Étude analytique sur les codes annamites et chinois
Sur les bauts plateaux et dans les steppes de TAsie» centrale a Téca de toute antiquité une race à la phtysionomie caractéristique. La tailto moyenne, le êorps grêle ayec des ** épaules fortes^ la figure plus ronde qu'ovale, le teint jaune, les yeux petits et ttiidés, mais noirs et vifs, les pommettes saillantes, le nez court et écrasé, les lèvres généralement grosses : tels sont les principaux traits physiques de cette race dite la race mongolique. ^ *
Pasteurs et nomades dans leurs déserts^ mais suso^tibles de se fixer et de cultiver la terre, rusés et observateurs, tranquillement cruels^ faisant la guerre pour piller sans amour pour la guerre elle-même, sans poésie et sans instmct de l'idéal, sans philosophie, sans traditions, n'ayant pour religion qu'un fétichisme grossier, mais admirâblenient disciplinables, acceptant le pouvoir d'un seul, aimant l'action, lemouvement, les Mongols, sous la conduite dequelques grands chefis, se sont précipités à plusieurs époques sur les autres races avec un dioc dontrhorreur est parvenue jusqu'à nous.
Dès les temps les plus reculés, la race mongolique avait envoyé des bandes vers l'Asie orientale probablement alors sans habitants. Ces bandes sont devenues les peuples qui onl occupé dans le principe la Chine et l'Inde au-delà du Gange. A quelle époque précise ces premières migrations ont-elles eu lient Gomment ces hordes voyageusessont-èlles devenues le grand peuple chinois à la civilisation si raffinée? Problèmes difficiles à résoudre, mais dont l'étude ne laisse cependant aucun doute sur ridentilé de la race chinoise avec la race mongolique. Les traits généraux de la physionomie et du caractère sont trop parfaitement semblables dans les deui^
Vers le cinquième siècle, les bandes raongoliques, sous la conduite' d'Attila, se précipitèrent vers l'Occident. Un connaît
races.
ilVDB ANALYTlQUB
les suites de cette invasion. Les Mongols se rencontrèrent avec les peuples (Ga^ls, Germains, Romains) qui se disputaient l'Europe centrale et l'Europe occidentale. Le danger commun réunit ces races qui combattaient entre elles depuis des siècles. Elles comprirent qu'elles pouvaient en définitive s'entendre, se fondre dans une même société, tandis que l'ennemi qui s'avançait une fois devenu le maître, écraserait impitoyablement leurs aspirations et leurs destinées. La barbarie asiatique fut vaincue aux champs Gatalauniques et repoussée dans l'Asie centrale, d'où elle se borna pendant quelques siècles à envoyer ses pillards sur les frontières de rinde et de la Chine.
Aux treizième et quatorzième siècles Gen Giskan et Tamerlan recommencèrent en Asie Tœuvre d'Attila. C'est bien la même fureur sanguinaire et destructive, la même impuissance à s'assimiler les civilisations vaincues pour fonder quelque chose de durable. L'empire naissant des Arabes trouve dans le spiritualisme élevé du Coran et dans l'instinct guerrier de la race arabe des forces pour résister au torrent dévastateur. Au sud, la vieille civilisation des Indes et ses peuples doux et pacifiques conservent leur inaltérable caractère sous la domination passagère des envahisseurs. A l'est, les Mongoles pénètrent en Chine et en ludo-Chine. Là ils trouvent pour la première fois une race semblable à la leur; mais cette race s'était implantée dans un sol vierge et s'était transformée. La civilisation avait développé ses qualités etamoHidn ses défauts. Elle était devenue industrieuse, commerçaDte, attachée à la terre. Une administration merveilleusement savante centralisait dans la main du chef toutes les forces, tous les intérêts sociaux. La Chine s'était réunie dans un seul grand empire et les trois ou quatre royaumesde Tlndo-Ghine avaient accepté la suprématie de cet empire, ses lois et son administratioD. Il se produisit lors de l'invasion mongolique dans ces pays un singulier phénomène. Hien ne changea dans Taspect général des choses; les vainqueurs et les vaincus ne se confondirent pas, mais ils purent vivre c^te à côte. La dynastie qui tenait le pouvoir fût simplement changée et la nouvelle s'inspira de sentiments plus guerriers ou d'une cruauté plus sautage* mais elle gouTema de la même manière que l'ancienne. Les hauts fonctionnaires de l'État et l'armée *appar-
SUR LVt OODBS AlfNAMim BT CHINOIS. 8
tinrent à la race conquérante; mais Torganisalion sociale ne fut aucunement modifiée. Cette fois les Mongols trouvaient un instrument de pouvoir en rapport avec leurs instincts. La machine administrative était si admirablement montée qu'elle enchaîna immédiatement le peuple à la servitude de ses nouveaux maîtres. S'il y eut plus tard quelques révolutions en Chine, elles ne furent jamais que des révoltes de milices ou des conjurations de palais, trouvant plus ou moins de sympathies dans les masses, mais sans que de véritables mouvements populaires et nationaux les aient préparées ou complétées.
