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Étude biographique et littéraire sur Prosper Blanchemain

lanchemain (Jean-Baptiste-Prosper), naquit à Rouen le 16 juillet 1816. Il n'était pas fils de poète ; mais, si on voulait chercher parmi ses ancêtres les explications héréditaires de son talent poétique, on les trouverait peut-être dans l'esprit d'une grand'tante, Mme Babois, poète à ses heures, qui a laissé des œuvres remplies de goût et d'émotion.

Pourquoi d'ailleurs remonter si haut? C'est à une autre source qe le poëte croyait avoir puisé. C'est à sa mère, femme d'esprit et de cœur, qu'il croyait devoir son talent, son inspiration et son âme.

Sa famille jouissait d'une assez grande fortune, de sorte que ses vers ne sont pas de ceux qui ont été conçus dans une mansarde ou écrits dans un grenier.

. . . Paupertas impulit audax, Ut versus facerem. . .

disait le bon Horace. M. Blanchemain ne connut jamais cet aiguillon poétique. Sa Muse ne sera donc jamais en haillons, amaigrie par les veilles, pâle de misère et de faim, avec de terribles accents de désespoir. Non. C'est plutôt cette Muse aimable et parfumée, brillante et joyeuse, Muse des cours et des palais, Muse du bonheur.

PR03PER BLANCIIEMAIN.

Ce n'est pas qu'il n'y ait jamais eu de tristesse et de deuil dans cette âme heureuse.

Dans sa famille même, il trouva bientôt une source de larmes: la mort d'un frère qu'il aimait lui mit au cœur la trace d'une douleur qui ne s'est jamais effacée.

C'est un frère adoré que ma douleur appelle I Je l'ai vu dans mes bras tomber et se flétrir. Les ans n'ont pas fermé ma blessure cruelle,

Et jusqu'au dernier jour on me verra souffrir

(T. IV. Fleurs de France, 153 et suiv.)

D'ailleurs toutes les affections de famille ont été vives chez lui: son père, sa mère, plus tard son fils et surtout la compagne de sa vie, ont été tour à tour l'objet de ses vers et de ses chants. Il n'eut pas de sœur; mais comme on sent le regret de son cœur dans ces strophes où il se plaît à s'en donner une et à lui témoigner sa tendresse :

Je ne l'ai point connu ce nom charmaDt de sœur ;

Jamais une voix pure et chère D'un accent féminin, parlant avec douceur,

Ne m'a donné le nom de frère.

Mais souvent m'apparaît, songe délicieux,

Cette sœur en vain espérée, Et j'entends sa parole et je vois, sous mes yeux,

Resplendir sa forme adorée

Lorsqu'en moi j'ai créé la sœur que j'aimerais,

Frêle ébauche qu'un souffle enlève, Lorsque de traits choisis j'ai composé ses traits,

Je me prends à chérir mon rêve

(Poèmes et Poésies, I, p. 28 et suiv.)

Lisez les vers qu'il a dédiés « à sa mère adorée », lisez cette adresse touchante de son deuxième volume « où il dépose avec douleur sur la tombe de celle qui l'avait tant aimé le livre qu'il aurait voulu déposer sur ses genoux

Lisez les vers qu'il a dédiés à son père, et dites s'il fut jamais un meilleur fils ;

Lisez les vers adressés à « son cher Paul, à son cher enfant » , et dites s'il fut jamais un meilleur père ;

Lisez, lisez surtout les vers adressés à sa Muse, à Marie-Désirée, et dites s'il fut jamais un meilleur époux.

Et qu'on n'aille pas dire que ce sont là de faibles sources d'inspiration. Tout sentiment est beau et grand quand il s'inspire de cet amour de la famille, sacré entre tous. Ainsi le comprenaient les Grecs, ces enfants gâtés des filles de Mémoire, qui avaient fondé l'autel du foyer et la religion des ancêtres.

A côté de ces affections s'en place une autre, non moins pure et non moins vive : celle du pays.

Assurément chaque contrée met au cœur de ses enfants l'amour du sol natal et le culte du berceau ; mais il n'est peut-être pas de patrie qui inspire plus de passion que la terre normande :

J'ai vu le sol de l'Helvétie

Et ses chalets, et ses glaciers ;

J'ai vu le ciel de l'Italie,

Venise avec ses gondoliers :

En saluant chaque patrie,

Je me disais : Aucun séjour

N'est plus beau que ma Normandie ;

C'est le pays qui m'a donné le jour.

Ce refrain populaire de Bérat exprime ce qu'on peut dire de plus vrai sur le caractère du Normand.

M. Blanchemain eut beau quitter sa patrie d'assez bonne heure, il garda toujours pour elle l'affection secrète qu'on reporte pieusement vers les lieux des premiers souvenirs et des premiers amours. Il vint à Paris ;

mais ceux qui l'ont connu dans sa retraite savent bien qu'il ne l'avait jamais adopté comme patrie. Depuis longtemps, il s'était fait en Berry un délicieux ermitage, sur les rives de la Creuse ; mais la Creuse eUe-même, avec ses eaux claires et rapides, avec ses rivages pittoresques, ne lui a pas fait oublier les bords aimés de la Seine, ni Rouen, la ville aux cent tours.

C'est à la Normandie qu'il a réservé ses premiers chants. Son premier poème est un hymme « au sol qui but ses premiers pleurs ».

0 terre I ô souvenir de mon âme ravie,

Toi qu'en mes songes j'entrevois 1 Terre, où mon œil, enfant, aux splendeurs de la vie,

S'ouvrit pour la première fois !

Terre, où souvent bercé d'une douce chimère,

Bercé sur le sein maternel, Je crus, dans le sourire et les yeux de ma mère,

Voir un rayon de l'Éternel !

Terre où mon cœur goûta le miel de la tendresse

Et l'amertume des douleurs, Dont l'écho répéta nos premiers chants d'ivresse,

Dont le sol but mes premiers pleurs !

O patrie ! où jamais trouver une contrée,

Un Édcn aussi doux que toi ?

Un ciel pur, dont l'aspect à mon Ame enivrée

Donne autant d'espoir et de foi ?

Nulle part il n'existe, au penchant des collines, Plus d'ombre et d'herbe pour s'asseoir,

Plus de bois verdoyants, plus de fleurs sans épines, Plus de parfums dans l'air du soir.

PROSPER BLAXCUEMAIN.

Que pour d'autres climats l'hiver ait moins de glace

Et moins de brume dans les cieux; Que leur soleil d'été rayonnant dans l'espace,

Ignore les jours pluvieux !

A toi le vert printemps, ma chère Normandie,

A toi ses brillantes couleurs, L'émail de ses gazons et sa brise attiédie ;

A toi les pommiers tout en fleurs I

0 vallons verdoyants où serpente la Seine,

Frais coteaux, fertiles guérets !

Puissé-je, ô mon pays, fuir la tempête humaine Dans tes champs et dans tes forêts !

Près du fleuve limpide assis avec ivresse,

Comme autrefois puissé-je voir Chaque étoile du ciel de ma belle jeunesse

Se refléter dans son miroir !

Et là, sous les pommiers aux rameaux blancs et roses,

Sur tes gazons verts que j;aimai, Rendre mon âme à Dieu, comme tes fleurs écloses

Qu'emportent les zéphirs de mai !

(T. I. Hymne à la Normandie.)

Ailleurs, il la voit en rêve et demande à l'ange qui lui apparaît :

Viendrais-tu de ma patrie, De cette rive fleurie Où s'égare en longs détours La Seine, à l'onde tranquille?

As-tu vu ma vieille ville, Rouen, la ville aux cent tours?

Le souvenir, doux mensonge, Souvent m'y reporte encor, En viendrais-tu, mon beau songe, Mon beau songe aux ailes d'or?

(T. II, p. 71 )

Voilà certainement de jolis vers, pleins de grâce et de sentiment. Le poète qui les a soupires aima vraiment sa patrie.

Et cependant il la quitta bien jeune. Son père l'emmena à Pms pour son éducation, et il ne revint plus désormais que par intervalles revoir sa province.

C'est au lycée Henri IV qu'il a fait ses études, sous la direction spéciale de M. Riant, professeur, pour lequel il a toujours gardé de l'amitié. A la fin de ses classes, il prit la direction ordinaire du jeune homme riche : il fit son droit. Reçu licencié, en 1838, il ne perdit pas en incertitudes et en tâtonnements les précieuses années de la jeunesse . Il entra en qualité de Rédacteur au ministère de l'Intérieur. Il avait 22 ans.

Tout porte à croire qu'il dut éprouver peu d'entraînementpour ses fonctions administratives. Son esprit était ailleurs. Une année auparavant, en 1837, il avait déjà obtenu une mention à l'Académie française avec un poème sur Y Arc de triomphe de l'Etoile, où l'on remarque déjà beaucoup de facture et de souplesse, pour un poète de 21 ans. Le plus grand défaut de cette pièce, c'est d'être inspirée du même sujet qu'un des chefs-d'œuvre de Victor Hugo. Mais on y trouve des vers comme ceux-ci :

Plus loin, c'est cncor Bonaparte, C'est le Corse au cœur de lion C'est un fils de Rome ou de Sparte, Léonidas ou Scipion.

Dans les plis du drapeau d'Arcole, Comme un dieu dans son auréole, Il semble monter jusqu'aux cieux.

Il s'élance, il parait, tout plie ; Et les peuples de l'Italie Baisent ses pieds victorieux.

PROSPER BLANCEEMAIN. il

Mais dans son essor magnifique, Le Guerrier ne s'arrête pas :

Des vaisseaux! du fer ! en Afrique ! L'Europe a manqué sous ses pas.

A mort les cavaliers numides !

Quarante siècles réveillés Ont vu, du haut des Pyramides, Fuir leurs escadrons effrayés.

Aboukir encore les rassemble ; C'est qu'ils veulent mourir ensemble.

Secondez votre chef, soldats !

Entre ses mains la foudre gronde ; Il est aussi grand que le monde, Quand vous le suivez aux combats I

Tout à coup la France lui crie :

« Sois consul, sois notre rempart I »

Il revient, venge la patrie,

Et de consul se fait César.

11 ressuscite Charlemagne ;

Il paraît : l'effroi l'accompagne.

Tremblez, Anglais, Prussiens, Strélitz !

Sa gloire, éblouissante aurore,

Grandit, monte, grandit encore.

Salut au soleil d'Auslerlitz !

Et le poète continue avec la même ardeur, ie même lyrisme. C'est bien peut-être un peu exagéré. Mais laissons aux artistes le privilège de toutes les audaces. Le poème de M. Blanchemain méritait bien sa récompense.

A quel âge avait-il commencé à être poète? On ne saurait le dire. Il est, dans son Recueil, des pièces datées de 1834, et ce ne sont probablement pas les premières. Il est probable qu'il avait fait comme on fait encore, comme on faisait sans doule alors, comme l'on fera après nous. Il avait écrit des vers dès la première heure, bien avant

de savoir écrire en prose. Il avait traduit en langue des dieux les premiers enthousiasmes de son âme, les premières affections de son cœur.

D'ailleurs sa muse De put faire longtemps l'école buissonnière. De bonne heure son cœur se fixa pour jamais. Devenu en 18431e gendre de M. Boissel, celui-là même qui fut plus tard Maire du XIIe arrondissement et Représentant du peuple, il commença ainsi de bonne heure cette vie de famille, cette vie à deux qui a duré 36 ans et que la mort a pu seule interrompre.

Cette même année de 1843 lui apporta une deuxième couronne de l'Académie pour son poème sur le monument de Molière.

Quelques-uns de ces vers sont devenus presque populaires et mériteraient de devenir classiques. Tel est le ré. cit de la mort du poète ; tel est le beau développement qui en fait la suite :

Le lendemain les cris de cette foule vaine, Qui se livre en aveugle au premier qui l'entraîne, Et ne sait respecter ni les pleurs ni le deuil, Du grand poète mort outrageaient le cercueil. Un ministre du Dieu d'amour et de prière Refusait une tombe à l'humaine poussière De qui vécut en sage et mourut en chrétien : Paris était ligué contre un homme de bien. L'absurde fanatisme animait d'un saint zèle Tous les Orgons du jour, gens à faible cervelle, Qui, pourjustifier ce refus absolu, Alléguaient le Tartufe et ne l'avaient pas lu. Enfin ce fut par grâce, ô honte de l'histoire ! Que ce siècle des arts, des talents, de la gloire, Ce siècle de Louis, si brillant et si beau, Fit à Molière mort l'aumône d'un tombeau !

