‹ Étude biographique et littéraire sur Prosper BlanchemainChapitre 2 sur 3 · A CHARLES MONSELET · texte numérisé non relu

A CHARLES MONSELET

Connu chez la brune et la blonde, Monselet à la panse ronde.

Gourmand comme trois sénateurs, C'est le Cupidon des auteurs :

Toujours il mange, il aime, il fronde.

Quoiqu'il soit plus trompeur que l'onde, Qu'il soit le fléau des traiteurs, Il fait florès dans tout le monde Connu.

Car son esprit toujours abonde, Et, quand il décoche à la ronde Ces mots piquants et séducteurs, Qui font pâmer ses auditeurs, Il ne craint pas qu'on lui réponde :

« Connu ! »

Et ce huitain? Qu'en pensez-vous?

L'autre nuitje dormais, ma belle, Et dans mon songe, pas à pas, Vous marchiez hautaine et cruelle, Et je croyais ne rêver pas.

Mais soudain, changeant de système, Vous quittiez l'air froid et mauvais, Puis tout doux me disiez : « Je t'aime I » Lors j'ai bien vu que je rêvais.

Ce côté un peu leste parfois, toujours spirituel et

joyeux, de son esprit mériterait d'être mis en lumière, Il a inspiré à M. BlanchemaiD, outre ces jolies pièces que nous avons citées, des chansons et des boutades de circonstance pleines de sel et de gaîté. Nous en avons quelques-unes sous les yeux. Elles mériteraient d'être publiées ; mais nous respecterons la volonté de l'auteur et le désir de sa famille, qui les ont tenues cachées. Pas si cachées que cela, cependant, les œuvres légères de M. Blanchemain. On a beau passer la frontière pour trouver un imprimeur, le livre revient, serait-ce de Belgique, et les bibliophiles, qui ont le nez fin, savent le reconnaître. On a beau prendre un pseudonyme et signer Epiphane Sidredoulx, président de l'académie de Sottenville-lès-Rouen, rien n'y fait ; et bientôt le nom n'a guère plus de mystères qu'un voyage incognito. On a beau dissimuler quelques plaquettes légères sous la timide signature : P. B. — Qui trompe-t-on aujourd'hui? — Mais, chutl Soyons discret, même pour ceux qui ont commis dans leur vie littéraire de piquantes indiscrétions. Rester caché: telle semble avoir été la constante préoccupation du poète qui a poussé la modestie jusqu'au point où elle devient un défaut. Ce n'est pas qu'il ignorât son talent. Ce n'est pas qu'il fût insensible à la louange. Au contraire. En 1866, quand parut Idéal, un autre poète, M. Fertiault, eut l'audace de dire dans le Bulletin du Bouquiniste tout le bien qu'il en pensait. Vous croyez que M. Blanchemain lui en voulut. Il se contenta, pour toute vengeance, d'apprécier à son tour les vers du panégyriste, de les juger charmants et de leur appliquer cette strophe :

On ne se lasse pas d'entendre Résonner le timbre si pur

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De sa voix argentine et tendre Qui jette ses chants dans l'azur.

(Voix amie, p. 51.)

Du reste, il ne perdit pas son temps, car M. Fertiault ne manqua jamais, depuis lors, une occasion de reprendre un éloge si bien accueilli (Voy. Bull. Bouq. 1er juin et 15 déc. 1877, etc.). Et pourquoi l'aurait-il refusé? Il est des cas où la modestie ne serait qu'un raffinement de suffisance et d'orgueil. Qui travailla jamais plus que lui?

Nous avons parlé du littérateur: Resterait encore un chapitre à faire sur le bouquiniste, sur le bibliophile au jour le jour, dépensant de tous côtés les fruits de ses veilles et les résultats de ses recherches.

Quand, en 1856, l'éditeur Aubry fonda son Bulletin du Bouquiniste, M. Blanchemain figura parmi ses collaborateurs de la première heure et il n'a pas cessé d'y écrire jusqu'à sa mort. Plusieurs de ses articles ont été tirés à part pour former des brochures ; la plupart ont eu le sort des feuilles d'un journal que le vent emporte. Mais celui qui voudra parcourir le recueil de ces vingt-trois années y trouvera des pages intéressantes pensées par un érudit, écrites par un poète.

