‹ Étude bibliographique sur le Ve livre de RabelaisChapitre 2 sur 3 · SUR LE V^ LR'RE DE RABELAIS · texte numérisé non relu

SUR LE V^ LR'RE DE RABELAIS

r moment où l'on vient d'élever une statue à Rabelais dans la ville de Tours ei où l'on se prépare à lui en élever une autre dans sa ville natale de Chinon, il nous paraît utile et opportun de discuter et de réfuter, une fois pour toutes, l'opinion qui tend à mettre en doute l'authenticité du \''' livre de son ouvra[;c et qui n'a pas encore rencontre d'adversaire déterminé et convaincu.

Cette opinion, fort ancienne, il est vrai, puisqu'elle remonte à la fin du xvi^ siècle, ne s"'appuie pourtant sur aucun fait établi, sur aucune preuve sérieuse, sur aucun document contemporain de la publication du V® livre; les nombreux éditeurs ou commentateurs des œuvres de Rabelais Tont acceptée ou Font repoussée, chacun suivantson sentiment personnel, sans chercher à la combattre ou à la détruire par une critique savante et éclairée: ce qui n'a lait qu'accroître le doute, en le perpétuant et en le laissant se fortifier de quelques allégations vagues et trompeuses. Aussi, Térudition moderne semble-t-elle aujourd'hui donner crédit à ce doute, qu'elle n'a pas étudié à fond et qu'elle ne devrait accepter, pour ainsi dire, que sous bénéfice d'inventaire. *

Il y a longtemps que nous aurions pris la parole dans la question, si nous n'eussions pas attendu que le savant le plus compétent en m.aiièrc rabelaisienne, M. Anatole de Montaiglon^ se fût prononcé pour ou contre, après examen déiinitif de cette quesiion, qui n'a jamais été sérieusement traitée par les ra-

belaisiens. M. de Montaiglon s'est contente de nous donner, dans son édition de Rabelais, le meilleur texte des quatre premiers livres du Gargantua et du Pantagriiol^ et de publier, pour la première fois, le texte littéral d'un manuscrit du V** livre, que j'avais déjà fait connaître trente ans auparavant, en le faisant servir à reconstituer le texte imprimé du V" livre, pour mon édition de Rabelais de 18^0.

M. de Montaiglon ne s'est pas prononcé sur une question qui intéresse à si haut degré les admirateurs et les amir de Rabelais; mais il n'a pas caché, à son entourage d'érudits, quel était son sentiment personnel, affirmé d'ailleurs de longue date, et nous ne sommes pas étonné de retrouver son opinion assez nettement indiquée dans les travaux récents des savants et intelligents éditeu;-s de Rabelais, MM. Raihery et Burgaud des Marcts, Mariy-Lavcaux, Pierre Jannet et Louis Moland. Or, celte opinion, qu'il faut arrêter à sa source, est un doute plus ou moins caractérisé sur l'authcniiciié du \'' livre, dans let]uel la paît de Rabelais serait très restreinte

et qui aurait été systématiquement modifié et transformé par un éditeur inconnu et sans doute par un protestant.

Nous allons donc remonter aux origines de la question, en exposant chronologiquement toutes les opinions qui se sont produites depuis le xvi^ siècle jusquVi présent, pour ou contre Tauthenticité du V^ livre de Rabelais.

Le Qiiatriùmc livre de Pjntjgrucl^ achevé d'imprimer le 28 janvier i552, avait été publié, avec privilège du roi, chez Michel Fezandat, à Paris; mais un arrêt du Parlement, en date du i" mars i55i (i532, nouveau style), en suspendit la vente. Rabelais s'était fait de si puissants protecteurs, même parmi le haut clergé (ce IV" livre était précédé d'une épître au cardinal de Châtillon), qu'il ne fut pas inquiété pour cette publication et que le roi Henri II Ht savoir au Parlement que le privilège accordé au livre couvrait à hi fois Fauteur et son libraire.

Cependant Rabelais ne songea pas à faire paraître le V* et dernier livre de son ouvrage, quoique ce livre eût été commencé et en partie achevé depuis près de dc\:\ ans, comme nous le démontrerons tout à l'heure : il l'avait

peut-être abandonne, en renonçant à le finir, car il se sentait vieux et valétudinaire; il avait besoin de repos physique et moral; il ne se souciait plus d'affronter de nouveaux dangers et de nouvelles persécutions: il voulait pouvoir mourir tranquille dans son lit.

C^est à ce motif de prudence qu'il faut attribuer la résignation simultanée des deux cures, que possédait alors Rabelais et qui étaient pour lui de simples bénéfices n'exigeant ni la résidence obligatoire ni la pratique des devoirs curiaux. Il se démit, à la fois, de la cure de Saint-Martin de Meudon, au diocèse de Paris, et de celle de Saint-Christophe de Jambet, au diocèse du Mans, le 9 janvier i5 52, c'est-à-dire un mois à peine avant l'apparition de son IV^ livre. L'évêque de Paris, qui était toujours le cardinal du Bellay, et son coadjuteur, l'évêque du Mans, qui était son neveu, Jean du Bellay, cardinal de Langey, conservèrent probablement à Rabelais une petite part dans les revenus paroissiaux de ces deux cures qu'il résignait, et, en tout cas, ils lui fiiisaientune pension alimentaire, à laquelle le cardinal de Ghâtillon et le

duc de Guise, seigneur de xMcudon, ajoutaient certainement de fréquents témoignages de leur munificence. En outre, il est à peu près sûr que, Rabelais, comme ancien curé de Mcudon, s'était réservé un logement dans le presbytère de son ancienne cure où il avait transporté sa bibliothèque et son cabinet de travail.

Nous reviendrons, une autre fois, sur cette bibliothèque, qui était assez importante, sinon considérable, et dont plusieurs manuscrits, portant la devise autographe et la signature de Rabelais, se retrouvent dans l'ancien fonds de la Bibliothèque du roi.

Rabelais, à cette époque, était, d'ailleurs, en possession d'un canonicat dans Tabbaye séculière de Saint-Maur-dcs-Fossés, où le cardinal du Bellay, quoique retiré à Rome depuis la mort de François I*"", n'avait pas cessé d'exercer ses droits d'abbé commandatairc; il habitait même, quand il résidait à Paris, dans la maison canoniale appartenant à Tabbayc. Cette maison, sise rue des Jardins-Saint-Paul, élevait être l'ancien hôtel

un I

des abbcs de Saint-Maur-des-Fossés, que Tabbé et le chapitre de ce couvent s'étaient réservé, en i362, lorsqu'ils vendirent au dauphin Charles, tils du roi Jean, les terrains annexés qu'ils possédaient entre Thôtel deTarchevêque de Sens et les jardins de Thôtel Saint- Paul.

