 1 Sam., x, 5,10; xix, 20.
2 Niemeyer, Charakteristik der Bibel, t, v, p. 253 et suiv.
Tout ce qu'on peut affirmer sur ces établissements avec certitude, se borne aux points suivants. Un prophète déjà célèbre était à leur tête ; les livres saints le disent positivement de Samuel ' , et la manière dont il est parlé des rapports des fils de prophètes avec Élie et Elisée ne permet pas de douter que ces deux grands prophètes n'aient été les directeurs de congrégations d'aspirants au ministère prophétique. Tout semble prouver que les disciples des prophètes habitaient ensemble et mangeaient à une table commune 2. Saint Jérôme est parti de là pour comparer ces écoles à des couvents \ Mais la comparaison manque de justesse, car le célibat n'était pas imposé aux fils des prophètes4, et il paraît que la communauté se composait, non pas seulement des disciples des prophètes, mais aussi de leur famille.
Ces écoles, ou du moins les principales d'entre elles, étaient établies à Rama5, à Bethel 6, à Jéricho7 et à Guilgal8, c'est-à-dire dans les lieux qui, je l'ai déjà indiqué, semblent avoir été, depuis les premiers temps de l'établissement des israélites dans la terre
1 1 Samuel, xix, 20.
2 2 Rois, ii, 3, 5, 15 ; iv, 38-40; vi, 1 et 2.
3 Epislol. ad Rustic. monach., et Epistol. ad Paulin.
4 2 Rois, iv, 1, 5 et 7.
5 1 Samuel, xix, 19 et 20.
6 2 Rois, il, 3.
7 2 Rois, il, 5 et 18.
8 2 Rois, iv, 38,
de Canaan, des sanctuaires dans lesquels le mosaïsme s'était conservé sous la garde des hommes de Dieu1.
On peut regarder comme positif qu'elles ne survécurent pas à Elisée. Deux faits peuvent du moins nous le faire croire. D'abord, il n'en est plus question ni dans les récits bibliques qui se rapportent à des temps postérieurs, ni dans les écrits qui nous restent d'Esaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel et des douze petits prophètes. Ensuite on sait d'une manière certaine qu'Amos, Esaïe, Jérémie et Ezéchiel ne se formèrent pas à leur ministère dans des écoles prophétiques2, et il est probable qu'il en fut de même des autres hommes de Dieu qui vécurent du huitième siècle avant l'ère chrétienne jusqu'à l'époque de la captivité de Babylone. Rien ne prouve du reste que, même à l'époque où existaient ces établissements dont la fondation est attribuée à Samuel, tous les prophètes y aient reçu leur éducation. Tout israélite inspiré par sa piété pouvait prendre la parole pour la défense de la loi, et l'on peut supposer avec quelque vraisemblance que dans tous les temps il y a eu des prophètes qui se sont consacrés à cette œuvre spontanément, sous la seule inspiration de leur conscience.
1 Ewald, Geschichte des Volks Israël, t. ni, p. 505 et 506.
2 Amos, vu, 14; Esaïe, vi; Jér., i, 1 ; Ezéch., i, 1-3.
En dehors des faits que je viens d'indiquer, tout le reste n'est qu'un vaste champ d'hypothèses.
Il y aurait cependant un grand intérêt à connaître l'enseignement qui était donné dans ces écoles; mais on est réduit ici à des conjectures plus ou moins satisfaisantes. Plusieurs critiques bibliques ont prétendu que la musique y occupait une place importante ' , c'est probable ; la musique et la prophétie se soutenaient mutuellement2. Mais l'enseignement par lequel on préparait les futurs prophètes à leur difficile ministère ne se bornait pas certainement à l'art du chant et de la musique instrumentale. Faut-il admettre, avec de Wette, qu'ils étaient également formés à l'art de la parole et surtout à la poésie lyrique3? On pourrait d'autant mieux supposer qu'ils recevaient quelque instruction littéraire, qu'on sait qu'un grand nombre de prophètes écrivirent les annales de leur nation4, et qu'à vrai dire presque toute l'ancienne littérature hébraïque, ou du moins presque tout ce qui nous en reste, est de leur main. -
Il semble qu'on devait avant tout les initier à la connaissance des traditions nationales, et des idées qui constituaient la base de la religion et de l'ordre
1 Eichhorn, Allg. Biblioth. der biblisôhen Litterat., t. x, p. 1098.
2 4 Samuel, x, 5; 2 Rois, m, 15.
3 De VVetle, Comment, ûber die Psalmen; Psalm., xi.
« 2Chron., ix. 29; ira, 15; xm, 23; xxvi; 22: xxxn. 32.
social du peuple d'Israël. Le prophétisme hébreu n'était pas seulement une manifestation de la conscience religieuse en général, il avait un programme arrêté dans ses points essentiels, programme qui se composait de l'ensemble des conceptions théocratiques. Est-il possible d'admettre que les jeunes prophètes ne fussent pas familiarisés de bonne heure avec ces idées? Le dessein de Samuel, en réunissant autour de lui les hommes de Dieu, n'avait pu être que d'en faire des défenseurs décidés de la théocratie mosaïque. Il fallait donc les pénétrer de l'esprit des institutions de Moïse. L'unité qui, à partir de ce moment, se montre dans la prédication et dans les vues des prophètes, semble une preuve que l'enseignement de ces écoles était surtout dirigé dans ce sens. Il est possible qu'on entrât sur ce sujet dans plus de détails qu'on ne serait porté à le supposer à première vue. Non-seulement il règne un même esprit général dans tout le prophétisme hébreu, mais encore il y a dans la prédication prophétique certaines formes de discours qui se reproduisent fort souvent. C'est ce qu'on peut remarquer, surtout dans les anciens prophètes \ et si ce fait s'explique en partie par l'étude qu'ils devaient faire des parties écrites de la législation mosaïque, il trahit aussi une éducation commune et des exercices assez souvent répétés
* 2 Rois, xiv, 11 ; xvi, 4 ; xxi, 24, etc.
SUll LA BIBLE 363
pour avoir laissé dans leur esprit certains moules de la pensée.
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses , il est du moins incontestable que, depuis Samuel, le prophétisme prit une plus claire conscience de lui-même, et que, plus assuré de la mission qu'il devait remplir, il se posa décidément comme le directeur de la vie de l'israélite. Ce n'était pas là sans doute un fait entièrement nouveau ; les prophètes antérieurs avaient été aussi les défenseurs et, dans tous les cas , les conservateurs des idées théocratiques. Mais il y a ici un développement plus étendu de ce fait. Désormais, le prophétisme sera la puissance spirituelle en Israël, puissance qui se placera à côté , sinon au-dessus de celle des juges , comme de celle des rois. Avec Samuel, le ministère de l'esprit fut organisé dans la maison de Jacob. .
Considéré sous ce rapport , le prophétisme hébreu offre un spectacle unique dans l'histoire. Le prophétisme païen n'a rien qui puisse lui être comparé. On ne peut , il est vrai , contester à celui-ci le mérite d'avoir été aussi le défenseur de la morale publique. Mais il ne parle en général que lorsqu'on le consulte; il ne prend à peu près jamais l'initiative ; il ne s'élève pas sans cesse, sans y être provoqué, contre les infractions morales ; il ne soutient pas enfin, pendant des siècles, une lutte constante contre les superstitions populaires, l'avidité des grands et des prêtres, la po-
litique inintelligente des rois. Le prophétisme hébreu, au contraire, est comme une sentinelle vigilante en Israël '. Il ne se commet pas un grand crime dans le pays; il ne s'ourdit pas une trahison contre la cause de la théocratie , à laquelle se rattache par des liens indissolubles la nationalité israéiite ; il ne se prend pas une mesure impolitique dans le conseil des rois; il ne survient aucune calamité publique, sans que le prophète élève la voix pour condamner le coupable, démasquer le traître, reprendre le conseiller de mensonge , consoler les malheureux. Il est constamment sur la brèche. Une impulsion irrésistible le pousse à dénoncer en tous lieux l'injustice 2. Ce n'est pas sans raison qu'on l'appelle le Veillant3. Le prophète qui n'est pas prêt , en toutes circonstances, à prendre la parole pour la cause de l'Éternel, n'est qu'un « chien muet, ne sachant aboyer et aimant à dormir \ »
On a souvent prétendu que Samuel n'avait élevé l'autorité spirituelle des prophètes que dans le dessein d'établir un utile contre-poids à l'autorité royale. Il est en effet certain qu'il opposa une vive résistance aux vœux des israélites, lorsque, fatigués de
1 Jérémie, vi, 17; Ezéch., ni, 17; xxxiii, 6, 7; Esaïe, lu, l ; lvi, 10.
9 Jérémie, xx, 8-18; xiv, 3, 5; Amos, vu, 14, 17, etc.
3 Hab., ii, 1; Ezéch., in, 17: xxxiii, 7; Dan., iv, 13, 17;
4 Esaïe, lvi, 10 et 11.
l'anarchie et séduits par l'exemple des pays voisins, ils le forcèrent à leur donner un roi ; mais cette opposition s'explique d'elle-même. La transformation sociale que réclamait la nation lui paraissait, et avec juste raison au point de vue théocratique, une infraction insensée au principe fondamental des traditions mosaïques. Le roi, le seul roi de la famille d'Israël , c'était l'Éternel ; il ne devait pas y en avoir d'autre \ Il n'était en outre que trop facile de prévoir que la royauté, importation étrangère aumilieu des Hébreux, entraînerait à sa suite les plus grands désordres dans l'économie mosaïque, et qu'elle aurait pour inévitable résultat l'introduction des mœurs, et vraisemblablement aussi celle des cultes des peuples étrangers.
