chapitre des Apedeftes et les deux chapitres du Tournoi de la Quinte
2° D'autres critiques signalent des tendances calvinistes dans ce V^ livre et soutiennent que Rabelais, qui n^épargnait pas les superstitions et les abus de l'Eglise catholique et romaine, n'a jamais prêté la main à la polémique agressive du protestantisme et s'est tenuabsolument à l'écart de la Réforme.
S*' Dans le chapitre xix de ce V^ livre, Tauteur cite, parmi les philosophes contemporains qui ont traité de Ventéléchie (perfection intérieure) d'Aristote, Scaliger, Bigot , Chambrier et François Fleury , tous zélés entéléchistes ; or on ne connaît de Jules- César Scaliger, qu'un seul ouvrage dans lequel il ait parlé de Ventéléchie., et cet ouvrage n'a paru qu'en iSS/, c'est-à-dire quatre ans après la mort de Rabelais !
Le troisième argument contre l'authenticité du V' livre, semble, à première vue, invincible et irréfragable : il est pourtant bien facile à réfuter.
L'ouvrage de J.-C. Scaliger, où il est question de Tentéléchie, c'est le recueil dcsExcrcitationes contre Cardan et son traité De Subtilitate, {aux n"" 12, 14, i5, 19 et surtout no 1 15 de la Soj*" Exercitation), imprimées à Paris, pour la première fois, en 1557.
a Peut-être, dit Le Duchat dans une de ses notes sur le chapitre xix (V« livre), peutêtre que Scaliger ayant depuis plusieurs années écrit contidem.mcnt à Bigot ses sentiments sur Tentéiéchie, celui-ci les auroit, dès ce temps- h\, communiqués à Rabelais, sur le même pié que plus bas, au chapitre xxxiv du présent livre (f:xi:rcitationes|, on voit que le
même Bigot lui avoit répliqué sa propre pensée sur cette femme, qui dans TApocalypse est représentée ayant la lune sous ses pies. Un autre et plus grand embarras, selon moi, c^est que ce passage des Exercitations désigne personnellement Rabelais, sous les termes de novis Lucianis atque Diagoris culinariis^ par rapport à la raillerie que Rabelais avait faite de Scaliger, en cet endroit-ci de son livre. »
C'est, en effet, Rabelais que visait J.-C. Scaliger, dans les Exercitationes, en sUndignant contre les nouveaux Luciens et les Dîagores ou les athées culinaires. Il y avait une vieille querelle entre Scaliger et Rabelais. Celui-ci, dans une lettre latine adressée à Bernard de Salignac, en décembre i53i : ce J'ai appris récemment, dit-il, par Hilaire Bertulphe, avec qui je suis ici en relation, que vous préparez je ne sais quoi contre les calomnies de Jérôme Aléandre, que vous soupçonnez d^avoir écrit contre vous sous le masque d'un faux Scaliger. Je ne souffrirai pas que vous soyez plus longtemps incertain et abusé par ce soupçon, car ce Scaliger existe
réellement. Il est de Vérone, issu de cette famille exilée des Scaliger, exilé lui-même ; maintenant il exerce la médecine à Agen. Ce calomniateur m'est bien connu. Il n'est pas sans quelques connaissances en médecine; homme, du reste, nullement estimable et absolument athée, comme personne ne le fut jamais davantage. »
Rabelais était donc, depuis Tannée i53i, en pleine brouille avec Jules-César Scaliger, qu'il avait connu à Agen, qu'il n'estimait guère et qu'il détestait cordialement.
Quant aux Exercitationes que Rabelais pouvait et devait connaître, du moins par oui-dire, bien avant que l'ouvrage fût imprimé à Paris en i557, voici le titre complet de cet ouvrage : Exotericariim excercitationum liber quintus decimus, de Siibtilitate^ ad Hieronymum Cardanum 'î.utetiLC, Michael Vascosan, i5 57, in-4°). »< Scaliger, dit le P. Niceron, (Mém. pour servir à Vhist. des hommes illustres^ t. XXI II, p. 267), adonné à ces Exercitations le litre de quin^iùmc livrây parce qu'avant qu'il le composât, il avoir déj;\ fait, a ce qu'il prétend, quatorze
autres volumes, sous le même titre, mais qui ne regardoient pas Cardan. »
Le traité De siibtilitate de Cardan, avait été publié à Nuremberg en i55o. « Jules- César Scaliger, ayant lu Touvrage de Cardan, dit le P. Niceron, (t. XIV, p. 269), songea à écrire contre lui... La critique ne parut cependant que sept ans après que Pouvrage de Cardan eût été imprimé. »
Cette critique, publiée en iSSj avec le titre d'Exercitationes,SLwa.it été certainement communiquée en manuscrit à plusieurs imprimeurs, bien avant d'être mise sous presse chez Michel Vascosan, imprimeur de Paris. Scaliger, qui fut un des plus prodigues épistoliers du xviii*^ siècle, était alors en rapport épistolaire avec beaucoup desavants, amis de Rabelais, entre autres le célèbre imprimeur de Lyon, Sébastien Gryphe, qui lui avait déjà imprimé^ en i54o, son fameux livre: De caiisis liîîg-uce latinœ. Il ne faut pas oublier que Scaliger ne devait pas trouver aisément un libraire qui voulût imprimer ses ouvrages, où il attaquait tout le monde, avec une sorte de rage envieuse. Il avait donc attaqué
Rabelais comme tant d'autres, sans toutefois le nommer dans ses Exercitations, imprimées seulement en i557, mais composées sept années auparavant, et Rabelais, qui était aussi en correspondance avec la plupart des savants de son temps, avait été informé, par Sébastien Gryphe, peut-être, des injures que lui avait adressées Scaliger, non seulement dans le A'V'^ livre des Exercitationes, mais dans les quatorze premiers livres, qui sont restés inédits. Rabelais, de son côté, ne s'était donc pas fait scrupule de se moquer de lui, à propos de Tentéléchie, dans le V"' livre de Pantagruel^ qui fut écrit en 1649, comme nous le prouverons tout à l'heure, car il savait, de longue date, que Scaliger était entéléchiste, puisqu'il le connaissait bien dès Tannée i 53 i , et qu'il pouvait, à bon droit, le regarder comme un de ses ennemis les plus implacables.
