Louvois
les tenir en haleine ; qu'au commencement du printemps V. M. pourrait aller à Compicgne, où, se trouvant à huit ou dix lieues de tous les quartiers, elle pourrait les visiter et les surprendre souvent par elle-même, par M. de Turenne, par des officiers d'armée, par des ordinaires. El pour peu que V. M. y veuille faire réflexion, elle trouvera que de cette façon elle aurait su la véritable force des troupes et aurait toujours tenu les officiers dans la crainte et dans l'application d'avoir de bonnes compagnies.
Les soins de V. M. se seraient également répandus sur toutes les troupes de ses armées, et l'on n'aurait point vu celte prodigieuse distinction des troupes de sa Maison aux autres, laquelle fera toujours un mauvais effet.
11 n'y a pas d'apparence que V. M. soit persuadée que les revues qu'elle a faites soient véritables, puisque les officiers ont été avertis huit ou quinze jours auparavant qu'ils devaient paraître en présence de Votre Majesté.
Pour répondre au second reproche, il est vrai, Sire, que V. M. m'a permis de lui parler avec liberté. Il est vrai que V. M. nous l'a souvent ordonné à M. Le Tellier et à moi dans les commencements. Il est vrai encore que l'année passée, à Saint-Germain, V. M. me témoigna de l'impatience d'apprendre ce que j'avais à lui dire.
Mais, Sire, outre que le temps et l'occasion ne se présentent pas toujours, et même que je les évite autant que je le puis pour des raisons que V. M. sait, trois considérations puissantes m'en ont empêché :
La première, que j'avais à parler contre ce que V. M. témoignait aimer plus fortement ;
La seconde, qu'encore que ce que je dis à Versailles touchant les exils et les rappels i me parût avoir été agréé de V. M., n'ayant point vu qu'elle y ait fait aucune réflexion, j'ai commencé de douter si la liberté que j'avais prise avait été agréable à Votre Majesté.
l. On ne sait pas ;i quoi Colbert fait allusion.
Et la troisième, qu'il m'a semblé que V. M. commençait de vouloir préférer ses plaisirs et ses divertissements à toute autre chose, et cela fondé sur deux rencontres considérables :
La première, ayant fait voir, à Saint- Germain , par le nombre des vaisseaux, que V. M. pouvait encore fortifier son armée navale de six vaisseaux, pourvu que nous eussions de l'argent, dans le même temps que V. M. me disait que cela était tellement important pour sa gloire qu'il fallait se tirer le morceau de la bouche pour y fournir, dans le même temps V. M. dépense 200,000 livres d'argent comptant pour le voyage de Versailles, savoir : '13,000 pistoles pour son jeu et celui de la Reine, et o0,000 livres en repas extraordinaires ;
La seconde, qu'encore à présent, dans le même temps que V. M. voit ses affaires prêtes à tomber, par l'excès de toutes sortes de dépenses, du plus florissant état que l'on puisse imaginer dans un abîme de nécessité qui produit toujours toutes sortes de désordres ; dans le môme temps, dis-je, V. M. fait faire une dépense de 100,000 livres à chacune de ses compagnies de mousquetaires.
Que V. M. considère, s'il lui plaît, de quoi elle veut qu'un mousquetaire à la basse paye, qui aura consommé sa solde de 360 livres pour une année en armements inutiles, vive pendant cette année. Il faut, Sire, que par douceur ou par force il vive aux dépens de son hôte. Les lieux de leurs logements se ruinent; ils ne payent point la taille, et tout tombe dans la confusion.
Si V. M. croit que leurs parents leur fourniront de l'argent, peut-être que cela pourra être pour trente ou quarante. Pour le surplus, elle se trompe ; qu'elle s'en informe.
Si V. M. veut fournir ces sommes des deniers revenantsbons, ne vaudrait-il pas mieux les employer à tant de dépenses si importantes qui nous pressent de toutes parts ?
Plût à Dieu, Sire, que V. M. eût une fois bien examiné cette matière, qu'elle eût même pris elle-même ou fait prendre les sentiments de tout ce qu'il y a de gens sensés!