La publication du lY^VwredePantagjntel^ avec privilège du roi, avait été un événement, et l'on s'étonnait que l'auteur, qui s'était nommé sur le titre de cette édition, ens'intitulant docteur en médecine^ n'eut pas été poursuivi, ainsi que le libraire Michel Fezandat. Théodore de Bèze, dans VEpistola Passavantii, pièce satirique contre le président Lizet, imprimée à la fin de i55 2, avait expliqué ainsi l'indulgence des magistrats, à l'égard de Rabelais, qu'il qualifiait du nom même de son héros Pantagruel : « Pantagruel, avec son livre, qu'il lit imprimer sous les auspices des cardinaux, qui aiment à vivre comme il parlait, d (Pantagruel ^ cuni suo libro^ quenifecit îniprhnere per/avorem cardinaîium qui amant Vîvere sicut ille Inquehatur). Ce qui ne veut pas dire, comme on Ta cru d'après ces mois :

siciit ille loqucbatiir ^ que Rabelais fut Jéjii mort, à celte époque, c'est-à-dire dans le cours de l'année i552.

Rabelais, à la suite du fâcheux éclat que l'impression de son IV"^ livre avait produit, non seulement à Genève parmi les calvinistes, mais encore en France auprès des catholiques, se tenait à l'écart et ne répondait plus même à ses ennemis qui le dénonçaient comme un hérétique ou comme un athée; il ne songeait qu'à se faire oublier, pendant qu'on réimprimait, à Paris même, clandestinement il est vrai, et sans privilège du roi, la première édition de ses œuvres, sous ce titre:

Ia's Œuvres de M. François Rabelais, dnc-

tcur en médecine^ contenant la vie, faits et dicts héroïques de Gargantua et de son filz Panurge (sic), avec la Prognostication Pantagrueliue. m. n. i.iii. Le nom de Panurge était introduit à dessein, dans le titre de cette édition, au lieu du nom de Pantagruel, qui sentait l'hérésie et que les catholiques, comme les protestants, avaient mis à l'index: il fallait détourner Pattention des capliars, comme les appelle Rabel..is, et non l'attirer sur

un livre imprimé en secret pour les pantagruélistes et non aultres.

Cette édition, in- 1 6, de g3 2 pages et lo feuillets non chiffrés, sans nom de lieu d^impression ni d'imprimeur^ fut mise en vente sous le manteau, dans le même temps que Rabelais venait de mourir à Paris.

Scévole de Sainte-Marthe, dont la famille poitevine s'était trouvée souvent en relations amicales avec Rabelais, et qui avait pu luimême le connaître, puisqu'il était né à Loudun en i536, n'a pas mentionné la date de sa mort, en disant, le premier, dans les Elogia Gailot'um doctrinœ illustrium (iSgS) : « Il est mort dans le bourg de Meudon, à un quart de lieue de Paris, où il possédait un petit bénéfice ecclésiastique, qu'il devait à la faveur du cardinal de Bellay; » (Mortuus est apud Meudonium, viciim cigri Parisiensis^ ad quartwn lapidem^ ubi tenue saccrdoiiiim^ Cardinalis bénéficia, possidebat).

Mais Guillaume Colletet, qui a traduit ou plutôt paraphrasé les Elogia de Scévole de Sainte-Marthe, rectifie en ces termes Terreur de cette biographie, dans la notice qu'il avait

consacrée à Rabelais en composant la Vie des poètes francois^ dont le manuscrit inédit a été détruit dans Tincendie delà Bibliothèque du Louvre en 1871 :

« Il mourut, non point à Meudon, comme le dit Scévole de Sainte-Marthe et comme la plupart des écrivains le croyent, mais à Paris, Tan i553, âgé de soixante-dix ans, en la rue des Jardins, sur la paroisse Saint- Paul, au cymetière duquel il fut enterré et proche d^un grand arbre, que Ton y voyoit encore il y a quelques années, Religione patriim multos servata per annos.

D Ce qui témoigne assez qu'il mourut dans la véritable créance de nostre religion, quoyque ses envieux et ses ennemis, gens qui n'ont jamais manqué d'attaquer la plus haute vertu, allèguent qu'il mourut en athée; car il est certain que, sur la fin de ses jours, rentrant en soy-mesme, reconncissant ses peschez et ayant recours à l'infinie miséricorde de Dieu, il rendit son esprit en fidèle chrestien. »

Guillaume GoUetet avait vu Tarbre, au pied duquel Rabelais était enterré, et il tenait ce renseignement précis de Gharles Faye,

sieur d'Espesse, conseiller du roi et son ambassadeur en Hollande, lequel avait appris ces détails, dit-il, de la bouche même du président d'Espesse, son père, « qui cstoit un des grands amys de ce docte deffunct. is>

Colletet fait ici une confusion de personnes, qu^il est nécessaire de relever. Ce n'est pas Jacques Paye, président à mortier, père de l'ambassadeur en Hollande, qui avait été Tami de Rabelais ; c'était Taïeul de l'ambassadeur, Barthélemi Paye, né à Lyon, président aux enquêtes dans le Parlement de Paris, et auteur de deux ouvrages latins imprimés : Energumeticus et Alexiaciis. Le président d'Espesse, né en i 543, était donc âgé de neuf ou dix ans lors du décès de Rabelais, mais un enfant peut garder la mémoire très nette et très précise des faits qui Pont frappé, soit qu'il en ait été le témoin oculaire, soit qu'il en ait oui parler, d'autant plus que le nom de Rabelais devait revenir sans cesse dans les entretiens de la famille d'Espesse.

Charles Paye, l'ambassadeur en Hollande, qui mourut en i638, dans un âge assez avancé, se plaisait à évoquer aussi le souvenir

de Rabelais, et c^est son témoignage irrécusable que Colletât, Guy-Patin et le P. Pierre de Saint-Romuald (Guillebaut) nous ont transmis au sujet de la mort de Rabelais et de sa sépulture.

c( Ce n'est pas, dit ce dernier dans son Trésor chronologique et historique (Paris, Ant. de Sommaville, 1647, 3 vol. in-folio, t. III, p. 591), ce n'est pas dans sa cure que notre François Rabelais, curé de Meudon, a fini ses jours, comme le vulgaire a crû jusqu'à présent, mais à Paris, dans une maison de la rue des Jardins , et fut enterré dans le cimetière Saint-Paul, au pied d'un arbre qui s'y voit encore aujourd'huy^ selon que le sieur Patin, docte médecin de Paris, l'a sceu de feu M. d'Espesse, conseiller d'Estat et ambassadeur en Hollande, qui l'avoit appris de feu M. le président d'Espesse, son père, t)

Le P. de Saint-Romuald est beaucoup plus explicite dans un autre ouvrage moins connu, qu'il publia plus tard ; Annales chronologiques et historiques (Paris, Clousier, i665j 2 vol. in-i2, t. I", p. 392). Voici ce qu'il rapporte, à la date du 9 avril de l'an i553 : «Fran-

(,'ois Rabelais, de Chinon, mourut en la paroisse Saint-Paul, à Paris, où il est inhumé et où il s'cioit fait apporter, malade, de sa cure de Meudon. Il avoit estécordelier, puis se ht médecin, et enfin devint curé. Il rendit son esprit en raillant comme il avait passé sa vie en raillerie. »

Guy-Patin, dans une lettre à son ami Falconnet, se borne à relater le témoignage de Charles Faye, seigneur d'Espesse: a Rabelais est mort à Paris, Pan i553, dans la rue des Jardins, paroisse de Saint-Paul, et il y est enterré, dans le cimetière, au pied d'un grand arbre: Religione patruni miiîtos scrvata pcr annos. Il dit, en mourant: «Tirez le rideau, la farce est jouée! »

La farce que Rabelais avait jouée, pour la plus grande joie des pantagruélistes et non aultres, comme il le disait sur le titre de ses livres, c'était son Gargantua , c'était son Pantagruel, dont les quatre premiers livres avaient paru de son vivant et dont il laissait le V'' inachevé, mais bien digne, néanmoins, de paraître après sa mort.