Il se moqua, en même temps, de Guillaume Bigot, qui avait aussi glorifié rcniclcchie dWristotc, dans un ouvrage de philosophie intitulé : Prœludium christiaiuv philosophia.\ optis cum alinrum tum huminis sutstantiam
liiculentis exprimens rationibus (Tolosae, apud Guydonem Boudevilleum, 1548, in-4°), et de François Fleury, Italien naturalisé en France, comme son ami Scaliger , et qui avait aussi parlé de Tentéléchie dans son Apologia in M. Actii Plauti^ aliorumque latinœ linguœ scriptorum calumniatores (Lugduni, Gryphius, i537, in-8''). Rabelais s'était trouvé en fréquents rapports d'érudition et d'amitié, avec François Fleury, chez l'imprimeur Sébastien Gryphe, et avec Guillaume Bigot, chez le cardinal du Bellay, que ce philosophe entéléchiste regardait comme son Mécène et son protecteur.
Les tendances calvinistes qu'on a signalées dans le VMivre de Pantagi'uel sont incontestables et ne prouvent nullement que Rabelais ne soit pas Tauteur de ce V*" livre; bien au contraire, elles affirment que Rabelais avait Tesprit porté vers la Réforme, malgré sa haine contre Calvin, et elles s'expliquent par sa situation personnelle, quand il composa, ou plutôt ébaucha son V* livre, c'est-àdire entre 047 et i5 5o, soit à Metz où il s'était réfugié pour échapper à un procès criminel en matière de religion, soit à Rome où il se trouva en sûreté auprès du cardinal du Bellay, soit à Paris, où le rappelèrent de puissantes protections et de fidèles amitiés.
Depuis qu'il avait abandonné l'ordre de Saint-François, pour rentrer dans le siècle, comme on disait alors, il n'avait pas cessé
d^incliner vers les idées nouvelles d'une rénovation chrétienne, qui côtoyait le luthéranisme, en allant au calvinisme ; comme la plupart des lettrés de son temps, tels que Clément Marot, Bonaventuredes Périers, Hugues Salel, Héroet, Théodore de Bèze, etc. La description de l'abbaye de Thélème, dans son Gargantua^ publié à Lyon en i532^ représentait assez nettement les nouvelletés morales et philosophiques, qu^il se proposait de mêler aux choses religieuses et qui formèrent plus tard une espèce de doctrine, qu'on nomma le pantagruélisme.
Cette doctrine s'accusait peut-être davantage dans une première édition du Pantagruel, qui aurait étésaisieet détruite, en cette année i532, si nous voulons comprendre et interpréter une lettre de Calvin, en date de décembre i532, dans laquelle le chef de la Réforme annonce que la Sorbonne a condamné le Pantagruel, avec \q Miroir de V âme pécheresse^ de la reine de Navarre. Cette édition du Pantagruel do, 1 5 32 n'existe plus; on n'en connaît aucune, avant celle de 1534.
Rabelais n'avait jamais été en bonne in-
telligence avec Calvin, mais il ne prenait pas moins d'intérêt à l'œuvre de la Réforme luthéraniste, qui venait d'être adoptée à Genève (i536). Il eut beau se faire absoudre de son apostasie^ par le pape, pour être admis dans Tordre de Saint-Benoît, en devenant moine séculier de l'abbaye de Saint-Maur-des- Fossés, il resta, au fond du cœur, partisan modéré de la Réforme, qui s'établissait à Genève et dont Calvin se faisait le chef. Il dissimula pourtant ses sympathies et ses opinions, de manière à ne pas se compromettre vis-à-vis des autorités catholiques, et malgré les allégories transparentes de son roman pantagruélique, qui se réimprimait sans cesse et partout, sous son pseudonyme à'Alcofribas Nasier (anagramme de son nom), il eut Tadresse d'échapper ii toutes les poursuites judiciaires, jusqu'à la publication du tiers livre Je Pantagruel, en i 546.
Cette publication, quoique sauvegardée par un privilège du roi, donna de telles armes aux ennemis de Rabelais, pour le persécuter et le perdre, qu'il n'osa pas artVonter les terribles conséquences de cette menaçante
coalition : il sortit de France, lorsquUl allait être arrêté et mis en jugement pour crime d'hérésie et même d'athéisme. Une pareille accusation devait conduire au bûcher son malheureux ami Etienne Dolet.
Il se réfugia dans le pays messin et résida, durant deux ans, à Metz, en qualité de médecin stipendié de la ville, ce qui ne Tempêchait pas de parcourir la Lorraine et PAlsace, où il se mit en communion d'idées avec les chefs du protestantisme. Il ne renonça pas à ses sympathies pour la Réforme, en retournant à Rome, où il passa Tannée 1548 dans la maison du cardinal du Bellay. Il n'avait pas sans doute changé d'opinion religieuse, quand il revint en France, dans le cours de l'année 1549, après avoir fait paraître à Lyon la Sciomachie^ dédiée au duc de Guise.
C'est en ce temps-là qu'il reprit la plume pour continuer et finir son Pantagruel, dont le quatrième livre, alors entièrement achevé, n'était pas encore mis au jour et ne le fut que deux ans plus tard. On s'explique donc comment Rabelais, inspiré et soutenu parle cardinal de Ghâtillon qui se préparait à em-
brasser ouvertement le parti de la Réforme, subit rinfluence de ce puissant et généreux protecteur et fit presque une profession de foi luthérienne ou calviniste dans plusieurs chapitres de son V* livre.
Mais il y eut un revirement soudain dans ses sentiments religieux, quand il fut nommé curé de Meudon, le i8 janvier i55o, à la recommandation du duc de Guise, qui avait acheté le domaine seigneurial de Meudon à la duchesse d'Etampes. Une fois curé de Meu. don, avec Tassentimeni du nouvel évéque de Paris, Eustache du Bellay, neveu et coadjuteur du cardinal, il s'abstint de donner suite à Texécution du V" livre et le laissa pour toujours inachevé. On peut même supposerqu'il se serait refusé à le mettre au jour, après le bruit fâcheux que la publication du IV* livre avait fait.