Elle trouverait que sa gloire souffre quelque diminution de ces fanfares et de tous ces ornements inutiles dont, outre cela, la dépense ruine et les officiers et les cavaliers, et que la véritable gloire de V. M. recevrait de l'augmentation si elle retranchait toutes ces superfluités; si elle répandait ses soins également sur les troupes de ses armées et sur celles de sa Maison ; si elle prenait soin que toute la cavalerie portât des cuirasses, que les armes fussent bonnes et que chaque cavalier eût un bon buffle, un bon chapeau de pluie et un manteau de même sur la croupe de son cheval ; tout le reste ne sert qu'à ruiner, à embarrasser, et est absolument inutile.
J'entends dire qu'il est impossible que les cavaliers puissent porter des cuirasses. Je sais. Sire, pour l'avoir vu, et V. M. s'en peut informer, que pendant tout le temps que le maréchal de Gassion a été mestre de camp général de la cavalerie légère, ou qu'il a commandé les armées de V. M., aucun cavalier n'a osé se présenter devant lui sans cuirasse, et que jamais la cavalerie n'a été meilleure que de son temps. Pourquoi V. M. ne peut-elle pas faire la même chose?
Il est encore bon que V. M. sache deux choses dont on n'a osé demeurer d'accord quand elle l'a demandé : l'une, qu'il a été affiché dans Paris un libelle portant ces mots : Louis XIV donnera les grandes marionnettes dans la plaine de Moret; l'autre, qu'il en a été distribué un autre dans les maisons portant ces mots : Parallèle des sièges de la Rochelle et de Moret faits par les rois Louis XIII et Louis XIV ^.
Je sais bien. Sire, que ces sortes d'écrits ne doivent entrer pour rien dans les résolutions des grands princes; mais je crois qu'ils doivent être considérés dans les actions qui requièrent l'approbation publique.
Toutes ces choses ont une si grande connexité avec les
1. Voir dans le Journal d'Olivier Lefebvre d'Ormesson,U, 433, 461, 468, les détails de ces petites guerres et revues. La beauté des costumes frappa tous les assistants.
finances, qu'il a été impossible de les omettre ; mais, pour y revenir, il est certain que, pour l'année prochaine, si la guerre de mer continue, il faut licencier des troupes (ce licenciement se pourra faire ou par corps de troupes, ou en réduisant les compagnies à trente hommes) et réduire toute la dépense de la guerre de terre à un million par mois ; réduire de même toutes les autres dépenses , en arrêter un état, et, quand il sera une fois fait avec grande connaissance de cause, ne le point passer pour quelque raison et sous quelque prétexte que ce puisse être. Voilà pour l'année prochaine 1667.
Pour le reste de cette année, il faut arrêter les troupes partout où elles se trouvent et empêcher qu'il n'en marche aucune dans les provinces.
Réduire l'ustensile* de l'infanterie à un sol (cinq sols d'aujourd'hui), ce qui fera 0 sols (1 fr. 50 c. d'aujourd'hui) de solde ordinaire.
Défendre aux officiers de rien retenir sur ladite solde, afin que les soldats puissent vivre sans foule des habitants.
Réduire la fourniture de l'étape pour la gendarmerie et la cavalerie, qui est excessive.
Tirer tout ce qui se pourra des 800,000 livres qui ont été fournies pour les étapes, ensemble des deniers revenantsbons de l'année dernière et de la présente, exciter M. Le Tellier d'y travailler ; retrancher toutes sortes de dépenses, pensions, gratifications, voyages, menus dons, etc., à la x'éserve des seules dépenses de la mer, étrangères, de la guerre et des Maisons ; retrancher tout ce qui se pourra sur cette dernière nature.
Outre toutes ces choses, il faut prendre un million sur les deux de réserve et chercher à emprunter 600,000 livres pour le mois d'août et autant pour le mois de septembre.
Je ne sache que cet expédient; mais il faut de la fermeté
1. Toutes les fournitures faites eu nature ou eu argent aux soldats logés ou en quartier chez l'habitaut.
pour ne rien accorder ni rien ordonner pendant ces mois ; il faudrait de plus charger les intendants de contenir les troupes.
Faire rapporter les procès-verbaux des désordres en ma présence, alin qu'on ne les étouffe pas tous.
Il faudrait terminer la pensée d'acheter une maison pour la Heine, et voir ce que V. M. veut faire pour MM. de brancas, de jN'oailles et autres intéressés aux rentes rachetées, parce que ces affaires arrêtent la conclusion de ce traité.