(T. I, p. I30etsuiv.)

Une année plus tard, la ville de Rouen lui décernait une, médaille de vermeil pour un poème curieusement travaillé et où respire encore le cœur du Normand, sur Casimir Delavigne.

Il y aurait bien d'autres pièces à citer si nous voulions donner une idée complète du talent de M. Blanchemain à 25 ans. Il y a beaucoup de ses pièces qui portent cette date et plus encore qui n'ont pas besoin d'être datées pour porter la marque ou rendre le parfum de la vingtième année. Mais jusque-là il n'avait rien donné au public. Ce fut en 1845 qu'il publia son premier volume qui porte encore aujourd'hui le titre primitif de Poèmes et Poésies. On y trouve déjà toutes les qualités qui distingueront plus tard son talent: cle la grâce, de la facilité, de l'élégance, une tournure correcte avec une langue harmonieuse et imagée. Son inspiration est faite de visions et de rêveries . Il nous le dit très bien lui-même, dans une pièce écrite en 1846 et adressée à Lamartine :

Le poète est l'amant des molles rêveries ; Il chérit les grands lacs, les collines fleuries

Qui baignent leurs pieds dans les eaux ; Et l'inspiration vient planer sur sa lyre, Esprit aérien, souffle pur du zéphire,

Quand il frémit dans les roseaux etc., etc.

(T. I, p. 81 et suiv.)

Il aime les silences amis de la lune, les chants du crépuscule et les douces confidences de la nuit.

Quand les brises du soir, étouffant leurs haleines, Ne font plus onduler les mobiles épis ; Quand la lune sourit à travers les vieux frênes Aux oiseaux assoupis

14 PROSPER RLANCI1EMAIN.

Des parfums plus voilés s'évaporent des plantes, L'âme échappe enivrée à ce monde réel, Et les blanches lueurs dans l'espace tremblantes, Semblent des fleurs du ciel.

(T. I,p. 101 et suiv.)

Il voit « un ange lui sourire dans la plaine endormie et des fées lui apparaître dans la vapeur du soir » !

Sa poétique est celle de Virgile, de Lamartine et des rêveurs de tous les temps. Lui aussi, sent les secrets mystères des bois, le chant de la nature, l'harmonie des vents; lui aussi se plaît à sentir les larmes des choses, lacrymœ rerum. Il y a bien peut-être un peu de parti pris dans cette manière de sentir. Cette poésie qui spiritualise la nature, a son excès comme celle qui s'attache à la copier crûment et sans voile. Et, à ce propos, n'oublions pas un bon mot d'Augustin Thierry. On lui lisait un jour les Sta7ices au Chêne, de Victor de Laprade, ces stances où le poète adresse à l'arbre de Jupiter des déclarations de sympathie, de fraternité et d'amour. Arrivé à ce vers :

Pour ta sérénité, je t'aime entre nos frères,

Augustin Thierry arrête son lecteur, et souriant de son fin sourire d'aveugle. — « Mais, dit-il, il n'y a pas de raison pour qu'on ne dise pas à une citrouille :

» Pour ta rotondité, je t'aime entre nos sœurs. »

Et en effet, le grand historien avait raison. Le sentiment cesse d'être vrai quand il cesse trop d'être naturel. Mais ce n'est pas nousqui ferions ce reproche à M. Blanchemain. Loin de nous la pensée de médire de la Muse tendre et pudique, douce et aimante qui lui inspira de si beaux vers. A côté des poètes forts et austères, il y a

place pour ceux qui habitent les régions indécises et vaporeuses de la méditation et de la rêverie. Assurément, nous ne nous sentons pas saisis et enlevés comme par une grande page de Lucrèce et de Corneille ; mais nous sommes séduits et charmés. N'est-ce donc pas quelque chose? N'est-ce pas tout?

Sainte-Beuve, à qui nous devons l'anecdote d'Augustin Thierry, nous rapporte encore, dans ses Nouveaux Lundis, une parole d'Alfred de Musset, qui mérite bien d'être placée ici. Un jour qu'on discutait à l'Académie sur les mérites d'un poète qui ressemble par bien des côtés à M. Blanchemain, de M. de Laprade, l'auteur de Rolla se pencha à l'oreille de Sainte-Beuve et lui dit avec impatience : « Est-ce que vous trouvez que c'est un poète, ça !!! » Sainte-Beuve ne répondit rien; mais il a écrit plus tard une admirable réponse qui semble écrite pour M. Blanchemain.

« Oui, aurais-je pu lui répondre, c'est un poète, bien qu'il vous ressemble si peu, ô charmant et terrible Enfant du siècle ! Il est poète, quoiqu'il n'ait pas la sainte fureur, ni cet aiguillon de désir et d'ennui, qui a été notre fureur à tous, le besoin inassouvi de sentir; bien qu'il n'ait pas eu la rage de courir d'abord à toutes les fleurs et de mordre à tous les fruits ; — il l'est, bien qu'il ne fouille pas avec acharnement dans son propre cœur pour y aiguiser la vie et qu'il ne s'ouvre pas les flancs (comme on l'a dit du pélican), pour y nourrir ses petits, les enfants de ses rêves ; — il l'est, bien qu'il n'ait jamais été emporté à corps perdu sur le cheval de Mazeppa et qu'il n'ait jamais crié, au moment où le coursier sans frein changeait de route : « J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là comme dans l'autre, mais n'importe, j'irai tou-

16 PROSPER BLANCHEM.UX.

jours. » — Il Test, poète, bien qu'il n'ait jamais su passer, comme vous, en un instant, ô chantre aimable de Rolla et de Namouna, de la passion délirante à l'ironie moqueuse et légère; il est, dis-je, poète à sa manière, parce qu'il est élevé, recueilli, ami de la solitude et de la nature, parce qu'il écoute l'écho des bois, la voix des monts agitateurs de feuilles, et qu'il l'interprète avec dignité, largeur et harmonie. Cela ne fait pas sans doute un poète très varié, très émouvant, très divertissant, mais c'est encore, et sous une de ses plus nobles formes, un po'te. »

Voi'à une très belle page, et qui contient le jugement le plus sûr, le plus vrai sur M. Blanchemain: c'est la meilleure réponse à ceux qui ne veulent plus entendre les douces voix des charmeurs, la musique de cette lyre qui a toujours résonné depuis le temps où elle rendait ses premiers sons avec les aèdes de la Grèce ou de l'Ionie. Mais gardons-nous bien de porter aussi vite un jugement sur une œuvre à peine commencée.

Ne nous attardons pas sur ces premières années. Ce volume, qui suffirait à la renommée de beaucoup d'autres, n'est pour M. Blanchemain qu'un début, le premier pas de la course. — Nous ne notons que pour mémoire : La Crèche, stances qui furent imprimées à part en 1849, et qui ont trouvé place depuis dans le deuxième volume, avec La Fille de Jaïre, qui avait paru chez Masgana, en 1848.

Dans cette époque troublée M . Blanchemain vécut tranquille. L'agitation des esprits ne gagna pas le sien, qui semblait vivre dans la région sereine des rêves. Nulle part nous ne sentons dans ses vers la flamme politique dont brûlaient d'autres âmes; nulle part nous n'y retrou-

PROSPER BLANCREMAIN. 17

vons le souffle ardent et poétique d'une Révolution. Plus le dehors était agité, plus il parut mettre de soin à se renfermer en lui-même. Sa Muse prit une légère tournure de mysticisme et de piété qu'on ne trouve pas au même degré dans ses premières inspirations. C'est ainsi qu'il publia, en 1849 : Fraternité et Les Enfants des faubourgs, deux pièces destinées à uae bonne œuvre, puis Le Bosaire et Y Hymne pendant VAvent, en 1851 .

Tels paraissent avoir été alors ses sujets préférés jusqu'en 1852, où il réunit toutes ces poésies religieuses en un volume intitulé : Foi, Espérance et Charité, qui a formé depuis, sous le même titre, le deuxième tome du recueil complet.

Toutes les poésies de ce volume ne sont pas religieuses. Il y en a beaucoup, et des meilleures, qui pourraient être aussi bien placées ailleurs. Telles sont La Maison paternelle, qui nous paraît une des meilleures pages du livre ; Chemin dans les blés ; Sous les lilas ; Mon beau songe; Le Coin du cimetière, etc. Mais on y trouve presque toujours quelques traits pieux qui justifient ce classement.

A notre avis, ce volume ne vaut pas le premier, qui eut, cette année même, une 3e édition. Telle a été aussi l'opinion du public. Plus tard, le tome II a été porté par les autres; mais tout donne à croire que si chaque volume était resté indépendant et isolé, celui-ci n'aurait pas eu la fortune de celui qui avait précédé et de ceux qui suivirent.

18 TROSPER BLANCHEMA1N.

IT

Mais emporté par le sujet, nous n'avons jusqu'ici étudié que le poète. M. Blanchemain était depuis longtemps autre chose.

Depuis longtemps il avait changé ses fonctions de Rédacteur contre celles de Bibliothécaire. Conscien cieux comme il l'était en toutes choses, il avait cru qu'un biblothécaire devait s'occuper de sa bibliothèque. Il avait ainsi contracté la deuxième passion de sa vie : à l'amour des vers, il avait ajouté le culte des bouquins.

Il y a trente ans, le bibliophile n'était pas ce qu'il est aujourd'hui. C'était un chercheur de vieux vers ignorés, de belle prose méconnue ; c'était un lettré qui joignait à l'amour des lettres, l'amour des livres rares et curieux. Aujourd'hui les chercheurs s'appellent philologues et ils ont mis le masque de la grammaire sur le visage riant de la poésie. Les bouquinistes sont devenus des spéculateurs ; ils n'ont plus un culte, ils font un métier.

Ce n'est pas nous assurément qui protesterons contre la place que prend la grammaire dans nos études littéraires. Mais peut-on ne pas regretter cette aimable famille de bibliophiles qui ont su laisser à leurs recherches le charme de la poésie et qui, savants sans le paraître, n'ont pas cru nécessaire d'être ennuyeux pour être vraiment sérieux et érudits.

Si M. Blanchemain avait vécu trente ans plus tard, il aurait choisi probablement une autre époque de notre vieille littérature ; il aurait, comme tous les autres, cherché à faire revivre les trouvères et les conteurs du

moyen âge. Mais alors ce n'était que le commencement. On venait de remonter un peu au-dessus du XVIIe siècle ; mais il y avait encore quelque témérité à oser soutenir qu'il existait en France de grands poètes et de grands écrivains avant Corneille et Descartes. Il était donc naturel que M. Blanchemain s'attachât à la Renaissance.

Depuis, bien d'autres raisons ont pu l'y retenir. Il a dû probablement se sentir à jamais attiré vers ces esprits gaulois et légers, à l'inspiration capricieuse et riante ; il a dû aimer ces poètes qui avaient courtisé la même muse que lui ; mais c'est aux préoccupations littéraires de sa génération qu'il faut demander l'explication de ses premières préférences.

Le premier qui l'attira, ce fut Vauquelin des Yveteaux, dont il donna en 1854, un volume d'oeuvres inédites. Ce fut l'éditeur Aubry qui se chargea de la publication de ce volume ; depuis lors, il resta l'éditeur ordinaire de notre poète, qui l'a toujours regardé comme un ami.

Or, il était arrivé qu'en feuilletant les manuscrits de la Bibliothèque nationale pour y chercher des vers de Des Yveleaux, il découvrit des pièces de Ronsard. Jugez avec quel empressement il les recueillit, pour les donner au public.

Elles étaient au nombre de seize. Il en reprit aux éditions originales 29 qui avaient disparu des œuvres complètes ; il en ajouta 15 attribuées d'ordinaire à ce poète, avec des lettres et des discours, pour la plupart inédits. De tout cela il fit un charmant volume, qui parut chez Aubry, en 1855.

Si ce livre eût paru en 1828, au moment où Sainte- Beuve avait excité pour Ronsard tant de faveur et d'ad-

miration, il eût été salué comme un événement littéraire. Alors il n'eut pas le succès qu'il méritait.

Il nous donne sur Ronsard d'excellents renseignements, avec sa vie par Guillaume Golletet. C'est une bonne fortune pour nous que M. Blanchemain ait copié cette histoire des Poètes français, qui devait périr plus tard dans l'incendie du Louvre. C'est un service qu'il a rendu aux lettres en sauvant la substance de ce précieux manuscrit.