Nous ne savons rien des manuscrits autographes de Rabelais : on ignore absolument en quelles mains ils tombèrent après lui. On est fondé à croire cependant, comme nous Tavons dit plus haut, que sa bibliothèque et ses papiers étaient restés dans la maison curiale de Meudon, qu^il n'avait pas quittée, en cessant d'être curé de cette paroisse.

Il avait aussi, dans l'abbaye de Saint-Maurdes-Fossés, une chambre, qu'il occupait en-

core quelquefois : « Ce fut là, dit le P. de Saini-Romuald dans un autre passage de son ' Trésor généalogique et historique^ ce tut là qu'il travailla après son livre de Pantagruel^ son esprit prophane prévalant sur tout ce qu'il avoit de dévotion. On y monstre encore aujourd'huy, par singularité, sa chambre. )) Cette chambre de Rabelais, on la montrait toujours aux curieux, à la tin du xvii» siècle, comme Thomas Corneille l'a dit, en parlant de Tabbaye de Saint-Maur-des- Fossés, dans son Dictionnaire géographique et historique (Paris, 1708, 3 vol. in-folio).

Rabelais mort, les éditions de ses œuvres, contenant les quatre premiers livres seulement, se multiplient, sans amener aucune poursuite de la part de l'autorité judiciaire. On les réimprime à Paris, sans date et sans indication du lieu d'impression (in- 16 de 740 pages et 14 feuillets non chiffrés) ; puis, à Troycs, par Loys qui ne se meurt point, en i556 (2 vol. in-i6,de 415 et 547 p. avec 1 1 feuillets de table).

Mais on ne signale pas encore l'existence du V'" livre, qui était connu des seuls amis

IIWII I

de Rabelais, si la composition de ce livre date de i5 5o, ainsi que nous croyons pouvoir le prouver. Ce n^est qu'en i562 qu'on vit circuler quelques exemplaires d'une brochure in-S**, de 32 feuillets, intitulée: Vlsle sonnante, -par maistre François Rabelais, qui n^a point encore esté imprimée ne mise en lumière : en laquelle est continuée la na^ vigation faicte par Pantagruel^ Pamir ge et aultres officiers, imprimé nouvellement.

Cette brochure, qui passa inaperçue ou qui du moins n^arriva que dans bien peu de mains, eut pourtant un retentissement de scandale, car son titre de Vlsle sonnante resta dans l'esprit d'une foule de gens qui n'en avaient jamais vu un seul exemplaire. Aussi, en plein xviie siècle, on parlait de Vlsle sonnante, comme si c'était le V'' livre de Rabelais, quoique l'édition rarissime et même introuvable, publiée, sous ce titre, neuf ans après la mort de l'auteur, ne contînt que les seize premiers chapitres du V« livre, dans lequel huit chapitres seulement sont consacrés à la description de Vlsle sonnante. Il faut supposer que les exemplaires de cette

brochure ont été soigneusement détruits, car les éditeurs modernes de Rabelais l'ont cher* chée inutilement dans toutes les bibliothèques publiques et pariiculiéres de la France et de l'étranger.

L'existence du V« livre de Pantagruel était donc désormais bien constatée, et on n'attendit que deux ans pour le voir paraître tel que Rabelais Tavait laissé, c'est-à-dire non terminé, non revu et très incomplet : Le cin^ quiemc et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel^ composé par M. François Rabelais, docteur en médecine : auquel est contenu la Visitation de l'oracle de la dire Bacbuc et le mot de la Bouteille^ pour lequel avoir est entrepris tout ce long voyage, nouvellement mis en lumière, m. d. Liiiii, in-i6 de 98 feuillets cotés 1 1 3 (les chiriVes sautent de 1 6 à 33, ce qui semble impliquer la suppression de 16 feuillets) et de 5 feuillets non chiffrés pour la table des chapitres. Le chapitre des Apedeftes^ qui était le xv^ dans l*Isle sonnante, ne ligure pas dans cette édition, ni dans les deux éditions suivantes: Lyon, Jean Martin, i565, in-i6,

et sans nom de lieu, imprimé Van m. d. lxv, in-8o. C'est dans une seconde édition de Lyon^ Jean Martin, ^^^Vi <^ue ce chapitre fut réintégré à sa place.

Mais, chose étrange, ce V^ livre, le plus hardi, le plus redoutable des cinq qui composent Toeuvre de Rabelais, ne rencontre aucun obstacle, ne soulève aucune opposition, n'^entraîne aucune mesure répressive, de la part de Tautorité judiciaire. Il a pris sa place dans les œuvres de Rabelais, qu'on réimprime partout, ouvertement et publiquement, sans causer le moindre scandale, ^u excepté chez les protestants de Genève, car si

/' Calvin, dans son traité De scandalis. publié

^„ en i55o, accusait Rabelais d'avoir profané le

■*'" saint Evangile par une audacieuse dérision,

Robert Estienne, après la mort de Fauteur, reprochait aux théologiens de Paris de n'avoir pas fait brûler Vathée et blasphémateur Rabelais, avec son livre. Ce livre, toutefois, avait été censuré et condamné, par le Concile de Trente; il était inscrit à toujours sur les listes de l'Index, en Cour de Rome.

Jamais les œuvres de Rabelais n'avaient eu plus de vogue en France, et un libraire de Paris, Richard Breton, avait profité de cette vogue, en i565, pour faire paraître, comme un corollaire des œuvres de Rabelais, les Songes drolatiques de Pantagruel^ oh sont contenues plusieurs figures de inaistre François Rabelais, et dernière œuvre d'iceluy, pour la récréation des bons esprits. Cette bizarre et curieuse publication, qu'on disait faite d'après les dessins originaux trouvés dans le cabinet de Rabelais, ne rencontra pas un seul critique pour contester sa provenance et nier son origine.