Il ne sera pas difficile maintenant de démontrer, en s'appuyant sur des inductions et des probabilités très sérieuses, que le V^ livre, laissé inédit par Rabelais, n'a pas eu les développements qu'il s'était proposé de lui donner, d'après un plan arrêté et annoncé de longue date.
Nous n'aurons pas de peine aussi à prouver que les éditions posthumes du V*^ livre, celles de 1564, i565 et de 1567, ainsi que celle de Vlsle sonnante^ imprimée dès i562, ont été publiées d'après des copies différentes, faites sur les manuscrits originaux de l'auteur.
II sera donc établi que le manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale est assurément une copie contemporaine, qui n'avait jamais servi à l'impression du V' livre, avant
— 7' — que nous l'eussions utilisé pour la correction du texte dans notre édition de 1840.
Enfin, nous constaterons que ce même manuscrit, plus complet et plus correct que ceux qui ont été dans les mains des premiers éditeurs du V'' livre, atteste que l'œuvre de Rabelais n'a jamais été terminée et ne présente pas les proportions qu'elle devait avoir, ce qui démontrera pleinement l'authenticité de ce V* livre.
Le manuscrit, que la Bibliothèque nationale conserve depuis longtemps sous le n*^798i de l'ancien fonds, est un in-40 de 146 feuillets, écriture courante du xvi^ siècle, relié en parchemin. lia été certainement, comme nous le disions en 1840, écrit par un copiste, soit du vivant de Rabelais, soit peu de temps après sa mort. Plusieurs mots effacés (par exemple, Staîiger remplacé par Scaliger^ chanoines au lieu de chat:{ foure\) peuvent faire supposer que ces mots-là étaient également raturés dans le texte de l'auteur. On remarque^ en tête de la première page, le mot ou le nom de RegiuSj avec un ancien numéro d'ordre : 3665, et ce mot inintelligible, d'une autre écriture, suivi d'un chiffre: Godembo, 16. Le mot Regius veut-il dire que le manuscrit appartenait à la collection du roi, ou bien est-
ce un nom propre latinisé? Nous serions fort embarrassés de choisir entre deux hypothèses aussi plausibles Tune que l'autre.
Nous savons pourtant qu'un manuscrit, qui se trouve également à la Bibliothèque nationale et qui se rapporte aussi à Rabelais, Klogia Rabelœsina, a été composé par Antoine Le Roy, prêtre du Mans, en latin Rcgiiis\ retiré à Mcudon et logeant dans le presbytère, '( sous les auspices des sieurs Antoine Grandet et Antoine Moreau, curés de ce lieu en 1640 ;). Jean Bernier, d qui nous empruntons ce renseignement, y ajoute une particularité bien curieuse. Cet Antoine Le Roy, auteur du Florctiim philosnphicum ( 1649', composé aussi à Meudon, dans la bibliothèque même de Rabelais (in miisco clariss. Francisci Rabela'sij^ « étoit arrière-neveu d'un Nicolaus Regius, domestique du cardinal du Bellay, avec Claude Chapuis et Franv;ois I^abelais ». Le manuscrit du W"" livre serait-il une copie de la main de Nicolas Regius f
Mais nous trouvons, dans la reliure même de ce volume, l'indication certaine de sa provcnance. C'est une pièce de procédure, su
vélin^ appel en droit pour Arthus le Thonneillier^ défendeur, contre Olivier de Ladvernade, seigneur de la Bastie^ demandeur ^ appel où est intervenu, comme procureur d^ne des parties, Charles Ronsard, représenté par son substitut François Tallem.ont. Or Charles de Ronsard était frère puîné du fameux poète Pierre de Ronsard, qui lui avait fait obtenir, du vivant de Rabelais, le prieuré de Brulon, dépendant de Tabbaye de la Couture-du-Mans. Il devint plus tard protonotaire apostolique, abbédeTyron et doyen dePéglise du Mans.
Pierre de Ronsard, âgé de vingt-neuf ans, lorsque Rabelais fut nommécuré de Meudon, était déjà dans les bonnes grâces du duc de Guise, seigneur du lieu ; mais il ne fut pas longtemps en bonne intelligence avec Rabelais. Jean Bernier avait recueilli à ce sujet la tradition locale : « Ronsard, dit-il, dans sonouvrage intitulé : Jugement et nouvelles observations sur les œuvres de Rabelais^ Ronsard, qui n^eut, dit-on, osé l'attaquer vivant par écrit, quoiqu'ils se picotassent souvent à Meudon, chez les princes de la maison de
Lorraine, ne l'a attaqué que dans une épitaphc où il le traite fort mal, parce que Rabelais ne le regardoit que comme un poète impécunieux et misérable, au point qu'il se tenoit fort heureux de loger dans une échauguette, appelée encore à présent la Tour de Ronsard, à Meudon, d'où il alloit faire sa cour au château, et où il trouvoit souvent, en son chemin, maistre François Rabelais, qui ne répargnoit guère. »
On peut donc supposer que si Rabelais avait laissé à Meudon ses manuscrits avec su bibliothèque (in museo Franc. RabelœsiJ, ils furent, après sa mort, recherchés et soustraits par des personnes intéressées à les tenir sous le boisseau ou à les mettre en lumière. Le cardinal de Châtillon ne fut pas le dernier sans doute à s'en inquiéter, et Tévcque de Paris, Kustachc du Bellay, neveu du cardinal du Bellay qui l'avait choisi pour coadjutcur, eut probablement des instructions pour (aire enlever les papiers qui pouvaient compromettre son oncle.
Le V" livre de Pantagruel était lîi, en chapitres détaches, qui ne se suivaient pas et
entre lesquels il y avait des lacunes à combler: aussi la moitié de ces chapitres seulement portait des numéros d'ordre dans le manuscrit, et parmi ces numéros, quelquesuns annonçaient un bien plus grand nombre de chapitres, qu'on n'en trouve dans les éditions imprimées, où il a fallu faire suivre le numérotage des chapitres de i à 47. A comparer ce numérotage dans les éditions et dans le manuscrit, nous voyons que les douze premiers chapitres sont bien numérotés de I à XII, dans le manuscrit comme dans les éditions ; le manuscrit ne donne aucun numéro aux chapitres xiii et xiv, mais le chapitre xv y est coté 38, et le chapitre xvii, 39; les chapitres xviii et xix sont cotés 5o et 5 1. Il n'y a plus qu'un seul chapitre, le xxviii, qui porte un numéro, 58: d'où il résulte que le V* livre devait avoir plus de 58 chapitres. Le manuscrit ne donne pas de numéros aux chapitres xxii, xxiii, xxvi, xxvii, xxviii, ni aux chapitres suivants jusqu'à la fin.