Nous avons, pour notre part, une estime toute particulière pour ce volume. Il nous conserve des pièces qu'il serait vraiment dommage de ne pas connaître. Assurément il y a des pages faibles, mais il suffirait d'une bonne pour faire passer toutes les autres et celles-là ne sont pas rares. Que pensez-vous, par exemple, de cette odelette :

Tay-toy, babillarde Arondelle,

Ou bien je plumeray ton aile,

Si je t'empoigne, et d'un cousteau

Je te couperai ta languette,

Qui matin sans repos caquette

Et m'estourdit tout le cerveau ? etc., etc.

Que pensez-vous de cette autre?

Tu veux que j'achette pour toy

Une ceinture verdelette

Et une bague iolette

Pour en orner ton petit doy.

Tu veux l'épinglier de velours Et une bourse toute telle Qu'aToinon, la sœur de Michelle, Qui vient aux champs avecque nous.

PROSPER BLANCUEMAIN. 21

Bien ; à mon retour du marché, Tu les auras, pourveu, bergère, Qu'au premier somme de ta mère, Quand le mastin sera couché,

Tu viennes quérir tes présents Dessous la coudre où je t'attends.

Tu sais où elle est, mignon ette, Mais viens, mon cœur, toute seulette.

Que penser de ce sonnet contre l'Amour ?

Si c'est Amour de vivre comme beste, Dessous le joug d'un féminin vouloir, Rire, plorer, s'esjouir, se douloir.

Ainsi qu'il monte à Madame en la teste ;

Si c'est Amour faire le loup en queste, Mettre corps, biens et vie à non chaloir, Et puis au bout, au lieu de mieux avoir, Estre payé 'd'un congé deshonnôste ;

Si c'est Amour que perdre son service Deux ou trois ans, et qu'un autre jouisse Du bien qu'on est longuement poursuyvant ;

Allez ailleurs vendre telles coquilles,

Bran pour l'Amour et pour toutes les filles :

Je n'aymerai tant que seray vivant !

Assurément tout cela n'ajoute pas grand'chose à la gloire de Ronsard ; mais n'y a-t-il pas dans la plupart de ces vers une grâce qu'on trouve rarement au même degré dans d'autres œuvres pieusement recueillies ?

Nous ne parlerons pas des autres pièces plus longues et plus importantes qui ornent le volume. Nous ne parlons pas des sept morceaux en prose qui le terminent.

Ce n'est là, d'ailleurs, que le premier mot de M. Blanchemain, sur le poète vendômois. Depuis cette époque

jusqu'en 1867, il vécut et travailla pour lui, avec son ardeur de bibliophile et son cœur de poète.

Après avoir donné au public des Œuvres inédites, il songea à préparer une édition des Œuvres complètes. C'était une entreprise bien vaste et capable d'effrayer les plus intrépides. Mais M. Blanchemain ne se laissa pas épouvanter par les dificultés. Peu à peu il avait mieux senti la grande âme du grand poète méconnu et l'admiration le soutenait dans son travail.

M. Blanchemain nous apprend que c'est en cherchant des Yveteaux qu'il a trouvé Ronsard. Rien n'empêche de le croire. Mais il est probable que tôt ou tard la rencontre aurait eu lieu. Un homme qui aimait tant le XVIe siècle ne pouvait longtemps passer à côté de celui qui l'avait couvert tout entier de son ombre, qui en avait été la plus glorieuse personnification. .

Ronsard ! Il n'y a peut-être pas, dans l'histoire des lettres, de destinée plus bizarre que la sienne.

Il n'est pas rare assurément de voir s'éteindre une gloire poétique ; il n'est pas rare de voir les renommées littéraires grandir ou décroître suivant les capricieuses fluctuations de la mode ou du goût. Mais si on nous disait, par exemple, que dans cinquante ans on ignorera presque le nom de Victor Hugo, nous ne pourrions y croire.

C'est cependant ce qui est arrivé pour Ronsard. Tendant un demi-siècle, il exerça sur la littérature et la poésie une souveraineté qui ne souffrit ni adversaires ni rivaux. De l'avis de tous, même de Montaigne, il égalait les anciens poètes de la Grèce et de Rome. Dans toute l'Europe civilisée, il était connu, traduit et vénéré comme un Homère. Lorsqu'il mourut, la France entière le pleura, et sa mémoire, revêtue de toutes les consé-

crations, parut entrer dans la postérité, dans la splendeur d'une apothéose.

Et vingt ans plus tard, il était déchu ; mieux encore, il était oublié.

Malherbe avait nié son génie : Boileau l'avait condamné sans le lire et la postérité avait accepté sur parole cette double condamnation.

Mais un jour devait venir où quelqu'un remonterait à cette source et, reconnaissant l'erreur, casserait le jugement. Un jour devait venir où des lettrés, secouant la poussière et le dédain de deux siècles, vengeraient le poète méconnu. Ce sera la gloire de M. Blanchemain d'avoir attaché son nom à cette réhabilitation.

Le premier qui l'a entreprise, c'est Sainte-Beuve. Et c'est encore à lui qu'on doit laisser la plus belle part du mérite, car il a l'honneur d'avoir donné le premier signal et porté les premiers coups. Mais, après lui, il restait beaucoup à faire. Plusieurs écrivains y ont travaillé avec talent. Mais c'est M. Blanchemain qui vient immédiatement après le maître. Son édition de Ronsard comprend huit volumes : huit volumes , c'est un bien long travail !

Le public ne se figure pas bien ce que c'est que faire une édition. Il croit que le tout consiste à ajouter quelques notes, à transporter quelques morceaux, à supprimer quelques parenthèses et à restituer quelques virgules. Je me souviens que ce préjugé avait le talent d'exaspérer un de nos maîtres, M. Ed. Tournier, qui souffrait de se voir considéré comme une sorte de correcteur d'épreuves et qui a longuement prouvé dans une Revue la sagacité, la patience et l'érudition qu'exigent de semblables travaux.

24 PROSPER BLANCDEMAIN.

Il ne fallut pas moins de trois ans de recherches et d'efforts à M. Blanchemain pour donner à l'imprimeur les deux premiers volumes. Ils parurent en 1837, chez P. Joannet, qui publia le troisième une année après. En 1860, Pagnerre édita le quatrième, et c'est en 1867 seulement que Franck donna au public la fin tant attendue.

M. Blanchemain nous apprend lui-même, dans une lettre à M. Aubry, du 15 décembre 1867, la peine que ce travail lui avait coûté : « Mon édition de Ronsard est une œuvre à laquelle j'ai mis tous mes soins , qui m'a coûté douze années de recherches ; c'est un monument élevé à la gloire de l'homme qui fut regardé de son temps comme le prince des poètes, et qui, terrassé pendant trois siècles sous les jugements iniques de Malherbe et de Boileau, revendique désormais une place glorieuse parmi les grands génies dont la France a le droit de s'enorgueillir. »

Aujourd'hui cette place est conquise. Aujourd'hui personne n'ose contester la valeur du grand poète. Certains extraits en sont devenus classiques et certaines pièces sont dans toutes les mémoires, notamment ces admirables stances à Gassandre :

Mignonne allons voir si la rose Qui, ce matin, avait dcsclose Sa robe de pourpre au soleil A point perdu, cette vesprée, Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las ! las ! ses beautez laissé cheoir !

PROSPER BLANCUEMAIN. 25

0 vrayment marastre nature, Puisqu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse, Comme à ceste fleur, la vieillesse Fera ternir vostre beauté.

Et ce sonnet à Hélène :

Quand vous serez bien vieille, au soir, a la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et filant, Direz, chantant mes vers, et vous esmerveillant : Ronsard me célébrait du temps que j'estais belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Desjà sous le labeur à demy sommeillant Qui, au bruit de Ronsard, ne s'aille réveillant, Bénissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre, et fantosme sans os, Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ; Vous, serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain. Vivez, si m'en croyez : n'attendez h demain ; Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.

Est-il rien de plus gracieux, de plus finement poétique, que cette variante du Carpe diem? Et dire que Malherbe a osé rayer de pareils vers !

Personne assurément n'oserait le faire aujourd'hui. Mais, encore une fois, à qui le devons-nous? A Sainte- Beuve et à M. Blanchemain.

26 PROSPER BLANCI1EMAIN.

C'est là d'ailleurs ce qu'a reconnu et proclamé devant la statue de Ronsard, un autre artiste en littérature, M. Jules Simon, dont les éloges sont précieux et les jugements dignes d'être cités.

Ce dut être une belle journée pour M. Blanchemain que celle où il put voir la statue de son poète inaugurée avec éclat sur une des places de sa ville natale. Ceux qui l'ont vu, ce 23 juin 1872, assurent qu'il était rayonnant. Et pourquoi pas? Ayant été douze ans à la peine, ne méritait-il pas d'être un jour à l'honneur?

Pour nous, nous pensons que cette jouissance dut lui l'aire oublier bien des fatigues et que ce jour dut être l'un des plus beaux de sa vie.

Revenons au poète que nous avons laissé en 1852.

On se tromperait étrangement si l'on croyait que les travaux bibliographiques l'occupaient tout entier. Il faisait comme tous les travailleurs ; il se reposait en changeant de travail. Il y avait deux hommes en lui ; et les chants du poète délassaient le bibliophile et le commentateur. C'est un des traits caractéristiques de M. Blanchemain que cette union intime de deux qualités si différentes, on pourrait presque dire si contraires : l'érudition et la poésie. C'est encore un des côtés par lesquels il appartient au XVIe siècle, à ce siècle des sciences et des belles-lettres, singulier mélange de travail et de facilité, de recherches et d'inspiration.

A juger d'après les forces que suppose une telle activité, on serait porté à prendre M. Blanchemain pour un de ces corps solides et vigoureux prêts à toutes les fatigues, capables de tous les excès. Et cependant c'était une santé douce et frêle, toujours délicate, presque chancelante. Il vivait de travail, parce que le travail, pour lui, était une sorte de recueillement et de repos.

Aussi ne lui demandez jamais, ne demandez jamais à ses vers l'amour du bruit et du mouvement, avec les agitations de la vie. Non. Ce qu'il lui faut, c'est la solitude, c'est le silence.

Viens ! Réfugions-nous ensemble Loin de la foule et loin du bruit, Loin de ce Paris où je tremble Pour mon bonbcur qu'un rien détruit.

28 PROSPER BLANCI1EMAIN.

Lui aussi, au tumulte de la grande Rome, aurait préféré l'ombre et la fraîcheur de Tibur:

. . . Mihi jam non regia Roma, Sed vacuum Tibur placct, aut imbelle Tarentum. (Ilor., Ep. I, 7,43.)

C'est dans un coin du Berry, sur les bords d^ la Creuse, non loin des lieux alors chantés par George Sand, que M. Blanchemain chercha cette retraite, qu'il trouva l'herbe et les fontaines dont parle Virgile :

... Muscosi fontes, et somno mollior herba. (Virg. Egl. VII, 45.)

Venu à Saint-Gaultier vers 1853, dans la famille Dubray, également originaire de Normandie, et depuis longtemps alliée à la sienne, il vit les bords delà Creuse et se prit à les aimer.

Deux ou trois ans plus tard, il s'y fixait pour jamais, dans la délicieuse vallée de Longefont. — Longefont a toute une histoire, et il est surprenant que M. Blanchemain n'ait pas songé à l'écrire.

Ce fut un des plus anciens prieurés du pays. Thaumas de la Thaumassière [Hist. du Berry, liv. X, chap. 30) nous apprend qu'il fut fondé vers 1110. C'était un des cinquante-sept prieurés de Fontevrault. Aux XII0 et XIIIe siècles, il reçut un accroissement considérable.

En 1201, dit l'auteur des Esquisse* pittoresques, (p. 173 et suiv.), sœur Thibaude étant prieure, Umbaud la Mouche, chevalier, lui fit promesse de trois setiers de blé de rente et jura de la maintenir, tactil sacrosanctis Evangeliis. Les seigneurs de Déols, d'Issoudun, de Cors, de Romefort, de Gargilesse et de Prungé, firent aussi

PROSPER BLANCELEMAIN. 29

des dons à Dieu et à Notre-Dame de Longe font. Au XVIe siècle, il hérita de Loyse de Sully, la dernière des filles de Guyon de Sully, seigneur de Romefort, qui y était morte à l'âge de 14 ans (14 août 1526). De sorte que le prieuré de Longefont, riche et puissant, semblait pouvoir durer toujours.

Un siècle plus tard, il n'en restait que des ruines et un monceau de cendres.

Dans la nuit du 19 au 20 février 1638, le feu avait été mis en vingt endroits à la fois. Tout avait été consumé. Et, depuis lors, personne n'avait relevé ces murs abattus.