Il est certain encore que le prophétisme fut en lutte constante avec les rois qui favorisèrent l'idolâtrie, et ces rois furent nombreux. Probablement, sans l'énergique opposition des prophètes, le mosaïsme, menacé dans son existence par la royauté , aurait péri sous le gouvernement de princes qu'une pente naturelle portait à introduire dans la maison d'Israël le despotisme des monarchies orientales.
Ces considérations ne me paraissent pas cependant suffisantes pour contre-balancer les données histo-
1 1 Samuel, vin, 7, 9. Cette opinion resta celle des prophètes de tous les âges. Osée, xm, 10 et 11 ; Ésaïe, vi, 5; xxxni, 22; xliv. 6; Jérém., vin, 19; x, 10; xlvi, 18; xlviii, 15, 41,
57, etc.
riques qu'on peut dégager des chap. vin, ix et x du premier livre de Samuel. D'après ces données, la combinaison qu'on suppose à Samuel est absolument impossible. Elles nous apprennent en effet que les écoles des prophètes ou, si l'on veut, les congrégations de prophètes auxquelles on a donné ce nom, furent antérieures à l'établissement de la monarchie. Ce fut seulement dans la vieillesse de Samuel ' , que la crainte de voir lui succéder dans la direction des affaires publiques, ses fils, qui semblaient à la fois indignes et incapables du pouvoir suprême2, fit naître le désir d'avoir dans un gouvernement monarchique des garanties d'ordre et de sécurité que n'avait pu assurer en Israël l'autorité éphémère des juges. L'organisation du prophétisme est, au contraire, l'œuvre de sa jeunesse ou du moins de son âge mûr. On voit dans tous les cas, les prophètes réunis en communauté avant que Saûl apparaisse pour la première fois sur la scène 3.
Ce ne fut donc, comme je l'ai déjà dit, que dans l'intention de répandre parmi les Hébreux la connaissance des idées théocratiques , de leur donner des défenseurs et d'assurer leur empire dans l'avenir, que Samuel, ranimant le prophétisme quis'étei-
i 1 Samuel, vin, 1-5.
2 1 Samuel, vin, 5.
3 1 Samuel, x, 5 et 10.
gnait en Israël, le constitua sur des bases solides. L'établissement de la royauté fut un incident inattendu qui vint troubler son plan, sans pouvoir cependant l'anéantir. Il se trouva que le ministère de l'esprit, qu'il avait destiné à une action générale et permanente, devint un utile instrument de résistance aux entreprises d'un grand nombre de rois contre le mosaïsme. Mais ce n'est certainement pas contre le régime monarchique, dont rien , pendant la plus grande partie de sa vie, ne pouvait lui faire prévoir l'avènement, qu'il organisa dans le principe la puissance spirituelle au milieu des descendants de Jacob.
s iv
Les prophètes qui vécurent depuis l'époque de Samuel jusqu'à la fin du ixe siècle avant l'ère chrétienne nous sont plus connus par leurs actions que par leurs écrits; ceux qui vécurent depuis le commencement du vme siècle jusqu'à l'extinction de la prophétie nous sont plus connus au contraire par leurs écrits que par leurs actions. Herder est parti de là pour classer les prophètes hébreux en prophètes d'action et en prophètes orateurs et écrivains. Cette
division, comme la plupart de celles qu'on introduit dans l'histoire, n'a pas une valeur absolue. Il y a eu certainement des écrivains et des orateurs parmi les anciens prophètes, comme aussi tous les prophètes postérieurs n'ont pas été des orateurs et des écrivains. Il y a cependant un certain fonds de vérité dans cette classification.
Tous les hommes de Dieu, sans exception, prirent une part active aux affaires publiques de leur pays ; et cela se comprend. Il s'agissait pour eux de faire triompher en Israël le mosaïsme, et le mosaïsme n'est pas seulement une doctrine religieuse ; il est aussi une constitution politique et sociale. Mais pendant longtemps, de Samuel à Elisée, les prophètes semblent avoir voulu s'emparer de la direction de l'État, pour le jeter dans le moule que lui avait préparé le législateur. Us sont à la tête des mouvements populaires; ils prennent la part la plus active à l'élévation, comme à la chute des dynasties royales ; ils se montrent à nous comme des chefs de parti. Plus tard, à partir d'Osée et de Joël, sans renoncer à leur dessein de réformer l'État d'après les principes mosaïques, ils s'efforcent d'agir sur les descendants d'Israël, principalement par le ministère de la parole. En général, les premiers nous apparaissent plutôt comme des agitateurs politiques, et les seconds comme des prédicateurs religieux.
C'est surtout dans le royaume d'Israël que lespro-
phètes d'action exercèrent leur ministère, tandis que les prophètes orateurs et écrivains appartiennent, du moins pour la plupart, au royaume de Juda. La situation religieuse et politique des deux royaumes n'était pas exactement la même. L'idolâtrie monothéiste régnait, il est vrai, dans l'un comme dans l'autre ; les cultes polythéistes ne s'y établirent pas avec une moindre facilité. Le royaume du sud possédait cependant des institutions mosaïques que n'avait pas le royaume du nord. Je veux parler du culte lévitique qui était d'origine mosaïque. Ce culte pouvait jusqu'à un certain point devenir le germe d'une rénovation religieuse et sociale. Dans le nord, au contraire, rien ne rappelait la législation de Moïse. Ajoutez qu'à Jérusalem la postérité de David continuait à occuper le trône. Le souvenir du grand roi était cher aux jéhovistes. Les prophètes ne perdirent jamais l'espoir de voir ses descendants entrer dans la ligne de conduite qu'il leur avait ouverte. La royauté en Israël avait au contraire intérêt à favoriser l'idolâtrie et à proscrire le jéhovisme. Elle persécutait systématiquement quiconque professait < le culte de Jéhovah, et ces mesures de rigueur devaient paraître d'autant plus odieuses aux prophètes qu'ils avaient d'abord conçu de grandes espérances pour le succès de leur cause, de la séparation des dix tribus, à laquelle ils avaient eu l'imprudence de prêter la main. Si l'on tient compte de cet état de choses, on com-
prendra facilement comment, dans le royaume du nord où tout était à refaire, les prophètes furent les ennemis ardents de l'ordre établi, tandis que, dans le royaume du midi, où les circonstances étaient en . somme moins défavorables au triomphe du mosaïsme, il s'agissait plutôt de corriger et de réformer ce qui existait que de le renverser de fond en comble. Et non-seulement il faut avoir égard à la différence des lieux où ces deux classes de prophètes exercèrent en général leur ministère; il convient encore de ne pas oublier que ceux d'entre eux qui nous sont connus principalement par leurs écrits vécurent dans un autre temps que ceux que nous avons appelés les prophètes d'action. D'Élie à Ésaïe l'esprit du prophétisme s'est évidemment modifié. 11 a pris une tendance spiritualiste qui n'appartient pas à ces rudes hommes de Dieu qui eurent à soutenir la lutte contre l'impie famille d'Achab.
Mais chose étrange, qui s'explique cependant, si les Osée, les Amos, les Ésaïe, les Michée, les Jérémie contribuèrent plus réellement que leurs prédé ■ cesseurs au succès définitif de la cause mosaïque, s'ils exercent encore une action édifiante sur les esprits par leurs écrits qui sont restés une source abondante d'instruction religieuse et dont quelques-uns ont pu être appelés un évangile anticipé , ils furent loin de produire sur l'imagination de leurs contemporains un aussi puissant prestige que les Élie et les
Elisée. L'héroïsme de ceux-ci, leur existence si dramatique paraissent avoir frappé d'admiration et d'étonnement les enfants d'Israël. Leur histoire devint l'objet de récits merveilleux, que les générations successives se transmirent les unes aux autres, et leurs personnes furent revêtues d'un caractère surnaturel qui ne se retrouve pas au même degré, tant s'en faut, dans les prophètes orateurs et écrivains. Aussi tandis qu'une tradition incertaine a conservé seulement quelques vagues souvenirs de la vie de ceux des hommes de Dieu dont les écrits exercent encore une profonde influence religieuse, les livres historiques de l'Ancien Testament sont pleins des actions des Élie et des Elisée. C'est que les entreprises hardies et les faits héroïques impressionnent bien plus profondément la foule que les dons de l'esprit, l'élévation de pensée et l'éloquence de la parole.
Après ces indications générales, essayons de suivre de plus près les deux grandes phases du prophétisme hébreu, depuis Samuel jusqu'au moment où la voix prophétique s'éteignit en Israël.
Les prophètes ne tardèrent pas, après Samuel, à se trouver en présence de difficultés qui avaient été épargnées à ce grand serviteur de l'Éternel, mais qu'il avait certainement prévues, du moins en partie \ Il n'avait eu à lutter que contre les égarements
1 Samuel, vin, 6, 11-18.
de la foule, il leur fallut compter maintenant avec la politique des rois, qur était loin de s'accorder avec les conceptions théocratiques, et lutter plus souvent encore contre leurs passions aveugles.