La Croix du Maine n^avait daigné accorder à Rabelais que quelques lignes insignifiantes, dans sa. Bibliothèque /"rancoise (Paris, Abel L'Angelier, 1584, in-folio), et Antoine Du Verdier ne Tavait nommé dans la sienne (Lyon, 1585, in-folio), que pour Faccabler d^injures, en rappelant îJioqueur de Dieu et du îJîondej et en disant que, « quoique docte,

*" il a mis néanmoins, parmi ses escrits, des

l^ll traits d'impiété, et, si j'ose dire, ressentant

■m»' Tathéisme à pleine gorge.

"**' Mais, à peu d'années de là, Du Verdier

faisait réparation d'honneur à la mémoire de Rabelais et revenait sur son premier jugement, dans un grand ouvrage, qui ne fut imprimé qu'après sa mort : Prosopo graphie ou Desa^iption des personnes illustres^ tant chrestiennes que prof ânes (Lyon, Paul Frelon, i6o3, 3 vol. in-folio).

«J'ai parlé, dit-il, de François Rabelais, en ma Bibliothèque^ souvent de commune voix et par ce qu'on peut juger par ses œuvres, mais la fin qu'il a faict fera juger de luy autrement que Ton n'en parle communément.

Quant à ses œuvres, on y descouvre un merveilleusement bel esprit. Son malheur est que chacun s'est voulu mêler de pantagruéliser, et sont sortis plusieurs livres sous son nom, adjoûtez à ses œuvres, qui ne sont de luy, comme llsle sonnante^ faicte par un Escholier de Valence, et autres. Il a esté premièrement cordelicr, puis autres deux fois moine, puis médecin, puis curé de Meudon, comme j'ay vcu par une lettre escrite de sa main, par laquelle il mande à un amy, qu'il a de bons paroiciens en M. et M'"° de Guise. Il a esté louché de repentancc, contre ce qu'on croit, et ne veux obmettre que M. l'Evesquc d'Evreux (le cardinal du Perron) a un Galen, où il y a quelques notes en marge, cscrites de la main de Rabelais, et, où Galen soustient TAmc estrc mortelle, il a cscrit : hic vcro se dilcnus plumbcinu nstcnJit. Le Roy, à présent heureusement régnant, di-

sant que Rabelais estoit bon compagnon et athée, ledit sieur Evesque luy dit ce que dessus. ))

Tel est le point de départ de Tattribution de risle sonnante k un Escholier de Valence, et cette opinion, émise à la légère, qui ne reposait que sur un quiproquo et un malentendu, fit son chemin rapidement parmi les esprits prévenus et irréfléchis.

Du Verdier était Fauteur inconscient du quiproquo, car il avait confondu Vlsîe son^ nante avec un petit livre de Guillaume des Autelz, intitulé: Mytistoîre bai'agoiiyne de Fran/?'elnche et Gaudichon^ trouvée depuis n'aguere d'un exemplai?'e escrit à la main, à la valeur de dix atomes^ pour les récréations des bons fanfreluchistes. Autheur a. b. c. (jusqiCà z). On les vend à Lyon, par Jean Dieppi, 1^74? in-i6 de 48 feuillets.

On lit, en effet, dans la Biblothèque Jrancoise d'Antoine Du Verdier, à l'article de Guillaume des Autelz: a Estant à Valence es. cholier en Testude de Droit, il a escrit, à rimitation de Rabelais en son œuvre de Pantagruely un livre en prose, non moins face-

lieux que de gaillarde invention, contenant dix-sept chapitres et intitulé: Franfreluche et Gaudichon^ mytistoirc harac;ouync de la valeur de dix atomes, pour la récréation de tous bons fanfreluchistes^ imprimée à Lyon, par Jean Dieppi. » Du Verdier avait eu probablement sous les yeux une des premières éditions lyonnaises de ce petit livre, éditions, que les bibliographes citent, sans les avoir jamais vues, parce qu'elles furent détruites sans doute, comme celle de Vlsle sonnante: Lyon, sans date, in-8", ou iSSp, in-8", ou I 5Go, in-i6.

Le nom de Lauteur de cette plate imitation de Rabelais ne fut révélé que tardivement par Du Verdier, car Etienne Pasquierne le connaissait même pas, puisqu'il le désigne, dans une de ses lettres (la S*" du livre i"), comme un des plus mauvais imitateurs anonymes de Rabelais: «L'un, sous le nom de Ladulti (Noël du Fail), en ses Propos rustiques: l'autre, sans nom, en son livre des Fanfreluches. »

L'idée nous vient tout à coup que ce Guillaume des Autel;:, VEscholicr de Valence,

pourrait bien avoir publié, à Lyon, en i562, la première édition de Vlsîe sonnante^ d'après une copie qu'il aurait prise en cachette sur le manuscrit du V"" livre de Rabelais, manuscrit qui était alors entre les mains du chef de la Pléiade, Pierre de Ronsard, ou du moins dans celles de son frère, Charles de Ronsard, abbé de Tyron, comme nous essayerons de le démontrer plus loin.

Guillaume des Autelz, parent de Pontusde Thyard, un des poètes de la Pléiade, qui ne devint évêque de Chalon-sur-Saône qu'en iSjS, s'était attaché à l'école de Ronsard, et poétisait ou ronsardisait alors de toutes ses forces. C'est en i56o qu'il publia, à Lyon, le Repos de plus grand travail^ son premier recueil de poésies, dédié à sa Sainte^ mais cet Escholier de Valence affectait un jargon mêlé de grec et de latin aussi peu intelligible et aussi ridicule que celui de V Escholier limousin^ du second livre de Rabelais.

L'attribution de Vlsle sonnante à un Ecolier de Valence fut alors si universellement acceptée, qu^elle se reproduit encore, de temps à autre, dans des ouvrages de littérature. Le

Duchat, dans son commentaire sur Rabelais (notes sur le prologue du V*" livre), a cependant très bien démontré la misérable origine de cette tradition j'/'e^^zfe généralement ré* pandue, qui voulait que risle sonnante eût été composée et publiée par l'Ecolier de Valence, qu'on ne nommait pas et qui n'était connu de personne. Celte grossière erreur, sans cesse démentie, ne subsistait pas moins parle fait de l'ignorance ou de la légèreté de ceux qui l'avaient d'abord accueillie, puisque Etienne Tabourot, en pr.rJant de Rabelais dans les Bigarrures et touches, qui parurent pour la première fois en i582, ne s'était pas fait faute de dire que le V"" livre est attribué a cet Ecolier.

Une erreur du même genre prit naissance, au commencement du xvii" siècle, quand le médecin Louis Guyon, sieur de la Nauche, se fut avisé de donner un père anonyme au V' livre, dans ses Diverses leçons contenant plusieurs discours, histoires etjaits mémO" râbles (Lyon, i6o3, in-8"), où il consacre à Kabclais une assez bonne page, qu'il termine malheureusement par cette naïveté ou plutôt

ce mensonge : « Quant au dernier livre, dit-il, qu'on met entre ses œuvres, qui est intitulé Vlsle sonnante^ qui semble à bon escien^ blasmer et se mocquer des gens officiers de rÉglise catholique, je proteste qu'il ne Ta pas composé, car il se fit longtemps après son décès. J'estois à Paris, lorsqu'il fut faict, et sçais bien qui en fut Tauteur, qui n'estoit médecin. »

Le bonhomme Louis Guyon, qui n'avait pas plus de quarante-cinq ans, à l'époque où il fit paraître à Lyon la première édition de ses Diverses leço^is, attendu qu'il mourut en i63o dans un âge avancé, ne savait pas même que risle so?maîîte avait paru en 1 562, c'est-àdire lorsqu'il était à peine âgé de quatre ans!