Tel est le lieu que M. Blanchemain avait choisi pour sa retraite. Assurément le visiteur qui va aujourd'hui à Longefont n'y retrouve guère de murs abattus. Tout y est vivant : tout y est joyeux. Un joli château s'élève au milieu d'un parc, moitié forêt, moitié jardin. On sent qu'un artiste a passé par là.

Il n'y a pas seulement passé ; il y a vécu, il y est mort. Une fois arrivé là, son rêve s'est trouvé réalisé. Et en effet, peut-on imaginer un plus beau coin de terre que Longefont? C'est riant comme tout ce qui a été rajeuni : c'est triste comme tous les lieux qui gardent des traces du passé. Tout y est poésie. Sur les ruines couvertes de saules de l'antique monastère, on peut méditer en silence, pendant que les peupliers agitent doucement leur pâle feuillage ; on peut cadencer des vers au bruit de l'eau qui coule dans la vallée.

Mais laissons le poète nous le décrire lui-même :

A travers le rideau des peupliers mobiles, Sur ces murs en terrasse et de lierre couverts, Voyez- vous la maison au toit de sombres tuiles, Blanche au milieu des arbres verts?

30 PROSPER BLANCflEMAIX.

Au murmure de l'eau qui bout sur les écluses, Aux longs soupirs des bois agités par le vent, On croirait voir errer les ombres des recluses Sur les débris du vieux couvent.

C'est Longefont ! C'est là, dans ce val solitaire, Que, priant et vivant loin du monde réel, Les nonnes savouraient dans l'oubli de la terre, L'avant-goût de la paix du ciel.

0 désir de ma vie ! ô rêve insaisissable, Que je poursuis sans cesse et qui me fuis toujours, Rapide comme un flot, mobile comme un sable, Espoir et tourment de mes jours !

Céleste paix ! Jadis chez ces vierges pieuses, Dans ces murs où planait un sévère bonheur, Tu vivais animant leurs voix harmonieuses, A chanter le nom du Seigneur.

Les hymmes ont cessé : les nonnes désolées Ont fui ces murs sacrés pour n'y plus revenir, Et la cloche du cloître aux échos des vallées Ne sait plus tinter l'angelus.

Mais toi, divine paix, tu demeures encore, Mystérieux esprit, dans ce val délaissé Où la Creuse caresse, indolente et sonore, Les doux fantômes du passé.

Dans les rameaux tremblants des saules et des aulnes, Tu te berces au vent comme un sylphe qui dort, Quand le soleil penchant darde ses rayons jaunes Où danse un flot d'insectes d'or.

Tu t'accoudes, pensive, au bord de la fontaine, Je vois se dessiner ton reflet nébuleux Dans cette urne de pierre où l'œil mesure à peine Le profond cristal des flots bleus.

0 vallon solitaire ! 0 riantes collines ! Rivage où l'onde suit un cours délicieux 1 Toi, berceau verdoyant qui sur les eaux t'inclines, Calme de la terre et des cieux.

Mystérieux accords qui formez le silence, Mon cœur charmé par vous oublira ses douleurs, Oh ! laissez-moi cacher ici mon existence Entre les oiseaux et les fleurs !

(T. III, Idéal, pp. 3 et 4.)

Cette belle page est une de celles qui peignent le mieux notre poète, poursuivant comme un rêve, la paix du cœur et le silence des bois. Elle est datée de 1857.

Presque tous les vers de cette époque présentent le même caractère. Tous semblent écrits dans le recueillement, à la pâle clarté des étoiles, aux heures indécises du crépuscule ou de l'aurore. Partout on retrouve le ravissement d'une âme qui a trouvé la nature et qui s'enivre de ses parfums.

Tantôt c'est la muse riante et légère du printemps, comme dans ces vers d'avril adressés à un autre poète, Achille Al illien :

La pervenche Bleue et blanche Au vent penche Tout en fleurs ; Et l'abeille Qui sommeille Se réveille Dans les fleurs.

La fauvette Qui béquette Et caquette

Tout le jour, Sémillante, Sautillante, Vole et chante Tour à tour, etc., etc.

(T. III, p. 42 etsuiv.)

Tantôt c'est la tristesse des jours nébuleux, c'est la chute des feuilles, c'est le départ des hirondelles, c'est la rêverie un peu sombre d'un jour d'automne : tel est ce sonnet plein d'harmonie :

Est-il rien de plus triste à l'àme solitaire Que de se rappeler le temps qui fut heureux î Les oiseaux sont partis ; voici l'automne austère ; Le bois secoue au vent ses feuillages nombreux.

Ils ont fui tour à tour ceux qui m'aimaient sur terre, Emportant un lambeau de mon cœur douloureux, Ils se sont envolés au pays du mystère : Dépouilles des forêts, pleuvez, pleuvez sur eux !

Du bonheur fugitif n'êtes-vous pas l'emblème ? Chaque jour je m'attriste en vous voyant jaunir, La mort qui vous moissonne effleure mon front blême,

Et j'ai besoin, pour croire encore à l'avenir, Qu'une voix consolante, en me disant : Je t'aime ! M'empêche de penser et de me souvenir 1 (T. III, p. 17.)

Telles sont ces stances intitulées Nuit d'automne :

Il fait noir, la terre est sombre, Pas un astre au ciel ne luit, On entend vagir dans l'ombre Le vent triste de la nuit.

Les grands arbres se balancent Avec un gémissement, Les flots sur le roc s'élancent Et mugissent sourdement.

On dirait que l'eau qui gronde Parle aux peupliers mouvants, Et Farbre répond à l'onde En courbant sa tête aux vents...

0 rêveur qui les écoutes, Toi, dont le cœur effaré Se déchire à tous les doutes, Comme un chasseur égaré,

Il est une voix intime, Aux soupirs plus douloureux ; Ton âme, profond abîme, Gémit plus tristemeut qu'eux.

Si le vent à l'arbre enlève Sa parure de l'été, Vois ton bonheur rêve à rêve Par Faquilon emporté.

Si l'eau se plaint au rivage Des froids qui la gèleront, Songe à cet hiver de l'âge Qui va te glacer le front.

Le feuillage doit renaître, Au printemps, plus radieux, Le flot que l'hiver pénètre S'élancera plus joyeux.

Mais cet hiver triste et morne, Qui saisit ton corps perclus, Est sans limite et sans borne :

L'été ne reviendra plus !

Sans qu'un autre espoir t'accueille Sans refleurir de nouveau, Tu tombes comme la feuille, Tu t'écoules comme l'eau.

TROSPER BLANCDEMAIN.

0 rêveur ! songe à toi-même, Passager dans ces lieux bas ; Songe au sinistre problème, A l'énigme du trépas.

Nul de ceux qui sont sous terre Ne l'a dit à son linceul, Vie ou mort, c'est le mystère Que Dieu garde pour lui seul.

(T. III, p. 101 etsuiv.)

Ailleurs, c'est la chanson plaintive que, dans la nuit, les bois disent aux cieux :

La connais-tu cette chanson plaintive Que dans la nuit les bois disent aux cieux? As-tu longtemps, d'une oreille attentive, Bu ces soupirs lents et mélodieux ?

As-tu senti la brise fugitive

Porter là-haut des parfums précieux,

Et regretté que ton âme captive

Ne pût monter dans l'espace avec eux ?

C'est que, la nuit, dans l'ombre et le mystère,

Aux astres d'or gravitant à l'entour

La terre envoie un baiser solitaire,

Du haut des cieux, les astres à leur tour

Laissent glisser leurs baisers sur la terre,

Et l'univers est enivré d'amour.

(T. III, p. 23.)

Un autre jour, c'est la méditation d'une promenade au cimetière:

Quand vous êtes couvert du linceul solitaire, 0 morts, qu'éprouvez-vous? etc., etc.

(T. III, p. 121).

PROSPER BLANC1IEMAIN. 35

Dans la même note, c'est cette belle pièce du Vieux Fossoyeur, où M. Blanchemain a rendu sombre et lugubre la gracieuse inspiration de Reboul :

Un ange, au radieux visage, etc., etc,

Nous nous laissons aller au plaisir de citer. Mais comment faire autrement ? Est-il possible d'analyser une pièce de vers ? C'est comme si on effeuillait une rose pour en faire sentir les parfums. Ainsi jugeait M. Blanchemain lui-même. Ainsi faisait-il quand il devenait critique. « Le moyen de faire connaître un poète, c'est toujours de le citer » ; dit-il à propos de Joseph Rousse. (Bulletin du Bouquiniste, 15 février 1867, p. 91.)

D'ailleurs pourquoi nous défendre d'avoir reproduit quelques belles pages ? Ceux qui ne les connaissaient pas nous sauront gré de les leur avoir fait connaître et ceux qui les connaissaient les auront relues avec plaisir.

C'est en 1858 que M. Blanchemain réunit toutes les rêveries de cette époque en un nouveau volume, sous ce titre bref et charmant: Idéal. Ce n'est pas une profession de foi littéraire que ce titre ; le poète nous explique luimême pourquoi il la choisi. C'est que sa pensée est vaporeuse et insaisissable comme l'image de beauté entrevue par Phidias. C'est qu'il entend dans son cœur des voix qu'il ne peut rendre :

Pensée ! archange de lumière, Étoile au radieux sillon, Plus fragile que la poussière Sur les ailes du papillon.

Quand il faut que je te saisisse, Quand il faut que d'un doigt grossier Je t'enchaine et je t'assouplisse Dans mon vers aux mailles d'acier,

Je sens que je suis sacrilège, Que je mets en captivité Celle dont le saint privilège Est l'espace et la liberté.

Je sens que j'arrache au bocage Le rossignol mélodieux, Pour l'enfermer dans une cage, Sans fleurs, sans ailes et sans yeux.

Ainsi mes rimes cadencées

Ne sont plus que le cri moqueur,

L'écho douloureux des pensées

Qui chantaient si bien dans mon cœur.

Ce n'est pas d'ailleurs que nous éprouvions pour l'idéal de l'artiste la moindre répugnance. Car il n'y a pas de culte plus poétique; il n'y a pas de source plus féconde d'inspiration que le véritable idéal.

Le vrai, disons-nous, car il y en a un faux. « Si jamais, dit Sainte-Beuve, vous rencontrez un idéal, ou soidisant tel, froid, monotone, triste, incolore, vaporeux, compassé, insipide, non pas brillant et varié comme le marbre, mais blanc comme le plâtre, non pas puissant et chaud comme aux jours de la florissante Grèce, quand le sang aux flots de pourpre enflait les veines des demidieux et des héros, quand les gouttes d'un sang ambrosien coulaient dans les veines mêmes des déesses, mais pâle, exsangue, mortifié comme en carême, s'interdisant les sources fécondes, vivant d'abstractions pures, rhumatisant de la tête aux pieds, imprégné, imbibé d'ennui, oh 1 n'allez pas vous y méprendre, c'est celui-là même qui a si longtemps glacé les Muses françaises, c'est celui-là même qui les glacerait encore; c'est celuilù qu'il faut éviter. »

Voilà qui est bien dit. Mais, à côté de cet idéal qui glace, il en est un autre qui enflamme. A côté de celui-là qu'il faut fuir, il en est un que l'artiste doit aimer. C'est l'image du beau que dut rêver Platon ; c'est la voix mystérieuse qui devait inspirer à Homère l'harmonieuse mélodie de ses chants ; c'est l'esprit divin, fait d'air et de flamme, qui animait Virgile et qui chantait à l'oreille de Mozart ; c'est la main du génie ailé qui guidait le pinceau de Raphaël et le ciseau de Phidias.

— Rêves ! nous dira-t-on ; rêves et mensonges que tout cela ! — Qu'importe ? — Vrai ou non, nous aimons l'Idéal, nous l'aimons comme l'inspirateur du peintre et du poète, nous l'aimons comme la religion du sentiment et de la pensée, nous l'aimons comme l'art. Et si jamais la science, qui détruit toutes les illusions, venait aussi lever le voile et dissiper l'ombre qui couvre ces délicieux mensonges, nous repousserions la vérité, car nous ne pourrions voir sans douleur nos derniers rêves s'envoler. Mais la science ne contredit pas l'Idéal. Libre à elle de donner à la beauté l'origine qu'il lui plaira; libre à elle d'en chercher à sa guise les premières causes et les premiers éléments : l'artiste n'en restera pas moins un cœur qui sent et ne raisonne guère; l'idéal sera toujours un problème pour lui, alors même que le philosophe en pénétrerait les secrets. Donc, ne redoutons pas pour l'Idéal, comme pour le dieu Psyché, les clartés indiscrètes de la science ou la curiosité téméraire de la spéculation. L'avoir mieux connu, ce n'est pas le moins aimer: les yeux et le cœur du philosophe et du savant resteront toujours ouverts à ses magiques influences. Et si le mystère est nécessaire à ses séductions comme à celles de l'antique Eros, tous les efforts des esthéticiens

ne réussiront pas à lui arracher son dernier mot, à déchirer son dernier voile. — Qu'est-ce que l'Idéal ? ditesvous. C'est le génie mystérieux, c'est le souffle insaisissable qui domine l'artiste, mais que l'artiste lui-même serait impuissant à définir.