Le règne de David fut pour eux une époque de calme et de prospérité. Ce roi partageait leurs convictions ; en général ses desseins étaient ceux qu'ils auraient pu former eux-mêmes. Monothéiste fervent, profondément religieux, animé d'une inébranlable confiance en la protection divine, il avait au plus haut degré les sentiments et les qualités qui distinguent en propre la race hébraïque. S'il n'établit pas pour les lois de la monarchie nouvelle les institutions mosaïques dont il n'avait pas certainement une claire conscience et qui n'étaient probablement encore qu'à l'état de vague tradition, il conçut du moins le projet, autant peut-être sous l'inspiration des prophètes que sous celle de sa propre piété, de mettre à exécution une des parties essentielles du mosaïsme, en donnant au culte lévitique une consécration solennelle. Et cependant déjà même sous ce prince si bien disposé pour la cause qu'ils défendaient, les hommes de Dieu eurent à protester contre les fantaisies royales. Ils le firent avec courage ' ; mais ils purent se faire par là une idée peu rassurante des périls que la royauté ferait courir désormais aux idées religieuses dont ils
1 2 Samuel , xii, 1-10; xxiv, 11-14.
étaient les gardiens, et ces périls se montrèrent bientôt dans toute leur étendue. Le fils de David auquel ils avaient contribué, en se mêlant à une intrigue de sérail, à assurer la couronne ', devint dans sa vieillesse le protecteur de l'idolâtrie. La main qui avait élevé le temple de l'Éternel érigea des autels à Kemos, à Moloch, à toutes les divinités des femmes étrangères qui peuplaient le harem2, et pour satisfaire aux folles prodigalités du vieux roi, le peuple fut écrasé d'impôts3.
Les prophètes ne pouvaient laisser fouler impunément la famille de Jacob, et périr le culte de l'Éternel. Ils adoptèrent un parti violent, probablement après s'être assurés qu'il ne restait plus d'autre remède aux maux qui pesaient sur Israël *. Il existait depuis longtemps contre la dynastie de David une faction puissante 5, qui avait son siège principal dans la tribu d'Éphraïm. C'est vers elle que se tournèrent les prophètes. A l'exemple de Samuel, ils entreprirent d'élever sur les ruines d'une dynastie qui abandonnait l'Éternel, une dynastie nouvelle qui, leur devant la couronne, serait plus docile à leurs inspirations. On ne pouvait espérer de détacher la tribu de
1 1 Rois, i, 10-40.
2 1 Rois, xi, 7 et 8.
3 1 Roïs, xn, 4.
4 Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. m, p. 388.
5 2 Samuel, n, 8-10; xx, 1-22.
37ft ÉTUDES CRITIQUES
Juda de la cause de la race de David ; mais les autres tribus, à la tête desquelles était celle d'Éphraïm, étaient impatientes du joug. Sous la conduite du prophète AhijV, un homme d'Éphraïm renommé pour son intrépidité et qui avait occupé un poste élevé sous le règne de Salomon2, leva l'étendard de la révolte après la mort de ce roi, et constitua un royaume nouveau qui comprit tout le nord de la Palestine 3.
Les espérances du prophète Ahija furent cependant déçues. En aidant à fonder dans la maison de Jacob un nouveau royaume, rival de celui de Juda, il avait pensé y asseoir solidement le monothéisme mosaïque ; il ne réussit qu'à créer un centre d'idolâtrie, décidément hostile au culte de l'Éternel. On ne peut assez s'étonner que le prophète n'ait pas prévu qu'il serait de l'intérêt du nouveau roi d'élever une barrière infranchissable entre ses partisans et les Hébreux restés fidèles à la famille de David \ Jéroboam ne s'y trompa pas; il sentit que l'établissement d'un culte différent de celui qui se célébrait à Jérusalem était la condition première de l'existence du royaume du Nord; et il se hâta d'ériger des autels idolâtres, dès que la séparation des dix tribus fut consommée.
1 I Rois, xi, 29-39.
2 1 Rois, xi, 27-28.
3 1 Rois, xi, 26-29; xn, 2-16, 19 et 20. Que d'autres prophètes aient partagé les vuesd'Ahija, c'est ce que prouve IRois, xii, 21-24.
* Niemeyer, Charakteristik der Bibel, t. v, p. 278 et 279.
SUH LA BIBLE 375
Les documents sacrés rapportent ce fait avec autant de naïveté que de vérité. « Jéroboam dit en lui-même : » Maintenant le royaume pourrait bien retourner à la » maison de David. Si ce peuple monte pour faire des » sacrifices dans la maison de l'Éternel à Jérusalem, » le cœur de ce peuple se tournera vers son seigneur » Roboam roi de Juda. Us me tueront, et ils retour- » neront à Roboam, roi de Juda. Le roi, ayant pris » conseil, fit deux veaux d'or et dit au peuple : Voici » tes dieux, ô Israël ; ce sont eux qui t'ont fait monter » du pays d'Egypte. Et il en mit un à Béthel, et l'autre » à Dan \ »
Ce culte n'était pas précisément opposé au monothéisme; le veau d'or n'était qu'un symbole d'Elohim. Mais M. Ewald se trompe certainement, en prétendant que les prophètes hébreux considéraient ces représentations symboliques à peu près de la même manière que le clergé catholique regarde les images de Jésus-Christ et des saints, qui ne lui paraissent pas porter atteinte à la doctrine et au culte d'un seul dieu2. M. Eisenlohr qui partage cette opinion, fait remarquer que l'attachement de Jéhu au culte du veau d'or n'empêcha pas Élie de s'entendre avec ce roi 3. Ainsi Jéroboam n'aurait pas, s'il fallait s'en
1 1 Rois, xii, 26-29.
2 Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. m, p. 487.
3 Eisenlohr, Das Volk Israël unter der Herrschaft der Kœnige, t. n, p. 141.
rapporter à ces critiques, abandonné le culte de Jéhovah ; il lui aurait donné seulement une forme différente de celle qu'il avait à Jérusalem; cela seul suffisait pour rompre les liaisons que l'unité complète de culte aurait entretenues entre les habitants des deux royaumes '.
J'ai déjà donné les raisons qui doivent, selon moi, faire rejeter cette explication ; je n'y reviendrai pas ; mais il n'est peut-être pas inutile de montrer que dans ce cas particulier les prophètes témoignèrent hautement leur désapprobation. Sans parler de l'homme de Dieu qui vient de Juda et qui condamna les autels dressés à Béthel 2, il importe de rappeler que le prophète Ahija lui-même déclara positivement que Jéroboam avait mal fait d'offrir à l'adoration du peuple des images de fonte et qu'il avait par là rejeté l' Eternel et excité son courroux3. C'est en vain que M. Ewald et M. Eisenlohr prétendent que ces appréciations défavorables sur le culte du veau d'or, appartiennent au dernier rédacteur des livres des rois, rédacteur qui aurait été placé au point de vue qui domine dans le Deutéronome \ Ce point de vue n'est pas seulement celui du dernier livre du Pentateuque, il est en complète harmonie avec les principes fonda-
1 Eisenlohr, ibid., t. n, p. 139 et HO.
2 1 Rois, xin, I et 2.
3 1 Rois, xiv, 9-14.
* Eisenlohr, ibid., t. n, p. 141.
mentaux du mosaïsme ; il resta constamment celui de tous les prophètes. L'introduction en Israël des divinités étrangères fut, il est vrai, un crime plus odieux encore à leurs yeux ; mais l'énormité de ce dernier crime ne fut jamais pour eux une raison d'absoudre le premier. Les prophètes semblent avoir regardé l'un comme la coupable préparation de l'autre, et il est impossible de ne pas reconnaître qu'ils avaient raison.
L'établissement du culte des veaux d'or, par Jéroboam , fut précisément ce qui dessilla les yeux d'Ahija et des autres prophètes de cette époque. Ils comprirent, mais trop tard, qu'ils avaient commis une faute, en déchirant la famille de Jacob en deux royaumes rivaux, et que la cause de la théocratie était encore plus indifférente à la nouvelle royauté qu'à l'ancienne. Jéroboam venait à peine d'élever le veau d'or sur l'autel de Béthel, qu'un homme de Dieu, venu de Juda, protesta contre ce culte idolâtre et annonça qu'un descendant de David \ le détrui-
1 Le texte porte que ce descendant de David serait Josias. Ce roi, en effet, renversa l'autel de Béthel (2 Rois , xxm , 15); mais le royaume d'Israël avait disparu à cette époque, et les dix tribus avaient été déportées dans l'Assyrie et dans la Médie depuis un siècle environ. Les critiques regardent le nom de Josias dans ce passage comme une interpolation due à quelque rédacteur postérieur, ou comme une note explicative introduite plus tard dans le discours du prophète. Eichhorn, Biblioth. der Bibl. Litterat., t. x, p. 1111.
378 ÉTUDES CUIIIQUËS
rait un jour '. C'était manifester l'espoir que la division qui ne faisait que s'accomplir cesserait, et que la famille de Jacob tout entière rentrerait sous la domination de la race de David. C'était reconnaître en même temps la faute qui venait d'être commise, dans de pieuses intentions sans doute, mais avec une imprévoyance sur laquelle il n'était plus possible de se faire illusion 2.