C'est tout ce que j'ai à dire sur cette grande et importante matière.
La franchise et la fermeté de ces conseils, et le langage énergique dont il se sert en parlant de Louvois, attestent combien Colbert exerçait d'influence sur Louis XIV, et, jusqu'en 1680, sa correspondance avec le Roi' nous donne une preuve certaine que cette influence se continua à la satisfaction, au moins apparente, du maître.
Le l*"^ janvier 1673, Louis XIV écrivait à son ministre : « J'ai été surpris agréablement par la lettre que vous m'avez écrite, où vous me mandez que mon revenu augmente. Je vous avoue que je ne m'y attendais pas. Mais de votre industrie et de votre zèle je me dois tout promettre. Je vous assure que vous m'avez l'ait commencer Tannée gaiement; j'espère qu'elle sera heureuse comme l'autre; au moins ne tiendra-t-il pas à vous; c'est de quoi je suis assuré. Demain vous me rendrez compte plus en détail de toutes choses. En
1. Cette correspondaucc est imprimée au Tome II des Lettres, instructions et mémoires.
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attendant, croyez que, comme vous m'avez donné le premier plaisir de l'année, pendant son cours je vous ferai paraître la satisfaction que j'ai de vos services et de vous ».
Le 14 août 1G73, Colberfc signale au Roi la situation.
A l'égard des finances, dit-il, comme V. M. estime que la dépense sera égale, l'année prochaine, à celle de cette année, je la supplie de considérer qu'elle montera à 100 millions de livres ;
Que les revenus de V. M. montent à 73 millions, à quoi ajoutant 3 millions de livres que l'on pourra tirer des formules \ ce sera 78 millions.
Que toutes les fermes diminuent considérablement par la guerre, en telle sorte qu'il faut faire état de trouver au moins 25 millions de livres en affaires extraordinaires, ce qui ne se peut sans une très grande application de Votre Majesté.
J'assemble et discute tous les mémoires anciens et nouveaux d'affaires extraordinaires pour en faire rapport à V. M. à son retour.
S. M. répond, le 18 août, de Nancy : « La dépense me fait peur; mais j'espère que, par voire application et votre travail, vous trouverez tout ce quïl me faudra. J'ai une grande confiance à votre savoir-faire et à l'action que vous avez pour mon service et pour moi. Vous ne sauriez songer de trop bonne heure aux moyens dont on se pourra servir ».
Les félicitations adressées au laborieux ministre sont
1, Le papier formulé ou timbré.
continuelles : « Je vois, dit le Roi', les diligences que vous faites pour exécuter ce que je désire; j'en suis très satisfait ». — « Je sais ramilié que vous avez pour moi, et le zèle que vous avez pour mon service; cela étant, vous devez être assuré du gré que je vous en sais* ». — Pendant un voyage dans les provinces de l'Est, Louis XIV écrit à Colbert' qu'il est très content de l'état des fortifications de Metz. Rien ne peut nous donner l'idée, jusqu'en 1680, d'une diminution sérieuse du crédit de Colbert; mais, cette année, il adressa au Roi le mémoire suivant, dont le ton semble indiquer que la faveur a diminué.
Je supplie V. M. de lire ce peu de lignes avec un peu de réflexion. J"avoae à V. M. que la dernière fois qu'elle voulut bien me parler de l'état de ses finances, le respect, l'envie sans bornes que j'ai toujours eue de lui plaire et de la servir à son gré, sans peine et sans aucun embarras, et encore plus son éloquence naturelle, qui vient facilement à bout de persuader ce qu'il lui plaît, m'ôtèrent le moyen d'insister et d'appuyer un peu sur l'état de ses finances; mais, après avoir fait une sérieuse réflexion sur tout ce que V. M. me fit l'honneur de me dire, voyant qu'il n'y a qu'un changement de destination de dépense, je croirais prévariquer à mon devoir et manquer à la fidélité que je lui dois si je ne lui remettais encore fidèlement devant les yeux et en peu de mots ce même état, afin qu'il lui plaise, y faisant la réflexion qu'elle estimera nécessaire, prendre la résolution qu'elle croira plus avantageuse à son service.
Après les huit à neuf années de guerre et une dépense de