Fauteuils à roues
Il y a longtemps qu'on se serl de ces sortes de chaises à Versailles, et c'est de là que l'usage en est venu. Elles ne sont que pour une personne; mais il y en avait une à Sceaux d'une invention singulière et toute nouvelle. Elle était à quatre places, et quatre parasols y étaient attachés. Rien n'est si commode et si doux que ces chaises, parce qu'elles sont conduites par des hommes qui ne marchent point devant, mais qui sont de chaque côté de la chaise. Madame la Dauphine, Madame la Duchesse, Madame la princesse de Conty et Madame de Maintenon, comme dame d'atours de Madame la Dauphine, prirent place dans cette chaise; et plusieurs princesses, duchesses et autres dames qualifiées se servirent des autres. Il y en eut quelques-unes qui se firent un plaisir de marcher et qui suivirent en cela l'exemple de Madame.
Mgr le Dauphin, Monsieur, M. le duc de Bourbon, M. le duc du Maine et tous les princes et seigneurs de la Cour accompagnèrent le Roi à pied, et M. de Seignelay fut toujours auprès de S. M. pour lui montrer ce qu'il y avait à voir, et pour l'éclaircir de ce qu'Elle aurait pu souhaiter d'apprendre touchant les choses qu'Elle voyait. Il faut remarquer que le Roi était au premier rang de toute la Cour, et qu'il n'y avait du monde qu'à côté et derrière ce prince ; de sorte que, rien ne lui dérobant la vue des heux où il se promenait, il jouissait sans obstacle de l'air que la confusion empêche ordinairement de respirer dans ces sortes de divertissements.
Après qu'on eut traversé de belles allées palissadées, on arriva à un pavillon nommé le Pavillon de l'Aurore, parce que l'Aurore, en se levant, est plutôt remarquée de ce lieulà que d'aucun autre, et qu'il semble qu'elle ne paraisse tous les matins que pour l'éclairer. Ce pavillon peut être encore appelé le Pavillon de l'Aurore à cause qu'on y voit cette déesse peinte de la main de M. Lebrun; ce qui sufiBt pour faire juger des beautés du dedans.
Ce pavillon a douze ouvertures, en comptant celle de la
porte ; et, comme ce salon est élevé, on monte pour y entrer par deux escaliers opposés l'un à l'autre. H y a dedans deux enfoncements qui se regardent et qui renferment chacun trois croisées. Le tour de l'un de ces deux enfoncements était rempli de toutes sortes d'eaux glacées, de confitures sèches et de fruits aussi beaux qu'ils étaient rares pour la saison. Il y avait dans l'autre enfoncement ce que la France a de plus habiles maîtres pour les instruments, et de quoi faire entendre une symphonie douce et proportionnée à l'étendue de ce lieu.
Le Roi, Mgr le Dauphin, Madame la Dauphine, Monsieur, Madame, les princes, princesses, duchesses et dames qualifiées entrèrent seuls dans ce salon, ce lieu n'étant pas assez spacieux pour contenir tous les seigneurs qui accompagnaient S. M. ; mais tous les courtisans eurent l'avantage de faire leur cour, en se promenant dans le jardin autour des fenêtres de ce salon, d'où ils étaient vas de tous ceux qui étaient dedans et qui en remplissaient les fenêtres, goûtant à la fois quatre différents plaisirs, puisqu'ils respiraient un air frais et agréable, après avoir essuyé la chaleur et la poussière du chemin; qu'ils jouissaient d'une très belle vue qui offrait des bois, des plaines et des coteaux, et qui en certains endroits s'étendait jusqu'à Paris; qu'ils entendaient une symphonie très douce, et qu'ils se rafraîchissaient en même temps avec les fruits et les eaux glacées.
Toutes les augustes personnes qui remplissaient ce salon s'y trouvèrent si commodément qu'elles y demeurèrent pendant plus d'une heure, après quoi l'on en descendit pour continuer la promenade.
On vit une belle pièce d'eau qui est à côté du château, et l'on se rendit ensuite dans la salle appelée des Marronniers, où sont cinq fontaines très agréables, savoir : quatre tirant vers les angles, et une dans le milieu. On alla de là dans un petit bois fait en labyrinthe et tout rempli de fontaines, puis dans l'Allée d'eau. Le long de chaque côté de cette allée, on voit régner quantité de bustes sur des scabellons, et des
jets d'eau qui s'élèvenl aussi haut que le treillage. Chaque jet d'eau paraît entre deux bustes, et chaque buste entre deux jets d'eau. Il y a une rigole, le long du bas de chaque côté de l'allée, pour recevoir l'eau qui tombe d'un si grand nombre de jets, et aux quatre coins de celte allée sont quatre grandes coquilles qui reçoivent aussi l'eau. Derrière les bustes et les jets d'eau s'élèvent de grands treillages qui forment des murailles de verdure.
