DEPUIS LA MORT DE JOSUÉ JUSQU'AUX DERNIERS TEMPS DE LA MONARCHIE
Quand on parcourt les livres de l'ancienne alliance qui se rapportent aux événements accomplis au milieu de la famille d'Israël depuis son établissement dans la terre de Canaan jusqu'au règne de Josias, on éprouve une singulière surprise. Pendant ces dix siècles la vie des Hébreux ne présente presque aucune trace de la législation mosaïque. L'État est fondé sur d'autres principes que ceux qu'avait posés Moïse ; les rapports sociaux ne sont pas tels qu'il les avait réglés ; les idées religieuses qui dominent généralement sont précisément celles qu'il avait combattues. Le culte seul a subi son influence, et encore uniquement dans ce qu'on pourrait appeler son organisation matérielle. En un mot, sauf en ce dernier point, Moïse et sa législation n'auraient jamais existé, que l'histoire des israélites se serait déroulée à peu près telle qu'elle est présentée dans les livres saints, et si
Ton n'avait pour se renseigner sur l'homme éminent qui a posé les premières assises du spiritualisme religieux, que les livres historiques de l'Ancien Testament, il serait absolument impossible de se faire une idée de sa vie et de son œuvre.
Ce fait est trop extraordinaire, trop opposé à la manière dont on se représente d'ordinaire l'histoire des Hébreux, pour qu'il ne soit pas nécessaire de l'établir d'abord dans tout son jour. J'essaierai ensuite de l'expliquer.
Commençons par ce qui concerne le culte. J'ai dit que c'est ici, mais seulement ici, que l'on aperçoit une action de la législation mosaïque : je veux parler, on le comprend, de l'édification du temple de Jérusalem et du service lévitique qui y fut organisé d'après les prescriptions contenues dans l'Exode et dans le Lévitique. Mais il s'écoula cinq siècles avant que les plans de Moïse sur ce sujet fussent réalisés. Pendant la longue période des juges (de 1554 avant Jésus- Christ jusqu'à 1080), le culte de Jéhovah n'a point de centre fixe ; il n'est même pas bien certain qu'il ait existé quelque part, du moins d'une manière sui-
vie, et il est positif qu'il n'était pas celui de la masse de la nation. Après la mort de Josué et des anciens qui avaient aidé Moïse dans le gouvernement des tribus d'Israël, et dont quelques-uns survécurent à son successeur1, l'unité ou le lien fédéral maintenu jusqu'alors se rompit ; chaque tribu reprit son indépendance primitive, se gouverna d'après des coutumes traditionnelles, et la famille d'Israël présenta un spectacle assez analogue à celui qu'on peut voir encore parmi les tribus nomades des déserts de l'Arabie et de la Libye '-'. Dans cet état de choses, les générations qui, selon l'expression de l'Ecriture, n'avaient pas connu l'Eternel, ni les hauts faits qu'il avait accomplis en faveur d'Israël 3, adoptèrent les divinités et les cultes des Cananéens4. Les héros que Dieu suscita parfois pour rendre l'indépendance à la maison de Jacob ne suivirent pas mieux que la foule les commandements de Moïse, et sans tomber dans le polythéisme cananéen, ils rendirent au Dieu de leurs pères un culte qui était un mélange d'idolâtrie et de quelques pratiques lévitiques. Gédéon bâtit, il est vrai, à Ophra, un autel à Jéhovah s ; mais bientôt après il établit au
i Josué, xxiv, 31; Juges, n. 7.
» Bible de Cahen, t, vu, p. 215 et 216. 1 Josué, xxiv, 31 ; Juges, n, 10.
* Juges, ii, 2, 3, 10, 11, 12. 13, etc. ; m, 7; vi, 1, 10; vin, 33; x, 6, 10, 13.
s Ibid., vi, 21 et 26
même lieu un culte idolâtrique !. Les éphods et les idoles d'Elohim ne furent pas rares à cette époque2. Les lévites eux-mêmes prêtèrent leur ministère à des cérémonies proscrites par la loi 3. Et, ce qu'il y a de plus étrange, c'est que l'on ignorait complètement que l'on violait les ordonnances de Moïse ; on croyait au contraire rendre hommage à Dieu par des pratiques entachées d'idolâtrie 4.
Enfin, David arrêta d'élever un temple à l'Éternel, et son fils exécuta ce projet. On peut se douter que les instructions que Samuel dut donner au roi de son choix ne furent pas étrangères à ce dessein. Mais il y eut vraisemblablement bien d'autres causes qui contribuèrent à l'érection du sanctuaire. Une fois que les tribus d'Israël eurent acquis, sous la monarchie, l'unité qui leur avait manqué jusque-là, il était dans Tordre des choses qu'on voulût avoir un centre de culte commun à toute la maison de Jacob. C'est un exemple que les peuples voisins donnaient au peuple hébreu ; chaque nation avait son principal centre de prières; Israël leur serait-il resté inférieur sous ce rapport ?