Quelle était donc cette civilisation qui accepta si facilement la nouvelle invasion mongoliquc! et qui fut acceptée par elle?
Malgré les relations d'ambas.sades officielles et les récits de quelques missionnaires, la Chine, rindo-Chine, fermées à raciivité et aux idées des Européens, nous étaient à peu près inconnues. Un trait caractéristique des rares chinoises, c'est rhorreur de Tétranger et du nouveau. Manquant complètement de cet instinct philosophique qui pousse l'homme de • l'Occident à la recherche de l'inconnu dans les idées et dans les choses, ces peuples éminemment conservateurs vivent avec eux-mêmes, appliquent aux connaissances acquises et aux idées reçues une merveilleuse puissance d'observation et d'induction , mais repoussent toute nouveauté radicale. A réloignerneiil instinctif du peuple se joignent les méfiances raisonnées du gouvernement, qui comprend qu'une civiUsation comptant des milliers d'années d'existence dans une immobihté dédaigneuse, ne pourrait résister an choc d'idées nouvelles et au contact de ces races de l'Occident, si pleines de mouvement et de vie. Cependant, depuis quelques années ces barrières sont tombées ; ces murailles de préjuges que la société chinoise élevait contre la barbarie occidentale n'ont pu la défendre pas plus que sa muraille de pierres ne l'avait défendue contre les invasions mongoles. De tous côtés, les voyageurs et les armées européeunes ont parcouru ces terres inconnues. Spectacle vraiment intéressant! Il a été permis à l'observateur d'étudier une organisation sociale extrêmement savante et compliquée, bien antérieure aux Pharaons et à Aloîse. Au lieu de ces législatioDS eoutumièroB et traditionnelles, ma» cbangeantes, que nous sommes habitués à
ÉTUDB ANALYTIQUE
trouver chez les peuples de TOccident, la Chine possède un Gode éerit comprenant l'ensemble des lois civiles et pénales» applicable à tout Fempire. Ce Gode^ divisé par cbiypitres, par articles, dans une classification plus ou moins méthodique mais complète, date, suivant toutes les vraisemblances, de plusieurs siècles avant l'ère chrétienne : conservé presque dans son intégrité, il a Mi vivre pendant des siècles les générations d'une vie identique et uniforme. Quel singulier exemple pour nous, hommes de l'Occident, dont l'état sodal a été si profondément modifié à chaque époque de l'histoire ! Quelle révélation que ce Code presque antédiluvien ! 8e figuret'On la curiosité d*un voyageur arrivant dans une ville égyptienne, contemporaine des Pharaons, et la trouvant peuplée, animée de la vie qu'elle vivait il y a quatre mille aus?