La guerre qui avait éclaté dès les premiers temps du règne de Jéroboam, entre les rois d'Israël et les prophètes, à l'occasion du culte du veau d'or, devint bien autrement ardente, quand les maîtres du royaume du nord introduisirent dans leur État les divinités étrangères, et dressèrent des autels particulièrement aux dieux des Phéniciens. Le moment le plus violent de la lutte paraît avoir été sous Achab. Ce prince, plus faible peut-être que pervers, se laissant dominer par l'esprit altier de sa femme Jésabel, poursuivit à outrance les hommes de Dieu.. Cette époque de crise produisit une profonde impression sur les fidèles israélites. Les contemporains en parlèrent à la génération suivante comme d'un de ces mouvements extraordinaires qui marquent dans l'histoire d'une nation. Le souvenir de cette lutte imposante entre la royauté et le prophétisme, en passant aux
2 Rois, xin, 1-3.
Ewald, Geschichte des Volkss Israël, t. ni, p. 401 et 40i>
SUH LA BIBLE 379
âges suivants, se couvrit peu à peu des couleurs brillantes de la légende, et ce travail de l'imagination populaire inspiré par le sentiment religieux se continua pendant des siècles. Tandis qu'Achab devenait le type du prince impie, le nom d'Élie, resté cher aux cœurs israélites, était mêlé à tous les événements que les pieux enfants d'Israël attendaient de la miséricorde divine pour le relèvement de la maison de Jacob. Le deuxième livre des Rois racontait que ce saint et courageux prophète, trop grand aux yeux de Dieu pour passer par les phases ordinaires de la vie humaine, avait été enlevé au ciel. La légende ajouta qu'il était encore vivant sur la terre ' et qu'il se montrerait de nouveau au dernier jour pour préparer le triomphe du mosaïsme et l'avènement du messie2.
Soit que le royaume de Juda ne leur parut pas dans un état religieux beaucoup préférable à celui du royaume d'Israël, soit qu'ils n'eussent aucune confiance au succès de cette entreprise, les prophètes de cette époque ne semblent jamais avoir essayé de ramener les tribus du nord sous l'obéissance des rois de Jérusalem. Fidèles aux vues d'Ahija, qui avaient eu cependant une si fâcheuse issue, ils n'eu-
1 Le point de départ de cette légende fut sans doute 2 Chron., xxi, 42-45, où il est question d'une lettre écrite par Élie à Joram. roi de Juda, plusieurs années après le moment que le deuxième livre des Rois assigne à son ascension au ciel.
2 Malach., iv, 5 et 6. Othonis Lexicon rabbin., p. 167.
rent d'autre désir que de placer sur le trône du royaume d'Israël un homme dévoué au monothéisme mosaïque et capable de les seconder dans le triomphe de cette sainte cause. Yain rêve qui ne pouvait se réaliser. Les mêmes circonstances qui avaient porté Jéroboam à élever des autels au veau d'or devaient nécessairement inspirer les mêmes plans politiques à tous ceux qui arrivaient à la royauté. On en a une preuve manifeste dans la conduite de Jéhu qui, dès son avènement au trône, fit exterminer avec une froide cruauté tous les prêtres de Baal, mais qui, malgré la reconnaissance qu'il devait à Élie, releva aussitôt le culte du veau d'or'. Aussi ne saurait-on s'étonner si, tandis que dans le royaume de Juda, des rois bien disposés pour le culte de l'Éternel succédèrent parfois à des rois impies, il ne se rencontra pas, dans la longue série des rois qui occupèrent le trône d'Israël, un seul prince qui ait soutenu la religion mosaïque.
Il arriva de là que les prophètes d'Israël furent presque constamment en hostilité ouverte avec les princes, et peut-être faudrait-il ajouter, à la tête des conspirations qui, dans l'espace d'un siècle, précipitèrent du trône cinq dynasties successives2. Le fait est du moins certain pour la chute si éclatante de la
* 2 Rois, x, 18-31.
2 1 Rois, xx, 27-29; xvi, 7-13, 16-19; 2 Rois, ix, 1-10, 26; Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. m, p. 414.
famille de Homri. Ce fut en effet Elisée qui, par les ordres d'Élie, suggéra à Jéhu le dessein de renverser Joram \ comme autrefois Ahija avait appelé Jéroboam à la révolte contre la famille de David.
La plupart des rois d'Israël, ceux surtout qui favorisèrent les cultes étrangers, devaient naturellement regarder les prophètes comme des ennemis acharnés à leur perte et travaillant sans cesse à soulever le pays contre leur autorité. « N'es-tu pas celui qui agite Israël? » telles sont les paroles par lesquelles Achab aborde Élie dans une circonstance solennelle 2. Ceux-là même qui leur devaient la couronne finissaient par voir en eux des conseillers importuns, dont les exigences étaient entièrement contraires à la raison d'État et auraient amené la ruine de leur royaume.
Repoussés comme des amis imprudents et dangereux par ceux des rois qui étaient le moins éloignés du mosaïsme, persécutés avec la dernière rigueur :5 par ceux au contraire qui méprisaient le culte de l'Eternel et qui favorisaient l'idolâtrie, les prophètes n'étaient pas cependant sans partisans au milieu du peuple d'Israël. Leur parole était écoutée avec respect par tous les israélites qui avaient gardé au fond de leur cœur un attachement sincère pour la religion
1 1 Rois, xix, 16; 2 Rois, ix, 1-10.
2 1 Rois, xviii, 17.
J 1 Rois, xviii, 4, 13; xix, 10, 12; 2 Rois, ix, 7.
et les mœurs de leurs pères. Le nombre en était considérable. Même aux plus mauvais jours du règne d'Achab, l'Éternel s'était réservé en Israël sept mille hommes qui n'avaient pas fléchi le genou devant Baal'.
Mais de quel secours pouvaient être aux prophètes, dans l'accomplissement de leur œuvre, ces fidèles israélites qui ne savaient que gémir en silence sur l'oubli de la loi de l'Éternel, et qui tout au plus pouvaient, dans les moments où la persécution sévissait avec le plus de rigueur contre les hommes de Dieu, leur offrir un asile secret ou les aider dans leur fuite? Ce que le livre des rois rapporte d'Abdias, maître d'hôtel d'Achab, peut donner une idée de ce qu'ils étaient et de ce qu'ils pouvaient. Cet homme, qui avait soustrait cent prophètes aux fureurs de Jésabel, craignait fort l'Éternel, disent les documents sacrés; mais une conversation qu'il eut avec Élie nous montre qu'il craignait pour le moins autant Achab 2. Des vœux stériles, voilà tout ce que les hommes de Dieu pouvaient attendre de ces pieux israélites. Une seule fois, le peuple, entraîné par l'ascendant d'Élie, se déclara hautement pour lui3; mais c'est qu' Achab se trouvait dans une position difficile ; une grande fa-
1 l Rois, xix, 18.
2 1 Rois, xvm, 3-16.
3 1 Rois, xvm, 39 et 40.
mine avait porté le désespoir dans tous les cœurs ; les prêtres de Baal s'étaient déclarés vaincus : le roi céda à l'orage et laissa passer la vengeance populaire. Peut-être faut-il ajouter que Jésabel n'était pas là pour suppléer à sa faiblesse1. Quoi qu'il en soit, on ne voit jamais que le peuple ait pris parti dans les révolutions qui agitèrent à plusieurs reprises le royaume d'Israël. Quand les familles royales sont renversées du trône, c'est toujours à la suite de conspirations militaires 2.
11 ne faudrait pas être cependant trop sévère pour les Israélites du nord. Un joug de fer pesait sur eux. La royauté de Jéroboam s'était établie par les armes, et le royaume du nord resta un État militaire. C'est ce qui explique pourquoi toutes les révolutions qui détrônèrent les rois furent accomplies par l'armée, et pourquoi aussi le peuple était réduit à l'impuissance. L'armée comptait sans doute dans ses rangs des hommes disposés à prêter l'oreille aux prophètes ; tel fut. entre autres, Jéhu3. Mais, en général, elle était hostile aux hommes de Dieu, qui ne paraissaient, à des hommes faits à la discipline, que des esprits inquiets et des perturbateurs du repos public. «Pourquoi cet insensé est-il venu vers toi?» demandent les officiers de Joram à Jéhu auquel Elisée
1 1 Rois, xix. 1 et 4,
- 1 Rois, xvi. 9. 16: 2 Rois. ix. 1 et suiv.
s % Rois, x 9.10. 16-28.
venait de conférer la royauté par Fonction sainte1. Ces paroles nous donnent une idée des sentiments des soldats pour les prophètes.
On ne saurait s'étonner que dans un tel état de choses le prophétisme ait fini par être étouffé dans le royaume du nord. Depuis Elisée jusqu'à Osée, c'està-dire pendant l'espace d'environ un demi-siècle, les annales sacrées ne font plus mention d'un seul prophète en Israël. Le peuple s'habitua à ne plus entendre leur voix ; la crainte qu'ils avaient inspirée autrefois aux rois disparut, et, quand après un long silence ils reprirent la parole sous Jéroboam II et pendant les troubles qui suivirent son règne, ils purent se convaincre qu'ils avaient perdu leur ancien prestige. On a une preuve du peu d'importance que l'on attachait alors en Israël à leurs prédications dans la manière méprisante dont Amos y fut traité. Ce prophète avait annoncé devant tout le peuple que Jéroboam II périrait par l'épée et que les dix tribus seraient déportées sur la terre étrangère. Va-t-on le punir de son audace ? Non ; on se contente de le renvoyer dans le royaume du midi, d'où il est venu. « Voyant, va-t'en, lui dit Amatsia, le sacrificateur de » Bethel, et t'enfuis au pays de Juda. Mange là ton » pain et y prophétise 2. »
* 2 Rois, ix, 11.