On ne trouvé pas, dans le manuscrit, le chapitre des Apedeftes, numéroté xvi dans les éditions, ni les chapitres xxiv et xxv.
consacrés au Tournois de la Quinte ; mais, en compensation, le manuscrit contient un long chapitre inédit, sans numéro, lequel manque dans toutes les anciennes éditions : Comment furent les Dames Lanternes servies à souper, chapitre où se trouve intercalée l'énumération des danses, que Rabelais avait déjà fait paraître, en i543, dans le Disciple de Pantagruel^ lequel otlre déjà Tébauche de plusieurs chapitres du V*" livre. Le manuscrit ne donne qu'un fragment du prologue, que le copiste a intitulé : Prologue de M. François Rabe^ lais. Mais les deux admirables pages qui complètent le dernier chapitre de ce V' livre et qui renferment la véritable conclusion du Pantagruel, ne figuraient dans aucune édition, avant celle que nous avons publiée en
C'est au milieu du chapitre inédit du Souper des Dames Lanternes, que le copiste du manuscrit, aussi fidèle et aussi peu intelligent que la plupart des copistes, a copié machinalement une note marginale de l'auteur, qui s'était promis de faire entrer dans son I V^ livre le festin des noces de Panurge, lesquelles n'ont pas même trouvé place dans le V^ livre. Cette note, intitulée : Servato in 4 libr. Panor^ gum ad miptias, nous est un témoignage que Rabelais n'avait pas perdu de vue son projet de marier Panurge et de faire suivre ce mariage de diverses aventures qui auraient pu lui fournir encore deux ou trois livres nouveaux : « Là, avait-il dit dans le dernier chapitre de son second livre, vous verrez comment Panurge fut marié et cocqu dès le moys de ses noces, et comment Pantagruel
trouva la pierre philosophale. et la manière d'en trouver et d'en user; et comment il passa les monts Caspies; comment il naviga par la mer Atlanctique, et défit les Cannibales, et conquesta les isles de Perlas ; comment il espousa la fille du roy d'Inde, nommée Presthan; comment il combattit contre les diables et fit brusler cinq chambres d'enfer, et mist à feu la grande chambi-e noire, et getta Proserpine au feu, et rompit quatre dentz à Lucifer et une corne au cul, et comment il visita les régions de la lune, pour sçavoir si, à la vérité, la lune n'estoit entière, mais que les femmes en avoyent trois quartiers en la teste; et mille aultres petites joyeusetez toutes véritables. »
Il n'est pas question des noces de Panurgc dans leV" livre, excepté dans la note que Rabelais y avait annexée en manière de mémento; mais l'auteur s'est souvenu de quelques points de son plan primitif, en écrivant ce V" livre. Si Pantagruel ne trouve pas la pierre philosophale, il visite du moins le rovaume de la (^)uintessence, c'est-.Vdire de l'Alchimie , où Ton croyait la posséder
(chap. XIX, XX et xxi); il ne combat pas contre les diables et ne brûle pas les chambres d'enfer, c^est-à-dire les Chambres du Parlement^ mais après avoir passé le Guichet (le Palais), habité par Grippeminaud, il ne se hasarde pas sans inquiétude chez ces « diables de Chats fourrés », qui vivent de corruption, et que frère Jean des Entommeures ce délibère mettre à sac » (chap. xi à xv). Pantagruel n^arrive pas jusqu'aux régions de la lune, mais frère Jean semble deviner ce que Rabelais eût voulu nous y montrer, en disant (chap. xxxivj: « Je trouve, dedans mon bréviaire, que en la Révélation fut comme chose admirable veue une femme ayant la lune sous les pieds ; c'estoit, comme m^a exposé Bigot, pour signifier qu'elle n'estoit pas de la race et nature des autres, qui toutes ont à rebours la lune en la teste et par conséquent le cerveau toujours lunatique. » Enfin, si Pantagruel, dans ses navigations, n'a pas défait les Cannibales, il faut se rappeler que Rabelais avait, dans son IV° livre (chap. xxxvi), prophétisé leur destruction prochaine, en vouant à l'horreur des honnêtes gens « les cnraigez Puthcrbes,
Briffaulx, Caphars, Chattemites, Cannibales et autres monstres difformes et contrefaictz en despit de Nature ».
Rabelais eût probablement tenu les promesses dWlcofribas Nasier, s'il avait osé mettre la dernière main à son V" livre.
Ce V^ livre, comme nous Pavons déjà dit, est plus complet, dans le manuscrit que dans les anciennes éditions, quoiqu'il ne contienne pas le chapitre des Apedeftes et les chapitres du Tournois de la Quinte, qui ont paru, Fun dans VIsîe sonnante^ les deux autres,, dans les éditions de 1564, i565 et 1567 ; ce qui ne prouve nullement que ces trois chapitres soient apocryphes. Celui des Apedeftes , quoique absent dans le manuscrit, est le complément indispensable des chapitres relatifs aux Chats fourrés. Le Tournois de la Quinte représente une partie d'échecs, ou plutôt un de ces ballets à grand spectacle, que Rabelais avait pu voir exécuter, soit à Rome, soit à la cour de Florence, soit chez quelque prince italien, et qu'il a décrit avec un prodigieux talent de style imagé et pittoresque. C'est là du bon et beau Rabelais.
Ces différences entre le manuscrit et les premières éditions nous font présumer qu'il y a eu différents manuscrits, copies sur les chapitres que Rabelais composait isolément et sans ordre, à table, comme il le dit luimême, en buvant peut-être, « durant le temps de sa réfection corporelle «. Il n'est donc pas impossible qu'on retrouve, un jour, un de ces chapitres inédits, qui se serait égaré dans les mains d'un ami et compère de Rabelais.