Des extraits du Gode chinois avaient été traduits en anglais il y a quelques années, mais le Gouvernement français, pour faciliter aux administrateurs de sa nouvelle conquête eu Cochinchine les relations avec les peuples soumis, a fait ira- . duire en français, dans son entier, le Code du royaume d'Annam, qui n'est que le Code chinois avec quelques variantes dans les règlements accessoires, a Ce Code, dit le Ira- « ducleur M. Aubaret, capitaine de frégate, est écrit en langue a chinoise, comme le sont du reste toutes les pièces officielles a et la plus gi'ande partie de tout ce qui s'écrit en Cochina chine : il est composé de deux parties bien distinctes, dont € Tune, nommée Ludi en annamite et Lu en chinois, est la 9 représentation de la loi fondamentale, loi à peu près im- « muable depuis une haute antiquité et que les peuples a de race chinoise ont adoptée presque intégralement ; la a deuxième partie» que les Annamites nomment Le et les Chia nois Li, est ce que l'on a traduit par l'expression deRèglea ments supplémentaires. Ces règlements, variables et sus- « ceptibles de révision, ne sont pas, à proprement parler, le 0 commentaire de la loi, mais ils en sont comme le proiona gement et l'extension. »
C'est la première révélation que le public français ait de la législation chinoise ; nous avons pensé qu'une étude analytique de ce Code pouvait présenter de Tintérêt. Il y a là des explications^ pour ces bizarreries, ces traits de mœurs que nous signalent les voyageurs. D'un autre côté, l'iiistorien
StjR LES CODES ANNAMITES ET CHINOIS.
peut trouver entre cette antique législation et les législations indienne, égyptienne et juive, des resseibbhnces qui tendraient à prouver, sinon une origine commune, au moins des influences communes et qui confirmeraient les résultats signalés dans ces derniers temps par Tétude deft langues et des littératures primitives de l'Asie.
Sans sortir du cercle des études juridiques, il est vraimeut intéressaut pour le jurisconsulte de savoir quelles étaient les idées de ces législateurs primitifs sur les principes du droit péual^ sur les bases de la société civile. Quelles étaient leurs peines et les juridictions chargées de les appliquer? Comment était organisée la famille et la propriété? quel était Tétat dei personnes? Grâce à l'œuvre de coditication du législateur chinoiSf on peut faire à ces questions des réponses certaines. Nous avons sur la famille, sur la propriété, sur Tétat social de ces peuples il y a quatre mille ans, des idées plus exactes et plus complètes que nous n'en avons sur les sociétés grecques ou romaines. L'intérêt de cette étude se double encore par la pensée que ces choses, famille, propriété, pouvoir social» qui ont si profondément varié chez les peuples occidentaux, sont encore en Chine ce qu'elles étaient au moment de*la rédaction du €k)de.
Une observation nous a également frappé dans la lecture du Gode annamite. C'est que, quelle que soit Torganisation politique d'un pays, quelles que soient les aptitudes des races qui l'haMtent, la propriété et la famille s-'y trouvent constituées sur les mêmes bases que chez les peuples les plus différents par l'origine et Tétat de civilisation. Partout l'homme est le même avec ses passions et ses vices, mais partout également l'agrégation humaine ne se soutient avec quelque chance de durée et de progrès que si elle s'appuie sur les mêmes étais. Si la famille et la propriété, telles que nous les connaissons, telles que nous les comprenons, ont été la condition d'existence de toutes les sociétés passées, il y a lieu également de croire qu'elles seront la condition d'existence de toutes les sociétés ftttures (l).
(1) L'Egypte, et cela tient rax inondatioiu périodiqaet du Nil, est pentdtn le lenl pays où la propriété indiviiiMlU M •'■Miue pas iwtttmeiit; il M lint donc pas prétonân avec eertain» pnUiottM iga» cette propriété est
^DB ANALTnQUB
Avant de commencer l'élude que nous nous proposons de faire sur les Codes annamites et chinois, il n'est pas inutile de rappeler les traits géûéraux de l'orgaui.saUon sociale chez ces deuK peuples.
GOUYERIfEMKNT.
Le pouvoir suprême est déposé entre les mains du chef de VÈiai, l'empereur en Chine, le roi en Annam, souverains absolus. L'empereur, ou le roi, administre et rend la justice ^ar l'inlermédiaire de mandarins ou fonctionnaires par lui choisis parmi les lettrés ayant conquis des çrarJrs universitaires. Ces fonctionnaires s'étagent les uns au-dessus des autres, à peu près comme nos maires, nos sous-préfets et nos préfets; ils coiTcspondent à des divisions territoriales semblables à nos communes, ù nos sous-préfectures et à nos préfectures. Les affaires administratives, financières, judiciaires, sont instruites en premier lieu, et sauf les cas réservés, par les mandarins de Tordre inférieur. Le résultat de cette ÎDSbructioQ est cousigué dans des dossiers soumis à i'examea des mandarios supérieurs. Après avoir ainsi passé par la iîUère administrative, les affaires arrivent au siège du goavernement, d'où elles sont distribuées dans six ministères, — ministère des fonctionnaires civils (ootre ministère de l'intérieur), — ministère des floaDoes, mîDistère des rites (ministère des cultes, mais avec la compétence des tribuDaux et juridictions ecclésiastiques), — ministère de la guerre, — miDistère de la justicet — ministère des travaux publics.