1 Juges, vin, 27.
* Ibid., xvn, 4 et 5; xvm, 7-12, 30 et 31. Il se trouve même des idoles dans la maison de David.
* Ibid., xvn, 7-12; xvm, 17-25, 30 et 31. — 1 Sam., xi\ , 13 et 16.
b Juges, xvn, 13; xvm, 5 et 6, 21-24.
Le choix de Jérusalem pour l'emplacement du temple fut inspiré uniquement par des raisons politiques. Aucun souvenir ne recommandait ce lieu * , tandis qu'une foule d'autres, rappelant de grands souvenirs, semblaient désignés par la tradition tout entière pour la place du temple de Jéhovah 2. David et Salomon voulurent l'avoir auprès d'eux. La loi, il est vrai, n'avait pas déterminé le lieu sur lequel devait s'élever la maison de l'Éternel; mais si l'on avait suivi les inspirations, sinon de Moïse, du moins de son successeur immédiat, c'est à Sichem qu'il aurait fallu le construire, sur remplacement même où Josué avait une dernière fois fait jurer au peuple d'observer l'alliance mosaïque 3.
Quoi qu'il en soit , la piété de David appela le peuple autour de l'arche de l'Éternel qui, depuis la mort de Josué jusqu'à ce moment, avait occupé une place bien médiocre dans l'histoire de la maison d'Israël, et le culte lévitique fut organisé. Bientôt le temple s'éleva; mais, chose singulière, on ne sembla pas se douter que Moïse était le véritable fondateur du culte de l'Éternel. Dans le discour^par lequel Sa-
1 Le mont Morija était cependant connu dans la tradition ; c'était là qu'avait dû s'accomplir le sacrifice d'Isaac. Genèse, xxn, 2. Ce nom ne reparaît dans l'Ancien Testament que dans 2 Chroniq., t. y, p. 19.
2 Bible de Cahen, t. v, p. 19.
% Josué, xxiv, 1-27.
lomon inaugura le temple, il n'y a pas un mot pour le grand législateur, pas une seule allusion à ses ordonnances. C'était le moment cependant de rappeler qu'on avait enfin obéi aux ordres que Dieu avait donnés à Israël par le ministère de Moïse.
Il est un fait bien autrement extraordinaire, un fait qui prouve surabondamment que le mosaïsme n'avait alors aucune autorité en Israël , ou , pour mieux dire, qu'il n'y était pas connu, et qu'en élevant le temple, on ne fit qu'obéir au souvenir vague d'anciennes prescriptions. Dans le système mosaïque, le temple est la demeure de Jéhovah; c'est là qu'on doit venir lui rendre hommage ; tout autre centre de culte est inierdit , par la raison que ce n'est que là où Dieu réside que le culte doit être célébré. Ce point est important, capital pour le mosaïsme. Ni David, ni Salomon, ni leurs successeurs n'en tiennent aucun compte ; ils ne semblent pas même se douter qu'il y ait quelque ordonnance sur ce sujet.
Après avoir fait transporter l'arche sainte à Jérusalem', David n'abolit pas les autres sanctuaires. Lorsque Absalon lui demanda un jour la permission d'accomplir à Hébron un vœu qu'il prétendait avoir fait, le roi ne s'y opposa pas2 ; il y avait donc encore un autel à Hébron. Il y en avait un autre sur la col-
1 2 Samuel, vi, 12.
2 Ibid., xv, 7-9.
SUR Là BIBLE 229
Une des Oliviers ' ; il y en avait un troisième sur le rocher de Soheleth, près de la source de Roguel 2, et rien ne prouve que l'historien ait été amené à faire mention de tous ceux qui existaient à cette époque. Salomon et son peuple sacrifièrent sur les hauts lieux à Guibéon et à Jérusalem 3, probablement même après la construction du temple. Dans tous les cas, l'organisation du culte lévitique à Jérusalem ne fit pas abandonner les anciens sanctuaires; il s'en forma probablement même de nouveaux, et tous les historiens sacrés sont unanimes à reconnaître qu'on offrit des sacrifices à Dieu sur les hauts lieux jusqu'aux derniers temps de la monarchie \ Le culte de Jéhovah ne fut donc pas centralisé, comme le voulait positivement le mosaïsme, avant les règnes d'Ezéchias et de Josias, et personne dans Juda, pas même les prêtres, ne paraît l'avoir ni désiré, ni essayé5.
Ainsi, pour ce qui regarde le culte, les prescriptions mosaïques ne furent remplies qu'en partie ; ce
* 2 Samuel, xv, 30-38.
2 1 Rois, i, 9.