Au sortir d'un lieu si beau, et où l'on respire une fraîcheur qui enchante, on alla voir le pavillon appelé des Quatre- Venls. C'est un lieu charmant pour la beauté de la vue. On revint ensuite le long du mail, puis, en descendant un peu, on se rendit auprès d'une pièce d'eau qui contient environ 6 arpents. Le lieu fut trouvé si agréable que le Roi voulut s'y reposer, afln d'y demeurer plus longtemps. S. M. choisit, pour s'asseoir, un endroit qui regarde en face une cascade, qui est à l'autre bout de celte pièce d'eau. Elle est sur le penchant d'une côte, et, comme les eaux en sont vives, on peut assurer que tout y est naturel. Elle forme trois allées d'eau, et elle est ornée de plusieurs vases de bronze, qui sont entre les bassins d'où sortent les jets.
Pendant que le Roi et la Maison Royale furent assis vis-àvis de cette cascade, plusieurs gondoles dorées et ntrées, garnies de damas de diverses couleurs, et conduites par des rameurs vêtus de blanc et fort proprement mis, avec des rubans de couleur, firent divers tours sur la pièce d'eau et passèrent plusieurs fois devant le Roi, afin de l'inviter à entrer dedans, s'il eût eu envie de se promener sur l'eau ; mais ce prince infatigtd)le, aimant mieux prendre à pied le plaisir de la promenade, vint voir de près la cascade, qu'il avait examinée de loin pendant une demi-heure. Il demeura encore quelque temps à la considérer, puis il monta à pied jusqu'au haut, et Madame la Dauphine et les dames le suivirent dans leurs chaises.
On entendit, au haut de la cascade, l'agréable bruit de plusieurs hautbois qui se mêlait à celui des eaux. Ils étaient
cachés derrière la palissade, et marchèrent longtemps sans ôtrc vus, de manière qu'il semblait que cette mélodie invisible était en l'air, et que ceux qui la formaient se faisaient un plaisir de suivre le Roi. On eut le même divertissement en plusieurs endroits du jardin, où les flûtes douces et les hautbois étaient cachés dans des bosquets. IFne restait plus qu'une pièce d'eau à voir. Le Roi voulut encore y aller après avoir vu la cascade, et, lorsqu'on retourna au château, le ciel commença à s'obscurcir, comme si le jour n'eût voulu finir que lorsque ce prince n'avait plus besoin de sa clarté, et que la nuit n'eût consenti à paraître que dans le temps que son obscurité était nécessaire pour donner plus de plaisir à S. M., en faisant briller davantage les lieux qu'on avait illuminés pour le recevoir.
Quoiqu'il n'y eût aucunes lumières attachées aux murailles du dehors du château, ce que l'on appelle illuminations, il ne laissa pas de paraître fort brillant, lorsque la Cour eût tourné ses pas de ce côté-là. Toutes les fenêtres en étaient ouvertes, et un grand nombre de lustres en éclairaient les appartemenls aussi bien qu'une galerie haute et une galerie basse, par lesquelles on y entre, et dont les ouvertures ne sont point fermées, ce qui faisait paraître les lustres, les bras dorés et les tableaux dont ces deux galeries étaient remplies.
Le Roi traversa une partie de cette galerie pour se rendre à l'Orangerie, où un concert était préparé. Il entra par le bout opposé à l'endroit où étaient ceux qui devaient faire ce concert. Ainsi ce prince les vit tous d'abord en face. On avait pris sept toises de profondeur pour les places.
L'orangerie était éclairée par des lustres, grands et petits, par des plaques portant plusieurs bougies ; une partie était parée d'une belle tapisserie représentant toutes les chasses des douze mois de l'année. On chanta alors une idylle sur la paix, que Racine avait composée
et dont Lully avait fait la musique, et jamais, paraît-il, il n'avait mieux réussi qu'en cette occasion. L'idylle fut chantée par les plus belles voix de l'Opéra*.
Le concert fini, le Roi sortit par la grande porte qui est au milieu de l'Orangerie, et vit, à main droite, un grand nombre d'orangers qui formaient des allées fort éclairées par un grand nombre de lumières qui étaient derrière les caisses. Après avoir marché environ trente pas dans l'une de ces allées, S. M. découvrit d'un seul coup d'œil toute la feuillée, la table et l'illumination qui étaient dans le boulingrin. Le bassin qui est au milieu de ce boulingrin, et à qui on peut donner le nom de Canal à cause de sa grandeur, a 34 pieds et demi de large sur 48 de long, en y comprenant les pleinscintres qui sont aux deux bouts du bassin sur sa longueur.