« Qu'est-ce que la poésie? disait Lamartine. Comme tout ce qui est divin en nous, cela ne peut se définir par un mot ni par mille. C'est l'incarnation de ce que l'homme a de plus intime dans le cœur et, de plus divin dans la pensée, de ce que la nature visible a de plus magnifique clans les images et de plus mélodieux dans les sons.

» C'est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière et voilà pourquoi c'est la langue complète, la langue par excellence, qui saisit l'homme par son humanité tout entière, idée pour l'esprit, sentiment pour 1 âme, image pour l'imagination et musique pour l'oreille. Voiià pourquoi cette langue, quand elle est bien parlée, foudroie l'homme comme la foudre et l'anéantit de conviction intérieure et d'évidence irréfléchie, ou l'enchante comme un philtre, et le berce, immobile et charmé, comme un enfant dans son berceau... »

Telle fut la poésie de Lamartine lui-môme : telle fut celle de M. Blanchemain, clans ce troisième Recueil surtout qu'il voulut appeler : Idéal.

Nousfivons pour notre part, une affection particulière, une sorte de préférence pour ce volume. Il a un charme plus pénétrant et plus doux ; il semble mieux senti, plus vécu.

C'est aussi celui qui appartient le mieux au Berry. Personne n'en a fait la remarque ; rien n'est cependant plus vrai. Presque tous ces vers ont été écrits à Longe-

PROSPER BLANCEEMAIN. 39

font. On entend murmurer la Creuse « indolente et sonore » ; on voit se dresser le donjon de Romefort, autour duquel l'imagination du poète bâtit des légendes. — Vois, dit-il à Marie-Désirée,

Vois comme il fait beau ce soir !

Viens t'asseoir Avec moi sur la colline, D'où le val et les coteaux

Sont si beaux Aux feux du jour qui décline, etc., etc. (T. III, p. 115 et suiv.)

Oui, c'est bien là qu'il chantait, sur cette colline, dans ce vallon.

Ce n'est pas que la Normandie soit tout à fait absente. Elle revient quelquefois, resplendissante et pure comme dans un rêve :

Hier j'étais assis sur la falaise ardue, D'où mes yeux embrassaient un immense pays, Et, rêveur, je laissais errer dans l'étendue Mes regards éblouis.

Je voyais devant moi ma verte Normandie, Ses prés couverts de fleurs, ses fertiles guérets, Et les monts où soufflaient une brise attendrie Par l'ombre de6 forêts.

Le soleil rayonnait au-dessus de ma tête, De bleuâtres vapeurs a l'horizon flottaient ; Et les vieux toits de chaume avaient un air de fête, Et les oiseaux chantaient.

Un gothique clocher perçait entre les arbres, Roi du village et fier de son noble appareil; Des rochers éloignés brillaient comme des marbres Aux rayons du soleil.

40 PROSPKR BLANCnEMAIN.

La Seine, découpant le vaste paysage, Errait, serpent d'azur au gracieux contour, Reflétant sur ses eaux et le ciel sans nuage, Et les bois d'alentour.

Elle se divisait parmi de vastes îles, Puis dans un vallon creux cachait son cours changeant, Enfin reparaissait entre deux champs fertiles, Comme un ruban d'argent.

Ce grand fleuve à nos pieds et cet horizon vaste, Ces champs, ces monts, ces bois, ce village écarté, Composaient un spectacle immense, plein de faste Et de sérénité.. .

(T. III, p. 46 et suiv., Paysage.)

Quel délicieux paysage ! Comme l'on sent, dans ces vers, palpiter le cœur du vrai Normand. Mais ces pages sont rares dans le volume ; c'est même la seule, à ce qu'il semble; toutes les autres appartiennent à la Creuse et au Berry.

Il aurait pu mettre en tête du volume un hymne semblable au premier. Il aurait pu le commencer par ces vers qu'il inséra plus tard dans son dernier recueil, en les dédiant à M. Maxime Dubray, de Saint-Gaultier, qui était pour notre poëte un parent et un ami :

Laissons glisser la barque, et tandis que la Creuse Caresse les rochers de son onde amoureuse, Que les grands peupliers, avec un gai frisson, A la chanson des flots unissent leur chanson, Dis-moi le vieux Berry, pays des mœurs antiques... (T. V, Sonnets et Fantaisies, p. 13 et suiv.)

Cette dédicace, il ne l'a pas écrite au fronton du livre, mais on la trouve répandue à chaque page, et traduite en beaux vers qui prouvent bien que M. Blanchemain avait admis dans son cœur une deuxième patrie.

TROSPER BLAXCHEMAIN. 41

Quand parut, en 1858, ce volume de poésies intitulé Idéal, M. Blanchemain avait déjà 42 ans. Ce n'est plus l'âge de l'enthousiasme et des rêveries ; c'est celui du recueillement et du travail. Le poète dit adieu aux amours et aux chansons.

Croire qu'il ne fit plus de vers serait méconnaître trop étrangement le démon de la poésie. Quand une fois il s'est emparé de quelqu'un, c'est jusqu'à la fin. Mais, depuis cette époque, la poésie ne fut plus qu'une distraction pour notre littérateur.

Après avoir vécu de ses rêves, il se plut à vivre de ceux d'un autre âge. Revenant à ses chers poètes du XVIe siècle, il se pénétra tout entier de leur esprit et de leur temps. Il les étudia, lisant et relisant ce qui restait d'eux, disputant à la poussière des bibliothèques leurs ouvrages méconnus.

C'est ainsi qu'il a pu nous donner bien des vers inédits. C'est ainsi que, durant 24 ans, de 1855 à sa mort, il a fait imprimer plus de 50 volumes en notices ou éditions.

Jamais époque ne donna une telle moisson de poètes que le XVIe siècle. On peut dire que M. Blanchemain n'en ignora aucun : Ronsard et la Pléiade ; Malherbe et son École, furent tour à tour l'objet de ses recherches et de ses travaux.

Nullius addictus jurare in verba magistri,

disait Horace. M. Blanchemain ressemblait à Horace sur ce point. Admirateur passionné de Ronsard et delà

Pléiade, il a su parfaitement rendre justice à l'école rivale et à Malherbe.

Malherbe est trop connu pour qu'il soit besoin d'en rien dire ici. Quels sont ceux qui n'ont appris par cœur et qui ne savent encore quelques-uns de ces vers comparables à ce que Racine et Corneille ont écrit de plus pur?

Mais ce que l'on ne fait jamais ressortir, c'est le côté railleur et spirituel de Malherbe. La postérité n'a vu en lui que le pédant si bien dépeint par Balzac. On n'y verra jamais autre chose. Mais il est vrai que Malherbe était bien de son siècle, sceptique et mordant, vrai contemporain des aimables esprits dont nous allons parler. Un matin il allait rendre visite à la duchesse de Bellegarde ; on lui dit qu'elle était à la messe : « Pourquoi faire? dit-il; qu'a-t-elle à demander à Dieu maintenant que le maréchal d'Ancre est mort ?» — De qui est cette parole ? N'est-elle pas digne de Gombauld ou de Vauquelin?

Je crois bien cependant que M. Blanchemain ne dut jamais aimer beaucoup Malherbe.

Il n'en a publié qu'un volume et assez tard, en 1877.

Mais il est un disciple de cette école pour lequel il a plus fait, c'est le Président Fr. de Maynard.

Maynard est un des poètes dont les œuvres et le nom avaient laissé le plus de traces. Au XVIIIe siècle, il était encore lu, et nous trouvons dans La Harpe et dans Voltaire des jugements très flatteurs sur son talent. — M. Blanchemain commença par donner 3 volumes des Œuvres poétiques, qui parurent de 1864 à 1867. Cette même année, il publia une Notice biographique.

Il nous apprend que François de Maynard était né àToulouse en 1582. A propos de sa mort, il relève une erreur

PROSPER BLANCnEMAIN. 43

de M. Roschach, le savant continuateur de Dom Vaissette {Hist. géa. du Languedoc, t. XIII, 1876, p. 247), qui fait mourir en octobre (1646), et à Toulouse, le poète qui mourut le 28 décembre et à Saint-Céré (Lot, arrondissement de Figeac), ainsi que le prouvent les registres de cette paroisse cités par M. Blanchemain. D'abord secrétaire de la reine Marguerite de Navarre, puis président au siège présidial d'Aurillac, Maynard obtint sur la fin de sa vie le titre de Conseiller d'État. Mais ce ne fut pas sans peine. Le cardinal de Richelieu lui avait toujours refusé toute faveur. Un jour il lui lut un placet où il s 3 supposait aux Enfers un dialogue avec François Ier, finissant par ces vers :

Mais s'il demande à quel emploi Ta m'as occupé dans ce monde, Et quel bien j'ai reçu de toi, Que veux-tu que je lui réponde ?

« Rien ! » répondit Richelieu avec impatience. Et il tint pirole.

Peu importent d'ailleurs ces petites querelles. Chez Maynard, le poète valait mieux que le magistrat.

Vivant à Paris de 1605 à 1611, il avait pris rang parmi les disciples les plus enthousiastes de Malherbe, et dès 1619 il avait publié un poème pastoral, Philandre, qui eut plusieurs éditions et que M. Blanchemain a aussi réédité en 1867. Malherbe, si nous en croyons Tallemant des Réaux, disait que « Maynard estait celui de tous ses élèves qui faisait le mieux des vers... » Sa réputation devint bientôt assez établie pour le faire entrer un des premiers à l'Académie française en 1632, et à l'Académie des Jeux floraux, où on lui décerna une Minerve

d'argent. — Aujourd'hui ces jugements n'ont plus de valeur et tout porte à croire que le poète toulousain ne redeviendra jamais populaire. C'est dommage, car on trouve chez lui de la grâce, de la pureté, du bon goût et même une certaine finesse. Témoins ces vers, qui sont peut-être les plus connus :

Muses, Parnasse est une terre Où désormais nos nourrissons, Soit dans la paix, soit dans la guerre, Feront de petites moissons.

Mais les vers ont perdu leur prix, Et pour les excellents esprits La faveur des princes est morte ;

Malherbe, en cet âge brutal, Pégase est un cheval qui porte Les grands hommes a l'hôpital.

De Maynard à Du Lorens, la transition est toute faite. Ce sont des contemporains, tous les deux, moitié poètes, moitié magistrats. Né à Châteauneuf en Thimerais, en 1583, successivement avocat au parlement de Paris et au Présidial de Chartres, Jacques Du Lorens mourut en 1658, président au bailliage de sa ville natale.

Ce qui est resté de ses OEuvres poétiques, ce sont ses Satires. Mais, comme l'a très bienfaitremarquerM. Blanchemain, il y en a deux recueils différents. Le premier comprend 25 pièces distribuées en deux livres, et date de 1624. Le second en possède 26 et date de 1646. Il diffère entièrement du premier. Si l'on y retrouve parfois les mêmes idées, elles prennent un autre tour, qui les rend neuves et originales. C'est par lui que commença M. Blanchemain, en 1868. Mais il avait toujours nourri

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l'espoir d'éditer le second. En 1879, en effet, il l'a livré à l'impression. La mort ne lui a pas permis de le voir terminé.

Ce qu'on connaît le mieux aujourd'hui de Du Lorens, c'est sa femme. Le fait est que c'était bien l'esprit le plus entêté, le plus maussade, le plus insupportable qu'on pût rêver. Elle lui avait apporté sa fortune ; elle se croyait permis d'en faire pour son argent. Le poète s'en est vengé dans la satire Du mariage :

J'y suis, par mon destin ou bien par mon péché, N'en déplaise au lecteur, comme un autre attaché. Au lieu de me jeter, un jour par la fenêtre, Je souffris que l'on mît à mon cou ce chevêtre

La femme que j'ai prise est une des meilleures ; Mais cependant elle a de si mauvaises heures, Que Socrate y fût-il (que Xantippe exerçait).,...

