‹ Etude biographique sur ColbertChapitre 109 sur 183 · Homme distingué, bien élevé · texte numérisé non relu

Homme distingué, bien élevé

comme je le souhaite, il satisfasse en même temps à tous SCS devoirs envers Dieu, envers moi et envers tout le monde, et se donne les moyens sûrs et infaillibles de passer une vie douce et commode, ce qui ne se peut jamais qu'avec estime, réputation et règlement de mœurs.

Après ces deux premiers points, et pour descendre aux détails de ce qu'il doit faire pendant son voyage, Colbert recommande à son fils de lire le Recueil des ordonnances de marine de Fontanon et les Us et Coutumes de la me?' de Clairac, — de visiter l'arsenal et de l'étudier avec soin dans toutes ses parties, acquérant d'abord, excellente méthode, les connaissances générales pour descendre ensuite aux détails, — de visiter les magasins et contrôler avec les inventaires les marchandises et munitions qui y sont contenues pour vérifier si elles s'y trouvent avec la qualité et la quantité voulues, — de s'assurer si les garde-magasins font exactement leur devoir, — de visiter tous les ateliers et se rendre compte de ce qui s'y fait, — d'étudier en détail les diverses pièces qui servent à construire les vaisseaux et leur usage particulier, — d'étudier aussi en détail la construction d'un vaisseau, la manœuvre d'un vaisseau et les fonctions de chaque officier, — d'apprendre l'hydrographie et le pilotage.

Seignelay devait faire cette étude sous la direction de Colbert de Terron, son cousin, intendant de Rochefort, et devait consacrer, chaque matin, trois heures à travailler dans son cabinet.

Après avoir dit, ajoute-l-il, tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour son inslruclion, je finirai par deux points;

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Le premier est que toutes les peines que je me donne sont inutiles si la volonté de mon fils n'est échauffée et ne se porte d'elle-même à prendre plaisir à faire son devoir; c'est ce qui le rendra lui-même capable de faire ses instructions, parce que c'est la volonté qui donne le plaisir à tout ce que l'on doit faire, et c'est le plaisir qui donne l'application. Il sait que c'est ce que je cherche depuis si longtemps. J'espère qu'à la fin je le trouverai, et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il se le donnera à lui-même, pour se donner du plaisir et de la satisfaction toute sa vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que j'ai pour lui et dont je lui donne tant de marques.

L'autre point est qu'il s'applique, sur toutes choses, à. se faire aimer dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les personnes avec lesquelles il agira, supérieures, égales ou inférieures ; qu'il agisse avec beaucoup de civilité et de douceur avec tout le monde, et qu'il fasse en sorte que ce voyage lui concilie l'estime et l'amitié de tout ce qu'il y a de gens de mer ; en sorte que, pendant toute sa vie, ils se souviennent avec plaisir du voyage qu'il aura fait et exécutent avec amour et respect les ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions de sa charge.

D'après les papiers de Golbert et de Seignelay, si parfaitement étudiés par M. P. Clément, on voit que Seignelay travailla sérieusement à Rochefort; et, dans l'une de ses réponses, il assura son père qu'il ne perdrait pas d'occasion, dans ce voyage, de lui montrer qu'il avait toute la volonté de s'appliquer à toutes les choses qui seraient de son devoir.

Le 25 juillet, Colbert écrivait à M. de Terron, qui était venu cherciicr Seignelay à Paris pour le conduire à Rochefort :

Vous me ferez grand plaisir de me faire savoir véritablement quelle a été la conduite de mon fils pendant tout le voyage, et même pendant tout le temps qu'il demeurera. Je vous prie de ne rien celer, et soyez assuré que je tiendrai secret ce qu'il faudra, que je ne vous commettrai point, et me servirai seulement des avis que vous me donnerez pour lui donner les miens.

Le 4 août, nouvelle lettre à M. de Terron :

J'ai vu le mémoire de mon fils, que j'ai trouvé assez bien, mais un peu superficiel, et sur lequel je suis persuadé qu'il n'a pas fait assez de réflexion. Son plus grand défaut, tant qu'il a été auprès de moi, a été d'attendre à l'extrémité* à faire ce qu'il avait à faire, se fiant à son esprit, travaillant vite, à l'extrémité. Mais comme cette précipitation ne permet pas que l'on fasse réflexion sur ce que l'on fait, il est impossible qu'il devienne jamais habile homme s'il ne change cette manière. C'est à quoi je vous prie de tenir la main ; surtout ne le flattez point du tout, particulièrement sur la facilité qu'il a de comprendre, parce que je suis extraordinairement en garde et ne crains rien tant que cette facilité, parce qu'elle le porte à avoir bonne opinion de lui et à se contenter de cette première connaissance des choses que son esprit lui donne, laquelle n'étant que superficielle ne fit jamais un habile homme. Je consens volontiers qu'il soit loué par ce qui le rend louable ; mais il faut bien lui faire connaître qu'il n'y a que la grande application à la pénétration des choses qui puisse le rendre habile.

Je vous prie de voir les mémoires qu'il m'enverra et de faire en sorte qu'il les fasse propres et réguliers, afin que je puisse les faire voir au Roi. Voyez aussi tout ce que je lui écris, afin que vous puissiez prendre mon esprit et le suivre.

■|, Au dernier moment.