Au surplus, les copies sur lesquelles furent imprimées les anciennes éditions étaient très incorrectes, remplies d'omissions, de non-sens, de fautes grossières et de noms dénaturés. Le Duchat s'était donné beaucoup de mal pour expliquer des phrases inexplicables, que le manuscrit existant a permis de rétablir le plus clairement du monde.
Ce manuscrit, néanmoins, n'est pas luimême toujours exact, et beaucoup de noms propres et de noms de lieux y sont encore altérés, comme Droucts^ au lieu de Heroets, Joubcrt^ au lieu de Jambci, Libila au lieu iïAbilay etc.
Mais combien de bonnes leçons ont aidé à comprendre le texte jusqu'alors obscur ou inintelligible! Ainsi l'abbé de Castiliers est bien nommé de Chasteîier, abbaye de Poitou, dans le manuscrit; les orangers de 5mraine redeviennent les orangers de San Reme, que Rabelais avait trouvés en pleine culture dans la Rivière de Gênes ; le village de Fevrolles reprend son vrai nom de Faverolles^ en Berry ; c'est à Legugé et non à Limoges (ch. xxx) que Rabelais avait vu un porc monstrueux, etc.
Quant au texte, il est presque toujours plus net, plus développé, plus logique dans le manuscrit, qu'il faudrait citer presque à chaque ligne.
Voici seulement, comme témoignage de l'excellence des variantes de ce manuscrit, un passage qui était resté inédit et qui faisait la fin du chap. xxvi : « Là davantaige nous fust dict que Panisgon, sur ses vieux jours, s'estoit en un hermitage d'icelle isle retiré, et vivoit en grande saincteté et vraye foy catho* iique, sans concupiscence, sans affection, sans vice, en innocence, son prochain ay-
mant comme soy-mesme et Dieu sur toutes choses. Partant faisoit-il plusieurs beaux miracles. A nostre département de Chothu, je veis le pourtraict mirifique de Varlet cherchant maistre, jadis dcpainct par Charles Charmois, Aurelian. »
Ce passage est d'autant plus intéressant, que Rabelais avait parlé de Panisgon, au chap. X du livre IV, en le plaçant dans Pile de Cheli, et du portrait peint par Charles Charmois, peintre du roi Megiste (François I"), mais sans le qualifier d' Aurelian (Orléanais), dans le chap. n du même livre. On peut toutefois soupçonner ici une lacune, en voyant les voyageurs de la nauf de Pantagruel, qui étaient dans l'île (.VOiies ou des chemins qui marchent^ quitter tout à coup Pile de Chothu, que le narrateur n'avait pas encore nommée, dans le chapitre xxvi.
Au reste, Rabelais répète parfois, dans son V' livre, ce qu'il avait dit dans le précédent ; mais il y ajoute toujours quelques détails nouveaux; ainsi, dans l'Ancien Prologue du livre IV, il avait rapporté un aphorisme hygiénique « du médecin d'eau doulcc, ne-
veu de Padvocatj feu Amer », et dans le prologue du V® livre, il développe le système du même « médecin d^eau doulce, feu Amer, neveu de Tadvocat, seigneur de Camelotière», lequel réservait pour sa bouche les bons morceaux qu^il défendait à ses malades.
Nous n'avons pas découvert quel était ce médecin d'eau douce, mais nous attribuons à l'avocat Amer, seigneur de Camelotière, l'ouvrage suivant, publié ou réimprimé après la mort de Rabelais : Johannis AmaritoniSy Nometani ^ Notœ in 2g titulis Ulpiani (Tolosae, Petrus du Puis, i554).
Avant de nous étendre davantage sur les noms de personnes, qui sont dans le V* livre et qui ne sont que dans ce livre, nous voulons répondre à diverses objections générales concernant le style, qu'on a jugé, en certains endroits, plus lourd, plus entortillé, plus terne et plus néologique, que ne Test celui des autres livres du Pantagruel.
C'est lii une critique qui tombe d'ellemême, si Ton fait la part de Tdge que Rabelais avait alors (soixante-dix -neuf ou quatre-vingts ans), et si Ton veut admettre un degré d'infériorité dans sa manière d'écrire, à l'époque où il ébauchait son V*' livre, qui n'a été publié d'ailleurs que sur des brouillons, auxquels l'auteur n'avait pas mis la dernière main.
Ajoutez ù cela que la matière est beaucoup
plus sérieuse et Pallégorie plus voilée que dans les livres précédents. On se rend compte ainsi de la multitude de mots nouveaux, tirés surtout de Thébreu, que Rabelais étudiait peut-être alors avec plus de passion et de curiosité, comme il avait étudié le copte en i536. Cependant un grand nombre de néologismes, qui reparaissent dans le V^ livre avec profusion, avaient été déjà créés par lui et employés avec les mêmes acceptions, surtout dans le IV^ livre.
Il y a aussi beaucoup de ces mots qualificatifs, qui ont passé, travestis et corrompus, dans les éditions primitives aussi bien que dans le manuscrit du V^ livre. Ce n'est pas un faussaire, mais bien un scribe ignorant, qui a laissé, dans la copie du manuscrit original, tant de phrases incomplètes, tant de mots absents, que Fauteur s^était réservé de rétablir plus tard sur son manuscrit, quand la mémoire lui reviendrait: le pallef renier du seigneur du... (chap. vu) ; le verre d^ eau froide^ que lui -présenta un paysan en... (chap. viii) ; //, connue...^ fouettait (chap. xxvii), etc.
