DES PRINCIPES GÉNÉRAUX DU MOSAISME
Il n'est pas de législation qui présente une aussi parfaite unité de vues que le mosaïsme. Tous les détails se rattachent à quelques idées générales avec autant de cohésion que des conséquences aux principes d'où elles dérivent logiquement. Ces idées générales ont été si nettement conçues dès l'origine, que leur auteur a pu leur subordonner bien des institutions empruntées à une organisation sociale différente, sans que l'originalité de son œuvre en éprouvât la moindre atteinte ; et elles ont laissé une si profonde empreinte sur l'ensemble de sa législation que les remaniements successifs qu'elle a pu subir, à diverses époques, en certaines de ses parties, ne se sont jamais écartés de l'esprit primitif et n'en ont pas altéré l'unité première.
On chercherait en vain à nier que le législateur ne se soit pas approprié un grand nombre de pratiques et d'institutions civiles et religieuses de l'Egypte.
L'arche sainte est incontestablement une imitation des petites chapelles en bois peint ou doré dont on voit de si fréquentes représentations dans les peintures égyptiennes1. Le pectoral du grand prêtre rappelle l'image que les prêtres de l'Egypte portaient sur la poitrine2. Parmi les Hébreux, comme parmi les Égyptiens, les femmes n'exerçaient pas le sacerdoce3; les prêtres étaient également vêtus d'une robe de lin d'une blancheur éclatante4; ils avaient seuls le privilège d'entrer dans le temple proprement dit, dont l'accès était interdit aux profanes5 qui auraient été frappés d'une mort soudaine, s'ils avaient transgressé cette défense0. « C'est de l'examen des pierres précieuses qui décoraient la statue d'Ammon, dit M. Maury, que l'on tirait l'oracle. Ce mode de divination rappelle l'usage des Urim et des Thummim chez les Hébreux, lequel pourrait bien avoir été emprunté à l'Egypte7. » Chez les Hébreux
1 Champollion-Figeac, Egypte ancienne, p. 113 a, 249 a, 250 a, pi. 26; Maury, Religions de la Grèce antique, t. m, p. 267, note 4; Hérodote, u, § 63; iv, § 156; Apulée, Aur. Asin., lib. xi.
2 Champollion-Figeac, ibid., p. 113; 6 Exode, xxviu, 15-29.
3 Hérod, n, § 35.
4 Champollion-Figeac, ibid., p. 113a; Hérod., n, § 37; Exode, xxvin, 42; xx'xix, 28; Ezéch., xliv, 17.
6 Maury, ibid., t. m, p. 276 ; Nomb., xvm, 22. e Maury, ibid., t. m, p. 277.
1 Maury, ibid. , t. ni, p. 268 ; JElian., Hist. variœ, xiv, § 34 ; Phil., Vita Mosis, lib. m, dans Opéra, t. n, p. 83.
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comme chez les Égyptiens, les sacrifices et les oblations fournissaient également aux prêtres la nourriture1; les victimes devaient être sans tache ; les membres du sacerdoce étaient chargés de s'en assurer2; enfin les animaux offerts en sacrifice étaient traités à peu près de la même manière ; certaines parties devaient être consumées par le feu, tandis que d'autres revenaient à celui qui avait fait le sacrifice et servaient à un repas de famille 3.
Des prescriptions légales analogues, souvent identiques, étaient imposées aux Hébreux comme aux Égyptiens. Pour les uns et pour les autres un certain nombre d'animaux ne pouvaient servir à la nourriture. Il est vrai que la prohibition ne portait pas sur les mêmes animaux dans les deux pays, et n'était pas fondée sur les mêmes raisons. Mais c'était un péché pour les Égyptiens, dit Plutarque, de boire ou de manger ce qui était défendu4, et l'on sait qu'il en était de même chez les Hébreux 5. Les deux peuples s'accordaient à regarder le porc comme immonde. Chez l'un comme chez l'autre, les lépreux, considérés comme des êtres impurs, étaient soumis à des règlements analogues 6. Des lustrations étaient ordonnées
1 Hérod., il, §37; Lévit., vi, 16-18, 26; vu, 6 et s. ; 32-36.
2 Hérod., n, § 38 ; Lévit., xxn, 19 et suiv.
* Hérod., n, § 40; Lévit., vi, 24 et suiv.; vu, 11 et suiv. 4 Plutarch., Deusu cam., édit. Wittenbach, p. 54. & Lévit., xi, 2 et suiv.