n n*7 a que deux espèces de maudarins, 1rs militaires et les civils. Les mandarins civils traitent les afTaires financières^ administratives çt rendent lajustice. Cette belle distinction des fonctions de l'administrateur et du juge est une Idée tout européenne et moderne.
Auprès des mandarins se trouvent des espèces d'assesseurs qu'ils sont tenus de consulter dans les diverses allau es et par-
d'iastitutioa euopdeime e( gwrmaaiqiM oa toat au moii» indo-geniuiP niqut.
ticulièremenipour leun]ugemeiili(t). Après avoir reçu dans les diwre ministères une dernière préparatioii, lesaffaires sont soumises au conseil des ministres, qui proposent au souverain les modèles dedéelsion.
< Les décisions proposées par le conseil étant arrêtées, des
• cédules ou petits billets sont préparés : s'il y a deux déci-
• sions sur le même siget, on les transcrit cluicune sur une c cédule différente....
c Les misons sommaires qui ont motivé les décisions parle « conseil sont exposées sur de petites cartes ou feuilles de pa* . 9 pier présentées à l'empereur (ou roi) et qui lui servent à « arrêter lui-même ses propres décisions. Celles-ci sont alors « envoyées par le conseil aux six secrétariats (2). »
Près de ce conseil, sîége un conseil d'État, composé des grands fonctionnaires de l'État préposés à la direction de la maehUM gmoeffmMntaU (3). Il préside à la rédaction des édits impériaux, des ordonnances de l'autorité souveraine, en même temps qu'il veille aux besoins généraux de la nation, afin d^aid» Vmpmw daiw le gowownmmt dê l'mpire.
RELIGIOff.
U y a en Chine et en Annam une religion officielle dont l'empereur et le roi sont les graiids-prètres, et les mandarins les desservants. Cette religion est la religion dè Coûfucius, panthéisme auquel s'adjoint le culte des ancêtres.
A côté de cette religion oriicieile, la loi reconnaît deux autres religions, 1" le culte de Tao, établi vers le cinquième siècle de notre ère, qui a dégénéré rapidement en une sorte de polythéisme avec idoles et superstitions. où la magie et l'astrologie jouent un grand rôle; le en lté de Boudha, venu de liude ' vers le deuxième siècle, doctrine de la perlectlon indéfinie dont la grandeur morale est rabaissée dans la pratique par une foule de croyances et de céfémonieâ ridicules (4).
(1) SoilHiii et RMoUmbonrgs des Capitnlair«s de ChsrleiiwgM. Lw M-
sessenrs sont tartares ou chinois, suivant 1m jottkiablM.
(2) Umdes statut», Péking, 1818.
(3) Livre tîes ftlatuts, Péking, 1H18.
(4) M Toat le verbiage des boudlmtea ronle sur la faculté de devenir deiQi*
Les trois religions ont leurs templés.
A certaines épo^es de Tannée, Tamperenr ou le roi dans [fi, capitale, les mandarins dans les proTînees, ofTrent des t sacrifices au eiH et à la terre et aux esprits tutélaires du . royaume* Les cérémonies se font d'après les règles traditionndies dont le tribunal des rites est le gardien et le surveillaot
* suprdQie.
IM deux autres religions ont des collèges de prêtres qui vivent, dans des monastères voisins des pagodes. On les laisse libres d'exercer leurs cultes comme ils Tentendent et même 'd'exploiter largement la crédulité publique, pourvu qu'ils se soumettent à certains règlements de police et qu'ils exposent dans leurs' temples à la vénération des fidèles les tablettes sacrées de Tempereur (i).
Les religions catholique et protestante sont plus ou moins tolérées, suivaftt les circonstances politiques; mais elles sont généralement vues avec peu de faveur aussi bien par les gouvernements que par les populations.