* Amos, vu, 12.
A partir du vin6 siècle avant l'ère chrétienne, le prophétisme ne s'exerça plus d'une manière suivie que dans le royaume de Juda ; il avait succombé sous les coups de la royauté dans celui d'Israël. A ce moment il subit une transformation profonde. C'est bien encore à la défense de la théocratie mosaïque qu'il consacra tous ses efforts ; il ne pouvait pas se proposer d'autre but. Mais il se fit de cette théocratie une conception plus pure et plus relevée, et en même temps il eut recours, pour l'établir au milieu de la famille de Jacob comme la loi fondamentale, à des moyens plus dignes du ministère de l'esprit et de la parole dont il était revêtu.
Jusqu'à cette époque les prophètes, en combattant pour le monothéisme jéhovique contre l'idolâtrie, avaient eu principalement en vue le triomphe des cérémonies mosaïques. Relever les autels de l'Éternel sur les ruines de ceux des divinités étrangères et des images d'Élohim, telle était l'affaire essentielle qu'ils poursuivaient. Ce n'est pas qu'ils n'attachassent pas au culte de Jéhovah des idées morales ; ils étaient convaincus certainement que la nation serait meilleure, quand elle reconnaîtrait l'Éternel pour son maître et
son Dieu : je n'en veux pas d'autre preuve que la malédiction que, après le meurtre de Naboth, Élie jeta sur la famille d'Achab1. On ne peut se dissimuler cependant qu'ils ne se faisaient guère qu'une idée concrète du mosaïsme qui se présentait à leurs yeux principalement comme un ensemble de pratiques rituelles et d'institutions légales. Désormais ils se proposeront moins de fonder un culte officiel extérieur, consistant en des cérémonies prescrites, que de faire régner parmi les descendants de Jacob une religion de la conscience, capable de faire sentir son influence sur la vie tout entière". S'ils s'élèvent toujours contre l'idolâtrie chaque fois qu'elle se produit, ils ne tonnent pas avec moins d'énergie contre les juges prévaricateurs, les grands avides, insolents et cruels, les prêtres intéressés, contre tous ceux qui , dans de plus humbles conditions, n'obéissent qu'à leurs instincts égoïstes et pervers. La cause de la théocratie et celle de la morale sont inséparables pour eux, et les idoles qu'il s'agit de renverser ne sont pas moins celles qui s'élèvent dans les bocages et sur les hauts lieux, que celles que l'homme dépravé porte au fond du cœur et auxquelles il sacrifie l'honneur et la vertu '\ Désormais, fait remarquer M. Ewald, le prophétisme saisit
« 1 Rois, xxi, 19 et suiv. Comp. 2 Rois, v, 27.
2 Eisenlohr. Das Volk Israël unter der Herrsch, der Kœnige, t. n, p. 227.
3 Joël, nr 12; Esaïe,\Liv,20; Jér.w ,14; Ezéch .xiv,3-8.
les vérités éternelles d'une manière plus pure et plus intime, et son action sur les hommes fut dans une harmonie plus réelle avec ses principes'. C'est surtout à partir de ce moment qu'il exerce véritablement le ministère de l'esprit et de la parole.
Le savant auteur de Y Histoire du peuple d'Israël explique cette tendance nouvelle par les modifications survenues dans l'état moral des descendants de Jacob. La longue prospérité du règne de Jéroboam II, qui occupa le trône pendant cinquante-trois ans, et dont les premières années furent marquées par des victoires éclatantes, apporta, selon lui, la démoralisation dans le peuple d'Israël. Aussi les prophètes eurent dès lors à élever la voix, moins encore contre les infidélités des rois au culte de Jéhovah que contre la décadence des mœurs. Ce fut là un changement considérable dans le prophétisme, et ce changement s'accomplit aussi bien dans le royaume du midi que dans celui du nord 2.
Cette explication est certainement fondée. Elle se justifie d'une manière très-satisfaisante par le ton général des prophéties du vin' siècle avant l'ère chrétienne, principalement par les écrits d'Osée et d'Amos3. Je serais cependant enclin à chercher une
i Ewâld, Geschichte des Volkes Israël, t in, p. 568 et 469,
2 Ewald, ibid., t. m, p. 565.
3 Osée, il, 1, 2, 11, 14; iv, 8, 9, etc.; Amos, iï: 7. 8: y, 7 , 11. n?, 15; vi, 4, 6, etc.
des causes de cette transformation du prophétisme dans le prophétisme lui-même : je veux dire dans son propre développement intérieur. Quand on tient compte de ce fait, sans le moindre doute fort considérable, qu'aucun des hommes de Dieu de l'époque précédente ne nous est connu comme écrivain, et que les magnifiques compositions qui seront toujours considérées comme un des plus beaux titres de gloire de la prophétie en Israël, appartiennent toutes à ceux de l'époque actuelle, on ne peut s'empêcher de supposer dans ces derniers une culture littéraire dont les premiers avaient manqué ou qu'ils avaient dédaignée1. On voit dans leurs écrits des combinaisons de pensée et de formes qui trahissent une main exercée. Il en est qui ont été remaniés à plusieurs reprises 2 ; quelques-uns même sont arrivés jusqu'à nous dans des rédactions quelque peu différentes3. Enfin, les imitations et les réminiscences des ouvrages antérieurs 4 nous indiquent un travail plus considérable qu'on ne l'aurait attendu d'hommes dont la vie fut, en général, si agitée.
Peut-être convient-il d'ajouter que la supériorité
1 Knobel, Der Prophetismus der Hebrœr,, t. n, p. 27.
2 Jérémie, xxx,2; xxxvi, 2-4, 28-32.
3 De Wette, Einleit. in das alte Testam., p. 324; Dahler, Jérémie traduit sur le texte original, t. n, p. 64-73, 189, 205. Ces différences pourraient bien être cependant le fait de mains étrangères.
* De Wette, Einleit. in das alte Testam., p. 324, 325, 369.
SLR LA BIBLE 889
de leur culture pourrait bien avoir, jusqu'à un certain point, sa raison dans le milieu dans lequel ils vécurent. A une exception près, qui n*est pas même bien prouvée \ tous les prophètes dont il nous reste des écrits appartiennent au royaume de Juda. Serait-il téméraire de supposer que les traditions du génie poétique de David et de la science, ou du moins de 1" amour de la science de Salomou, n'étaient pas encore entièrement effacées à Jérusalem? Il est probable, dans tous les cas. que le royaume du sud fut en général plus policé que celui du nord, auquel un gouvernement militaire, prolongé pendant deux siècles, avait dû communiquer une certaine rudesse de mœurs.
En tenant compte de tous ces faits, il est possible, ce me semble, de s'expliquer comment il se fit que les prophètes de la période qui s'étend d'Esaïe et de Michée à la captivité de Babylone, entendirent la théocratie dans un sens spiritualiste presque absolument inconnu aux hommes de Dieu de l'âge précédant. Quoi qu'il en soit de ces explications, un fait est certain, c'est que nous rencontrons ici le plus parfait développement auquel ait jamais atteint la prophétie en Israël. On peut assurer sans la moindre hésitation que le prophétisme ne s'est élevé nulle part à un aussi haut degré de perfection.
1 De Wette, Einleit. in dos alte Testa/m., p. 347 et 348.
Une différence analogue à celle que je viens de constater entre les vues des prophètes de l'époque précédente et ceux de l'époque actuelle, se montre avec non moins d'évidence entre les moyens employés par les uns et ceux dont se servent les autres pour la défense du monothéisme mosaïque. Jusqu'à ce moment, les prophètes avaient été avant tout des hommes d'action '. On les a vus mêlés à tous les mouvements politiques, qu'ils provoquaient parfois eux-mêmes ou dont ils profitaient d'ordinaire dans l'intérêt de la cause sainte qu'ils soutenaient2. On dirait que leur unique préoccupation était d'appeler au trône un roi selon leur cœur, disposé, sous leur direction, à proscrire les cultes étrangers et l' idolâtrie et à faire dominer le jéhovisme. Les hommes de Dieu renoncent désormais à ces mesures violentes. La religion doit triompher, non par la force brutale d'un roi, mais par l'adhésion volontaire des cœurs. Aussi en appellent-ils uniquement au sentiment religieux et moral. Au lieu d'user leurs forces en des conspirations permanentes contre de nouveaux Achab, ils prêchent la repentance et la conversion 3 ; ils reprochent au peuple, avec des accents pathétiques, son ingra-