« Hérod., il, § 47; Lévit., xm, 1, — xiv, 56; Nomb., v, 1-4.
pour certaines circonstances identiques1; il y en avait de particulières pour les membres de la classe sacerdotale2. Le deuil avait des usages semblables chez les deux nations ; les femmes se frappaient la poitrine, en poussant de grands cris, et se couvraient la tête de boue ou de cendre, et les hommes laissaient croître leurs cheveux et leur barbe3, tandis que partout ailleurs, fait remarquer Hérodote, l'usage est de se couper les cheveux en signe de deuil''. La distribution des jours par semaine5 se retrouve chez les deux nations, et Tune et l'autre les désignent par des noms analogues6. On a supposé de là que la période hebdomadaire, inventée par les Égyptiens, leur fut empruntée par les Hébreux7. L'antipathie pour les étrangers était aussi prononcée chez les uns que chez les autres8, antipathie qui n'a pas manqué de frapper les premiers écrivains grecs qui ont parlé des ieraélites9. Enfin, il n'est pas jusqu'à ces franges qui pendent au
* Hérod. , ii, § 64; Porphyre, De abstin., iv„ § 7; Exode, xix, 14, 15.
2 Porphyre, De abstin., iv, § 7; Shering, In Jom., p. 14.
s Hérod., ii, §85; Lévit., x, 6; xxi, 5, 10; Buxlorf, Synagoga judaica, cap. 35.
4 Hérod, ii, § 36; Ilias, xxm, 141; Odyss., iv, 197; Ovid.. Epist., 11.
5 Hérod., ii, §82.
e Bailly, Astron. anc, p. 366, 408 et 409. ' Hérod., trad. franc. Paris, 1858, t. i, p. 298. s Hérod., ii, § 41, trad. franc., t. i, p. 286 et 287. 9 Diodor., xxxix, 1 frag.
bas des vêtements des enfants d'Israël4, et qui ont donné lieu à tant d'hypothèses bizarres, qui ne se retrouvent au bas des tuniques de lin des Égyptiens 2.
Enfin, pour terminer cette énumération des coutumes et des cérémonies communes aux Hébreux et aux Égyptiens , énumération qu'il serait facile de prolonger3, je dirai quelques mots des sacrifices de substitution , inconnus des Hébreux avant Moïse , mais formant une partie essentielle de sa législation. Ces sacrifices étaient usités en Egypte. Hérodote nous a conservé la formule d'imprécation employée par les Égyptiens dans cette cérémonie : « Si quelque malheur, disait le prêtre en portant la main sur la tête de la victime, menace ceux qui offrent ce sacrifice, ou l'Egypte entière, qu'il retombe sur cette tête \» La formule employée par les Hébreux dans les sacrifices de substitution n'est mentionnée dans aucun passage de F AncienTestament ; mais on peut supposer qu'elle ne devait pas différer essentiellement de celle des Égyptiens ; on sait du moins que celui qui offrait un sacrifice de ce genre posait la main sur la tête de la victime, pour indiquer qu'elle devait porter la
i Nomb. , xv, 37.
2 Hérod.,11, §81.
3 Voy. J. Spencerus, De leg. hœbr. Cantabr. 1685, in-fol., principalement la troisième partie.
4 Hérod., il. §39.
peine de la transgression qu'il avait commise luimême \
De ces analogies, un grand nombre d'érudits ont conclu que la législation mosaïque était une copie plus ou moins fidèle des institutions égyptiennes 2. Je ne me dissimule pas que cette hypothèse semble trouver sa confirmation dans la tradition juive, qui représente Moïse comme élevé à la cour de Pharaon et initié à tous les mystères de la science de l'Egypte. Mais sans vouloir refuser tout fondement historique à cette tradition , qui touche cependant en tant de points à la légende, on peut du moins la regarder comme entachée d'exagération, et, dans tous les cas, c'est un fait incontestable, un fait qui éclate à chaque ligne de la législation mosaïque , que son auteur a voulu réagir contre la civilisation égyptienne et en effacer le souvenir au milieu des israélites, qui eurent longtemps pour elle une prédilection marquée. Il se peut, comme l'assure M. Renan, que les Hébreux, en leur qualité de nomades fermés à toute idée du dehors , soient restés à côté de la civilisation égyptienne sans la comprendre 3. Mais s'ils n'en comprirent ni le sens, ni la valeur, ils s'étaient cer-
i Lévit., iv, 24,29; xvi, 21.
î Hist. d'Hérod., trad. de Miot, édit. de 1858, t. i, p. 286, 287 et 303.
• Ern. Renan, Nouvelles considér. sur le caractère général des peuples sémitiques, p. 9.
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tainement habitués à en goûter les douceurs et les avantages. Il suffit , pour en rester persuadé , de se rappeler les regrets qu'ils expriment si souvent, quand ils comparent leur triste position dans le désert avec la vie qu'ils menaient en Egypte, vie qui leur paraissait sans doute odieuse, quand ils étaient sous le bâton des inspecteurs des Pharaons , mais que la misère actuelle leur fait envisager sous un autre aspect. Si plus tard ils ne parlent de ce pays qu'avec horreur, ce changement de sentiment fut l'effet du mosaïsme lui-même, qui ne fait jamais mention de l'Egypte que pour rappeler que les descendants d'Israël y furent réduits à l'état d'esclaves.