Les premiers éditeurs ont supprimé, il est vrai, ces lacunes qu'ils ne pouvaient remplir; mais il faut déclarer que ces éditeurs se sont abstenus autant que possible d'altérer le texte par des changements ou des interpolations. Ainsi, dans l'édition de Vlsïe sonnante, le commencement du i" chapitre est composé de quelques phrases empruntées aux chapitres Il et V du livre IV. « Cestuy jour et les deux autres subséquens, ne leur appareut terre ou autre chose nouvelle, car aultres fois, nous esloingnans de Tequinoxial, nous apperceusmes terres. Et nous feutdict par nostre pilot, que c'estoit Tisle des Tryphes, et entendismes... »
Dans l'édition de 1564 et les suivantes, au chapitre vr, les éditeurs, ayant remarqué que maître ^'Editue parlait de la Tcuraine, comme s'il la connaissait aussi bien que Panurge, ont cru devoir motiver son opinion, par cette parenthèse ajoutée au texte : « Nous feut dict, ung jour, par gens du lieu par cy passans. » Mais ils n'ont pas rectihé quantité d'erreurs, qu'ils n'eussent point laissées dans 1 imprimé, s'ils avaient pu consulter le ma-
ri
nuscrit, resté ignoréou négligé jusqu'en 1840.
Ils auraient, par exemple, corrigé cette phrase, dépourvue de sens, dans le chap. 11: « Peu de doute feismes des enfants Macrobins convertis en cygnes», parla substitution de Matabrune à Macrobins et de chouettes à cygnes; ils auraient aussi, dans le chap. xxxii, restitué le vrai sens de cette phrase insignifiante : « La roine estoit vestue de crystallin vierge de Touchie», en lisant: vergé par art de tanchie ils auraient compris que, dans le chap. IV, cette phrase incidente: en dangier de patir malesiiade n'avait aucun sens, si l'on n'ajoutait pas le mol famine^ que le copiste avait oublié; ils auraient enfin, dans le chapitre xlii, remplacé cette autre phrase banale: (.i Lorsque le boire coule dessus pour descendre dans Vestomachy)^ par cette description scientifique delà descentede la boette (plutôt que du ^ozVe)dansrestomaeh : «pour descendre non es poulmons par l'artère inesgualle, comme a esté Topinion du bon Platon, Plutarque, Macrobe et autres,, mais en Testomach par l'œsophage».
Tel est certainement le véritable texte de
Rabelais; mais nous n'aurions jamais fini, si nous voulions comparer mot à mot le texte des éditions avec celui du manuscrit : de cette comparaison minutieuse ressortirait pourtant, à chaque page, souvent à chaque ligne, la certitude indiscutable de Tauthenticité du V® livre, que Tautcur n'avait ni achevé ni revu, et que les copistes transcrivirent avec tant de négligence ou d'ignorance.
Ainsi, Timage de la Bouteille, dont la forme est reproduite par celle des vers de l'Epi- Icnie qu'elle renferme, et qui n'avait pas été gravée en bois dans les premières éditions, paraît pour la première fois dans l'édition de i565, et cependant le manuscrit de la Bibliothèque nationale en offre un dessin grossièrement exécuté à la plume, mais analogue i\ celui qu'on trouve gravé dans cette édition anonyme de i565, qu'on regarde avec raison comme la seconde du V« livre.
Les sceptiques qui ont eu Pidée de contester et même de nier Tauthenticité du V^ livre auraient dû essayer de faire leurs preuves, en recherchant, dans ce livre, les erreurs de faits et de dates, qu^ils y eussent trouvées certainement, si ce livre eût été l'ouvrage apocryphe d'un imitateur de Rabelais. Ils avaient bien indiqué que Ton y rencontrait, çà et là, des emprunts faits aux livres précédents, et par conséquent, des traces évidentes dimitation systématique; mais ils auraient mieux fait de reconnaître des réminiscences d'auteur, dans ces emprunts qu'un faussaire n'eût pas manqué d'éviter, au lieu de les choisir de propos délibéré.
Ainsi, dans la note si curieuse relative aux noces 3e Panurge, note détachée que le copiste a reproduite littéralement dans le ma-
nuscrit de la Bibliothèque nationale, Rabelais rassemble, au courant de la plume, certains animaux mythologiques, qu'il se proposait de faire paraître sur la table du festin nuptial, notamment « les quatre quartiers du mouton qui porta Helle et Frixus au destroitde Propontide ». Il se rappelait sans doute avoir mentionne, dansson IV'' livre, des «moutons extraictz de la propre race de celuyqui porta Phrix et Helle parla mer dicte Hellesponte ».
Puis il se souvient d'un renard, que lui fournit encore la Mythologie et dont il avait déjà parlé, dans son Pantagruel ^ d'après VOnnmasticon de Pollux, et il écrit: « le poulmon du regnard, que Neptune... « Mais il ne va pas lus loin, parce qu'il n'est pas sûr de sa mémoire, et, en etfct, il confondait ici Neptune avec Bacchus, qui, comme il le cjii dans le prologue du I\'" livre, « avoit, pour se venger des Thébains, un renard fée », contre lequel. Vulcain fabriqua un chien en bronze, qui prit le renard.
(^uel est donc l'auteur, ijui ne s'est pas répété et qui même ne s'est plu à redire ce qu'il avait déjà dit'' Rabelais, dans le chap. xxxr
de son V"^ livre, revient ainsi sur une idée qu'il avait déjà exprimée en vers: «estant sUr la rivière de Loire, nous sembloyent les arbres prochains se mouvoir; toutesfois ilz ne se meuvent, mais nous, par le decours du bateau».
Se souvenait-il alors d^avoir dit et mieux dit la même chose, dans une épître, adressée^ de Legugé, à Jean Bouchet, sur « les imaginations qu'on peut avoir, attendant chose désirée » ?
... à ceulx qui sont sur l'eau, Passans d'un lieu à l'autre par bateau, Il semble advis, à cause du mouvage Et des grans flotz, les arbres du rivage Se remuer, cheminer et danser, Ce qu'on ne croit et qu'on ne peut penser.
Nous allons faire maintenant ce que nos savants sceptiques n'ont pas fait pour s'éclairer et pour se convaincre dans la question qui nous occupe.
Il s'agit de bien fixer la date de la composition du V" livre; puis, de bien établir que Rabelais, dans ce livre, n"a parlé que de ses contemporains et surtout de ceux qu'il avait connus et qui étaient ou avaient été ses amis; enfin, de montrer qu'il na jamais manifeste plus d'affection pour Chinon, sa ville natale, pour sa chère province de Tourainc et pour ses concitoyens les bons Tourangeaux, que dans les dernières pages sorties de sa plume, et laissées après lui, comme une confidence posthume de ses derniers sentiments et de ses dernières pensées.