Il serait bien contraint de luy quitter la place.

Enfin il eut la consolation de porter son deuil et d'écrire sur sa tombe cette épitaphe touchante:

Cy-gist ma femme ; ah ! qu'elle est bien, Pour son repos et pour le mien !

Il poussa la gaîté jusqu'à se remarier, à 74 ans. « Grande audace! dit M. Blanchemain. Aussi ne survécut-il pas plus de quatre ans à cet exploit. »

Tel était l'homme ; nous pourrions ajouter: telle était la ft.'mme.

Du Lorens est un de ceux quo M. Blanchemain affectionnait entre tous. Il avait été frappé tout d'abord par une des satires de 1646 sur le vrai Tartufe. Là-dessus,

46 PROSPER BLANCUEMAIN.

avec un peu d'imagination, il bâtit une légende. La page est charmante et nous regrettons de ne pouvoir la citer. M. Blanchemain suppose que le jeune Poquelin, vers 1646, reçut un jour la visite du vieux satirique l'engageant à écrire des comédies et lui laissant en souvenir un livre de sa façon.

« Resté seul, Molière ouvrit le volume que lui avait offert le vieil original. — C'était un in-quarto, frais sorti de la boutique de Sommaville et qui portait pour titre : Les Satires de M. Du Lorens, Président de Ghâteauneuf.

» Le jeune comédien sauta la préface et lut :

Que je suis dégoûté de la plupart des hommes, Quand je les considère, en ce temps où nous sommes ! Mais surtout je hay ceux dont le semblant est doux, Qui n'entendent jamais la messe qu'à genoux ; S'ils parlent, c'est de Dieu, de sa bonté suprême, De se mortifier, renoncer à soy-mème

Après avoir tenu ce langage des Cieux ,

Croirais-tu bien, Monsieur, qu'ils sont fort vicieux, Et que celui d'entre eux qui fait plus d'abstinence, Dont la face est plus triste, a le moins d'innocence. Après ces oraisons, est-il hors de l'Église, A son proche voisin il trame une surprise...

Il cajole sa femme, et la prie en bigot

De faire le péché qui fait un homme sot.

Encore qu'il soit tenu plus chaste qu'Hippolyte,

Il est aussi paillard ou plus qu'un chien d'ermite.

Au reste, à l'entretien il est si papelard,

Que vous ne diriez pas qu'il eût mangé le lard ;

A sa douce façon et modestie extrême,

11 parait innocent ou l'innocence même ;

Il porte un cœur de sang sous un dévot maintien,

S'il preste, c'est un juif sous l'habit dJun chrétien, Et son débiteur le fuit de même, s'il faut dire, Qu'un voleur un prévôt, une nymphe un satyre ; C'est le plus inhumain de tous les créanciers. Je le sçay, pour avoir esté sur ses papiers...

Gardez-vous bien de lui les jours qu'il communie : C'est lors que son prochain il tâche de tromper Et dans un vieux dessein, s'il peut, l'envelopper. On le prend pour béat, à sa mine, à son geste, Et son discours de miel le fait juger céleste ; On croit tout ce qu'il dit, on ne penserait pas Qu'il voulût décevoir après ce saint repas ; De la religion il dispute, il babille, Et vous fait un procès dessus un point d'aiguille.

« Le jeune Poquelin s'arrêta, dit M. Blanchemain, et tomba dans une rêverie profonde... — Tartufe était éclos dans la cervelle de Molière. »

Gomme tout cela est joliment inventé ! — Gomme ces vers de DuLorens sont forts, mordants et bien frappés ! — N'est-ce pas vraiment fâcheux que l'auteur reste parmi ceux que personne ne lit ?

Doublet, dont M. Blanchemain s'occupa après Du Lorens, fut plutôt un érudit qu'un poète original. Il avait traduit les Mémorables de Xénophon, avait beaucoup lu les poètes grecs et, de ses lectures, avait formé un recueil de poésies, moitié originales, moitié traduites, qui parurent en 1559, sous ce titre : Élégies avec quelques épigrammes traduites en grec et en latin (in-4°).

M. Blanchemain se garda bien de faire reparaître les traductions oubliées du poète dieppois; mais il prépara une jolie édition des Elégies, qui fut publiée pour la société des Bibliophiles normands, en 1869. Deux ans

plus tard, il en donna un deuxième tirage à Paris, joignant aux Élégies des Épigrammes et des Rimes diverses. Nous aimons à voir dans ce travail un sentiment de patriotisme normand pour un dieppois. Mais Doublet est un des poètes du XVI0 siècle qui ont le moins de chances de revivre.

Un autre normand qui ne fera guère plus de bruit, c'est encore ce terrible Robert Angot de l'Esperonnière dont M. Blanchemain a donné 4 volumes (1873-1878). La notice nous apprend qu'il vécut de 1580 à 1637. C'est donc, à proprement parler, un poète du XVIIe siècle, comme Courval-Sonnet, Maynard, Du Lorens, etc. Mais il est loin d'avoir leur talent et sa renommée ne dépassera guère la société rouennaise qui l'a fait éditer. C'est là probablement tout ce que voulait M. Blanchemain. Il y aura réussi.

Que n'a-t-il pas fait pour les poètes de la Normandie ! Signalons encore une édition des OEuvres poétiques d'Antoine Corneille, frère aîné de Pierre et de Thomas, poète comme eux, mais un peu moins célèbre.

Encore un autre poète Normand, mais plus connu qu'André Corneille, Doublet ou Robert Angot, c'est Courval-Sonnet (1577-1635). A l'exemple de Régnier, il a raillé quelquefois avec cynisme mais toujours avec verve et entrain, les abus du temps, la simonie et la corruption du clergé, la vénalité des juges, les malversations des financiers, les femmes et le mariage, le mariage qu'il qualifie

D'horrible enfer, de gouffre de misères, De déluge d'ennuis, de foudre de colères, De torrent de malheurs, ou d'océan de maux, D'arsenal de chagrins, magasin de travaux....

PROSPER BLAXCEEMAIX. 49

Les Satires de Gourval sont considérables. M. B!anchemain les a réunies en 3 volumes (1877).

Ce n'est d'ailleurs que par exception que M. Blanchemain travaillait pour d'aussi petits talents. Car nous trouvons à cette époque parmi ses poètes préférés des noms comme Tahureau, 0. de Magny, Melin de Sainet- Gelays, etc..

Tahureau, Jacques, (1527-looo), était né au Mans. Venu de bonne heure à Paris, il s'était lié avec les beaux-esprits de son temps, s'était fait remarquer par sa vivacité, son élégance, son humeur joyeuse et amie des plaisirs. Revenu bientôt au Mans, il s'y était marié et était mort peu de jours après son mariage, funeste mariage qui fut cause de sa mort, dit Collet et sans s'expliquer autrement. Il avait 27 ans.

Quand il mourut on connaissait encore fort peu ses vers. C'est une année seulement avant sa mort qu'avaient paru ses Poésies et ses Mignardises amoureuses. On les réédita plus tard, ainsi que ses Dialogues; mais, depuis, les bibliophiles attendaient une réédition moins fautive que celle de 1574. C'est M. Blanchemain qui la leur donna. Elle comprend quatre volumes, dont deux parurent en 1868 sous ce titre: Mignardises Amoureuses de l'Admirée, et les deux autres en 1870, sous le nom de Poésies.

Jacques Tahureau, dit Sainte-Beuve, est le Parny du XVIe siècle. Il n'en est pas en effet qui mette dans ses descriptions plus de chaleur et de passion. Nous ne voulons pas citer, de peur de paraître un peu trop moyen âge ; mais qu'on nous permette cependant de choisir une petite page assez convenable et assurément fort réussie. Est-il, comme dit Sainte-Beuve, est-il parmi nos poètes

50 PROSPER BLANCDEMAIN.

erotiques quelqu'un qui ait jamais rendu la chaleur âpre et le délire cuisant de la jouissance en traits plus saisissants que dans ce baiser tout de flamme ?

Qui a lu comme Vénus, Croisant ses beaux membres nus Sur son Adonis qu'ell' baise, Et lui pressant le doux flanc, Son cou douillettement blanc Mordille de trop grand aise

Qui a lu comme Tibulle Et le chatouillant Catulle Se baignent en leurs chaleurs ; Comme l'amoureux Ovide, Sucrant un baiser humide, En tire les douces fleurs \

Qui a vu le passereau.

Dessus le printemps nouveau, Pipier, battre de l'aile, Quand d'un infini retour Il mignarde sans séjour Sa lassive passerelle ;

La colombe roucoulante, Enflant sa plume tremblante, Et liant d'un bec mignard Mille baisers dont la grâce Celle du cyjne surpasse Sus sa Lœde frétillard ;

Les chèvres qui vont broutant Et d'un pied léger sautant Sur la molle verte rive, Lorsque d'un tra't amoureux Dedans leur flanc chaleureux brillent d'amour lascive ;

PROSPER BLANCBEMAIN. 51

Celui qui au;a pris garde A cette façon gaillarde De tels folâtres ébats, Que par eux il imagine L'heur de mon amour divine, Quand je meurs entre tes bras

Tahureau sut aussi fort bien manier l'épigramrae, nous n'en voulons pour preuve que ces quatre vers contre une courtisane :

Ne t'esbahis plus si Nérée

Vend si cher maintenant l'amour ;

Elle veut avoir la rusée,

De quoy l'acheter à son tour.

Tout cela est bien un peu léger. Mais nous avons vraiment pitié de notre époque quand nous la voyons aussi scrupuleuse sur des gauloiseries qui ne choquaient pas nos bons aïeux. On se demande où s'arrêtera le courant de pruderie ridicule qui nous entraîne. Déjà l'on ne peut plus représenter aux Français les pièces de Molière telles qu'elles ont été écrites. Déjà nous crions au scandale quand on nous reproduit fidèlement les traits un peu grivois de nos vieux poètes nationaux.

M. Blanchemain ne partageait pas nos terreurs effarouchées. Il semble au contraire s'être complu dans l'étude de ces poésies franchement légères. Il a beaucoup aimé Rabelais. Il avait longtemps étudié Brantôme et laisse inachevée une étude sur les Dames Galantes destinée à l'édition Jouaust. « C'est de la gaîté gauloise, dit-il quelque part, ce n'est pas de la corruption. Au temps jadis, les langues étaient libres et les cœurs chastes : aujourd'hui, les langues sont chastes, les cœurs ne

52 PBOSPER BLANCHEMAIN.

le sont plus. » — Il croyait que l'esprit et le rire sont deux sels qui gardent toutes choses de se corrompre. Voilà pourquoi il aima Tahureau : voilà pourquoi il aima tout le XVIe siècle.

Un fils de Tahureau, c'est bien encore ce joyeux Dalibray, qui mourut juste un siècle après lui (1655). Lui aussi se complut dans les sujets frivoles ; lui aussi courtisa la muse du plaisir et de l'amour. Quittant la magistrature et sa contrainte, lui aussi vécut d'une vie indépendante et désordonnée, en compagnie de Saint-Amant, Faret, Benserade et autres gais rimeurs.

AI . Blanchemain avait préparé une édition de ce poète aimable ; mais la mort est encore venue se jeter à la traverse. Il paraît que le livre est sous presse ; mais il n'a pas été donné à l'auteur d'en voir l'apparition.

A côté de ces poètes gaillards, il convient encore de placer Lasphrise et Olivier de Magny. De l'aveu de M. Blanchemain lui-même, le capitaine Lasphrise est un des originaux du temps passé. Ce fut un coureur, un vicieux, un débauché ; mais nous ne dirons rien de lui car M. Blanchemain ne lui a consacré qu'une notice.

Magny fut presque un homme d'État. Né à Cahors, il fut cinq ans secrétaire d'ambassade à Rome, sous François Ier, et mourut en 1560, secrétaire du roi Henri IL

Mais s'il était un peu diplomate, il était surtout poète. En 1553, il publia sous le titre d'Amours, un recueil de vers adressés aux grandes dames, aux grands seigneurs et à sa maîtresse. En 1554, il donna ses Gayetez, d'une inspiration digne de Tahureau; en 1557, parurent ses Soupirs, composés de sonnets amoureux, pleins de délicatesse et d'élégance; enfin, en 1559, une année avant

sa fin, il avait donné cinq livres d'Odes, dont la plus connue est ce'le sur la P?'ise de Calais.