Eh bien î tels sont les seuls témoins qu'on ait mis en avant pour prouver que Rabelais n'était pas l'auteur du V^ livre de Pantagruel: Antoine Du Verdier, né à Montbrison en 1544, dix-huit ^ns avant la publication de Flsle sonnante et neuf ans avant la mort de Rabelais; Louis Guyon, né à Dôle vers iSSg, c'est-à-dire six ou sept ans après la mort de Rabelais.

Que sont, qu'étaient ces ouï-dire incohérents ou ridicules, recueillis à l'aventure et répétés sans examen par deux écrivainsde médiocre valeur, en comparaison des éclatants témoignages d'amiration^ que deux hommes considérables, le président Auguste de Thou et le cardinal du Perron , ne craignaient pas d'accorder hautement et sans réserve à Tœuvre de Rabelais en général, et sans faire aucune distinction entre les cinq livres qui composent cette œuvre? De ThoU, dans un passage remarquable des Commentaires qu'il écrivait sur sa propre vie, et dans les beaux vers latins que lui avait inspirés sa visite à rhôtel de la Lamproie, où Rabelais était né, en la ville de Chinon; du Perron, dans ses paroles imposantes, en ne jugeant digne de son estime que ceux qui avaient lu le livre, c'est-à-dire l'œuvre de Rabelais.

Nous en avons donc fini avec l'Ecolier de Valence, comme avec le prétendu auteur, également anonyme, qui «n'était pas médecin » et qui composait, à Paris, VIslc sonnante^ quinze ou vingt ans après que ce fragment du V*-' livre de Rabelais eut éic mis en lu-

mière, sans cloute à Lyon! Nous aurons bientôt à discuter plus sérieusement les raisons plus ou moins spécieuses que la critique moderne a fait valoir contre l'authenticité du V*^ livre.

Il faut d'abord passer en revue, sans les discuter, les opinions contradictoires des érudits, des commentateurs, des lettrés, qui ont cherché à reconnaître si Rabelais était ou n'était pas Tauteur de ce V*-' livre, loué, admiré par les uns, dédaigné, méprisé par les autres.

Le xvn" siècle, cependant, semble avoir laissé de côté cette question d'origine, qui avait préoccupé les lecteurs du V'-' livre, à la fin du xvi'' siècle. On réimprimait souvent les (ouvres de Rabelais, en France et surtout dans les Pays-Bas, mais les éditeurs de ces œuvres ne songeaient pas à donner leur avis personnel sur Tauthenticitédecc V" livre, qui taisait aussi bonne tigureque les autres dans les éditions auxquelles on n'ajoutait pas encore lie commentaires.

L'anonyme à qui Ton doit V Alphabet de V auteur franc ois ^ qu'on a imprimé pour la première fois à la suite des éditions elzéviriennes, ne dit pas un mot qui puisse faire croire qu'il eût soupçonné une différence de composition, de style ou de pensée, dans ce V" livre, qui lui fournit un plus grand nombre de mots à interpréter que les quatre livres précédents.

Il n'y a que Jean Bernier, médecin de Blois, qui, dans son Véritable Rabelais réformée on Jugement et nouvelles Observations sur les œuvres grecques, latines^ toscanes et francoises de ma'ïtre François Rabelais^ (Paris, Laurent d'Houry, 1697, in-12), émette, un doute sur les interpolations que peut renfermer le V® livre de Pantagruel : « Encore, dit-il, que quelques critiques ayant cru que ce livre n'est pas de notre docteur, le style et certains endroits me font croire qu'il est de Rabelais, interpolé par des libertins et huguenots. »

En 171 1, paraît la première édition du Rabelais de Le Duchat, avec des commentaires très-amples et très-savants, qui sont

encore les plus complets et les meilleurs qu'on ait faits sur notre Auteur Jrancois^ comme on l'avait surnommé par excellence. Le Duchat ne manqua pas d'exposer les arguments les plus solides qu'on avait pu trouver pour contester Tauthenticité intégrale du V° livre. Ces arguments auxquels Le Duchat répondait avec hésitation et assez incomplètement, nous les mettrons à néant, quand nous viendrons à les examiner plus loin.

Contentons-nous ici de consigner Lopinion personnelle de Le Duchat : a Ceux, dit-il, qui auront lu avec attention le V*-" livre rcconnoîtront à mille faits l'auteur des quatre premiers. Même génie, même tour, même genre d'érudition s'y découvrent partout, dans un degré qu'il n'est pas naturel qu'autre que Rabelais ait pu aiicindre. »

L'opinion de Le Duchat devait cire admise du moins pour u:i temps. Bernard do La Monnoic, qui était plus capable que personne de faire prévaloir cette opinion, s'est contente de dire, dans une note sur l'article Rabklais Aj^ns\i\ Bibliothèque française de Du Vcrdicr : « Le quatrième livre {du Pantas^rucî) a

été le dernier qu'il ait fait lui-même imprimer. Le cinquième a été donné sur ses mémoires^ mais avec des fautes qui ont été la plupart réparées dans l'édition de M. Le Duchat. »

Le P. Niceron, qui, quoique barnabite, a rédigé une notice très impartiale et très sage sur la vie de Rabelais (Mémoires pour servir à rhistoire des hommes illustres dans la république des lettres (Paris, Briasson, 1735, t. XXXII, p. 337 et suiv.), après avoir repris, avec plus d'adresse, les arguments que Le Duchat opposait aux critiques qui doutaient de Tauthenticité du V^ livre, en vient à conclure que le V^ livre est véritablement de Rabelais, et il se sert, pour le prouver, des expressions mêmes que Le Duchat avait employées dans Péloge de ce V^ livre, où le génie de Tauteur est aussi visible et aussi hautement accusé que dans toute son œuvre.

Il n'est pas indifférent de constater que les doutes qui s'étaient produits en France sur l'authenticité du V° livre n'avaient pas eu d'écho dans les traductions de Rabelais, en langues étrangères, publiées en Allemagne, en Hollande et en Angleterre, où le Gargan-

tua et le Pantagruel ne manquaient pas de lecteurs et d'admirateurs.