8 1 Rois, m, 2, 3, 4, 15.
4 Rois, xv, 14; xxn, 44; 2 Rois, xiv, 4; 1 Chron., xi, 13; xxi, 18, 28 et s.; xvi, 39, 40; 2 Chron., i, 3-5; xiv, 3, 4; xv, 8, 16, 17; xvn, 6; xx, 30; xxix, 6 et 7 ; xxxni, 17.
5 2 Rois, xn, 4. Tous les faits relatifs à la centralisation du culte sont réunis dans un excellent article de M. Orth, dans la Revue de Théologie de Strasbourg (1859, p. 350-360). Mais les conclusions de l'auteur ne sont pas celles que je crois devoir tirer de ces faits.
qui en forme le caractère essentiel fut complètement laissé de côté. Pour tout le reste, le mosaïsme n'exerça pas la moindre influence sur la masse de la nation ; les clîoses marchèrent en général en Israël, comme si Moïse n'avait jamais existé. Je vais en donner la preuve.
L'existence des hauts lieux depuis l'époque des juges jusqu'aux règnes d'Ézéchias et de Josias suppose un culte idolâtrique, et par conséquent des représentations symboliques d'Elohim. Et, si même les rois vantés pour leur piété, David, Salomon, Asa, n'y trouvèrent rien de répréhensible, ne faut-il pas en conclure qu'ils ignoraient le second des dix commandements et une foule d'autres déclarations de la loi aussi positives, ou du moins qu'ils n'y attachaient pas toute l'importance qu'elles ont dans le système mosaïque. Il est assez étrange qu'il ne soit jamais question du Décalogue ni dans les Psaumes du temps de David et de Salomon, ni dans le livre des Proverbes ; qu'on n'y rencontre pas même une seule allusion un peu transparente à cette grande charte de l'alliance mosaïque. Ce point n'est pas le seul sur lequel le silence des écrivains de cette époque ait le droit de nous étonner.
La révélation de Dieu à Moïse sur le Sinaï est certainement dans Fhébraïsme un événement tout aussi considérable que la naissance, la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ dans le christianisme.
On ne découvre cependant dans les récits de ce temps qu'une seule allusion à ce grand fait ' , et encore le passage dont je parle pourrait bien avoir un sens plus général, et ce qui ferait incliner de ce côté, c'est que dans les trois ou quatre psaumes2 dans lesquels le nom de Moïse se rencontre, cet homme éminent, ce père spirituel de la nation hébraïque n'est pas considéré comme son législateur ; il n'est jamais présenté sous ce jour ni dans les Psaumes, ni dans les Proverbes; il y est seulement célébré comme un héros chargé par Dieu de conduire le peuple hors d'Egypte. En général, la religion de David et de Salomon est plus près des conceptions et des espérances des patriarches que des enseignements mosaïques. L'alliance de Dieu sur laquelle ils s'appuient est celle qui fut traitée avec Abraham et ratifiée à Isaac et à Jacob3. De l'alliance traitée en Horeb parle ministère de Moïse, il n'en est jamais parlé. Aussi, les moyens de se rendre agréable à Dieu et d'accomplir sa volonté ne sont pas précisément ceux que prescrit la loi mosaïque. Quel est l'homme sur lequel reposera la bienveillance de Dieu ? Est-ce celui qui accomplit avec ponctualité toutes les pratiques légales dont la description remplit les livres de l'Exode, du Lévitique et des Nombres ? En aucune manière ; de
1 Ps. cm, 7.
* Ps. cm, cv, cvi.
3 Ps. cv, 8, 11.
toutes les prescriptions mosaïques, la littérature hébraïque de l'époque de David et de Salomon, ne parle que de celle qui condamne le culte des dieux étrangers. L'homme selon le cœur de Dieu est, d'après les Psaumes de cet âge et d'après les Proverbes, celui dont les mains sont nettes de tout gain déshonnête, qui ne forme pas dans son esprit des desseins trompeurs, qui ne fait point de serments frauduleux ' ; celui qui marche en intégrité, qui pratique la justice, qui ne dissimule pas ce qu'il pense, qui ne médit point, qui ne calomnie point, qui ne vend point la justice2; celui qui fait ce qui est bien et qui se repaît de vérité, qui ne s'abandonne pas aveuglément à la colère, qui est débonnaire, plein de compassion pour la misère, toujours enclin à la soulager3. L'homme qui ne peut éviter une juste punition et qui est en horreur à Dieu, c'est, non pas celui qui viole les prescriptions légales et cérémonielles du mosaïsme, mais celui qui parle de paix à son ami, au moment même qu'il machine sa perte4; qui tire l'épée et qui bande l'arc contre le pauvre et l'affligé, qui emprunte et ne rend point, qui hait le juste et cherche à lui nuire5; celui dont les lèvres mentent,