A quelles revues n'a-t-il pas collaboré ? Au Bulletin du Bibliophile, à la Société du Berry, à la Bévue du Centre, à la Mosaïque, au Sonnetiste, à la Bévue des poètes, etc.. Nous le trouvons partout.

Dès 1838, il était membre de Y Athénée des Arts, de Paris ; en 1846, il fit partie de l'Académie de Rouen ; en 1856 il entra dans la Société philotechnique. Il comptait parmi les membres les plus actifs et les plus distingués des sociétés des Bibliophiles français, fondée en 1820, et des Bibliophiles normands, de la Société rouennaisc des Bi-

bliophiles, des Bibliophiles de Guyenne, de la Société archéologique du Vendômois, etc.

Il a cueilli dans les jardins de Clémence Isaure le lys pour un sonnet à la "Vierge ; deux soucis pour deux élégies remarquables: le Hameau bénit et Y Arbre mort; Y Amaranthe d'or, pour son poème des Deux Mondes. Enfin, il a été nommé maître es jeux floraux le 8 mai 1853.

L'Académie française, après avoir mentionné deux pièces en 1837 et en 1843, a couronné plus tard ls volume. — Que pouvait-il être encore?

Le 24 septembre 1871 il a été nommé chevalier de l'ordre de Charles III d'Espagne, fondé en 1771 avec cette Gère devise : Virtuti etmerito. Il avait mérité toutes les distinctions. Ne nous étonnons pas qu'il n'ait pas été chevalier de la Légion d'honneur. Il est vrai qu'il l'a refusé.

Voici clans quelles circonstances :

En 1848, sa légion de la garde nationale passa aux insurges. Au lieu de la suivre, il eut l'audace de se réunir à la troupe régulière. Cet acte d'intrépidité lui valut d'être porté pour la Légion d'honneur. Mais quand on lui proposa la croix, il objecta que son père, sans être avec lui, s'était montré tout aussi brave et méritait la même récompense. On n'en donnait qu'une. Il fallait dire oui ou non. Il refusa.

Depuis, son père a été décoré. Et voici comment le fils affectueux saluait l'humble membre du bureau de bienfaisance surpris dans sa charité. Ce sont quelques couplets d'une de ces chansons dont nous avons parlé :

Si le ruban qui pare sa poitrine Ne fut pas teint clans le sang des vaincus, Il n'a pas moins une noble origine ; 11 a payé soixante ans de vertus.

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Certe il est beau d'affronter la mitraille ; Mais, quand revient le pâle choléra, Quand l'indigent expire sur la paille, Il est bien beau de dire : Je suis là !

Et ce ruban sur le sein de mon père Dit que du pauvre il calma la douleur : Aucun soldat ne verse dans la guerre Autant de sang qu'il a tari de pleurs.

Allons, amis, allons, encore un verre ! Et, du meilleur que l'on boive aujourd'hui, Je porte un toast à la croix de mon Père, Avec ce vin généreux ( omme lui!

Ce ne sont pas là seulement de bons vers : ce sont de beaux et nobles sentiments. — Pourquoi le poète a-t-il été oublié ? Est-il besoin de le dire ? Les Gouvernements ont bien mieux à faire qu'à décorer les hommes qui ne demandent rien.

M. Blanchemain se contentait de porter dans son cœur l'amour de la patrie, sans rien attendre de la faveur, sans rien solliciter d'un ministre. — Nous venons de voir qu'elle fut sa conduite en 1848. Tel nous le retrouvons en 1870, le cœur saignant de nos désastres, la honte au front de nos défaites. Ce sentiment patriotique lui a inspiré les seuls ïambes qu'il ait écrits de sa vie, Le couronnement dn Roi Guillaume. Sa pièce est dédiée à un de ses amis, son voisin des bords de la Creuse, M. Jules Frichon de Vorys.