1 Herder, Hist. de h poésie hébraïque, p. 301.
2 Eichhorn, Biblioth. der biblischen Litterat., t. iv, p. 163 et suiv.
3 Joël, ii, 12-17; Osée, xn, 7; xiv, 1 et 2; Esaie, i, 16-20; Jér., m, 14? 25; Ezéch , xiv, 6; xvm, 30-32, etc.
titude pour le dieu de ses pères, pour ce dieu qui, depuis qu'il l'a retiré du pays d'Egypte, n'a cessé de le combler de ses bienfaits ' ; ils démontrent la vanité des idoles 2, et peignent en traits de feu la grandeur et la puissance de l'Éternel 3 ; en un mot, ils travaillent à l'établissement de la loi de Jéhovah dans la maison de Jacob, en s' efforçant d'inspirer à tous ses enfants l'horreur du mal et l'amour du bien \
Une circonstance particulière contribua, sans le moindre doute, sinon à faire naître, du moins à fortifier ce spiritualisme. On a vu que la politique des rois d'Israël leur défendait d'établir dans leur royaume le monothéisme mosaïque dans toute sa pureté. Les rois de Juda n'avaient point de semblables motifs pour le repousser. Ceux qui le négligèrent ne furent entraînés que par des causes frivoles, par l'empire que des femmes de leur harem prirent sur leur cœur, ou encore par la puérile vanité d'imiter les mœurs et les pratiques des rois des nations étrangères. Mais il se trouva des princes plus sages et mieux inspirés qui bannirent de leur royaume les divinités étrangères, et s'appliquèrent à faire fleurir le culte de l'Éternel. Tels furent, de 877 à 759 avant l'ère chrétienne,
1 Esaie, v, 1-7; lxiii, 7-9, 11-14; Michée, vi, 3-5; Ezéch., xvi, 3-14, etc.
2 Esaie, lxi; Jér., x, 3-5.
3 Esaie, xi, 12-31 ; Nahum, i, 2-9; Jér., x, 6-16. lt Amos, v, 14 et 15 ; Habac, i, 13 et 14,
c'est-à-dire pendant plus d'un siècle, Joas, Amasias, Osias et Jotham, qui, malgré quelques chutes et quelques écarts, favorisèrent cependant le culte lévitique. Plus tard, Ezéchias (728-699 avant J.-C), « fit ce qui est droit devant l'Éternel comme avait » fait David, son père1. » Son fils Manassé commença son règne par « reconstruire les hauts lieux » que son père avait démolis et par dresser des au- » tels à Baal et à toute l'armée des cieux2 ; » mais l'adversité le ramena au dieu de ses pères, et, dans la seconde moitié de son règne, « il rebâtit l'autel de » l'Éternel et commanda à Juda de servir le dieu » d'Israël 3. » On sait que son petit-fils Josias travailla avec non moins d'ardeur à la restauration religieuse \
Malheureusement, ces rois paraissent avoir eu plus de zèle religieux que d'intelligence véritable du raosaïsme. La plupart d'entre eux subirent plutôt l'influence des prêtres que celle des prophètes5, et sous l'action du sacerdoce, le formalisme domina dans la religion. Peut-être aussi faut-il attribuer en partie
i 2 Chron., xxix, 2-11,
2 2 Chron., xxxm, 2-7.
3 2 Chron., xxxm, 12-16.
4 2 Chron.. xxxiv et xxxv.
5 2 Chron., xxvi, 2, 3, 12, 15, 17, 18. Cependant Ezéchias paraît avoir été sous l'influence d'Esaïe, et pendant un certain temps Osias avait été sous la direction d'un prophète nommé Zacharie. 2 Chron,, xxvi, 6.
SLR LA BIBLE 393
cet effet au prestige que les cérémonies pompeuses du culte devaient exercer sur les esprits à Jérusalem. Ce ne fut pas tout encore : la faveur que les rois accordaient à la religion fit naître l'hypocrisie ' qui, d'ailleurs, marche toujours sur les pas du formalisme. 11 arriva ainsi que, dans le royaume de Juda, la religion ne fut pour les uns qu'un vain cérémonial extérieur, et pour les autres qu'un masque sous lequel ils cachaient leurs vices. On ne peut douter que ce double mal n'ait contribué, par une sorte de réaction, à fortifier les prophètes dans leur conception spiritualiste de la religion. Et ce qui peut presque en être une démonstration, c'est que le spiritualisme prophétique crût dans la même mesure que le formalisme et l'hypocrisie.
Jérémie, sensiblement inférieur à Esaïe pour les dons de l'intelligence, le dépasse cependant par une conception plus spiritualiste encore des choses religieuses. D'où vient cette supériorité, sinon de ce qu'il vivait à une époque dans laquelle dominait le piétisme vide et creux qui caractérise la restauration religieuse de Josias ? La prédominance du formalisme et de l'hypocrisie parmi les enfants de Jacob devait provoquer, par une réaction inévitable, une opposition énergique de la part des prophètes. Cette tendance est encore bien marquée dans Ezéchiel,
1 Esaïe. xxix, 13; Ezéch, xiv, 1-8.
quoique par suite des malheurs du temps, les idées religieuses commençassent à se modifier, et que l'exubérance de l'imagination de ce prophète le portât, par une pente naturelle, à concevoir la religion sous des formes concrètes.
Dès le commencement du huitième siècle avant l'ère chrétienne, Osée déclarait que l'Éternel préfère la miséricorde aux sacrifices, et la connaissance de Dieu aux holocaustes'; et Amos, que l'Éternel repousse les oblations de ceux qui aiment le mal et haïssent le bien, qu'il ne prend pas plaisir à leurs fêtes solennelles, et qu'il est sourd au bruit de leurs cantiques2. Michée s'exprime plus catégoriquement encore :
Avec quoi préviendrai-je Jéhovah
Et me prosternerai-je devant le Dieu souverain ?
Le préviendrai-je avec des holocaustes?
Avec des veaux d'un an ?
Jéhovah prendra-t-il plaisir à des milliers de moutons
Ou à dix mille torrents d'huile?
Donnerai-je mon premier-né pour mon crime,
Et mes autres enfants pour les autres péchés de mon âme?
Homme, il te déclare ce qui est bon.
Et qu'est-ce que Jéhovah demande toi,
« Osée, vi, 6.
2 Amos, y, 11,12, 15, 21,23.
Sinon de faire ce qui est droit,
D'aimer sa miséricorde
Et de marcher dans l'humilité avec ton Dieu ' ?
Esaïe ne s'élève pas avec moins de force contre le formalisme. Que l'on me permette de citer le passage suivant qu'il met dans la bouche de l'Éternel :
Cessez d'apporter des offrandes trompeuses.
L'encens m'est en abomination.
Vos néoménies, vos fêtes solennelles,
Mon âme les hait.
Elles me sont désagréables ;
Je suis las de les supporter.
Aussi lorsque vous étendez vos mains,
Je détourne mes yeux de vous.
Vous multipliez en vain vos requêtes,
Je ne les exaucerai point.
Vos mains sont pleines de sang...
Lavez-vous, nettoyez-vous,
Otez de devant mes yeux la malice de vos actions ;
Cessez de mal faire,
Apprenez à bien faire ;
Recherchez la droiture.
Protégez celui qui est opprimé ;
Faites droit à l'orphelin ;
Défendez la cause de la veuve.
Venez alors et débattons nos droits.
1 Michée, vi, 6-S.
Quand vos péchés seraient comme l'écarlate,
Ils seront blanchis comme la neige.
Et quand ils seraient rouges comme le cramoisi,
Ils deviendront blancs comme la laine '.
La loi morale est ainsi mise au-dessus de la loi cérémonielle , et celle-ci n'a de valeur que par cellelà. Jérémie va plus loin encore. Jérémie, ne l'oublions pas, était cependant de la tribu sacerdotale. Le prophète l'emporte chez lui sur le prêtre. Nonseulement il déclare, avec Osée, Michée et Ésaïe, que les sacrifices et les holocaustes de ceux qui ne sont pas attentifs à la parole de Dieu ne sauraient plaire à l'Éternel2, mais encore il enseigne que la loi donnée autrefois par Dieu à la famille d'Israël ne se rapporte nullement aux cérémonies du culte, mais aux sentiments moraux et aux directions de la conscience.
Ainsi a dit l'Éternel des armées, le Dieu d'Israël :
Multipliez vos holocaustes et vos sacrifices,
Et rassasiez-vous de la chair des victimes.
Ce n'est pas là ce que j'ai ordonné à vos pères,
Après que je les eus fait sortir de l'Egypte.
Je ne leur ai pas prescrit de règles
Sur les holocaustes et les sacrifices,
Mais voici ce que je leur ordonnai :
« Écoutez ma voix, leur ai-je dit,
i Esaïe, i, 11-18 Jérémie, vi, 19-21 ; xiv, 11 et 12.
Alors je serai votre Dieu,
Et vous serez mon peuple.
Marchez dans toutes les voies
Que je vous prescrirai,
Afin que vous vous en trouviez bien '. »
Cette voix, Dieu Fa fait entendre à Israël par ses serviteurs les prophètes 2, et ce que les prophètes lui ont enseigné, ce n'est pas d'avoir une vaine confiance en son titre de peuple élu et de se glorifier d'avoir reçu la loi de l'Éternel 3, c'est de travailler à purifier son cœur et à rechercher la loyauté, la justice, la charité*. Ce peuple n'est circoncis que dans sa chair ; il est resté incirconcis de cœur 3 ; voilà le crime que Jérémie lui reproche.