La traduction anglaise de Thomas Urchard, imprimée à Londres en 1698, avait même paru avec un commentaire composé par un protestant français, Antoine Motteux ou Le Motteux, qui n'hésite pas à déclarer que (L le V* livre est la plus belle partie de tout l'ouvrage. »

César de Missy, traducteur du commentaire de Le Motteux, en fraiiçais, pour la grande édition du Rabelais de Le Duchat f Amsterdam, Frédéric Bernard^ 1741? 3 vol. in-40), ne partageait pas, il est vrai, le sentiment de son compatriote, protestant comme lui : « Il y en a, dit-il, qui doutent beaucoup que le V° livre soit de Rabelais. Je ne me charge point de faire valoir leurs raisons, mais je ne puis m'empécher de reconnoître qu'ils ne me paroissent jamais plus forts, que lorsqu'ils soutiennent que le cinquième livre est inférieur aux quatre autres, quoiqu'au reste il ait bien son mérite. Il faudroit entendre h\-dcssus l'illusirc M. de Moivrc (proicsiani fran^■ais, réfugié en An-

gleterre, à la révocation de Tédit de Nantes), qui, avec son génie transcendant pour les mathématiques, a un goût très vif pour les grandes beautez de Corneille, de Molière, de La Fontaine, de Rabelais, et qui est bien éloigné de regarder le V® livre comme le plus beau. »

Ce n'était pas M. de Moivre, le mathématicien, qu'il eût fallu consulter sur cette question de littérature, mais bien les illustres rabelaisiens qui, comme le docte médecin Guy-Patin, ou bien Huet, évêque d'Avranches, avaient fait des œuvres de Rabelais Tétude et les délices de toute leur vie.

L'exemple du savant Huet, avait été suivi religieusement, à cet égard, par plus d'un respectable savant ecclésiastique, qui pardonnait à Rabelais ses audaces de satire et ses incongruités de langage,, en faveur de sa lumineuse raison et de son merveilleux esprit.

L'Église catholique elle-même était indulgente pour ce grand philosophe évangélique, car on avait placé son buste dans la cour d'honneur du palais épiscopal de Paris : « Le

portrait, dit Jean Bernier, dans son Véritable Rabelais réformé (1697), celui qu'on voyoit il n'y a pas encore longtemps en la cour de TArchevêché, ctoitun buste de plâtre. »

Il y eut, au milieu du xviii^ siècle, deux abbés qui publièrent simultanément, en 1752, une édition de Rabelais, avec notices et commentaires.

L'abbé de Marsy eut l'idée d'éclaircir et d'alléger, pour ainsi dire, les oeuvres de son auteur favori, en supprimant dans le texte courant les passages obscurs ou inutiles, qu'il rejetait au bas des pages, sans supprimer un seul mot de l'original. Voici son opinion sur l'authenticité du V^ livre : ce En général, dit-il, toutes les éditions qu'on a faites de ce livre sont pleines de variations ; ce qui prouve que Rabelais n'y a point mis la dernière main et que les éditeurs ne l'ont rédigé que sur les matériaux qu'ils ont trouvé dans ses papiers. C'est ce qui a fait croire, quoique fort mal à propos, que ce dernier livre n'étoit

point de Rabelais, comme le médecin Louis Guyon a eu Taudace de Tavancer. Ainsi, on ne sauroit douter que ce livre ne soit de Rabelais, au moins pour le fond. Il est probable, et Ton aperçoit même, en le lisant avec attention, que les premiers éditeurs de cette quatrième partie du Pantagruel, trouvant le manuscrit de Rabelais fort en désordre, ont rassemblé de leur mieux ces matériaux et ont même suppléé quelques transitions. »

On ne saurait trop reconnaître, comme on le verra plus loin, le bon sens et la divination qui ont dicté ce jugement, à Tabbé de Marsy, réditeur d'un Rabelais qu'il intitula le Rabelais moderne.

L^abbé Pereau a été moins scrupuleux dans les retranchements arbitraires et absolus qu'il lit subir, en son édition publiée sous le titre âCŒuvres choisies^ au texte de notre auteur, où il n'a laissé, dit-il, « que ce qui peut flatter la délicatesse des gens de goût. » L'abbé Pércau, dans sa curieuse notice sur la vie de Rabelais, rapporte quelques-unes des raisons sur lesquelles on s'était fondé pour nier l'authenticité du V* livre : « On peut bien, ajoute-

t-il un peu légèrement, se ranger du parti de ceux qui croyent que le V^ livre n'est pas de Rabelais. »

Voltaire et la secte philosophique avaient traité Rabelais et son œuvre, avec dédain, sinon avec mépris. Dans la seconde moitié du xviii^ siècle, on sembla donc ne vouloir plus entendre parler du Gargantua ni du Panta" ^n/e/, quoique Ginguené eût essayé, en 1791, de prendre au sérieux un ouvrage qui avait faitTadmiration du grand siècle où il parut; il voulut même le remettre en honneur dans une brochure de circonstance, intitulée : De Vautorité de Rabelais dans la Révolution pré' sente et dans la Constitution civile du Clergé^ ou Institutions royales^ -politiques et ecclésiastiques tirées de Gargantua et de Pantagruel.

La question de l'authenticité du V^ livre n'intéressait plus personne, et il est bon à noter que, dans l'espace de près de soixantedix ans, il ne fut publié en France qu'une seule édition de Rabelais, celle de 1798, où réditeur Bastien s'est contenté de reproduire le commentaire de Le Motteax, traduit par

César de Missy. C'est aux persévérantes attaques de Voltaire contre Rabelais, qu^il faut attribuer cette incroyable insouciance du public lettré, pour un des plus grands écrivains français, à une époque où ses imitateurs anglais, Swift et Sterne, étaient souvent traduits et réimprimés dans notre langue.

Cette injustice ne pouvait durer : en 1820, un fidèle rabelaisien, Stanislas de PAulnaye, trouva enfin un libraire (Desoer), pour publier l'excellente édition qu'il préparait depuis de nombreuses années et qu'il avait augmentée de précieux travaux philologiques.

Cette édition^ dont Tannotateur avait jugé m^ convenable de ne pas exprimer un doute sur

"" l'authenticité du V^ livre, fut accueillie avec

w tant de faveur, qu'il s'occupa d'en faire une

nouvelle, plus complète encore et mieux ordonnée que la précédente, qui était épuisée et déjà rare. La seconde édition de Stanislas de l'Aulnaye commença donc à paraître {Paris, Louis Janet^ 1823, 3 vol. in-80), au moment où l'on en annonçait une autre, accompagnée des notes de tous les commentateurs, édition splendide, que deux amis^

Esmangart et Eloi Johanneau, avaient surchargée à Penvi de notes savantes et d'éclaircissements historiques. (PariSyDalibon^ 1828, 9 vol. in-S*").