Le poète avait alors 54 ans : il avait passé l'âge ou l'on peut manier l'épée ; mais son fils se montra digne de lui. Officier des mobiles de l'Indre, il pas«a au camp de Nevers, dans l'ordonnance du brave général Vergne, et jusqu'à la fin, il sut rester à son poste avec la modestie

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et le courage qui sont chez lui des qualités de famille. Il nous en voudra sûrement de parler de lui avec éloges ; mais ces colères sont de celles qu'on oublie. — Les agriculteurs le connaissent pour un travail remarquable sur la culture en billons. Les lettrés et les amis lui savent d'autres qualités. Fils de poète, il sait très bien parler cette langue de son père et a publié plusieurs petits poèmes, dont le premier, Le Frère Menée, remonte à 1865. Depuis lors, il a fait plusieurs autres infidélités à la Société d'Agriculture pour s'égarer un peu avec la Muse des rêveurs. Dernièrement encore, il donnait à l'imprimeur une légende rimée : La Prieure de Fontevrault. Il est probable qu'il n'en restera pas là : nous aimons à l'espérer. Il nous écrivait dernièrement que son père croyait devoir à sa mère la tendresse du cœur, la sensibilité de l'âme et le talent poétique. « La mère fait l'homme, » disait-il. Nous le croyons de même et nous aimons à retrouver en lui les qualités rares et charmantes de celle qui a veillé sur son berceau.

C'est au milieu des siens, au fond de cette délicieuse vallée où il avait abrité sa vie que M. Blanchemain s'est éteint doucement. Il a vu venir la mort avec la sérénité de l'homme qui n'a pas de regret, le cœur plein des poétiques aspirations qui avaient rempli son âme.

Lui aussi, comme notre grand poète, Victor Hugo, a senti les dernières joies de la famille avec le bonheur d'être grand-père.

En voyant resplendir un reflet de l'aurore Sur les rayons pâlis de son dernier soleil.

Jusqu'à la fin, il a vécu en poète et en sage, jetant un regard sur le passé, aimant à revivre, avant de disparaître, les beaux jours évanouis. Il jouait avec ses trois petits-enfants, revoyait ses vers, enfants de ses rêves, jusqu'à l'heure où il irait rejoindre dans la mort ceux qu'il avait aimés.

Elle est venue le 25 décembre 1879, par une triste journée d'hiver. — Avant de mourir il a vu réunis en deux volumes charmants ses chères poésies et s'il a eu un regret c'a dû être celui qu'exprimaient en tombantles poètes de la Grèce: «Lumière du soleil. Belle nature, que ne puis-je vous contempler encore une dernière fois? »

Que restera-t-il de lui? On ne saurait le dire, quand on voit le dédaigneux oubli qui couvre Lamartine. Mais ceux qui le liront ne l'oublieront jamais.

Il a passé, une lyre à la main, comme un rêveur exha-

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lant en beaux vers sa douce mélancolie, comme un cœur passionné chantant son amour chaste et pur, comme un croyant redisant sa prière et son acte de foi, comme une âme sensible se plaignant de ses tristesses ou jouissant de son bonheur.

Ceux qui lui ressemblent l'aimeront.

Mais ne cherchez jamais en lui les qualités qu'il n'avait point; ne lui demandez pas cette pensée forte et sévère, ce vers incisif et vigoureux qui germe dans une âme visitée par la douleur et rongée par le doute ; ne lui demandez pas le culte amer de la souffrance, ce culte qui a fait le poi-te des Nuits. De Musset, il n'a pris que l'amour du dernier silence et le Vœu final du dernier repos à l'ombre du saule :

Quand vous rendrez ma dépouille à la terre, Ne placez pas de marbre sur mon corps, Pour qu'au printemps quelque fleur solitaire Y puisse éclore et parfume au dehors...

Déposez-moi dans les champs, sous la mousse ; Semez autour des fleurs et du gazon ; Qu'au renouveau quelque buisson y pousse, Que les oiseaux y fassent leur maison.

N'y mettez pas d'épitaphes ornées ; Rien qu'une croix où vous puissiez venir, Et qui, détruite au bout de peu d'années, Aura duré plus que mon souvenir.

Eh non, ô poète, votre souvenir ne disparaîtra pas ! Il vivra dans le cœur de ceux qui vous ont aimé : il vivra, porté dans l'avenir par l'harmonieuse mélodie de

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vos chants. Dormez tranquille sous la mousse et le buisson que vous avez rêvés.

Inutile d'ailleurs de rassurer les poètes. Chacun a sa formule pour se croire immortel. Il en est qui préfèrent dire : Je mourrai tout entier. Mais, au fond, c'est toujours le même cri :

Non omnis moriar !

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