C'est en vain que l'Israélite croirait se racheter de ses fautes par quelques sacrifices. « Comment, s'écrie » le prophète, vous volez, vous tuez, vous commet- » tez des adultères, vous faites de faux serments, » vous offrez de l'encens aux dieux étrangers , et
1 Jérémie, vu, 20-23; comp. Exode, xv, 26 ; xix, 5; xx, 2- 17; Dahler, Jérémie trad. sur le texte original, t. i, p. 87 et 88.
2 Jérémie, vu, 25.
3 Ibid., vin, 8.
4 Ibid., ix, 2-5.
5 Jérémie, ix, 24-26; vi, 10; Dahler, ibid.; t. i, p. 100 et 101; compar. Deut., x, 16. J'ai déjà fait remarquer que cette locution est employée par les prédicateurs du christianisme. Actes, vu, 5; 1 Rom., n, 25-27; m, 29; 1 Corinth., vu, 18, 19; Coloss., ii, 11, 13; m, 11.
» après cela vous venez vous présenter devant l'Éter- » nel, dans le temple qui porte son nom, et malgré » toutes les abominations que vous avez commises, » vous dites : Nous serons délivrés ' î Non, non, vous » vous abusez vous-mêmes en disant : C'est ici le » temple de l'Éternel! Ce n'est qu'à la condition de » réformer votre conduite et vos actions, de rendre » justice à ceux qui plaident, de ne faire aucun tort » à l'étranger, à l'orphelin et à la veuve, de ne pas » répandre en ce lieu le sang innocent, de ne pas » suivre les dieux étrangers : ce n'est qu'à cette con- » dition que l'Éternel vous maintiendra dans ce pays » qu'il a donné à vos pères 2. »
A l'époque où vivait Ezéchiel, la tendance formaliste, qui devait être le caractère dominant de la période juive, commençait à se dessiner très-nettement. Ce prophète ne sut pas s'y soustraire entièrement, et sous ce rapport, il forme la transition entre les prophètes antérieurs à la captivité de Babylone, et ceux qui vécurent au moment de la restauration de la nation. Le spiritualisme des Ésaïe et des Jérémie a laissé cependant dans ses sentiments religieux des traces encore bien marquées. Il en est, pour ainsi dire, le dernier écho au milieu des israélites déportés dans la Babylonie. « L'âme qui péchera, leur dit-il,
1 Jérémie, vu, 9 et 10.
a Jérémie, vu, 4-6; Dahler, Jérém. trad., t. î, p. 84 et 85 ; compar. Ps l, 7-23.
» sera celle qui mourra, et l'homme qui persévérera » dans la justice sera certainement celui qui vivra f. » Convertissez-vous, détournez-vous de vos iniqui- » tés ; jetez loin de vous tous vos péchés, faites- vous » un cœur nouveau et un esprit nouveau. Et pourquoi » mourriez-vous, ô maison d'Israël? Je ne prends » point plaisir, dit l'Éternel, à la mort du méchant, » mais plutôt à ce qu'il se détourne de sa mauvaise » voie et qu'il vive 2. »
Est-il nécessaire de faire remarquer que le prophétisme touche ici aux limites mêmes du christianisme? Un Dieu qui ne se plaît qu'à la pureté morale, qui ne demande au pécheur que la repentance et la conversion ; point d'autre obligation imposée à l'homme que l'horreur du mal et l'amour du bien ; la justice et la bienveillance poussées jusqu'à la charité dans le sens le plus élevé de ce mot ; le sentiment religieux mis audessus de toute espèce de cérémonialisme ; que manque-t-il encore pour que cet enseignement des prophètes soit égal à celui de Jésus-Christ? Rien qu'une chose, de grande importance, il est vrai, mais qui devait être, ce semble, la conséquence inévitable de ces principes du prophétisme. Il ne lui manque que d'être entendu dans un sens encore plus spiritualiste.
i Ezéch., xvni, 4-9. 30, 31 ; xxxm, 12-19. 2 Ezéch., xviii. 30-32: xxxm. 11 : de Wette. Bibl. Dogmat., §132.
Que le règne de Dieu renfermé dans la maison de Jacob brise le cercle dans lequel il est contenu, et qu'il devienne une théocratie universelle, c'est-à-dire le règne de Dieu au milieu de la race humaine tout entière ; qu'au lieu de ne porter que sur les choses de la vie terrestre, il s'étende aussi et surtout sur le champ infini de la vie spirituelle, et l'idée chrétienne telle qu'on la voit se formuler plus tard apparaît alors dans toute sa plénitude.
Il faut maintenant parler des obstacles qui s'opposèrent à la prédication prophétique. La vie des prophètes fut un combat, et les armes mêmes dont ils se servirent furent tournées contre eux. Ils eurent d'abord pour adversaires les prêtres auxquels la piété des rois , qui se déclarèrent pour le monothéisme, donna une influence qu'ils n'avaient pas dans les anciens jours. Cette opposition des prêtres s'explique facilement. Le sacerdoce ne valait que par les cérémonies du culte qui lui étaient exclusivement confiées, et les prophètes n'accordaient à ces cérémonies qu'une importance secondaire. De là, entre les hommes de Dieu et les descendants de Lévi, une lutte dont on trouve des traces nombreuses dans les écrits des prophètes \
1 Jérémie,xx, 1 et2 ; xxm, 11, 33, 35 ; xxxvi, 7-9, 11 ; Osée, v, 9-11; vi, 1 et 2. Les livres historiques qui se rapportent à cette époque (le second des Rois et le second des Chroniques) ne font aucune mention de ces discussions entre les prophètes
Tout l'avantage était du côté du sacerdoce. A Jérusalem, centre du culte lévitique, il occupait une position brillante ; il en imposait à la foule par la majesté et la sainteté de ses fonctions. Il formait d'ailleurs un corps bien organisé, lié par des intérêts communs, et possédant des privilèges étendus, tandis que les prophètes, à une époque où les écoles fondées par Samuel et relevées par Elie n'existaient plus, à ce qu'il paraît, n'étaient reliés entre eux par aucun lien extérieur, et n'avaient d'autre prestige que celui qu'ils pouvaient devoir à leur mérite personnel et à la valeur de leur enseignement, genre de prestige qui produit peu d'effet sur la multitude. Enfin le sacerdoce se trouvait dans cette situation favorable d'être, en général, toléré par ceux qui favorisaient l'idolâtrie, mais qui craignaient d'ordinaire de porter la main sur un culte établi, et de jouir de la protection particulière de ceux des rois qui étaient dévoués au monothéisme et qui lui devaient le plus souvent leur éducation. Les prophètes, au contraire, étaient haïs par les uns comme des ennemis dangereux, et repoussés par les autres comme des conseillers importuns.
et les prêtres. C'est que ces livres furent rédigés après que la prophétie fut éteinte et sous l'influence du sacerdoce, qui n'avait aucun intérêt à les rappeler, qui peut-être même n'en avait plus un souvenir bien précis. On voit cependant que, dans ces livres, le prophète est, en général, subordonné au prêtre et n'occupe pas la première place,
Une opposition à l'enseignement spiritualiste des hommes de Dieu, faite au nom d'un cérémonialisme religieux plein de séductions pour la foule, et conduite par des prêtres dont le caractère inspirait le respect, devait être nécessairement redoutable. Elle le devenait bien plus encore, quand on voyait le sacerdoce soutenu dans ses prétentions et dans ses tendances par un grand nombre de prophètes. Qu'étaient donc ces prophètes qui se rangeaient du côté du sacerdoce, des" grands et des rois, contre les Ésaïe, les Michée , les Jérémie, et que ceux-ci appellent des prophètes de mensonge, de faux prophètes? C'étaient tout simplement des hommes qui remplissaient, au point de vue de la religion populaire, un ministère analogue à celui que les hommes de Dieu exerçaient au point de vue du mosaïsme. L'élohisme avait ses prophètes, comme le jéhovisme avait les siens '. Les premiers paraissent avoir été en beaucoup plus grand nombre que les seconds 2. Les noms de quelquesuns d'entre eux nous ont été conservés 3.
L'inimitié la plus profonde régnait entre les prophètes du culte populaire et les prophètes mosaïques ; et cela se comprend : les uns et les autres défen-
1 Le culte de Baal avait également ses prophètes.
2 Michée, m, 11; Esaie, xix, 10; Jer., xiv, 13 etsuiv.; xvm, 18 et suiv. ; xxm, xxvi,19 et suiv. ; Ezéch., xm, xxn, 25 et suiv., etc.
» Jérémie, xxvm, xxix, 11, 14 et suiv.
daient des principes et des intérêts différents. Les cérémonies du culte au-dessus desquelles les Michée, les Ésaïe, les Jérémie mettaient hardiment le sentiment moral, les prophètes de mensonge, comme les appellent les livres sacrés, s'attachaient à en relever la valeur, en en montrant l'origine divine, et à en faire remonter l'efficace aux promesses de Dieu. Quand Ésaïe criait que le sang des boucs n'efface pas les crimes, quand Jérémie déclarait que le sacrifice offert avec des mains impures est sans valeur, les prophètes élohistes rassuraient le peuple en lui répétant qu'il suffisait de se présenter dans la maison de Dieu pour être délivré \ « La loi, disaient-ils, est toujours entre les mains du sacrificateur. » Pourquoi ferait-on attention aux discours de ceux qui annoncent d'autres doctrines 2 ? Et comme l'homme trouve toujours plus commode de se rendre agréable à Dieu par des sacrifices que par une conduite droite, ces exhortations fallacieuses étaient accueillies avec plus de faveur par la foule ignorante et légère que les sévères discours des austères disciples de Moïse.