De TAulnaye aurait cru faire injure à la mémoire de Rabelais, en émettant un simple doute relativement à ses droits d'auteur du V® livre; Esmangart et Eloi Johanneau ne semblent pas avoir eu le même respect pour cette possession d'état, confirmée par trois siècles d'admiration constante, car ils se bornent à répéter, dans leur commentaire un peu trop prolixe, cette judicieuse remarque de Le Duchat : « Les gens de son temps, et qui étoient intimement liés avec lui, n'ont pas mis en doute- que ce livre ne fût son ouvrage aussi bien que les précédents ; » et celle de Tabbé de Marsy : « Ils n'ont pas fait difficulté de le lui attribuer et même de le regarder comme celui de ses ouvrages, qui étoit le plus capable de le rendre immortel. »

Rabelais avait enfin reconquis sa vraie place dans la littérature française et il rentrait triomphalement dans la bibliothèque de tous les hommes instruits et éclairés. L'édition de

S. de l'Aulnaye fut réimprimée presque "intégralement dans la collection compacte des Classiques français (Paris,Lefèvre^ i835, grand in-8° à deux colonnes), et le reviseur de cette édition n^eut garde d'y ajouter un seul mot qui eût trait à l'opinion, désormais abandonnée, qui présentait le VMivre comme supposé par un faussaire, ou interpolé par les premiers éditeurs.

Moi-même, qui étais très jeune et très inexpérimenté alors, je n'eus pas même la pensée de revenir sur cette opinion, qui avait fait son temps et qui paraissait ne pouvoir plus revivre, lorsque je publiai une petite édition, très jolie et très mauvaise, des œuvres de Rabelais, où je n'avais mis que des notes explicatives du texte [Paris ^ Jehenne^ 1825-27,. 5 vol. in-32).

En même temps paraissait en Belgique une très bonne édition de Rabelais (Bruxelles^ Tancé, i83o, 7 vol. in- 18), augmentée d'un glossaire et des remarques historiques et philologiques de tous les commentateurs, que l'éditeur anonyme (l'avertissement est signé de l'initiale T) avait choisies, discutées

et rectifiées très judicieusement. Cet éditeur résuma en ces termes la question de l'authenticité du V*^ livre: « Les nombreuses variations qui se trouvent dans toutes les éditions de ce livre ont fait croire à plusieurs critiques qu'il n'était pas de Rabelais. LeDuchat reconnaît, dans cette dernière partie, le style et Tesprit de Tauteur des quatre premiers livres. Le Moiteux trouve cette dernière partie la plus belle de tout l'ouvrage. C'est aussi notre avis : elle est la plus philosophique et la plus audacieusement critique. »

Amontour, maintenant. J'avais découvert, à la Bibliothèque du roi, un manuscrit du V*^ livre, jusqu'alors inconnu, ou plutôt négligé, dont aucun bibliographe n'avait parlé, dont aucun éditeur de Rabelais n'avait fait usage. Je n'eus qu'à jeter les yeux sur ce manuscrit pour en apprécier toute la valeur: il ne renfermait pas sans doute un texte complet, tel que je Tavais désiré, tel que je le cherchais, depuis longtemps, mais il était bien du temps de Rabelais, et il offrait une foule de particularités intéressantes, dont je me promettais do tirer parti, au profil de la

grande édition de Rabelais, que j'avais projetée de longue date et dont je rassemblais au jour le jour les nombreux éléments. L-'heure n'était pas venue d'entreprendre cette édition à peine ébauchée, et je crains bien que cette heure-là ne vienne jamais, car je suis trop vieux et trop occupé ailleurs pour consacrer à Rabelais deux ou trois ans de ma vie.

En 1840, un libraire de Paris, M. Charpentier, sachant par Sainte-Beuve, que j'avais dès lors beaucoup de matériaux accumulés pour cette grande édition, toujours promise et déjà annoncée dans les catalogues de MM. Firmin-Didot, me pria de donner mes soins à une petite édition compacte de Rabelais, en un seul volume in- 12, édition commencée par Charles Labitte, qui s'était arrêté, de guerre lasse, après le premier livre. Je consentis non seulement à annoter les quatre livres suivants, mais encore à corriger, pour la première fois, le texte altéré du V^ livre, au moyen des innombrables variantes que me fournirait le manuscrit de la Bibliothèque du roi; je m'engageai de plus à placer, en tête de

cette édition, un abrégé de la vie de Rabelais, que j'avais en portefeuille et qui devait former plus dMn volume in-8^.

Cette édition, compacte, préparée et imprimée en moins d'un an (PariSj Charpentier, 1840, in-12), eut un immense succès et se vendit à plus de 60,000 exemplaires. Mon Rabelais était Jdevenu alors le vade-mecum de toute la jeunesse studieuse. Mais je n'avais pas exposé, je n'aurais pu grouper, dans cette édition populaire et usuelle, toutes les observations bibliographiques, que Tétude du manuscrit du V® livre m'avait suggérées et que je résumerai plus loin, pour prouver, sans réplique, que ce V*^ livre est tout entier de Rabelais, sans aucune interpolation, sans aucun changement capital.

J'avais déjà formulé mon opinion sur le V* livre, dans ma notice sur Rabelais : « On essaya, disais-je, de contester à Rabelais ce cinquième livre, empreint de son esprit et de son style, admirable conclusion de son ouvrage ; on en fit honneur d un écolier îie

ValencCf c'est-à-dire que l'on confondit la Mythistoirc barragouine de Fanfreluche et

Gaudichon avec Vlsle sonnante, Guillaume des Autels avec Rabelais ! Mais le doute n^était pas possible, après la lecture du cinquième livre, qui demeura bientôt en toute propriété à son immortel auteur. »

On pouvait croire que le grand débat, soulevé depuis trois siècles, au sujet du V" livre, était clos pour toujours; mais les érudits sont difficiles à convaincre, et le doute a été de tout temps une de leurs plus chères prérogatives dans les questions de leur docte compétence.

Burgaud des Marets, qui travaillait depuis vingt ans à uniformiser Torthographe des cinq livres du Gargantua et du Pantagruel^ publia enfin son édition des Oeuvres de Rabelais, « ramenées à une orthographe qui facilite la lecture , bien que choisie exclusivement dans les anciens textes » [Paris, Firmin Diiiot^ i85S, 2 vol.in-12); et dans les notes qui accompagnent son texte, il ne se lassa pas de répéter que le V" livre n'est pas de Rabelais et ne saurait cire de lui.

Rathery, néanmoins, le collaborateur de Burgaud des Marets, garda un silence prudent sur ce malheureux V^livre, dans la notice biographique qu^il s'était chargé d^écrire sur Rabelais. Même prudence de sa part dans une seconde édition (iSjS), où cette remarquable notice a été augmentée et perfectionnée.