Le V'' livre a cic écrit, lorsque Marguerite
de Navarre, qui avait survécu à son frère François I^''', vivait encore: elle mourut à Oddes, en Bigorre, le 21 décembre 1549, et Rabelais, qui lui avait adressé en tête de son troisième livre, une pièce de vers mystiques, la glorifiait encore, en ces termes, dans le prologue du V*^ livre, où il la place au-dessus de tous les écrivains de son temps : ^ n''est ceste gloire en hommes toute consommée; les dames y ont participé, entre lesquelles une, extraicte du sang de France, non alléguable sans insigne profanation d'honneur, tout ce siècle estonne, tant par ses escrits, inventions transcendantes, que par aornement de languaige, de style mirifique. »
La même date de 1549 semble apparaître dans une phrase très-obscure de ce prologue, où Rabelais explique ce que signifie l'an jubilé supernumeraire au - dessus trente^ espèce d'énigm.e qui se trouve dans des vers prophétiques qu^il vient de citer, en les attribuant à « ung vénérable docteur, autheur du livre intitulé la Cornemuse des Pî^élats » :
a Les meilleurs interprètes d'iceluy bon Père exposent Fan jubilé passant le tren-
tiesme, les années encloses entre ceste eage courante Tan mille cinq cens cinquante. »
Mais nous ne tenterons pas de chercher le vrai sens de cette phrase, que les commentateurs se sont appliqués à rendre encore plus incompréhensible, et que nous sommes d'autant plus disposés à croire altérée, que le manuscrit ne la donne pas tout entière.
La date de i 549 est encore indiquée par d'autres probabilités. C'est en 1549 que le philosophe Guillaume Bigot, qui avait été en relations directes avec Rabelais dans la maison du cardinal du Bellay, publia, à Toulouse, un ouvrage où il traitaitde Tentéléchie d'Arisiote,c'est-à-direde la perfection de Tâme, et Rabelais se hâta de le ranger, avec Jules- César Scaliger parmi les entéléchistes qu'il tourne en ridicule, fchap. xix).
C'est aussi en 1 549 que Rabelais avait obtenu, en survivance du titulaire décédé, la cure de Saint-Christophe, dans le village de Jambet. au diocèse du Mans, et révoque de ce diocèse, Jean du Bellay, cardinalde Langcy, lui permettait de faire desservir sa cure par un vicaire. Aussi Rabelais ne se tît-il pas
faute de s'égayer aux dépens de son prédécesseur, le feu curé de Jamhet, en lui attribuant, au chapitre xxix du livre V. une opinion assez gaillarde sur la puissance procréatrice des petits questeurs voute\^ des petits prescheurs botte:{ et des petits confesseurs crotte^.
Cherchons maintenant dans le V* livre, les souvenirs personnels de la vie de Rabelais.
Dans le prologue, il rend hommage à ses anciens amis, poètes et orateurs galliques : Jacques Colin, ou Colinet, secrétaire et lecteur de François I"; Clément Marot, qui lui avait dédié une des plus belles cpigrammes qu'il ait faites; Antoine Heroct, relève, et Mellin de Saint-Gelais, le rival de Clément Marot; Hugues Salel, auteur du huitain laudatit qu'on lit en tête du second livre de Pj«/a^rwc/, et Claude Massuau, que le texte nomme Masuel, traducteur d'un ouvrage latin, aujourd'hui perdu, que Rabelais avait composé sur les prouesses et f^-uerres Ju preux et trùs célèbre chevalier Lafigc)\ au commencement de la tierce Guerre Césarienne (Lyon, Sébastien Gryphius, 1542].
At
Rabelais fait acte de reconnaissance dans son V^ livre, en évoquant la mémoire de ses deux maîtres en hellénisme, le cordelier Pierre Amy et Tillastre Budé, qui n'avait pas encore figuré dans les quatre premiers livres du Pantaf^riiel. Il cite donc Budé (chap. xix), entre Poliiien et Lascaris ; quant à Pierre Amy, il Pintroduit très honorablement dans un chapitre du V*^ livre, chapitre resté longtemps inédit, où est décrit le Souper des Dames lanternes : « Par nous fut esleue et choisie la mye (Pâme, la lanterne) du grand M. P. PAmy, laquelle j'avois autresfois cogneue à bonnes enseignes; elle pareillement me recognoissoit, et nous sembla plus divine, plus hilique, plus docte, plus saige, plus diserte, plus humaine, plus débonnaire et plus idoyne que autre qui fust en la compaignye, pour nostre conduite. » Il avait déjà, dans le chap. x du livre ÏII, fait apparaître M. Pierre Amy, explorant les sorts homériques et virgiliens, « pour sçavoir s'il eschapperoitdePembusche des farfadets (les cordeliers du couvent de Fontenay-le-Comte) .
Rabelais se retrempe toujours avec plaisir
— lOI —
dans les souvenirs des années qu'il avait passées, de I 53i à I 538, à Lyon, où il était tour à tour alchimiste et correcteur d'imprimerie, médecin du grand Hôpital et chef d'un dispensaire spécial pour les maladies goutteuses et vénériennes. Il parle (chap. xxx) d'un rhinocéros, que lui avait montré Jehan Cléberger, (Hans Cleberg),ttlebon Allemand,» ce richeet généreux négociant, qui dotait et mariait les tilles et que le peuple de Lyon vénère encore sous le nom d'Homme de La Roche. Dans le même chapitre, il signale les travaux d'histoire naturelle de Charles Marais ou Maris, « insigne médecin en la noble cité de Lyon, sur le Rhosne. » Ce médecin n'est autre que maistre Charles^ qui, le 2 5 février i53 5, dans une réunion des médecins de l'Hôtel-Dieu de Lyon, avait posé sa candidature pour succéder à Rabelais, absent de son poste, sans congé.