M. Blanchemain négligea les Odes, mais il sut reconnaître dans les autres poésies une grâce et une fraîcheur qui méritaient bien de les protéger contre l'oubli. — Il les réunit en trois volumes, qui furent édités à Turin en

Ces trois volumes comptent assurément parmi les plus agréables entre ceux que M. Blanchemain nous a donnés. Qu'on nous permette de citer un seul exemple. C'est un sonnet tiré des Soupirs :

Ce que j'aime au printemps, je te veux dire, mesme : J'aime à flairer la rose, et l'œillet, et le thym, J'aime à faire des vers et me lever matin, Pour, au chant des oiseaux, chanter celle que j'aime.

En été, dans un val, quand le chaud est extrême, J'aime à baiser sa bouche et toucher son tétin, Et sans faire autre effet, faire un petit festin, Non de chair, mais de fruits, de fraises et de ciesme.

Quand l'automne s'approche et le froid vient vers nous, J'aime avec la châtaigne avoir de bon vin doux, Et assis près du feu, faire une chère lye.

En hiver, je ne puis sortir de la maison,

Si n'est, au soir, masqué ; mais en cette saison,

J'aime fort à coucher dans les bras de ma mie.

N'est-ce pas là dans ce genre un peu grivois, un modèle de bon goût ? Mais on se tromperait fort si on croyait que tous les sonnets d'Olivier de Magny valent celui là. Il en est de détestables, tels que celui-ci, qui eut alors l'importance d'un événement littéraire et qui nous pa-

54 PROSPER BLAXCHEMAIX.

raît aujourd'hui parfaitement ridicule. C'est le dialogue d'un amant et du vieux nocher Caron :

l'Amant. — Holà! Caron, Caron, nautonnier infernal ! Caron. — Quel est cet importun qui, si pressé, m'appelle? l'Amant. — C'est l'esprit éploré d'un amoureux fidèle,

Qui, pour toujours aimer, n'eut jamais que du mal.

Caron. — Que cherches-tu, dis-moi ?

l'Amant. — Le passage fatal.

Caron. — Quel est ton homicide?

l'Amant. — 0 demande cruelle !

Amour m'a fait mourir.

Caron. — Jamais dans ma nacelle Nul sujet à l'amour je ne conduis à val.

l'Amant.— Mais, de grâce, Caron, reçois-moi dans ta barque. Caron. — Cherche un autre nocher ; car ni moi, ni la Parque N'entreprenons jamais sur ce maître des dieux.

l'Amant. — J'irai donc malgré toi, car j'ai dedans mon âme Tant de trais amoureux, tant de larmes aux yeux, Que je serai le fleuve, et la barque, et la rame !

Heureusement pour Olivier de Magny qu'il ne composa pas beaucoup de chefs-d'œuvre comme celui-là. Il se contenta plus souvent d'être gracieux et naturel.

Un autre qui lui ressembla un peu par ce côté c'est Manon.

Jehan Marion est une trouvaille de M. Blanchemain. C'est lui qui a déterré son manuscrit ignoré et l'a mis au jour. — Malgré les recherches les plus actives, il n'a pu constituer sa biographie. Tout ce qu'il a pu établir c'est son nom et son origine de Nevers. Le volume est intitulé : Rondeaulx et vers d'amour. 11 a paru chez Willem en 1873.

Dans ce genre élégant et amoureux, M. Blanchemain ne pouvait laisser Louise Labé.

PROSPER BLANCDEMAIN. 55

Louise Labé (Charly, dame Perrin, dite) née à Lyon en 1526, morte en 1566, est aussi célèbre par ses galanteries que par ses vers. C'est encore un des exemples qu'on pourrait invoquer contre l'enseignement secondaire ou supérieur des jeunes filles. Son père lui avait fait apprendre le grec, le latin, l'espagnol, la musique, l'escrime, la gymnastique... tant de choses que, mariée à un riche cordier, qui ne devait pas savoir le premier mot de tout cela, on prétend qu'elle alla chercher ailleurs ses distractions. Ennemie de la vulgarité, du bourgeois, comme nous disons aujourd'hui, elle recevait en sa maison la société élégante des grands seigneurs et des grands artistes, leur montrant, dit Du Verdier, «les pièces les plus secrètes qu'elle eût ». Mais ce sont les mauvaises langues qui disent cela. D'ailleurs la belle cordière s'est parfaitement justifiée elle-même:

A faire gain jamais ne me soumis,

Mentir, tromper et abuser autrui

Tant m'a déplu que médire de lui;

Mais si en moi rien y a d'imparfait,

Qu'on blâme amour, c'est lui seul qui l'a fait.

On ne compte plus les rééditions de ses poésies. Celle de M. Blanchemain date de 1875.

Deux ans auparavant, il avait édité les œuvres d'un autre poète tout aussi célèbre que Louise Labé et non moins galant qu'elle, Melin de Sainct-Gelays. C'est une bien aimable figure que celLî de Sainct-Gelays. Né à Angoulême en 1491, mort à Paris en 1558, il est le type le mieux réussi d'un genre aujourd'hui bien disparu. C'est l'abbé qui sait allier l'esprit à la re'igion et qui peut, malgré la gravité de son habit, devenir l'ornement d'une société spirituelle et galante. Agréable cavalier, joyeux

convive, versificateur délicat, musicien distingué, il réunissait toutes les qualités pour plaire. Ne nous étonnons pas s'il y réussit.

Il mourut comme il avait vécu, en riant. On raconte que ses médecins discutant à son chevet sur la nature de sa maladie : « Messieurs, dit-il, je vais vous tirer d'embarras 1 » Il leur tourna le dos et rendit le dernier soupir.

Les poésies de Melin de Sainct-Gelays eurent de son temps une grande vogue. Il fut surnommé YOvide français, et c'est un de ceux que la postérité avait le plus répectés. Mais depuis 1719, personne n'avait réédité ces œuvres aimables. M. Blanchemain le fit, de concert avec MM. Em. Phelippes-Beaulieux, R. Deziemeris, etc. lia même reconnu cette collaboration dans des Triolets entièrement réussis:

A PHELIPPES-BEAULIEUX.

Le sire abbé de Sainct-Gelays Était un abbé de Thélème.

Ami du curé Rabelais, Le sire abbé de Sainct-Gelays, Pour faire des jours gras complets, Rognait sur le temps du carême.

Le sire abbé de Sainct-Gelays Était un abbé de Thélème.

Tout son cœur est dans ce livret, Autant que mien il est bien vôtre.

Gai rimeur, amant indiscret, Tout son cœur est dans ce livret.

Mon cœur à le suivre est tout prôt :

Voulez-vous prendre l'un et l'autre ?

Je joins mon cœur à ce livret :

Autant que mien il est bien vôtre.

TROSPER BLANCnEMAIN. 57

Aujourd'hui Melin de Sainct-Gelays trouve place dans les recueils classiques. C'est justice. Quoi de plus poétique que cette page du Vieillard de Vérone, imitée de Claudien ? Quoi de plus spirituel que cette épigramme des Trois Sourds ?

Un sourd fit un sourd assigner Devant un sourd dans un village, Puis s'en vint son droict entonner ; La demande estoit d'un fromage; Le juge estant sur ce suspens Déclara bon le mariage Et les renvoya sans dépens.

Un autre poète, bien connu maintenant, pour lequel M. Blanchemain travailla, c'est encore Vauquelin de la Fresnaie.

Nous ne serions pas étonnés qu'il ait été attiré vers lui par son origine. Car Vauquelin est encore un enfant delà Normandie. Né en 1536, mort en 1606, il fut successivement avocat du Roy, lieutenant-général, président au baillage de Caen, et surtout poète et littérateur.

Il a laissé cinq livres de Satires et un Art poétique que Boileau a connus sans les citer. Il s'est essayé dans la poésie légère, faisant des contes et des épigrammes qui ont encore de la pointe et de l'esprit.

L'Art poétique a été réédité par M. Ach. Genty ; M . Blanchemain prit les Foresteries.

Vauquelin aimait vraiment la campagne. Son vers est bien parfois un peu prosaïque ; mais il est souvent très gracieux, comme dans ce passage :

Et puis se reposant dessous l'ombrage épais

D'un grand bôtre touffu, pour prendre un peu le frais,

Il oit dans les forcis des vents le doux murmure,

Qui semble caqueter avecques la verdure. 11 oit le gazouillis de ces mille ruisseaux, Dont les naïades font parler les claires eaux ; Il oit mille oisillons qui sans cesse jargonnent, Et les gais rossignols qui par-dessus fredonnent ; Il oit un escadron, un essaim bourdonnant D'abeilles qui la vont un grand bruit démenant; Il oit sourdre à bouillons les sources fontainières ; Il contemple le cours des bruyantes rivières...

De tels vers, et il en est de meilleurs dans Vauquelin, justifient les préférences de M. Blanchemain. Depuis longtemps d'ailleurs il avait fait connaissance avec cette famille de poètes.

Dès 1854, il avait donné un livre d OEuvres inédites de Vauquelin des Yveteaux, qui est le fils de Jean de la Fresnaie.

Ce Nicolas des Yveteaux est bien peut-être la physionomie la plus originale de ce temps qui en eut tant d'autres. Né au château de la Fresnaie vers 1570, et mort à Brianval en 1649, il avait succédé à son père dans la charge de lieutenant-général à Caen. Appelé à Paris par le maréchal d'Estrées, il devint d'abord précepteur du duc de Vendôme, et puis du Dauphin (depuis Louis XIII) ; homme d'esprit et homme de cour, il était bien fait pour le milieu toujours un peu frivole des grandes dames et des courtisans, mais il est probable qu'il dépassa la mesure de la frivolité, car il se fit con-» gédier. Dès lors son existence devint celle d'un épicurien extravagant et joyeux. Sa maison devint l'asile de la vie élégante et voluptueuse. Une fois, dit la chronique, il s'éprit de la pastorale, et on vit ce Céladon postiche errer à travers ses jardins, en vêtements de satin, fardé, pomponné, une houlette à la main, poussant des mou-

tons enrubannés et caquetant avec des bergères apocryphes. « Prenant l'air d'un pastor fido avec sa dame, dit Vigneul-Marville, la panetière au côté, le chapeau de paille doublé de rose sur la tête, il conduisait paisiblement le long de ses allées ses troupeaux imaginaires, leur disait des chansonnettes et les gardait du loup. » Une autre fois, il conçut une violente passion pour une fille, nommée Dupuis, qui jouait de la harpe dans les carrefours, l'épousa et retomba plus fort que jamais clans sa folie champêtre.

Pendant trente-cinq ans il mena cette vie jusqu'à ce qu'il mourut, en disant à sa femme : o Ma mie, jouezmoi une sarabande afin que je passe plus doucement. »

Il avait laissé, outre son Institution du Prince, qui avait été composée pour le duc de Vendôme, beaucoup de poésies légères pleines de bonne humeur. M. Blanchemain fut assez heureux pour en retrouver une assez riche collection qui forme un volume agréable.

Assurément ce n'est pas dans Nicolas des Yveteaux que M. Blanchemain trouvait le vrai culte des champs ; mais il avait su le trouver ailleurs.

Il le goûtait dans les Foresteries de Vauquelin. Il le goûta pareillement dans un autre poète moins connu, Claude Gauchet. — Claude Gauchet, né à Dampmartin, en Champagne, était encore un poète du XVIe siècle. Prieur de Beaujour près de Villiers-sur-Marne, il menait joyeusement cette vie de la campagne si triste pour certains, si gaie pour ceux qui savent en connaître les charmes. 11 a chanté ses distractions dans un poème descriptif: Plaisir des champs, divisé en quatre livres selon les quatre saisons de l'année (Paris, 1583). Ces plaisirs manquent un peu de variété ; mais ils se relèvent tou-

jours par un grain de bonne humeur. Certains passages semblèrent même d'une liberté trop grivoise pour un prieur, car ils ne paraissent plus dans l'édilion de 1604. En revanche, elle fut augmentée d'un devis entre le chasseur et le citadin, avec l'instruction de la vénerie, volerie et pescherie. C'est peut-être la partie la plus intéressante, car la chasse était le plaisir le mieux goûté de notre agréable campagnard. — M. Blanchemain a recueilli l'œuvre entière et nous l'a donnée en 1869 sous ce titre : Le plaisir des champs, poème cynégétique par Claude Gauchct.

En avons-nous fini avec :es travaux littéraires de M. Blanchemain? Bien loin de là.