Nous n'avons besoin que de lui donner de l'application et de faire en sorte qu'il prenne plaisir à ce qu'il fait ; mais je ne serai pas persuadé qu'il y prend plaisir jusqu'à ce que je voie des mémoires bien faits, et sur lesquels je verrai qu'il aura fait réflexion.

Le 21 août, Colbert, assez satisfait, écrit à M. de Tcrron :

Je suis bien aise du témoignage que vous me rendez de mon fils ; j'espère qu'il deviendra tel que vous me le dites, pourvu que je puisse parvenir à lui donner du goût et du plaisir pour un aussi beau métier que celui de ma charge.

Il a toutes les autres qualités qui lui sont nécessaires pour le bien faire ; mais il faut une fois parvenir à ce point. Je ne lui demande pas une application aussi grande et aussi continuelle que la mienne ; je sais bien que ce serait trop pour son âge. Aussi ne lui demandé-je pas qu'il se mette en état de satisfaire promptement à toutes mes fonctions, mais seulement qu'il se mette en état de pouvoir faire ma charge ; à quoi il peut parvenir en peu de temps, pourvu qu'il s'applique suffisamment.

Vous connaissez bien que ce voyage n'est pas destiné pour son divertissement et qu'il faut qu'il serve pour lui donner une connaissance solide de la marine. S'il pouvait prendre cette connaissance sous vous, en un mois ou six semaines de temps, ce serait un très grand avantage, et ma pensée serait de l'envoyer pour autant de temps à Marseille et à Toulon, et ensuite de le faire passer en Italie. Mais comme il faut, avant toutes choses, qu'il sorte savant d'auprès de vous, je vous prie de mettre en pratique tous les moyens que vous croirez y pouvoir contribuer.

Faites-lui faire exactement le désarmement des vaisseaux de M. le vice-amiral et l'armement des frégates légères qui le doivent suivre. Observez bien surtout comment il emjjloie

son temps ; et, quoique je ne veuille pas lui retrancher toutes sortes de diverlissenients, il faut néanmoins lui faire connaître que, dans le temps des affaires pressées, comme aux armements et aux désarmements, il faut que le plaisir et le divertissement cèdent aux affaires.

Dans le compte qu'il me rend de l'emploi de son temps, il me dit qu'il se lève à six heures du malin, qu'il travaille le matin tout entier dans sa chambre, qu'il joue après le dîner, qu'il se promène sur le port à voir les constructions le soir, et qu'il joue après le souper. Cela joint avec ce que vous avez écrit à ma femme, qu'il ne dormait que quatre ou cinq heures, me fait craindre que le jeu du soir ne consomme une bonne partie de la nuit, et il me semble que, dans cette description qu'il me fait, il emploie trop de temps au jeu. C'est ce que je vous prie de bien examiner sans lui en rien dire ; et peut-être que, si vous trouviez effectivement que cela fût, vous pourriez trouver quelque prétexte plausible pour faire demeurer à la Rochelle mes cousines, votre femme et vos filles, pour quinze jours ou trois semaines, afin que, en lui ôtant ce divertissement continuel qu'il peut prendre avec elles, il fût plus appliqué et se mît plus tôt en état de sortir de Rochefort et s'en aller ailleurs.

Je sais bien que cela ne se peut guère faire sans vous incommoder ; mais je sais bien aussi que vous souffrirez volontiers cette incommodité pour un aussi grand bien que celui qu'il m'en peut arriver. Je ne vous propose pas cela comme un moyen absolument nécessaire ; mais je vous laisse à examiner si vous estimeriez à propos de le faire. Vous avouerez seulement que jouer toutes les après-dînées et tous les soirs est bien contraire à ce que je désire ; et il me semble que je vois dans ce peu de mots les causes du trop long séjour à la Rochelle et du peu de satisfaction que j'ai eu des premiers mémoires. Il faut surtout que ceci soit entre nous deux, et qu'il n'en pénètre rien.

Outre l'armement et le désarmement dont je vous ai parlé, vous pourriez encore lui faire faire un projet d'ins-

truction pour le capitaine qui commandera le Breton et les deux ancres" qui doivent partir pour les Indes, et un autre projet de tous les ordres, instructions et mémoires de tout ce qui est à faire pour mettre en mer l'escadre du mois d'avril prochain.

Renvoyez-moi toutes les lettres écrites de ma main, d'autant que je n'en garde point de minutes^

A la fin du mois d'août, la chaleur et le travail rendirent Seignelay malade ; mais dès le 8 septembre il était rétabli et s'était remis au rude labeur que lui imposait son père.

En octobre, Colbert l'envoya à Marseille et pria le comte de Vivonne, général des galères, de mettre son fils au courant de cette partie de la marine. En décembre, Seignelay alla à Toulon, où l'intendant, M. Matharel, lui fît étudier l'arsenal , et fut ravi de Tintelligence, de la pénétration et de l'activité du fils de Colbert'. Seignelay fut envoyé en Italie, en février 1671 : il devait étudier le gouvernement des divers États, prendre connaissance de leurs ressources, examiner attentivement leurs forces maritimes, l'arsenal de Venise surtout, et profiter de l'occasion pour s'occuper des beaux-arts*.

Au retour d'Italie, en juillet 1671, Colbert envoya son fils en Angleterre et en Hollande ; il devait y

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