Sur le terrain de la politique, l'opposition des prophètes du culte de la majorité de la nation n'était ni moins vive, ni moins insensée. Du moment que la famille d'Israël avait été en contact avec de grands
i Jérémie, vu, 10.
* Ibid., xviii. 18.
empires, il n'avait pas été difficile aux prophètes de l'Éternel de comprendre que des États aussi insignifiants que les royaumes de Juda et d'Israël étaient sans cesse menacés de tomber sous les coups de l'un ou de l'autre de ces redoutables voisins. Aucun secours humain n'était capable de les protéger et de les sauver. Mais ce qui était impossible à la main de l'homme, l'Éternel pouvait l'accomplir. Cette confiance en Dieu était d'ailleurs une conséquence naturelle des idées théocratiques. Elle fut le point de départ de la politique des prophètes mosaïques. Ils annonçaient sans cesse au peuple qu'il n'y avait point de salut à attendre que de la main de Dieu. Les prophètes élohistes invoquaient bien aussi la protection divine ; mais ils ne dédaignaient pas les calculs de la sagesse humaine, et, dans leur habileté mondaine, ils conseillaient de chercher dans l'alliance d'un des puissants monarques voisins un appui contre les menaces et la prétention des autres.
C'était aussi un enseignement constant de Moïse et une conséquence même des croyances théocratiques que l'Eternel ne soutiendrait son peuple qu'autant que celui-ci serait fidèle aux conditions de l'alliance traitée en Horeb. Si l'on voulait donc avoir en l'Éternel un allié invincible, il fallait observer avec soin la loi qu'il avait donnée. Les prophètes de Jéhovah ne cessaient de le répéter. Mais c'est en vain qu'ils annonçaient que l'impiété, l'idolâtrie et les
vices du peuple attireraient à la fin un orage terrible sur la maison d'Israël. Quand la foule se troublait à ces menaces, les prophètes de mensonge dissipaient ses craintes, en lui rappelant qu'Israël était le peuple élu de Dieu. Comment serait-il possible, s'écriaientils, que la maison de l'Éternel devînt semblable à Scilo, et que la ville sainte fût désolée et réduite en un désert '? « J'ai eu un songe; j'ai eu un songe, » répétaient-ils sans cesse. L'Éternel l'a dit; vous sc- » rez heureux. Il ne vous arrivera point de mal 2. »
Dès le principe, les hommes de Dieu avaient donné aux rois de Juda le conseil salutaire de se tenir à l'écart, et de ne prendre parti ni pour l'Egypte ni pour Babylone. Cette neutralité était peut-être difficile ; elle n'était pas absolument impossible. L'Egypte et l'Assyrie pouvaient vider leurs différends sans envahir la Judée. Pharaon Néco le reconnut lui-même quand il fit dire à Josias, qui prétendait arrêter sa marche : « Qu'y a-t-il entre moi et toi , roi de Juda? Ce n'est » pas à toi que j'en veux aujourd'hui , mais à une » maison qui me fait la guerre3. »
Ce qui est certain , c'est que les rois de Juda ouvrirent eux-mêmes leur pays aux Assyriens , en réclamant leur secours contre la ligue des rois d'Israël
1 Jérémie, xix-xx, 6; xxvi, 9.
2 Ibid., xxiu, 17,25, 31.
2 Chron., xxxv, 21.
et de Damas ' . Le résultat de cette politique imprudente fut qu'au lieu de deux petits princes auxquels il pouvait tenir tête , Juda eut à compter avec un puissant monarque dont il fut bientôt le tributaire, et qui, ainsi que le fait remarquer l'auteur du second livre des Chroniques, l'opprima, bien loin de le rendre plus fort 2.
Dès ce moment, la ligne de conduite des rois de Juda semblait toute tracée. Il fallait subir, de crainte de plus grands malheurs, la domination des Assyriens et ensuite celle des Chaldéens, qui prétendirent succéder aux droits de ceux-ci sur la Judée. Telle était l'opinion des hommes de Dieu. Ce ne fut pas celle des rois. Ils crurent pouvoir s'affranchir du joug des Babyloniens en s' appuyant sur l'Egypte3; ils s'engagèrent ainsi dans la politique compromettante qui avait déjà perdu le royaume d'Israël, et qui devait finir par amener la ruine du royaume du midi. Les prophètes en signalèrent en vain les dangers.
Soumise à l'Egypte, la Judée courait le risque d'être absorbée et de n'être plus qu'une province de l'empire des Pharaons. Sous la domination des Chaldéens, elle conservait sa nationalité au prix d'un tribut annuel plus ou moins onéreux, et par conséquent
2 Rois, xvi, 7; 2 Chron., xxvm, 16.
2 Chron., xxvm, 20.
2 Rois, xvin, 21.
SUR LA BIJSLE ^07
son indépendance intérieure, c'est-à-dire ses lois, ses mœurs, son culte. L'envoyé de Sennachérib avait représenté à Ezéchias que l'Egypte était un roseau qui se briserait sous la main qui s'appuierait sur elle et qai la blesserait1. Les hommes de Dieu en étaient convaincus2, et il faut ajouter qu'il y avait à Jérusalem un parti qui partageait leur sentiment3. Et cependant, en soutenant une politique qui pouvait seule prévenir la ruine complète de la maison de Jacob, les prophètes semblaient aux yeux de la foule des ennemis de l'indépendance nationale, peut-être des traîtres vendus aux rois de Babylone*. Cette accusation ne leur fut pas épargnée.
Les faux prophètes appuyaient vivement l'alliance égyptienne, probablement parce qu'elle entrait dans les vues des rois de Juda, et qu'elle flattait l'orgueil national du peuple, qui la croyait nécessaire pour reconquérir l'indépendance. Même au moment où le royaume de Juda est sous la plus complète dépendance des Ghaldéens, ils s'écrient avec la plus étonnante'assurance : é II n'y a rien à craindre du roi de »Babylone, vous ne lui serez point assujettis5. » Et cependant le roi sous le régne duquel se tenaient ces
» 2 Rois, xvm, 21 ; Esaie, xxxvi, 6.
2 Esaie, xxx, xxxi, 1-8; Ezéch., xxix, 6-8.
3 Knobel, De Prophetismus der Hebrœer, t. u, p. 239.
4 Jérémie, xxxvn, 12 et 13.
* Ibid., xvu, 6-15.
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discours ne devait la couronne qu'à Nabucadnezar ; son prédécesseur était captif à Babylone, et l'élite de la population avait été déportée sur les bords de l'Euphrate1. Les faux prophètes ne doutent de rien. « Voici ce que dit l'Éternel, le souverain des deux, » le Dieu d'Israël, annonce l'un d'eux au peuple : je » briserai le joug de Babylone dans deux ans, »je ferai rapporter en ce lieu tous les vases du «temple de l'Éternel, que Nabucadnezar a emportés » à Babylone. Je ferai revenir Jeconyah , fils de » Jojakim, roi de Juda, et avec lui tous les captifs » transportés de Juda à Babylone. .Car, a dit l'Éternel, je briserai le joug du roi de Babylone2. »
Que pouvait faire le peuple au milieu de ces prédictions et de ces enseignements contradictoires ? Il voyait des deux côtés des prophètes prétendant également parler au nom de l'Éternel, se donnant au même titre pour ses envoyés, et, ce qui était le plus fâcheux, s' excommuniant mutuellement et se traitant les uns les autres de prophètes de mensonge 3. On sait depuis longtemps de quel côté était la vérité. Il n'était pas aussi facile alors de le discerner, et, dans son embarras, le peuple se rangeait, comme c'est
1 2 Rois, xxiv, 11-16; 2 Chron., xxxvi, 9 et 10.
2 Jèrémie, xxxvm, 2-4; Dahler, Urémie trad., t. i, p. 57, 93, 119, 211, 212, 241.
3 Jérémie, xxix, 26 et 27; xxm, 18; Dahler, ibid., t. i, p. 137 et 209.
l'ordinaire, du côté de ceux qui flattaient ses préjugés et sa vanité nationale.
Ces luttes entre les prophètes eurent un résultat encore plus déplorable. Les descendants de Jacob s'y habituèrent ; ils finirent par les considérer comme des espèces de spectacles publics auxquels ils assistaient en amateurs presque désintéressés sur le fond même de la question débattue, et en juges plus ou moins éclairés du talent avec lequel elle était discutée. Ézéchiel nous a laissé un tableau fort piquant de la manière dont on appréciait de son temps les prophètes. Le peuple faisait de leurs discours l'objet de ses entretiens sur les places publiques et sur le seuil des maisons. Le voisin disait à son voisin, l'ami à son ami : « Venez, je vous prie, écouter quelle est la parole qui procède de l'Éternel. » Ils accouraient alors en foule autour de l'orateur sacré ; se plaçant devant lui, ils écoutaient ses paroles, mais ils ne les mettaient pas en pratique. Ils en faisaient bien plutôt le sujet de leurs plaisanteries. Le prophète était pour eux comme un homme qui chante des airs agréables, dont la voix est belle, et qui excelle dans l'art de toucher d'un instrument1.
1 Ezéchiel, xxxm, 30-32.