Il nous resterait encore à parcourir un charmant volume d' Epigramtn.es inédites de Gombauld ; un volume des Œuvres poétiques de Marie de Romieu ; deux volumes des Poésies de Jean Passerat ; deux volumes des Premières œuvres poétiques de Guy de Tours ; un volumedes Madrigaux de la Sablière; les Œuvres poétiques d'Amadis Jamyn et une étude sur la Pancharis de Jean Bonnefons.

Il nous resterait à signaler, outre Dalibray, l'apparition prochaine de Bertaut et de Baïf, dont M. Becq de Fouquières doit surveiller l'impression. Mais ce chapitre est déjà long.

M. Blanchemain a eu l'excellente idée de réunir en deux volumes, ses principaux portraits littéraires. L'ouvrage a pour titre : Poètes et Amoureuses. C'est que, outre les notices qui avaient paru dans les diverses éditions, le livre contient d'ingénieuses recherches sur les amantes des poètes. Joignant à ses propres découvertes

PROSPER BLANCIIEMAIN. 61

les découvertes déjà faites, il nous dévoile presque tous ces galants mystères qui semblaient devoir rester à jamais cachés : il nous découvre le visage de ces amoureuses en les appelant par leur nom.

Il nous montre dans tous ses piquants détails, la société féminine éprise des poètes qui la chantent. Çà et là l'on trouve des citations toujours heureuses qui viennent égayer encore le charme du récit. C'est un livre charmant où tous les critiques s'accordent à voir le chefd'œuvre littéraire de notre bibliophile.

Nous aurions voulu pouvoir en citer quelques pages.

Mais nous croyons avoir fait suffisamment connaître l'importance des services rendus par M. Blanchemain aux études des vieux poètes français.

C'est avec justice qu'on le place à côté de Sainte- Beuve, qui commença la réaction en faveur du XVIe siècle. Et si jamais on oubliait ses propres vers, Ronsard, Tahureau, 0. de Magny, Vauquelin de la Fresnaie, De Maynard, Du Lorens, etc., seraient là pour garder son nom de l'oubli.

62 TROSPER BLANCHEMAIN.

Nous avons quitté le poète pour étudier le bibliophile, encore une fois nous allons laisser le bibliophile pour revenir au poète.

C'est en 1875 que M. Blanchemain fît paraître ses deux derniers recueils de poésies. Le premier, formant le 4e volume, a pour titre : Fleurs de France. Pourquoi ce titre? La dédicace, à S. A. R. Madame la duchesse de Chartres, nous l'apprend. Mais qu'importe ?

La plupart de ces vers dataient de loin quand ils furent publiés. Plusieurs pièces sont consacrées à des réceptions, à des toasts ou des remercîments. Ce sont des vers de circonstance. — Ce n'est pas qu'on ne retrouve à bien des pages le poète d'Idéal : il est tout entier dans ces strophes écrites à Vichy, en 1871, par une belle nuit, sur les bords de l'Allier:

Qu'il fait bon sur la rive, Quand l'onde fugitive Se déroule sans bruit, Serpent d'azur qui glisse, Étincelle et se plisse, Bleuâtre dans la nuit !

Au loin pas un murmure ; Tout dort dans la nature, L'arbre et l'oiseau perché.

Pas une herbe qui bouge, Pas une lueur rouge Dans le hameau caché.

Sur l'eau mirant ses ombre?, Un rideau d'arbres sombres, Fantastique et réel, Dessine seul la grève, Où le fleuve s'achève, Où commence le ciel.

0 nuit ! je me rappelle

Les heures où, près d'Elle,

Soutenant en chemin

Sa marche cadencée,

Écoutant sa pensée

Et sa main dans ma main,

Nous allions sous tes voiles .

Là-bas, dans le silence, Le canot se balance Où nous allions nageant.

Quand fuirai-je avec Elle, Traçant sur ma nacelle Un sillage d'argent?

Quand lui dirai-je, à l'heure Où l'astre du soir pleure Sur le soleil en feu :

Vois cet astre qui penche ; Ton âme pure et blanche Est plus pure que lui !

0 ma joie ! es-tu morte ?

Toi, dont mon cœur emporte L'ineffable iableau ; Morte comme un doux rêve, Comme un flot sur la grève, Comme un souffle dans l'eau ?

Non ! il n'est rien qui meure !.

64 rr.osrER blanchemaix.

Au soir ma barque errante Sur Tonde transparente Suivra la rive en fleurs ; Et ta tète adorée Resplendira nacrée Des nocturnes pâleurs...

(IV, p. 7 et suiv.)

C'est lui toujours, dans ce Premier Papillon, avec sa gracieuse rêverie :

A peine le gazon qui reverdit la terre

S'est étoile de fleurs au doux soleil de mai ;

Papillon, où vas-tu, sur ton aile légère,

Où vas-tu, frêle enfant du printemps embaumé"?

Aussi beau que les fleurs, aussi fragile qu'elles, De pourpre et d'or, tout fier de tes jeunes atours, Tu te livres sans crainte aux zéphirs infidèles, Et crois que le soleil va briller tous les jours.

Lorsque je suis de l'œil tes ailes nuancées Tes ailes, fleurs parmi les fleurs,

Je sens éclore en moi de suaves pensées, Des songes aux fraîches couleurs.

Songes, ainsi que toi, voltigeant dans l'espace, Libres, ainsi que toi, de soucis importuns, Plongeant avec amour dans l'air tiède qui passe, S'enivrant d'avenir, comme toi de parfums.

Fils aîné du printemps et de l'odeur des roses, Tu n'es pas l'inconstant plaisir,

Qui, sans foi ni pudeur, effleurant toutes choses, Vole de désir en désir.

Ta vie est un symbole, un gracieux mystère, Rêve réalisé qu'on retrouve au réveil; Ton aile est un rayon du ciel tombé sur terre, Un souffle coloré d'un rayon du soleil.

C'est l'emblème divin, c'est l'emblème de l'âme

Qui me fait vivre et palpiter, Qui, s'élançant vers ceux que ma tendresse enflamme,

Même absents ne peut les quitter.

Ame de feu, Psycbé sainte et mystérieuse, Parle de ma tendresse à ceux qui sont absents ; Va leur porter mes vœux, ma caresse pieuse, Fais vibrer dans leur cœur l'écho de mes accents.

Vole, beau papillon, vole avec l'espérance,

Vole au-devant de l'avenir ; Et dis-moi situ vois, dans cet espace immense,

Si tu vois le bonheur venir ?

(IV, p. 93-94.)

C'est lui, l'amant des forêts et des champs, dans ces jolis vers adressés à Achille Millien:

Vous aimez la verte nature Et le calme animé des bois.

Sous leur ondoyante ramure, Pour vous, la brise qui murmure A de mystérieuses voix.

Quand le premier zéphir se glisse Sur les fleurs roses des buissons, Vous entendez avec délice Un léger sylphe, en leur calice, Chanter de suaves chansons.

Pour vous, chaque herbe cache un drame ; Tout se transforme à chaque pas ; A travers un prisme de flamme, Vous voyez dans chaque être une ame Que le vulgaire n'y voit pas.

Et moi, dans votre poésie,

Dans vos chants toujours purs et frais,

Je respire à ma fantaisie,

Des fleurs l'odorante ambroisie,

J'écoute le bruit des forêts.

Chaque vers qui s'enlace et penche Dans cet harmonieux faisceau, Me semble une ondoyante branche, Où luit mainte fleur rose et blanche, Où gazouille maint nid d'oiseau.

Balancé par leur mélodie, Je songe aux riantes couleurs Des pommiers de ma Normandie, Berçant à la brise attiédie Leurs rameaux parfumés de fleurs.

Oh ! faites-moi rêver encore I Faites-moi me ressouvenir Aux chants de votre voix sonore, Que bientôt les fleurs vont éclore, Que le printemps va revenir.

(IV, p. 107 et suiv.)

C'est lui encore dans d'autres pages un peu tristes, telles que Mystérieux, Automne, Crépuscule, etc. — Mais elles sont rares. Le poète puisait alors à une autre source d'inspiration. De son commerce avec les rimeurs du XVIe siècle il rapportait leur goût pour cette Muse aimable et capricieuse qui leur avait souri.

Antiqua scribentis anliquus fit. animus;ce qui veut dire : A vivre avec les Gaulois on le devient soi-même.

Nul titre ne pouvait donc mieux convenir à ce cinquième volume que celui de Sonnets et Fantaisies.

Ce n'est plus le rêveur que nous avons connu : c'est un contemporain de Vauquelin, d'Olivier de Magny, de

PfiOSPER BLANCHEMAIN. 67

Jehan Marion, de Melin deSaint-Gelays...Quel est celui d'entre eux qui ne voudrait avoir écrit ce Sonnet sur l'Amitié de femme :

Amitié de femme est bien peu de chose. Fiez-vous au sable, et croyez aux fleurs ; Mais cette amitié, froide et sans chaleurs, Ne conduit jamais à l'apothéose.

La femme, démon brun, blond, pâle ou rose, Est extrême en tout, plaisirs ou douleurs; Elle a des gaîtés qui fondent en pleurs, Des désirs sans frein, des fureurs sans cause.

De vos désespoirs elle fait un jeu ;

Mais en la glaçant on îa met en feu ;

On la rend plus souple en serrant sa chaîne.

Si vous dominez une femme un jour,

A son amitié préférez sa haine :

Dans son cœur la haine est sœur de l'amour.

Quoi de plus malicieusement rimé que ces strophes intitulées Oui et Non :

Mais comme il faut que la femme, A la fois Ange et Démon, Pour damner une pauvre âme, Sache des secrets sans nom,

La beauté la plus naïve, Avec un art inouï, A ceux que son œil captive Dit à la fois non et oui.

Toujours la sirène abuse De l'homme qu'elle a charmé, Et celui qu'elle refuse Est parfois le mieux aimé.

TROSPER BLANCI1EMAIN.

Quand on croit qu'elle va dire Le mot longtemps caressé, Soudain sa main se retire Avec un mépris glacé.

Trop heureux quand la coquette, Trompant espoir et regards, A ceux qui sont sa conquête Ne dit pas oui des deux parts.

Et ce doux oui, que -sa lèvre Lance, pour se moquer d'eux, A ces deux cœurs qu'elle enfièvre, Est un non pour tous les deux.

N'écoute pas la rebelle; Cherche en ses yeux sa langueur ; Souvent un rien la révèle:

L'œil est un éclair du cœur.

On refusera la. porte, On crira grâce et pardon :

Si le cœur dit oui, qu'importe Que la lèvre dise 7ion ?

Un non, dit d'une voix tendre,

Assaisonne le baiser,

Que l'on feint de refuser ;

Mais qu'on veut bien laisser prendre.

(V, p. 101 et suiv.)

Au fond rien n'était moins sincère que ce scepticisme et ce spirituel dédain de la femme. Assurément le poète ne sentait pas aussi forts qu'autrefois l'amour et ses ivresses. Mais il était plutôt prêt à gémir qu'à rire de cet affaiblissement. Il nous le dit très bien dans ce Sonnet à Claude Girard;

PROSPER BLANCD.EMAIN. 69

0 poète, ami des beaux jours, Du printemps et de la verdure, Puisse l'avril qui trop peu dure,

Sourire à vos jeunes amours !

La source aux rapides détours, Fuit sous bois, gazouillante et pure ; Les nids sont pleins dans la ramure ; Le printemps renaîtra toujours.

Mais le printemps de la jeunesse Sans retour s'envole, et nous laisse, Trompant notre cœur affamé ;

Et l'amer regret nous dévore De sentir qu'on n'est plus aimé, Lorsqu'on voudrait aimer encore.

Ailleurs, c'est encore la même plainte adressée à Théodore de Banville :

Elle est morte en moi désormais, Ami, la muse qui t'enivre, Et nul cadavre, las de vivre, Ne s'est mieux couché pour jamais. . .

Mais ces regrets reviennent rarement. Le poète préfère esquisser un sourire que laisser voir une larme. Assurément, elle est morte la muse légère des beaux jours ; mais il lui reste cette poésie des délicats, des ciseleurs, qu'il a puisée à sa plus pure source et qu'il a si bien goûtée.

Soigneux de la forme, comme les poètes de la Renaissance, il a voulu plier son vers à tous les rythmes, assouplir sa pensée à tous les mouvements. Nous avons

cilé des strophes de toutes les mesures. Nous avons cité des vers de toute grandeur, depuis l'alexandrin jusqu'à celui de trois syllabes. Nous avons admiré plus d'un Sonnet sans défaut; nous avons trouvé des Triolets charmants. Que reste-t-il encore? Le Rondeau? En voici un que Jehan Marion lui-même n'aurait pas trouvé trop mauvais :

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