La table était de 4 pieds 3 pouces de large et régnait tout autour du Canal, suivant son plan; mais il n'y avait de couverts qu'aux deux endroits qui étaient sous les feuillées et qui occupaient les bouts du Canal jusqu'aux angles, et les deux parties des flancs ou côtés étaient en amphithéâtre à trois gradins descendant du côté de l'eau, ce qui donnait lieu à tous ceux qui étaient à table de voir tous les riches et galants ornements dont ces deux côtés étaient remplis.
Le Roi était à table sous le milieu d'une feuillée^, qui
1. Dans les fôtes du mariage du duc de Bourbon avec mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIV, qui eurent lieu à Trianon et à Versailles les 23 et 24 juillet 168o, la musique du Roi, dit la Gazette (p. 446), chanta les airs de l'opéra qui avait servi de divertissement, à Sceaux, au régal que le marquis de Seignelay avait donné au Roi. — Cet opéra est certainement l'idylle de la Paix; divers documents de l'époque disent que Racine composa un opéra pour la fête de Sceaux.
2. Une gravure de Bérain (Cabinet des estampes, topographie, Sceaux) nous donne la vue de cette feuillée. C'est une élégante
était à l'un des bouts du Canal, et Mgr le Dauphin était sous le milieu de la feuillue qui lui était opposée, de manière qu'ils avaient 48 pieds d'eau entre eux, et 34 et demi de large, et deux côtés de table de 48 pieds chacun, garnis d'un cordon de corbeilles et de vases de porcelaine remplis de fleurs, entre des girandoles et d'autres machines d'orfèvrerie.
L'invention en était nouvelle. Elles portaient jusqu'à 2o bougies chacune ; il y en avait d'autres moins élevées. Ces machines de lumières étaient toutes différentes, et les figures allégoriques qu'elles représentaient avaient du rapport au Roi. Les deux autres gradins jusqu'à la tablette du bassin étaient tous garnis de même.
Il est difficile de bien concevoir le plaisir qu'avaient ceux qui étaient à table. 11 n'y avait personne au devant qui les incommodât en les regardant manger. Ils ne voyaient que l'eau, des fleurs, de brillants buffets et l'illumination des berceaux, et toutes ces choses réfléchissant dans l'eau la faisaient briller, et y paraissaient flottantes.
La fouillée qui était à chaque bout du Canal, et qui couvrait les deux endroits de la table où l'on mangea, était de 18 pieds de haut, et toute par arcades, et formait une manière de vestibule. Ces deux fouillées étaient si artistement posées que les corniches et les autres parties de l'architecture s'y distinguaient parfaitement bien.
L'endroit où était le Roi formait un milieu dont le plafond était cintré. Les plafonds des deux ailes étaient plats ; tous
constructiou en charpente entourée de feuilléo, formant une galerie percée d'une grande arcade au milieu et de quatre arcades plus petites et moins hautes à droite et à gauche de la grande, où était le Roi. En haut de chaque arcade, il y a un lustre et des guirlandes : à la grande arcade, il y a trois lustres et l'écusson royal. — Le buffet est garni de grandes pièces d'orfèvrerie, de plats surtout : deux orangers sont placés à droite et a gauche du buffet. — Le coup-d'œil de cette salle de festin, à en juger par la gravure, devait être aussi splendide que nouveau.
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les portiques étaient en arcades, ornées des armes et des chiffres de S. M. dans le milieu. Plusieurs lustres et des festons de fleurs pendaient aussi au milieu des mêmes arcades, et des festons de fleurs ornaient celle au milieu de laquelle mangeait le Roi. Toutes ces corniches étaient bordées de 150 girandoles portant chacune G bougies, et entre chaque girandole il y avait une corbeille d'argent remplie de fleurs. On avait mis des rideaux de damas blanc à toutes les arcades, afin qu'on ne fût pas surpris par la pluie, et ces rideaux étaient renoués à chacun des pilastres; de sorte que si le mauvais temps fût survenu, on se serait trouvé enfermé sous ces feuillées comme dans des tentes, et l'on n'y aurait souffert aucune incommodité.
Il y avait deux buffets de parade vis-à-vis les flancs de la table ; ils étaient appuyés chacun contre une grande arcade de berceaux du boulingrin, et ces arcades formaient un couronnement à chaque buffet. Ils étaient de 20 pieds de face, et avaient trois gradins. Chaque gradin était de glace de miroir; et ces glaces, en faisant réfléchir l'orfèvrerie qui remplissait les buffets, semblaient la multiplier. Elle était composée de plusieurs pièces curieuses de vermeil doré, d'argent et d'or, entre lesquelles il y avait un grand nombre de girandoles qui portaient plusieurs bougies, et dont les lumières, multipliées dans les glaces, faisaient doublement briller l'orfèvrerie, puisqu'elles donnaient aussi de l'éclat aux pièces qu'elles représentaient. Les côtés de ces deux buffets étaient ornés de plusieurs orangers.