Il donne, en passant, une gourmade au savant voyageur et naturaliste Pierre Gilles, qui lui devait la bonne fortune d'avoir fait imprimer, chez Sebastien Gryphe, en i533, une édition d'Klien, traduit en latin ci ac-
compagne d'amples annotations, mais qui, dans son ouvrage sur les poissons de la Méditerranée, n'avait pas daigné mentionner les propriétés bienfaisantes du garon, découvertes et préconisées par Rabelais: « J^ advisay, dit-il dans le chap. xxxi, Pierre Gilles, lequel tenoit un urinai en main, considérant en profonde contemplation Turine de ces beaux poissons. » Pierre Gilles avait publié, en i529, un poëme sur les urines (cat^mina de iirinariim judiciis] .
Mais nous sommes surpris de ne pas rencontrer, une seule fois, dans le Pantagruel et surtout dans le V^ livre, le nom de Jean Turquet, de Lyon, poète et grammairien, le compagnon et Pami de Rabelais, le premier éditeur de ce V^ livre, en tête duquel il a mis quatre vers français énigmatiques, avec sa devise en anagramme : Nature quitte.
C'est comme Tourangeau que Rabelais a signé et contresigné, pour ainsi dire, en plusieurs endroits, ce V*" livre qu'on lui dispute sans aucune raison valable, et il ne se contente pas d'y ramener sans cesse l'image de sa chère Touraine.
Il se plaît aussi ù citer différents lieux du Poitou, dans lesquels il avait passé quelques heureux instants de sa jeunesse, quand il allait sans doute faire des quêtes pour son couvent des cordeliers de Fontenay-Ie-Comte; il se rappelle (chap. xxix) que, «au papier baptistère de Thouars, plus grand est le nombre des enfants, en octobre et novembre, nez, qu'es dix aultres mois de l'année»; au chap. xxxiii, en nommant «la lanterne provinciale de Mirebalais», il fait allusion au tanal qu'on allumoit, la nuit, à la pointe du clocher de
Mirebeau; au chap. vi, il vante les « gros chappons de Loudunois )>.
Mais, dès qu'il est en Ghinonais, il s^ arrête avec complaisance et ne voudrait plus en sortir : ici (chap. iv), il se raille doucement des habitants bossus, borgnes, boiteux, manchots et maléjîciés de l'île Bouchard, sur la Vienne, près de Chinon ; là (prologue , il se souvient à"" un petit bonhomme hermite, nommé Braguibus, natif de Glenay, près de Chinon; au chap. xvii, il contemple le cours de la Vienne, sa rivière favorite, « depuis Chinon jusqu'à Saumur. »
A peine est-il à Chinon, qu'il se remémore \3i Cape peinte de cette ville, où il est né (chap. xxxv); c'est lui-même qui semble prendre la parole dans son récit: «Nous descendismes soubz terre par un arceau incrusté de piastre, painct au dehors rudement d^'une dance de femmes et satyres, accompaignans le vieil Silenus riant sur son asne. Là, je disoys (N'est-ce pas Rabelais lui-même qui se met en scène?) à Pantagruel: «Ceste entrée me revocque en soubvenir la cave paincte de la première ville du monde, car là sont painc-
— lOD —
tures pareilles, en pareille fraischeur comme icy. — Où est, demanda Pantagruel, qui est cesie première ville que dictes? — Chinon. dy-je (c'est encore Rabelais qui parle), ou Caynon, en Touraine. — Je sçay, respondii Pantagruel, où est Chinon, c: la Cave peinte aussi; j'y ai beu maints verres de vin frais et ne fais aucun doute que Chinon ne soit ville antique; son blason l'atteste, auquel est dit, deux ou trois fois;
Chinon, l*etite ville, grand renom, Assise sur pierre ancienne, An haui le bois, au pied la Vienne. »
Quand Panurge et ses compagnons débarquent dans Pile Sonnante (chap. vil, maitre /l^ditue, qui leur fait bon accueil, leur dit: « Beuvons, amis! Mais de quel pays estesvous? — De Touraine, respondit Panurge. — Vraycment, dii .Mdituc, vous ne fustes onc de mauvaise pie couvez, puisque vous estes de la benoiste 'i'ouraine ». Les voyageurs arrivés ensuite dansle royaume de la (Quintes* scnce, des archers ei des gens de guerre leu.
— io6 —
barrent le passage : « Compères^ de quel pays est la venue? — Cousins, respondit Panurge, nous sommes Tourangeaux ! » On les interroge alors sur la manière dont ils prononcent le nom de la reine delà Quintessence, £'«^e7echie ou Endéléchie : ce Beaux cousins, respondit Panurge, nous sommes gens simples et idiotz. Excusez la rusticité de nostre languaige, car, au demeurant, les cœurs sont francs et loyaux. » On leur réplique: <x Grand nombre d'aultres ont icy passé de vostre pays de Touraine, lesquels nous sembloient bons lourdauds et parloient correct. » On les reçoit donc très honorablement comme Tourangeaux.
Ensuite (chap. xlvii et dernier), après avoir entendu Toracle de la Bouteille, ils sont gracieusement congédiés par la Pontife Bacbuc, qui les invite à retourner à la cour de leur roi Gargantua, en leur disant que le Temps, père de la Vérité, leur apprendra, un jour, que « tout le scavoir et d^eulx et de leurs prédécesseurs à peine estre la minime partie de tout ce qui est. »
Ce magnifique dénouement, si original et
si philosophique, ne se trouve que dans le manuscrit et doit être regarde comme une des plus belles pages que Rabelais ait écrites. Nos voyageurs traversent alors a un pays plain de toutes délices, flairant, scrain et gratieulx autant qu'est le pays de Touraine», et retrouvent leurs navires au port.
Toute cette fln du Pantagruel, où Ton rencontre, seulement dans le manuscrit (chap. XLVii), cette belle déflnition de Dieu, qu'on a tant admirée dans I^ascal; «Allez, amis, en protection de ceste sphère intellectuelle; en tous lieux est le centre et n'a en lieu aucune circonférence, que nous appelons Dieu!»; toute cette fin n'est plus d'un protestant luthérien ou calviniste, mais d'un grand philosophe, et ce philosophe ne peut être que Rabelais.
Imprimé sur les presses de Noël TEXIER, Typographe à Pofis,
Le ;«'■ Septembre iSSi.
337 4 ouu
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéonce
\ Dt&i.a Oii
The Library
University of Ottawc
Dote due