Par ordonnances de comptant
COLBERT. 31 i
Elle a voulu augmenter beaucoup les troupes desaMaison.
Elle a voulu qu'elles fussent extraordinairement lestes et braves.
Elle a voulu que les officiers retinssent une partie de la solde pour fournir aux habits, casaques et autres ajustements.
Elle a voulu que la solde de l'infanterie ordinaire fût de 0 sols 6 deniers, et a permis aux officiers de retenir un sol ou deux pour les habits.
Que V. M. ait , s'il lui plaît , la bonté d'entendre quelques raisons contraires et de les examiner.
Premièrement, en général, ce sont toutes augmentations de dépenses que l'État ne peut pas supporter.
Sw?" la marche des troupes au dedans du royaume et l'assemblée des corps d'armée :
Il suffit de dire que telle ville ou lieu d'étape a souffert depuis six mois cent logements différents de troupes, et que ceux qui en ont eu le moins en ont souffert plus de cinquante. Toutes les troupes vivent à discrétion en entrant et sortant des lieux où elles logent. Les quatre généralités de Paris, Amiens, Soissons et Chàlons ont souffert plus de logements depuis six mois que pendant les six dernières années de la guerre ; c'est assez dire pour connaître clairement que ces généralités seront plus ruinées avant que la guerre commence qu'elles ne l'ont été pendant vingt-cinq années de la guerre passée.
Les grands rois ont toujours pris plaisir d'être loués de n'avoir fait marcher leurs armées que dans le pays de leurs ennemis et jamais dans celui de leurs sujets.
Sur l'augmentation et la beauté des troupes de sa Maison :
La prodigieuse différence qui se trouvera entre ces troupes et celles des armées abattra le cœur des officiers et soldais de celles-ci et les ruinera, parce que, dès lors qu'il y aura un bon officier ou un bon soldat dans les troupes d'armée, il fera tous ses efforts pour entrer dans celles de sa Maison.
Ces troupes seront toujours regardées comme l'objet parti-
culier de l'amitié, des soins et de la dépense du Roi, ce qui causera de mauvais effets dans les esprits des autres troupes, qui composeront assurément le plus {,'rand nombre.
Le compte du Roi n'est pas d'avoir un corps de troupes extraordinairement bon, et le reste faible et mauvais, parce que partout où le bon corps se trouvera, il battra, mais l'autre sera battu, et comme il sera beaucoup plus grand, il y a quelque risque qu'il n'emporte l'autre.
Le compte du Roi est que toutes ses troupes soient également fortes et bonnes^ et qu'elles fassent partout une résistance égale à ses ennemis.
Cette distinction trop grande de sa Maison en toutes choses ralentit le zèle de tous les autres sujets ; les grands rois ont toujours embrassé leur dernier et plus éloigné sujet comme le plus proche, toutefois avec quelque différence pour la distribution des grâces seulement. Nos grands rois, François I«% Henri IV, n'ont jamais fait ces distinctions ; ce dernier s'est fait souvent garder par tous les vieux corps, et, de son temps jusqu'au règne de Louis XIII, le régiment de Picardie l'a toujours disputé au régiment des Gardes.
Louis XIII a été le premier de nos rois qui ait fait la distinction des troupes de sa Maison ; encore n'y avait-il que sa compagnie de mousquetaires à cheval de cent hommes, avec ses compagnies de gendarmes et chevau-légers.
Sw la beauté des habits et ajustements des troupes :
L'on a toujours cru qu'un soldat et demi ou un soldat et un quart valaient plus qu'un soldat richement habillé, pourvu qire le premier eût le nécessaire et qu'il fût également armé. C'a été une des plus grandes questions des plus grands conquérants de l'antiquité , de savoir s'il valait mieux que les soldats fussent richement armés et habillés que de ne l'être pas.
Alexandre disait qu'il aimait mieux les voir richement armés, parce que, dans le combat, la conservation de leurs armes et de leurs habits augmentait leur valeur; Jules César, au contraire, que la richesse des armes et des habits
amollissait le cœur de ses soldats par la crainte de les perdre et la trop grande envie de [les conserver, et redoublait la valeur de ses ennemis pour les gagner.
V, M. verra de quel sentiment elle sera ; mais je lui dois dire que presque tous les grands capitaines ont été de celui de Jules César; sur quoi il faut observer que cette question n'était^ que sur les richesses gagnées par les soldats sur les ennemis.
Sur ce que les officiers retiennent sur la solde de leurs soldats :
Les rois François I^' et Henri IV, parleurs ordonnances sur le fait de la guerre, ont prononcé peine capitale contre les officiers qui en useraient ainsi, comme contre les voleurs publics. V. M. a établi et autorisé le contraire ; je doute fort qu'elle s'en trouve bien. Il y aura bien des officiers dont les soldats ne toucheront pas grand argent, sous ce prétexte ; et il ne sera pas possible de les punir, par l'autorité que V. M. leur donne. Il est presque certain que l'avantage ou pour mieux dire le plaisir de voir un soldat un peu mieux habillé n'est pas assez grand pour détruire des principes si sagement établis. Que V. M. considère, s'il lui plaît, que dans le temps de la guerre, l'on a licencié les mousquetaires parce que leur entretènement coûtait 97,000 livres. V. M. même a balancé dix-huit mois à mettre à cheval les petits mousquetaires, et tout d'un coup elle a augmenté les troupes de sa Maison de 8 à 900,000 livres par an.