En revanche, Burgaud des Marets redoubla ses dénigrantes sorties contre le Ve livre, dans de nouvelles notes, où il ne perd aucune occasion de faire ressortir les insuffisances du texte de ce V^ livre : « Si Rabelais est pour quelque chose dans cette œuvre, il n'a jamais pu récrire telle qu'elle est, » dit-il dans une note sur le quatrain qui figure en tête du V* livre. Burgaud des Marets avait pourtant corrigé, à l'aide des variantes du manuscrit de la Bibliothèque du roi, quantité de passages qu'il trouvait corrompus et inintelligibles dans les anciennes éditions. « Si nous pouvions admettre que ce livre fût de Rabelais, dit-il, à propos du chapitre des Apedeftes^ nous nous abstiendrions de placer ici ce chapitre; mais, comme on est habitué à l'y voir et que nous ignorons s'il est ou non du

même auteur que le reste de ce prétendu cinquième livre, nous nous décidons à ne pas le supprimer. »

L'édition de Burgaud des Marets et de Rathery était, toutefois, fort ingénieuse et vraiment bonne et estimable : elle se répandit dans beaucoup de mains, et le doute se ravivait de proche en proche à l'égard de l'authenticité du V' livre.

Un auteur aimable et compréhensif en pantagruélisme,M . Eugène Noèl, avait mieux motivé son opinion dans un charmant ouvrage, réimprimé plusieurs fois et intitulé: Rabelais^ médecin^ écrivain^ philosophe (Paris, Bécus, 1880, in- 16, quatrième édition): a Dans le V' livre de Pantagruelj qui n'en est pas moins le meilleur, disait-il, je ne puis attribuera Rabelais le Tournoi de la quinte... En etfet, ce V" livre, qui fut publié après la mort de Rabelais, parut d'abord sans l'épisode de la Quinte; ce ne fut que quelque temps après qu'un éditeur s'avisa de cette augmentation. Peut-être ces chapitres intercalés furent-ils des chapitres trouvés à l'état de projet dans les papiers de maître François,

dont la rédaction et la mise en ordre furent confiées à quelque écrivain du temps. »

De 1868 à 1872, MM. Anatole de Montaiglon et Louis Lacour avaient mis au jour un admirable texte de Rabelais, entièrement renouvelé et éclaircià l'aide de la ponctuation; ils avaient même, pour la première fois, publié le texte complet du manuscrit du V'' livre, de préférence aux textes des éditions imprimées ; mais les notices historiques et littéraires, qu'on attendait de ces deux érudits de premier ordre, n'ayant point paru, ils ne nous ont pas fait connaître comment ils entendaient se prononcer définitivement sur l'authenticité du V^ livre.

Dans la notice biographique de son estimable édition des œuvres de Rabelais (San Remo, J. Gay, 1874, 3 vol. in- 12), M. A.-L. Sardou trancha, par un moyen terme, cette question d'authenticité : « Le cinquième livre de l'œuvre rabelaisienne ne parut que plusieurs années après la mort de l'auteur ; aussi, a-t-on formé des doutes très sérieux sur l'authenticité de ce livre. Les uns le rejettent entièrement; d'autres, seulement en quelques

parties, faibles à la vérité et qui ne paraissent pas être de la même main que tout le reste... Il est fort probable que la mort n'ayant pas permis à Rabelais de mettre la dernière main à son livre, quelquVin de ses amis, Jean Turquet peut-être ou Henri Estienne^ crut devoir le suppléer, et se permit de retoucher l'œuvre inachevée et d'y ajouter même. Le mieux est donc de prendre un moyen terme : ni tout admettre, ni tout rejeter, j)

Nous n'avons pas rappelé les deux excellentes éditions de Rabelais, publiées par Pierre Jannet, d'après les meilleurs textes revus par Tauteur {Paris, édition de la Bibliothèque elzéviricnne^ 1868-72, 2 vol.

in- 12, et Paris^ Picard, 1868 et suiv., 7 vol. in-12), parce que les notes, que l'éditeur avait promises, n'ont pas encore paru dans la première de ces deux éditions, et que la seconde, aujourd'hui complète et achevée par M. Louis Moland, ne contient pas une phrase, qui puisse réveiller un doute sur l'authenticité du V» livre, que Pierre Jannci licsitait fort ;\ reconnaître.

Mais M. Louis Moland, i|ui est certaine-

ment un de nos plus judicieux critiques, avait déjà donné son avis dans la préface de la grande édition de Rabelais (Paris^ Garnier, iS/Sj 2 vol. in-folio), publiée par ses soins et illustrée de beaux dessins de Gustave Doré : «Je crois, a-t-il dit, après un examen impartial des arguments allégués pour et contre Fauthenticité du V^ livre, je crois qu^il faut s'en tenir sur cette question à un moyen terme. Rabelais avait sans doute laissé les principaux éléments de ce livre, mais il n'est guère probable que ce qu'il a laissé nous soit parvenu dans son intégrité. Quelqu'un est intervenu après lui pour retoucher l'œuvre inachevée, la compléter à sa guise. Il me paraît également impossible de tout admettre et de tout rejeter. On ne peut méconnaître le génie rabelaisien dans certains passages, et l'Oracle de la Bouteille paraît le dénouement où le roman allait de lui-même aboutir. ».

M. A.-L. Sardou n'avait donc fait que s'approprier les termes mêmes du jugement porté par M. Louis Moland sur la question, qui n'est pas résolue en dernier ressort.

Nous avons passé en revue les opinions

divergentes des différents éditeurs de Rabelais. Nous aurions pu faire intervenir d'autres écrivains, qui se sont aussi préoccupés de la même question sans la résoudre : Delécluze, qui, dans son ouvrage intitulé François Rabelais (1841, in-8"), examine les points litigieux et ne décide rien; Charles Lenormand, qui, dans ses recherches architecturales sur Tabbaye de Thélème {Paris, 1840, in-8°), ne doute pas que Rabelais n'ait pris part i\ la composition du V° livre et y reconnaît la griffe de Taigle; M. Gustave Brunet, qui, dans l'article Rabelais, de la Biographie universelle (édition Thoisnier- Desplaces) constate les doutes élevés sur l'authenticité du V° livre, mais ne les discute pas, en faisant toutefois remarquer que la publication de ce livre, « le plus fort de tous, » ne donna lieu à aucun procès, et que nul obstacle n'empêcha les réimpressions qu'on en fît partout impunément.

D'autres critiques émincnts , tels que Charles Nodier et Guizoï, qui ont aussi parlé de Rabelais avec une grande élévation d'idées, ne se sont pas ai réu's un moment i>

mettre en doute Pauthenticité de cet admirable V® livre, qui fait Pindispensable complément de l'œuvre rabelaisienne.

C'est à nous, maintenant, de répondre aux trois objections principales qui ont*été faites pour prouver que le V^ livre est, sinon apocryphe, du moins dénaturé par des interpolations où le faussaire s^est trahi lui-même. Après avoir repousse ces objections, en démontrant qu'elles sont bien faibles ou bien mal fondées, nous n'aurons plus quVi démontrer, avec évidence, que ce V" livre est l'ouvrage de Rabelais, ouvrage inachevé sans doute, et dont les fautes même accusent des retouches maladroites, les premiers éditeurs ayant mal lu ou mal compris le manuscrit ori^^inal et n'ayant pas su en remplir les lacunes.

r Certains critiques, tout en inclinant à reconnaître l'authenticité du V'" livre, repoussent absolument comme apocryphes le

Page 1