Tout le berceau ' qui faisait le pourtour du boulingrin était illuminé depuis la corniche jusqu'au bas, et il y avait une lumière à chaque maille du treillage. Tous les cintres
1. Les berceaux, les cabinets et les salous de treillage étaient assez norobreux à Sceaux. Ils avaient été construits sur les dessins de Lenôtre et offraient, dans une belle architecture, des ornements variés et de bon goût. Ils étaient décorés de statues ou de fontaines (Cabinet des estampes).
des portiques et des pilastres du treillage étaient aussi ornés de lumières, et il y avait une girandole de cristal audessus de chaque pilastre. Les dômes qui sont dans les angles et qui s'élèvent au-dessus des berceaux étaient entièrement illuminés, et il y avait dans les fonds de ces berceaux quantité de lumières qui formaient des soleils et des chiffres du Roi avec des couronnes.
Il y eut cinq services de tout ce qu'il y avait de plus rare pour la saison, à l'égard des viandes et des fruits. Ceux qui eurent l'honneur de manger à la table de S. M. furent : Madame la Dauphine, Monsieur, Madame la Duchesse, Mademoiselle de Nantes, Madame la duchesse d'Arpajon, Madame la maréchale de Rochefort, Madame deMaintenon,Madamela princesse d'Harcourt, Madame la duchesse d'Uzès, Mademoiselle d'Uzès, Madame la duchesse de Villeroy, Madame la princesse de Montauban, Madame la duchesse de Sully, Madame la duchesse de Roquelaure, Madame la marquise de Thianges, Madame la comtesse de Gramont, Madame de Grancey, Madame la marquise de Médavy, Mademoiselle d'Arpajon, les six filles d'honneur de Madame la Dauphine.
Le Roi fut servi par M. le marquis de Seignelay ; Madame la Dauphine, par M. le bailli Colbert, et Monsieur, par M. le marquis de Blainville.
Voici les noms des personnes qui remplirent les places de la table qui fut servie pour Mgr le Dauphin : Madame, Madame la princesse de Conty, Mademoiselle de Bourbon, Madame la duchesse de Ventadour, Madame de Duras Fort, Madame la princesse de Lillebonne, Mademoiselle de Lillebonne, Madame la duchesse de Gramont, Madame la duchesse de Foix, Madame la princesse de Tingry, Madame la maréchale d'Humières, Madame la duchesse de la Ferté, Madame la comtesse de Roye, Mademoiselle de Roussy, Madame de Coasquin, Madame la marquise de Béringhen, Madame la marquise de Mare, Madame la comtesse de Bury, Madame la marquise de la Fare, les quatre filles d'honneur de Madame.
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Mgr le Dauphin fut servi par M. le marquis de Maulevrier, qui servit aussi Madame. Quelques dames dont les noms me sont échappés eurent encore place à ces deux tables. Les trompettes et les timbales, les violons, les flîlles douces et les hautbois se firent entendre alternativement pendant le repas...
Dans le temps que le Roi se mit à table, on servit, dans le château, deux tables de vingt à trente couverts, chacune pour les personnes distinguées de la Cour qui voulurent y prendre place. Il y en avait encore plusieurs autres le long du dessous des berceaux du boulingrin, et quantité de buffets où l'on ne refusait pas à boire à tous ceux qui en souhaitaient, non plus que des plats de la desserte du Roi, qui furent presque tous donnés à ceux qui en demandèrent. 11 y avait aussi des tables le long des murailles des cours du château, où mangèrent les valets.
S. M., en se levant de table, se tourna vers M. le marquis de Seignelay et lui marqua, avec cet air tout engageant qui lui est si naturel, la satisfaction qu'elle avait de la manière dont elle avait été reçue. Ce prince fit ensuite le tour du boulingrin. Il examina les buffets, les berceaux et la feuillée ; puis, étant sorti du jardin pour monter en carrosse, il trouva les mêmes personnes qui l'avaient reçu à son arrivée, et les salua avec le même air de bonté qu'il avait fait en entrant : après quoi il monta en carrosse, et trouva les cours, la porte et l'avenue du château bordées de grosses lumières.
On peut dire que M. de Seignelay n'a rien oublié pour recevoir un si grand monarque, et que M. Bérain a parfaitement bien répondu' à l'intention de ce marquis*.
L'année suivante, Seignelay reçut à Sceau.\ les ambassadeurs de Siam :
Ils y virent jouer toutes les eaux, dont la beauté surprend