Ce n'est pas cependant que le dessein manifeste du législateur hébreu de détacher les enfants d'Israël de tout penchant pour l'Egypte puisse être invoqué comme une preuve qu'il n'emprunta pas ses lois aux institutions des Pharaons, car ce dessein aurait pu lui être inspiré seulement par le désir d'assurer l'indépendance de ses frères. Retourner en Egypte, c'était reprendre les chaînes de la servitude. Il fallait prévenir ce malheur en rendant la terre de l'esclavage odieuse à des hommes qui étaient déjà fatigués du rude apprentissage de' la liberté. Mais ce qui prouve que la législation mosaïque a une autre origine que l'organisation politique et religieuse des Égyptiens, c'est d'un côté que les analogies que l'on signale entre elles ne portent que sur des points de
détail , et , d'un autre côté , que les principes de l'une n'ont rien de commun avec les principes de l'autre.
Pour le moment, je laisse de côté ce dernier point ; j'y reviendrai plus loin ; il occupera une place importante dans ce travail, puisque je me propose d'y examiner les principes essentiels du mosaïsme. Mais il importe d'expliquer ici la présence d'éléments égyptiens dans la législation mosaïque, ne fût-ce que pour écarter les fausses inductions qu'on en pourrait tirer pour son origine.
J'ai dit que les analogies qui existent entre le mosaïsme et les institutions égyptiennes ne portent que sur des points de détail. Je dois ajouter, pour préciser cette remarque , qu'elles n'atteignent que ce qu'on pourrait appeler les voies et moyens de la vie sociale. Elles ne concernent, en effet, que des usages domestiques, des pratiques cérémonielles, des règlements de police, en un mot tous les menus rouages qui sont nécessaires à la machine sociale , mais qui n'en constituent pas l'esprit. Si l'on a égard à la position dans laquelle se trouva le législateur des Hébreux, on comprendra aussitôt comment il fut obligé d'emprunter à l'Egypte un grand nombre de ces rouages indispensables à l'existence d'un peuple. Il s'agissait pour lui d'organiser en corps de nation des familles qui ne s'étaient pas encore élevées au-dessus de la vie patriarcale et qui , tout en descendant
d'une même origine, n'avaient guère de lien commun que quelques traditions religieuses. De ces tribus nomades, il fallait faire un peuple d'agriculteurs. Cette transition , toujours difficile par elle-même, le devenait bien plus encore dans les circonstances extraordinaires dans lesquelles se trouvaient les enfants d'Israël. Elle devait être instantanée et s'exécutera la fois sur une grande échelle. On ne pouvait penser à accoutumer à la vie sédentaire une tribu après l'autre, ou seulement quelques familles destinées à donner l'exemple aux autres. Le lendemain de la conquête de la Palestine, toutes les fractions de la famille de Jacob devaient mettre la main à la charrue, travailler la part qui était échue à chacune d'elles et vivre désormais en paix des fruits de leurs champs et de leurs troupeaux.
Ajoutez que ces hommes, étrangers jusqu'à ce moment aux paisibles travaux du cultivateur, étaient encore plus malhabiles dans les arts et les métiers nécessaires à l'existence d'un peuple. Quand il fallut dans le désert construire le Tabernacle, les ouvriers qui purent exécuter ce travail furent regardés comme favorisés d'un don spécial de Dieu1, tant l'art de travailler la pierre, le bois et les métaux était rare parmi les Hébreux.
1 Exode, xxxi, 2-6; xxxv, 30-35; xxxvi, 1-8; xxxvn, 1 et suiv.; xxxvin. 22 et 23.
Dans cet état de choses, la machine sociale tout entière était à créer, pour ainsi dire, à la fois. Le législateur en emprunta les différentes pièces à la civilisation égyptienne, la seule qu'il connût et qui pût, par conséquent , lui servir de modèle. Il n'y avait, parmi les Hébreux, ni culte public dans le sens propre du mot, ni prêtre, ni temple ; jusqu'alors, chaque père de famille avait été aussi le père spirituel de sa maison. Un culte commun était maintenant nécessaire à cette foule, qu'il fallait transformer en un peuple. Le sacerdoce fut conféré à une famille ; plus tard aune tribu entière; le tabernacle fut dressé; l'Arche sainte y fut déposée ; des sacrifices réguliers furent établis. Organisation sacerdotale , ustensiles sacrés, costumes des prêtres, pratiques du sacrifice, tout fut une imitation de ce qui existait en Egypte. Les mœurs patriarcales étaient d'une simplicité extrême. Il fallut maintenant , pour maintenir l'ordre au milieu d'une multitude dont les éléments étaient loin d'être homogènes, une discipline bien autrement compliquée que celle qui avait suffi pour une famille vivant sous la tente. C'est encore à l'Egypte qu'on demanda des mesures de police. Ce n'est pas que le législateur eût pris systématiquement pour modèle les institutions égyptiennes. Quand Jéthro lui conseilla d'établir une division hiérarchique ' du pouvoir
1 Exode, xvin, 21-26.